Meute

Esther Beauchemin · Chapitre 21 sur 21

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Meute

Mise en contexte

(Histoire de la famille Dingwell)

 

La famille Dingwell mène une vie à peu près normale dans une petite ville de province de quelques milliers d’âmes, située loin des grands centres. Le père est un homme simple et bon qui fait honorablement vivre sa famille en travaillant à la scierie, tandis que la mère s’occupe de la maison et que ses cinq enfants fréquentent l’école. La famille n’est certes pas riche, mais vit dans un relatif confort matériel.

La vie sociale des Dingwell est pourtant restreinte : les rares étrangers

qui se risquent à une visite n’ont pas envie de revenir, rebutés par la possessivité autoritaire et les comportements bizarres de la mère. D’ailleurs, toute la maisonnée est étrangement organisée : les portes sont équipées de multiples serrures, les fenêtres, d’épaisses tentures, il n’y a pas de télévision, pas d’affiches ou de tableaux sur les murs. Tout est disposé de manière à calmer le sentiment de persécution de la mère.

Malgré la personnalité troublée de sa femme, le père en est très

amoureux ; il l’entoure d’affection, lui achète des fleurs et lorsqu’il apprend qu’elle est enceinte, il lui offre un manteau de fourrure. Il fait tout pour apaiser ses angoisses afin que les enfants ne souffrent pas trop des obsessions maternelles. Il évite cependant de confronter son épouse à la réalité, préférant ignorer ses divagations pour sa tranquillité personnelle et celle de sa famille. Tout comme leur père, les enfants ont un réflexe de protection envers leur mère ; les rares personnes qui s’approchent de la famille, démarcheurs, représentants ou colporteurs sont immédiatement éloignés pour éviter les questions et les commentaires embarrassants.

Afin de combler le vide créé autour du clan familial et de distraire les

enfants, le père, passionné par les chiens, a commencé à en faire l’élevage pour se constituer un attelage, capable d’emmener sa femme et ses enfants en promenade au chalet. Il entretient le rêve fou de partir en expédition dans le Grand Nord avec toute sa famille.

Partageant leur temps entre l’école, la famille et les chiens,

bénéficiant de la présence rassurante du père, les enfants Dingwell ne sont pas trop affectés par leur marginalité et fonctionnent à peu près normalement. Par un matin de mars, la mère accouche de son sixième enfant, une petite fille chétive à qui on oublie de donner un nom.

Quelques semaines après la naissance du bébé, le père entre à

l’hôpital pour se faire enlever une tumeur cancéreuse au cerveau. L’opération le laisse pratiquement muet et il doit subir de durs traitements de chimiothérapie et de radiothérapie. Pendant les longues heures de solitude passées à l’hôpital, il sculpte, à l’aide d’un canif, de petites figurines de bois représentant des chiens, qu’il destine à ses enfants.

Privée de la présence apaisante de son mari, la mère est gagnée par

l’anxiété et commence à voir des signes de machination partout. Si on vient relever le compteur électrique, elle est persuadée qu’on est venu installer des micros. Elle inspecte et renifle tous les aliments, qu’elle jette si elle les soupçonne d’être empoisonnés. Elle est convaincue qu’après s’être emparées de l’esprit de son mari, les Ombres — des créatures se nourrissant de l’esprit des humains — n’ont d’autre but que de leur faire subir le même sort. Hantée par des visions d’horreur, elle décide de protéger sa famille contre d’éventuelles attaques de ces monstres. Cette mission exigeant d’elle tout son temps et toute son attention, elle délaisse son bébé — que tout le monde appelle Toutoune, faute de nom — et se désintéresse de ses autres enfants qui plongent dans un profond désarroi, causé à la fois par la maladie de leur père et les agissements de leur mère.

Lorsque de nouveaux voisins emménagent, la méfiance de la mère

prend des proportions inquiétantes : elle barricade les fenêtres et pose des serrures supplémentaires aux portes, convaincue que sous leur apparence normale, ces nouveaux voisins sont en fait des Ombres, qui n’attendent que l’occasion d’entrer chez eux pour leur enlever le cerveau, à elle et ses enfants.

Deux mois après être entré à l’hôpital, le père, sentant proche sa fin,

convoque les siens un à un pour un ultime rendez-vous et remet à chacun son petit chien de bois en guise de souvenir et de talisman. À Éric, son fils aîné, il remet en outre le canif avec lequel il a sculpté les petits chiens. Infiniment peiné par la perte de son père, à qui il voue une admiration mêlée de mépris pour sa faiblesse de caractère, Éric se jure de le remplacer et de veiller sur la famille.

Le père meurt et les craintes de la mère se transforment en terreurs

paranoïaques : tout devient une preuve du complot ourdi contre elle et sa famille. Lorsque l’hôpital lui remet les objets personnels et les vêtements de son mari, elle est décidée à tout brûler afin de détruire les mauvais fluides qui en émanent, mais le jour où elle met son projet à exécution, elle s’aperçoit que le canif a disparu ! Persuadée qu’on est entré chez elle malgré toutes les précautions qu’elle a prises, elle met ses enfants, ses chiens et quelques provisions dans le camion du père, vide son compte en banque et emmène tout le monde au camp de chasse familial, un chalet rudimentaire situé en pleine forêt, dépourvu d’eau courante, de toilettes et d’électricité.

Elle entreprend alors de se prémunir contre leurs ennemis. Mettant les

enfants au travail, elle entoure le terrain de barbelés, installe une barrière munie d’un cadenas inviolable, érige une haute palissade de bois autour de la cour et équipe le chalet d’un tas de serrures, verrous et loquets à toutes épreuves. Avec les chiens et les nombreux fusils de chasse en leur possession, ils occupent une véritable forteresse, mais ces protections extérieures ne suffisent pas à apaiser les terreurs de la mère, qui s’enfonce de jour en jour plus profondément dans la maladie.

Elle interdit à ses enfants de sortir du terrain, de parler à quiconque

d’étranger à la famille, de manger quoi que ce soit qu’elle n’ait pas senti et purifié. Elle s’érige en maître absolu de son royaume et tyrannise aussi bien ses enfants que la meute de vingt-cinq chiens. Elle se contraint à vivre dans l’enclos avec les bêtes, à y manger et à y dormir afin de les dresser contre les Ombres. Elle impose une discipline spartiate à ses enfants ainsi qu’à elle-même, chacun devant s’acquitter des tâches qu’elle a arbitrairement distribuées, sous peine de châtiment.

Malgré de courageuses protestations, Irène se voit confier le bébé et

la responsabilité de la famille contre son gré. Catherine — rejetée par sa mère qui méprise sa flagornerie et déteste sa tendance à « rapporter » — a l’humiliante mission de débarrasser l’enclos des excréments de chiens. Éric est chargé de réparer ce qui se brise et de l’entretien du camion. Paul et Pauline pourvoient la famille et la meute en eau, au grand désespoir de Pauline qui a une peur bleue des chiens, qui lui font la vie dure. De son côté, la mère approvisionne plus ou moins régulièrement la maisonnée en nourriture lorsqu’elle va en ville pour se recueillir sur la tombe de son mari.

La maladie de leur père, son opération, sa déchéance et sa mort ont

causé une peine immense et un choc terrible aux enfants qui, en plus de vivre leur deuil, doivent désormais s’arranger tout seuls puisque leur mère ne s’occupe pratiquement plus d’eux. Privés de l’autorité bienveillante du père, ils subissent désormais l’unique influence de leur mère, qui par son charisme, ses châtiments et de régulières privations de nourriture, finit par les entraîner dans ses divagations.

Cette situation difficile, qui ne devait durer que le temps pour les

Ombres de les oublier, s’étire et devient insupportable : l’été est fini et le chalet n’a pas de système de chauffage, leur mère, qui ne leur parle presque plus, leur impose des jeûnes de plus en plus fréquents et, malgré tous les efforts d’Irène pour maintenir sa famille en bon état, les enfants retournent peu à peu à l’état sauvage et à des relations primitives. La mère va de plus en plus rarement en ville. Les enfants, qui ont constamment faim, se débrouillent tant bien que mal pour trouver de la nourriture : ils vont à la pêche et cueillent des petits fruits, mais la chasse leur est interdite ; seule la mère est autorisée à se servir des fusils de chasse, qui sont exclusivement réservés à se défendre contre les Ombres.

Un jour, après que la mère ait donné jusqu’aux dernières gouttes de

lait destiné au bébé à une portée de chiots assoiffés, Irène brise l’interdit maternel. Elle vole de l’argent et s’enfuit en vélo pour aller en ville acheter du lait au bébé. Alertée par Catherine, la mère veut se lancer immédiatement à la poursuite de la fuyarde, mais doit attendre qu’Éric réussisse à faire démarrer le camion. Le chalet étant situé à une trentaine de kilomètres de la ville, Irène doit pédaler quelques heures pour se rendre à l’épicerie. Lorsque sa mère finit par la retrouver, elle lui saute dessus, lui arrache le lait qu’elle vient d’acheter et lance des imprécations à sa fille et aux badauds alertés par ses cris. La police intervient, constate que la mère et la fille sont en détresse et les emmène toutes les deux au poste. Après un bref interrogatoire de l’une et de l’autre, la mère est confiée aux psychiatres et Irène, aux services sociaux.

Irène fait alors la connaissance de Dave, un travailleur social. Ce

dernier constate rapidement qu’Irène est terrorisée et entreprend de gagner sa confiance afin qu’elle lui révèle son histoire. Il lui donne à manger, lui parle doucement, lui procure d’autres vêtements. Irène craque au bout d’un moment et raconte tant bien que mal la situation misérable de sa famille.

La gravité de la situation pousse Dave à intervenir immédiatement.

Ignorant que les enfants sont armés et qu’ils savent tirer, il se rend au chalet sur les indications d’Irène — qui les lui a fournies sans savoir ce qu’il avait l’intention de faire — afin de ramener les autres. Dave trouve l’endroit, mais la cabane semble vide. Il s’apprête à rebrousser chemin lorsqu’il entend les pleurs d’un bébé. Comme il tente d’arracher le cadenas défendant l’accès de la propriété, on lui tire dessus. Ne demandant pas son reste, le travailleur social décampe avec l’intention de revenir avec la police, la présence d’armes à feu et des jeunes forcenés demandant des renforts.

Apprenant ce qui s’est passé, Irène surmonte sa honte et sa culpabilité

et convainc Dave et la police de la laisser les accompagner pour jouer les intermédiaires car elle devine l’état de panique de ses frères et sœurs. Les autorités acceptent et ensemble, ils conviennent de laisser Irène parler aux jeunes à la condition que celle-ci se munisse d’un téléphone cellulaire pour communiquer avec eux au besoin. De leur côté, ils promettent de ne pas intervenir avant son signal et de ne pas pénétrer sur le terrain afin d’éviter la panique.

L’histoire de la pièce se déroule sur huit jours.

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