Meute
Scène 8
ACTE 3, SCÈNE 8
Soir. Éric repousse Catherine, qui essaie de lui enlever le téléphone. Le bébé pleure faiblement.
CATHERINE
Ils vous manipulent !
ÉRIC
(À Irène.) Le numéro qui est écrit là ?
IRÈNE
Oui.
Éric compose le numéro et approche l’appareil d’Irène qui est toujours attachée.
ÉRIC
Fais bien attention à ce que tu vas dire.
IRÈNE
Dave ?… Dave, je peux pas te parler, écoute-moi. Ils veulent que vous leur envoyiez de l’eau pis de la bouffe par-dessus la clôture, comme pour le lait…
Irène écoute la réponse puis la transmet aux autres.
Il faut que vous laissiez partir la petite.
CATHERINE
On leur donnera jamais Toutoune, enlève-toi ça de la tête.
PAULINE
Elle reste ici, avec nous autres.
PAUL
On se séparera jamais.
IRÈNE
Ils vous donneront rien si vous la gardez ici.
ÉRIC
On veut du spaghetti, du gâteau pis de l’eau pis c’est tout. Dis-y !
IRÈNE
Dave ? As-tu entendu ?… Fais quelque chose, Toutoune est malade…
CATHERINE
Ils nous donneront rien… Raccroche.
IRÈNE
Non, attends !… C’est maman ! C’est maman au téléphone ! (Silence.) Elle dit de laisser partir Toutoune sinon…
Catherine s’empare vivement du téléphone.
CATHERINE
Maman, c’est Catherine, qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?… Maman ?… (Elle lâche le téléphone. Elle crie.) C’est pas elle, raccroche !
ÉRIC
(Coupant la communication.) Maudite vache !
IRÈNE
Laissez partir Toutoune…
PAULINE
Non. Jamais.
IRÈNE
Ils vont vous attaquer, Dave me l’a dit.
PAUL
On va leur tirer dessus, à toute la gang !
IRÈNE
Ils vont vous paralyser avec leurs rayons !
PAULINE
On se cachera les yeux !
IRÈNE
Ils vont vous envoyer des fluides pendant que vous dormez. Vous pourrez plus fermer les yeux sans voir les Ombres vous dévorer le cerveau.
PAUL
Écoute-la pas, Bé.
IRÈNE
Ils vont souffler de l’air empoisonné pour vous étouffer.
CATHERINE
C’est toutes des menteries !
IRÈNE
Si c’est des menteries, de quoi vous avez peur d’abord ? Papa est mort d’un cancer du cerveau ! C’est Éric qui avait le couteau ! Les Ombres existent pas !
On entend un chien aboyer, attaquer et des hommes crier.
PAUL
C’est Sauvage !
Dehors, un coup de feu retentit. Tous vont voir à la fenêtre.
ÉRIC
Ils l’ont ratée ! Ils savent même pas tirer !
On entend un chiot gémir. Pauline sursaute.
PAULINE
Bibitte ?
La lumière du projecteur traverse la pièce et tous se jettent par terre, sauf Pauline.
C’est Bibitte ! (Appelant.) Bibitte ! Bibitte !
ÉRIC
Sors pas, Pauline !
CATHERINE
Ils vont te paralyser !
PAUL
Baisse-toi.
Ils essaient de retenir Pauline, mais elle sort du chalet.
PAULINE
Bibitte !
PAUL
Pauline, non !
Paul s’élance derrière sa sœur. Éric prend son fusil.
Pauline ! Attention, Sauvage !
IRÈNE
Détachez-moi !
On entend un chien attaquer et Pauline hurler de terreur. Éric sort à son tour et épaule son fusil.
CATHERINE
Éric, non !
Éric tire. Tous restent un moment pétrifiés.
PAUL
(Hurlant, hors champ.) Pauline ! Pauline !
Éric laisse son fusil et court rejoindre les jumeaux.
IRÈNE
Détache-moi, Catherine !
CATHERINE
Il a tué Sauvage, le maudit fou !
Les garçons ramènent Pauline qui saigne abondamment et la couchent.
PAUL
C’est fini, elle te mordra plus jamais…
IRÈNE
Arrêtez. Je vous en supplie, faut tout arrêter !
CATHERINE
Maman vous pardonnera jamais. Elle va vous châtier le reste de vos jours.
IRÈNE
Sauvage a failli tuer ta sœur, Catherine !
CATHERINE
Tu pourras pas rester ici après ce que tu as fait, Éric.
PAULINE
Bibitte…
PAUL
Bouge pas, Bé. Je vais le retrouver ton Bibitte, je te le promets.
CATHERINE
(À Éric.) Maman va te chasser pis tu vas te retrouver tout seul avec les Ombres.
PAUL
(À Catherine.) C’est toi qu’elle va chasser, maudite folle.
IRÈNE
Il faut partir d’ici. Pauline perd tout son sang !
CATHERINE
(À Paul.) Elle me chassera pas, moi, j’obéis toujours.
PAUL
Menteuse ! T’as volé Bibitte.
CATHERINE
Bibitte est à moi.
Paul saute à la gorge de Catherine en hurlant.
PAUL
Non, il est pas à toi. Maman l’a donné à Pauline. Bibitte, c’est le chien de Pauline.
IRÈNE
Arrête !
Paul lâche Catherine, épuisé.
PAUL
Le chien de Pauline, as-tu compris ?
Le silence retombe.
IRÈNE
Toutoune ! ?… Éric ! Toutoune pleure plus !
Éric se rue sur le lit du bébé.
ÉRIC
Elle est toute molle, elle bouge plus !
IRÈNE
Détachez-moi !
CATHERINE
Non, maman veut pas.
Éric prend son canif et détache Irène qui examine rapidement le bébé.
Maman voit tout ce qui se passe ici.
IRÈNE
Non !… Oh, non !…
CATHERINE
Elle dort, laisse-la tranquille !
IRÈNE
Elle dort pas, elle est après mourir !
Éric tend le téléphone à Irène.
ÉRIC
Appelle-les ! Dis-leur de venir nous chercher.
Irène prend le téléphone.
IRÈNE
Enveloppez Pauline le mieux que vous pouvez.
PAULINE
Non ! Je veux pas y aller, Paulo.
Paul emmitoufle Pauline. Catherine s’empare du fusil et les met en joue.
CATHERINE
Arrêtez ou je tire !
PAUL
Qu’est-ce que tu vas faire, tu vas nous tuer ?
CATHERINE
Si on va avec les Ombres, maman voudra plus nous voir, elle va nous abandonner. On peut pas ! On peut pas faire ça, il faut pas…
IRÈNE
Occupe-toi d’elle, Éric.
ÉRIC
Donne le fusil, Catherine.
Irène compose un numéro au téléphone.
CATHERINE
(À Irène.) Laisse le téléphone !
ÉRIC
C’est fini.
CATHERINE
Vous êtes tous des lâches !
ÉRIC
C’est fini, donne-moi le fusil. S’il te plaît,
Catherine…
Éric s’approche et lui retire doucement le fusil.
IRÈNE
(Au téléphone.) Venez nous chercher. Ils tireront plus, c’est fini.
Irène raccroche et s’occupe du bébé. Éric aide Catherine à mettre son manteau.
CATHERINE
Ils vont nous arracher notre esprit pour qu’on oublie. On se rappellera plus les uns des autres. On va se retrouver tout seuls, dans le vide de notre tête.
PAULINE
Je veux pas qu’ils nous séparent, Paulo.
Paul s’empare du ruban adhésif et lie son poignet à celui de Pauline.
PAUL
Ils pourront jamais nous séparer, Bé. Jamais ! Je te le jure.
Éric s’empare à son tour du ruban adhésif et attache le poignet de Catherine à celui de Paul.
CATHERINE
J’ai toujours obéi à maman. Tu vas lui dire, hein ?
ÉRIC
Oui.
Irène s’approche de ses frères et sœurs avec le bébé. Elle tend la main à Éric.
IRÈNE
Moi aussi.
Éric attache Irène à Catherine. Une forte lumière s’infiltre dans le chalet. Éric se lie à son tour à Irène.
PAULINE
J’ai peur.
PAUL
Prends ton petit chien pis serre-le fort.
CATHERINE
Elle voudra pas nous parler si notre tête est ouverte.
IRÈNE
Elle va vouloir, Catherine. On est ses enfants, elle nous aime.
Attachés les uns aux autres, ils se déplacent vers la sortie. Éric ouvre la porte et la lumière inonde la pièce.
PAUL
Il neige !
ÉRIC
Regarde, des gros flocons, Catherine.
Le bébé pleure faiblement.
IRÈNE
Venez, maman nous attend.
Ils sortent attachés les uns aux autres dans la lumière du projecteur.
FIN
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