Monsieur Sapiro
Chapitre 6
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Y compris les aspects sexuels, ajoute-t-il pour lui-même.
« J’ai hâte de vous rencontrer, Monsieur Sapiro. Nous disons donc demain dix heures et demie.
— Très bien, répond-il sur un ton tranchant qui aurait certainement été celui de Sapiro s’il avait mené cette discussion.
— Et comment vous reconnaîtrai-je ?
— Ne vous inquiétez pas. Je viendrai vers vous, rétorque-t-il, presque avec brusquerie, pour lui signifier la fin de leur conversation.
— Entendu. Eh bien, au revoir. »
Il raccroche lentement le combiné et tente de digérer tout ce qu’il a appris au cours de cette conversation. L’assurance dont il a fait preuve pendant sa discussion avec Madame Frankel fait place à un sentiment oppressant. La sottise de son geste lui apparaît soudain. Il a usurpé l’identité d’un autre, ni plus ni moins. D’un autre qui n’est jamais arrivé en Israël, parce qu’il a été victime d’un accident d’avion, derrière lequel se cache peut-être un meurtre. Il frissonne à cette idée. Il se souvient maintenant avoir regardé un reportage sur CNN, à propos des recherches pour retrouver les survivants d’un crash aérien dans la région des marécages de Louisiane. Debout au beau milieu d’un typhon et vêtu d’un imperméable en caoutchouc jaune, le chef du FBI déclarait, le visage grave, qu’il n’y avait plus aucune chance de retrouver des survivants. « Mais l’avion s’est écrasé il y a quelques heures à peine », crie une journaliste pour couvrir les rugissements du vent qui emporte presque son corps frêle. Le chef du FBI explique que les conditions météo compliquent les recherches et qu’en outre, la région est infestée d’alligators. Si l’un des passagers a par miracle survécu au crash, il a très probablement été dévoré par l’un d’eux.
« Les causes de l’accident ont-elles été établies ? » demande la journaliste sous une pluie battante. Le vent qui la frappe de face plaque son chemisier sur son adorable poitrine. De même que des millions de spectateurs dans le monde, son attention est détournée des victimes anonymes, dont le sort est scellé, pour s’intéresser aux seins de la journaliste, bien concrets eux et dont la pointe se dresse sous le tissu.
« Je ne conclurais pas trop vite à la thèse de l’accident », déclare le chef du FBI, à qui le spectacle réjouissant des seins de la journaliste n’a pas échappé non plus et auxquels il jette un regard à la dérobée. « Il est possible qu’il s’agisse d’un attentat », poursuit-il, en se maîtrisant pour fixer de nouveau les yeux sur la caméra, « de toutes les façons, nous en saurons plus quand nous aurons retrouvé la boîte noire de l’appareil. Nous mettons tout en œuvre en ce sens.
— Est-ce que la liste des passagers a livré des indices ? »
Le chef du FBI détourne les yeux du visage de la journaliste et fixe un point en-dehors du champ de la caméra. Pour le plus grand regret des téléspectateurs, la caméra se détourne elle aussi de la journaliste trempée pour balayer le paysage – une végétation dense et touffue, envahie de marécages et d’eaux troubles, des nuages lourds, menaçants courent au-dessus de la cime des arbres dont les branches sont agitées par des bourrasques de vent déchaîné. L’angle de la caméra change de trois cent soixante degrés et la monotonie du paysage n’est brisée que lorsque l’objectif se fixe de nouveau, pour la plus grande joie de tous, sur la journaliste dégoulinante d’eau, qui attend, en pleine expectative, la réponse du chef du FBI.
« Nous n’en sommes qu’au début des recherches », déclare-t-il, en se retranchant derrière cette réponse bateau. Il ne peut se contenir et s’arrête l’espace d’un instant sur le décolleté de la journaliste, où se rejoignent deux rigoles d’eau qui ruissellent de part et d’autre de son cou. Joan Rubin. Il se souvient de son nom, qu’elle avait énoncé en rendant l’antenne à ses collègues en studio.
Ce Sapiro dont il a usurpé l’identité résoud des problèmes urgents de façon efficace et discrète. Il ignore pour le moment de quel genre de problèmes il s’agit, mais il est probable que toutes ces affaires ne soient pas 100 % cachère, réalise-t-il avec effroi. Le fait d’être « le meilleur » dans son domaine, quel que soit le domaine en question, n’a pas suffi pour le sauver de ce crash, son corps déchiqueté est éparpillé dans les marécages de Baton Rouge pour la plus grande joie des alligators de la région, qui arrachent des lambeaux de chair de leurs mâchoires aiguisées, en battant de la queue, comme les membres d’une famille réunis autour de la table de shabbat détachent avec avidité des morceaux de halla sucrée. Une fin terrible pour un homme qui, de sa vie, n’a jamais reculé devant aucun danger, résume-t-il avec angoisse. D’un pas vacillant, il retourne dans le lobby de l’hôtel et se laisse tomber dans son fauteuil. Il essuie la sueur qui perle à son front et balaie du regard les alentours pour s’assurer que personne ne l’observe. La scène finale de Profession : reporter lui vient à l’esprit. Dans une chambre d’hôtel minable, Jack Nicholson, qui a usurpé l’identité d’un homme, n’attend plus que la mort. La caméra se détache de lui, recule et traverse les barreaux de la fenêtre pour se fixer sur une rue déserte où attend Maria Schneider. Antonioni réussit le tour de force de faire monter le suspense chez le spectateur, en suggérant un événement qu’il lui dissimule. Même la divine Maria Schneider n’est pas en mesure d’empêcher le cours du destin. Comme il l’aime dans ce film. Il ne lui reste plus qu’à espérer qu’une Maria Schneider fera également irruption dans sa vie. Il serait même prêt à payer le prix que Jack Nicholson paie à la fin du film pour rencontrer une telle femme.
Le fait de penser à cette actrice lui fait oublier ses doutes l’espace d’un instant, mais ils reviennent en force et, tels des nuages sombres, voilent la lumière du jour. Je n’aurais jamais dû me laisser entraîner à ce jeu, se reproche-t-il. Si jamais les assassins de Sapiro découvrent qu’il a survécu à l’attentat, ils débarqueront en Israël pour achever le travail. Il lui vient soudain à l’esprit que toute cette conversation avec la très aimable Madame Frankel n’avait d’autre but que de déterminer si Sapiro était oui ou non arrivé en Israël. Peut-être même que la serveuse est de mèche, elle aussi, pourquoi a-t-elle tant insisté pour que je prenne cet appel ? « Mais qu’est-ce que tu racontes ? » fulmine le chef de celle qui se fait passer pour Madame Frankel. « Nous avons provoqué un crash d’avion pour en finir avec lui ! Malgré tout, il est arrivé sain et sauf à bon port. Je viens de lui parler. » Silence choqué à l’autre bout du fil et sans perdre une seconde, le chef se hâte de mettre fin à l’appel pour passer à l’acte.
Et même si toutes ces suppositions ne sont que pures fantasmagories, il n’en reste pas moins qu’usurper l’identité d’un autre est une grosse bêtise, un acte infantile d’une inconscience totale. Mais quelle mouche a bien pu le piquer ?! Un homme équilibré et raisonnable comme lui, un publicitaire à succès, auteur de nombreux films vantant les mérites de lessives, de cigarettes, de voitures et j’en passe. Qui sait par quels biais détournés son geste influera sur le destin d’autrui et sur le cours des événements liés à ce malheureux Sapiro. Peut-être qu’à l’instant même quelqu’un paie le prix de sa folie, peut-être qu’une entreprise est soudain confrontée à de graves problèmes financiers. Il faut partir d’ici aussi vite que possible. Mais avant qu’il n’ait eu le temps d’imaginer une solution élégante pour s’extraire du bourbier dans lequel il s’est fourré, une voix lui parvient de la pièce adjacente.
« Liora ! » La voix affaiblie d’Adam fait naître en lui le souvenir des jeux de domination auxquels il s’adonne avec sa femme. « Liora », répète le malheureux mari en un râle qui transperce la cloison. Depuis sa maladie, il est entièrement dépendant de sa femme et cela le met en rage contre elle. Lorsqu’il était en bonne santé, il n’avait pas besoin d’elle, il évitait même sa présence. Maintenant qu’elle lui est indispensable pour accomplir les gestes les plus quotidiens, à peine a-t-il ouvert les yeux qu’il l’appelle comme un nourrisson qui se réveille en demandant sa mère.
« Liora ! » crie-t-il d’une voix haletante. Tout en cherchant la lumière à tâtons, il renverse un verre posé sur sa table de nuit. Il lui faut de la lumière au réveil pour se sentir encore vivant. Mais cette femme sur les cuisses de laquelle il a posé la tête avant de s’endormir, qui lui a caressé doucement le front et dont les larmes salées sont tombées goutte à goutte sur ses lèvres exsangues, cette femme a quitté son poste. « Où es-tu ? J’ai besoin d’aller aux toilettes… » dit-il et le voilà déjà humilié, baignant dans sa propre urine.
Liora ne l’entend pas. Tous ses sens sont concentrés sur l’acte sexuel passionné auquel elle s’adonne et les coups de bassin de Sapiro contre ses fesses sont tout à la fois punition et instrument de plaisir.
Plus tard, après qu’Adam se sera rendormi au beau milieu d’une flaque de sa propre urine, elle demandera à Sapiro de l’aider à transporter son mari sur le divan. Son corps ne pèse presque rien, la peau qui recouvre son squelette semble être la dernière barrière qui l’empêche de se désagréger. Elle changera les draps du lit, remplira une bassine d’eau tiède et de la main experte d’une mère qui change la couche de son bébé, elle ôtera le pyjama de son mari et passera délicatement un gant de toilette humide sur ses parties génitales. « Qu’est-ce que tu as à nous regarder ainsi ? demandera-t-elle en murmurant à Sapiro, un peu en retrait, le regard fixé sur le couple.
— Comment ça ?
— Aucune importance », rétorque-t-elle, en achevant d’habiller Adam, qu’elle couvre d’une couverture légère, après lui avoir délicatement glissé un coussin sous la tête et s’être penchée sur lui pour déposer un baiser sur son front.
Tandis qu’ils sortent sur la terrasse, les premières lueurs de l’aube apparaissent au-dessus des collines, à l’est. Debout près de la rambarde, ils contemplent le point de l’horizon où naîtra le soleil.
« Dieu me punira », murmure-t-elle, en allumant une nouvelle cigarette avec le mégot de celle qu’elle vient de finir et qui lui brûle déjà les doigts.
« Si tu continues à fumer comme ça, il n’aura pas besoin d’intervenir.
— Il va me punir, je le sais. » Elle jette le mégot incandescent par-dessus la rambarde, minuscule étoile filante qui se consume dans l’aube pâle. « Il ne me pardonnera pas de m’être comportée ainsi, dit-elle, inspirant à pleins poumons une bouffée de sa cigarette.
— Arrête avec ces bêtises, Liora. Il n’y a pas de Dieu, affirme-t-il, avant d’ajouter en souriant : À moins que tu ne me confondes avec Dieu.
— Je parle sérieusement, pour une fois. Tu ne crois pas à la rétribution des actes ?
— Sottises.
— Dieu me punira en m’infligeant la même maladie qu’Adam et il mettra quelqu’un à mes côtés qui me trompera pendant que je serai malade.
— Sottises », répète Sapiro sans conviction, effrayé par la similitude de cette prophétie avec son propre cas. Pour dissiper l’angoisse qui monte en lui, il ajoute : « Et même si Dieu existe, il n’écrit pas de scénarios pour séries télévisées.
— Tu te trompes complètement, Denis. Regarde les gens autour de nous. Les seuls scénarios que Dieu soit capable d’écrire sont justement ceux des séries télévisées. »
Les choses continuèrent ainsi cinq semaines durant. De temps à autre, elle gravissait la colline toute proche pour achever son tableau, tandis qu’il descendait dans son studio et fixait la toile vide. Peut-être que je redoute d’achever mon travail de peur qu’il ne m’arrive la même chose qu’à Pygmalion, que Gumpp surgisse hors du tableau, pour se venger de l’offense qui lui a été faite, se dit-il pour justifier son échec à ses propres yeux. Je préfère encore que les commanditaires du tableau soient à mes trousses, plutôt qu’un fantôme que j’aurais tiré de son repos éternel.
Mais celui qui a nié l’existence de Dieu avant le lever du soleil ne peut se montrer superstitieux pour justifier son échec, une fois le soleil couché. Il n’a tout simplement ni le talent ni la maîtrise nécessaires pour mener à bien la mission qu’il s’est imposée à lui-même. Seul un miracle pourrait le sauver.
Lequel miracle se produisit effectivement à la sixième semaine. Sans doute faut-il posséder une bonne dose de cynisme pour qualifier une catastrophe de miracle au prétexte qu’elle nous sort d’une mauvaise passe. Un jeune couple, empêtré jusqu’au cou dans des difficultés financières, qu’un héritage impromptu viendrait résoudre fort à propos, éprouverait un sentiment de soulagement tout naturel. A fortiori dans le cas de Sapiro, dont l’aventure avec Gumpp menace le bien-être, la santé mentale et jusqu’à la vie.
Adam mourut le jour où Liora acheva le tableau auquel elle avait travaillé durant tout leur séjour dans le village de pêcheurs. (Le tableau est toujours accroché dans les toilettes de leur galerie.) Il rendit l’âme alors que Sapiro et Liora se tenaient sur la terrasse depuis laquelle elle avait dessiné le paysage. Liora était en train de lui présenter la toile, en guise de répétition générale, avant de la montrer à Adam. Ils ne constatèrent son décès qu’en rentrant à la maison. Lorsqu’ils sortirent sur la terrasse, Adam était plongé dans un sommeil profond, accompagnant d’un léger ronflement l’Inachevée de Schubert au son de laquelle il s’était endormi. En regagnant la pièce envahie de silence, une heure plus tard, ils avaient d’abord constaté que la symphonie inachevée s’était achevée, puis, aussitôt après, que la vie de celui qui l’écoutait était elle aussi parvenue, trop tôt ou trop tard, à son terme. Une vie inachevée, comme toujours.
« Alors, que dis-tu du tableau ? » lui demanda Liora avec fierté en attendant avec impatience sa réaction. Il scruta le tableau, contempla le paysage qui s’étendait à leurs pieds et répliqua que tout ce qu’il pourrait dire n’avait aucune importance. Il n’était pas critique d’art, mais faussaire.
« Dis-moi quand même, insista-t-elle.
— Je ne sais pas quoi te dire, répondit-il avec un sourire forcé, pour tenter d’échapper aux attentes de Liora qui brûlait de l’entendre dire à quel point il aimait son travail.
— Tu crois que je peux le montrer à Adam ? » demanda-t-elle craintivement.
Il se sentit soudain envahi de compassion pour elle, il aurait voulu ouvrir les bras et l’enlacer, la protéger, il faut si peu de choses pour la rendre heureuse, pensa-t-il, et son mari n’est même pas disposé à lui donner ce si peu. Il tendait déjà les mains vers elle, mais fut incapable d’exécuter le mouvement jusqu’au bout. Il laissa retomber une main et de l’autre se gratta le bout du nez.
« Allez, dis-moi ce que tu en penses ! reprit-t-elle, les yeux brillants.
— Je trouve que c’est un très bon tableau, réussit-il à articuler.
— Suffisamment bon pour le montrer à Adam ?
— Adam est avocat, qu’est-ce que son avis peut bien te faire ?
— Il est connaisseur.
— Adam est un collectionneur qui dépense des sommes folles pour acheter des tableaux et commander des copies. Rien de plus. Cela ne fait pas de lui un expert en matière d’art.
— C’est un grand connaisseur, répondit-elle offensée et prenant la défense de son époux, tu ne le connais pas assez de ce point de vue. »
Si Adam avait été un véritable connaisseur, il y a belle lurette qu’il se serait aperçu que Sapiro n’est rien d’autre qu’un imposteur, il ne se serait pas débarrassé comme ça d’un authentique Modigliani. Il détourna les yeux du tableau pour contempler le paysage qui y était représenté à l’identique : des collines bleutées qui descendent en pente douce vers la mer Adriatique. Un petit village. Une maison blanche et lumineuse, avec une terrasse, surplombant la baie, un mur avec une fenêtre, contre lequel vient battre au gré du vent un volet vert à demi fermé. Peut-être étaient-ils dans le tableau, eux aussi, à l’intérieur de la maison.
« J’espère qu’Adam ne va pas se réveiller à cause du volet, j’aurais dû le fermer avant de sortir, dit Liora.
— Il dort d’un sommeil de plomb, la rassura Sapiro.
— Tu crois que le tableau est suffisamment bon pour que je puisse le montrer à Adam ?
— Je le trouve excellent, mentit effrontément Sapiro.
— Vraiment ? demanda Liora, les yeux brillants.
— Je te le jure.
— Tu crois qu’il est suffisamment bon pour Adam ?
— Je suis prêt à te l’acheter sur-le-champ, avant que tes prix n’augmentent.
— Vraiment ? jubila Liora.
— Tu me le vendrais pour mille dollars ?
— Tu paierais mille dollars pour mon tableau ?
— Si tu voulais marchander, tu pourrais même en obtenir davantage », lui répondit-il, le cœur serré. Elle est si belle, quand elle sourit comme ça, pensa-t-il, pris de remords.
« Tu es adorable, lui dit-elle en déposant un baiser sur sa joue, je t’en fais cadeau. »
De retour à la maison, il monta dans sa chambre, tandis qu’elle allait s’enquérir d’Adam. La nuit prochaine, il lui ferait l’amour d’une autre façon, décida-t-il dans un élan de tendresse. Mais lorsqu’elle surgit dans la pièce, quelques minutes plus tard, il comprit que son projet n’était plus d’actualité. La peur inscrite sur son visage était différente de celle qu’elle manifestait durant leurs jeux de domination, il venait s’y mêler du désir et c’est d’elle-même qu’elle avait peur.
« Je crois qu’il est mort », dit-elle et il se demanda l’espace d’un instant s’il lui était indispensable d’abandonner son projet. La mort du mari doit-elle empêcher un homme faussaire de faire avec la femme du trépassé ce qu’il avait coutume de faire avec elle de son vivant ? À première vue, ce changement de circonstances semble faciliter l’existence du couple adultère. Fini la crainte d’être découverts au beau milieu de leurs ébats, inutile de faire preuve de maîtrise de soi et de retenue pendant les préliminaires, la pénétration et l’orgasme, plus aucun risque de réveiller le mari endormi dans la pièce adjacente, il leur est dorénavant possible de crier de plaisir sans peur d’être entendus.
Lorsqu’il s’approcha d’elle pour l’embrasser, elle pâlit et dans une surprenante inversion des rôles, le gifla et lui demanda s’il était devenu fou. Deux réactions possibles lui vinrent immédiatement à l’esprit, mais au vu des derniers développements, il n’osa choisir aucune des deux. La première réponse, celle de Sapiro, serait de nier être fou et de déclarer que ce n’est pas parce que Thanatos, le cheveu ébouriffé et le regard perçant, s’occupe dans la pièce d’à côté d’emmailloter Adam pour l’emmener au royaume des morts, qu’Éros, qui habite leur chambre à eux, devrait en pâtir. La comédie doit se poursuivre, surtout si on joue le rôle d’un autre. La seconde réaction, celle de Miki, chose étonnante en soi puisque sa personnalité a presque entièrement disparu depuis leur arrivée au village, cette seconde réaction donc, si tant est qu’elle eût pu s’exprimer, aurait immédiatement révélé la supercherie, car Miki aurait reproché à Sapiro la grossièreté et l’insolence de sa réponse et l’indélicatesse du baiser qu’il a tenté de déposer sur les lèvres de Liora.
« Tu es certaine qu’il est mort ? » demanda Sapiro, soudain malheureux, car il venait de comprendre que le décès du mari anéantissait du même coup l’environnement indispensable à leurs relations perverses, qui ne pouvaient s’exprimer pleinement que lorsqu’Adam agonisait dans la pièce voisine.
« Je ne sais pas… Je n’ai jamais vu de cadavre de ma vie… Mais il aurait déjà dû se réveiller pour prendre son médicament, j’ai même essayé de le réveiller… J’ai l’impression que son corps… quand je l’ai touché… était un peu… » Elle ne put continuer et lui demanda une cigarette. Il lui en alluma une.
« Tu sais à quoi ressemble un mort ? demanda-t-elle après avoir inspiré une longue bouffée.
— Je ne connais les morts que par les tableaux de Baldung, et à dire vrai, ces derniers temps, Adam aurait pu leur servir de modèle.
— Ce n’est pas drôle, répondit-elle, en s’adossant au mur.
— Je n’avais pas l’intention d’être drôle, je trouve juste que cette comparaison est vraiment…
— Que devons-nous faire ? » le coupa-t-elle, angoissée. Sa pâleur augmentait encore le rouge de ses lèvres. « Il n’y a aucun médecin à des kilomètres à la ronde.
— Il faut vérifier son pouls et voir s’il respire encore.
— Tu veux bien vérifier ? J’ai peur de le toucher. »
Ils passèrent ensemble dans la chambre voisine, lui devant et elle, apeurée, derrière. Il ouvrit précautionneusement la porte et se glissa dans la pièce sur la pointe des pieds, de peur de réveiller Adam, qui semblait plongé dans un sommeil paisible. Il s’arrêta peu avant d’arriver au lit et, jetant un coup d’œil en arrière, constata qu’il lui faudrait accomplir sa mission seul. Liora était restée pétrifiée sur le pas de la porte. La mort des autres est toujours moins effrayante que la nôtre, se dit-il, tout en examinant avec curiosité le visage calme d’Adam, peut-être parce qu’on peut la contempler de l’extérieur, ce que les morts, eux, n’ont pas le loisir de faire. Il se pencha sur le lit et repoussa la couverture qui recouvrait le cadavre pour découvrir son bras décharné. D’une main ferme – ce qui le surprit lui-même – il souleva le bras d’Adam, saisit son poignet osseux et, exactement comme il l’avait appris aux stages de premiers secours de l’armée, il posa deux doigts sur la veine apparente sous la peau translucide, censée battre entre cinquante pulsations par minute pour des sportifs au repos et cent vingt pulsations par minute pour des sédentaires. Le rapport entre le nombre limité de pulsations et la bonne condition physique aurait dû pousser Sapiro à la conclusion que le corps étendu sur le lit jouissait probablement d’une excellente condition physique, conclusion logique si l’on songe que les morts doivent s’élancer dans le ciel ou même plus haut sans échauffement préalable. Il n’avait pu détecter aucun pouls.
« Que se passe-t-il ? fit la voix hésitante de Liora, qui s’était approchée de lui.
— Je pense qu’il est mort, répondit Sapiro en laissant retomber le bras d’Adam, mais je voudrais m’en assurer, pour plus de sécurité. »
Il s’assit sur le rebord du lit et après une brève hésitation, porta une main prudente vers les yeux clos d’Adam, souleva une paupière qui glissa sur la rétine encore humide, de laquelle toute étincelle de vie avait disparu. Le psychologue Simon Baron-Cohen affirme que le regard humain est capable de véhiculer plus de quinze messages différents, parmi lesquels la douceur, la sérénité, la tristesse, la joie, la gravité et l’insouciance, la surprise et la certitude, la colère et la compassion, l’autorité et l’obéissance. Aucune de ces expressions ne se reflétait dans le regard fixe du défunt, si ce n’est peut-être l’espièglerie, le mort semblant cligner de l’œil que Sapiro avait à demi ouvert. La paupière qui, en temps normal, s’ouvre et se ferme toutes les trois, quatre secondes pour protéger l’œil et maintenir son humidité, resta immobile.
« Qu’y a-t-il ? demanda Liora, en se tenant à une bonne distance du cadavre.
— Tu as un miroir ?
— Un miroir ? Pourquoi as-tu besoin d’un miroir ?
— Pour être sûr à 100 %. Tu as envie d’enterrer ton mari vivant ?
— Quel genre de miroir ?
— Un petit miroir. »
Elle s’éloigna en frôlant le mur, veillant avec une prudence exagérée à se tenir suffisamment éloignée de son mari. Quelques secondes plus tard, elle revint de la salle de bains avec un petit miroir qu’elle tendit à Sapiro à bout de bras.
Sapiro approcha le miroir du nez et de la bouche d’Adam. Contrairement à ce mythe largement répandu selon lequel un miroir ne reflète pas les morts, le visage d’Adam apparut sur la surface argentée du miroir, figé dans son clin d’œil. Laugh and the world laughs with you, weep and you weep alone, ces vers de Solitude, d’Ella Wilcox, lui revinrent soudain à la mémoire. Après avoir maintenu quelques instants le miroir sous le nez et la bouche du défunt, il en examina la surface lisse et constata qu’elle restait claire comme du cristal. Succeed and give, and it helps you live, But no man can help you die . La poétesse, qui avait tenté d’entrer en communication avec son mari défunt, y était parvenue d’après ses propres dires.
Dans l’après-midi, tandis que Liora était montée au village pour chercher le propriétaire de la camionnette qui les avait aidés à leur arrivée dans la villa isolée, Sapiro descendit au studio pour mettre de l’ordre dans ses affaires. En poussant la lourde porte de bois grinçante, il ressentit, pour la première fois depuis qu’il avait commencé à travailler à ce foutu tableau, un véritable soulagement. Debout sur le seuil, entouré d’un halo de lumière éclatante, son regard erra dans la grande pièce, presque une salle, dans laquelle il venait de passer six terribles semaines. Tous les objets qui semblaient s’être ligués pour l’empêcher de mener à bien sa mission – pots de peinture, essences et diluants, poudres de couleur très onéreuses, toiles anciennes dégageant une odeur vieille de quatre cents ans, le four épais dans lequel il était censé « cuire » le tableau pour en vieillir l’aspect, les photos représentant des détails agrandis du malheureux Gumpp, et surtout, cette galerie de miroirs colorés qui lui avait valu tant de cauchemars – lui paraissaient soudain inoffensifs. Avant de pénétrer dans la pièce, il prit soin de laisser la porte ouverte pour faire entrer l’air et la lumière. Il se dirigea tout d’abord vers son « laboratoire », où il menait ses expériences de mélanges de couleurs, examina les récipients de poudres et décida de commencer par le lapis-lazuli. Il souleva le couvercle et regarda les grains bleutés, plus précieux que l’or, à partir desquels Titien et ses contemporains fabriquaient un bleu marine profond et qu’ils manipulaient avec grand respect. Il plongea la main dans le récipient pour saisir une pleine poignée de ces petits grains, qu’il laissa lentement s’écouler entre ses doigts, ravi de les entendre ruisseler, comme s’il se fut agi d’une mélodie divine. Les doigts bleus, il s’attaqua ensuite à l’orpiment qu’il répandit sans retenue et, après se l’être appliqué sur les sourcils et les tempes, il se lança dans une sorte de danse sauvage, destructrice et libératrice. Pourquoi jeter délicatement tout cela, se reprocha-t-il, et il envoya valser les récipients qu’il fracassa violemment contre les murs. Des traînées de poudre colorée filèrent dans les airs, se mêlant aux rayons du soleil et se tordant au gré d’une brise légère.
Il s’approcha ensuite de la grande étagère sur laquelle ses livres étaient classés par sujet. Il les jeta avec sauvagerie au centre de la pièce où ils formèrent un grand tas, à laquelle il ajouta ses misérables dessins préparatoires, ses toiles, ses pinceaux, ses tubes de peinture, ses agrandissements photographiques de Gumpp, qui continuait à garder son expression méprisante même après que Sapiro les eut chiffonnés et déchirés dans un accès de colère incontrôlé. Rira bien qui rira le dernier, cria-t-il à l’adresse de Gumpp, en déchiquetant son visage en mille morceaux.
Avant de déverser diluants et flacons d’essence sur la pile au milieu du studio, il sortit de sous la couchette sur laquelle il avait coutume de se reposer la barre de fer dont il s’était servi une nuit, lorsque, dans un état d’extrême confusion, il lui avait semblé que les démons s’étaient rassemblés de l’autre côté de la terre et s’apprêtaient à fondre sur lui. Encouragé par la lumière du soleil qui chassait les ténèbres mystérieuses du studio, il se plaça face à l’un des miroirs et, l’arme fatale à la main, examina le diable transpirant et couvert de peinture qui s’y reflétait, lui renvoyant un regard de dément. Il hésita l’espace d’un instant, se remémorant soudain l’histoire de ce jeune homme de Prague, qui, pour se débarrasser du double diabolique qui détruisait sa vie, tira un coup de pistolet dans le miroir et mourut sur le coup, en même temps que son reflet. Il asséna un coup sur la lourde surface de cristal, dans un vacarme assourdissant et constata non seulement qu’il restait bien en vie, mais que son double lui aussi continuait à vivre dans chacun des débris de miroir, reflétant une infinité d’alternatives possibles à sa propre identité. Tout en se frayant un chemin au milieu des débris de verre qui jonchaient le sol, il s’approcha d’un autre miroir et lui asséna de même un coup de son arme mortelle, engendrant en retour quantité de nouvelles vies. Il passa ainsi de miroir en miroir, couvrant le sol d’une mosaïque de morceaux de verre colorés, reflétant, tel un immense miroir brisé, une danse de mort et d’anéantissement.
Une fois son œuvre de destruction achevée, il versa sur la pile au centre du studio de l’essence et du diluant dont il imbiba des tissus pour former une mèche depuis le centre de la pièce jusqu’à la porte d’entrée. Sans plus accorder un seul regard au champ de bataille derrière lui, il alluma une cigarette et jeta l’allumette enflammée sur la mèche. Le feu commença par ramper, timide et hésitant, mais lorsque l’odeur du festin qui lui était réservé parvint à ses narines, il tissa des fils incandescents au cœur des flammes bleutées et froides, les encourageant à la grande bataille. Pour l’heure, le matériau au bas de la pile tenait encore tête aux flammes. Trop vorace, le feu semblait s’étouffer par moments dans sa propre fumée, mais il parvint rapidement à recracher le morceau indigeste auquel il s’était attaqué. Les flammèches, qui avaient commencé par donner d’inoffensifs petits coups de langue et de dents, nourries de leurs premières victoires, se jetèrent sur les proies les plus faciles de la ligne de défense adverse – papier d’esquisses, journaux, rouleaux de papier toilette –, avant d’élargir leur champ d’action, déchiquetant Gumpp et les toiles imbibées d’essence, engloutissant les couvertures des livres, dont elles rongèrent les pages ondulées que le souffle brûlant du brasier faisait tourner comme sous l’effet d’une main invisible. Le feu qui menaçait de devenir incontrôlable força Sapiro – qui jusque-là s’était tenu sur le pas de la porte, fasciné par ce spectacle formidable – à entrer en action. Comme dans les combats qui opposent deux nations, il arrive toujours un moment où l’on retire son soutien à la partie la plus cruelle, pour imposer un compromis et traîner un tuyau d’arrosage sur le champ de bataille, afin de mettre vainqueur et vaincu hors d’état de nuire.
« Que s’est-il passé ici ? demanda Liora, faisant sursauter Sapiro.
— Rien, répondit-il, après avoir repris ses esprits. Sans se tourner vers elle, il ajouta : Un incendie s’est déclaré dans le studio… J’ai allumé le vieux four et apparemment, je n’ai pas fait suffisamment attention. Le feu s’est propagé en quelques secondes, tout mon travail y est passé… J’ai tout juste réussi à y échapper moi-même. »
Son air abattu la toucha tellement qu’elle tendit une main vers lui pour caresser sa joue couverte de peinture.
« Je ne me vois pas reprendre ce projet…
— Et les commanditaires ?
— Il faut fuir, répliqua-t-il, hésitant, cherchant du regard son assentiment. Ce tableau m’a achevé. Je n’ai plus la force de recommencer, conclut-il en s’asseyant sur une grosse pierre, comme pour montrer sa détermination.
— Partons maintenant dans ce cas. J’ai ramené l’homme à la camionnette. »
Il jeta un coup d’œil en direction de la villa et aperçut la camionnette toute cabossée. Le capot tout rouillé était ouvert, comme une large gueule béante, prête à avaler le conducteur penché au-dessus du moteur.
« Tu viens faire les valises ? » demanda-t-elle. Il se releva lourdement et se joignit à elle, laissant derrière lui un tas fumant, et peut-être aussi cette identité endossée peu de temps auparavant, alors qu’il était plein d’espoir.
Tandis qu’ils rassemblaient à la hâte leurs affaires, comme des réfugiés, une dispute éclata entre eux quant à ce qu’il convenait de faire du corps d’Adam.
« Pourquoi veux-tu te trimbaler un cadavre tout le voyage ? » avait-il demandé, après qu’elle l’avait prié de l’aider à envelopper le corps d’Adam dans un drap. Il avait suggéré de l’enterrer à l’ombre de l’un des grands oliviers, au sommet de la colline. L’idée d’abandonner son mari sur une terre étrangère l’horrifia.
« Il est mort, rétorqua Sapiro, tentant en vain d’en appeler aux sentiments, qu’est-ce que ça change pour lui ?
— Pour moi, ça change quelque chose.
— Nous avons presque une journée de voyage devant nous. Avec cette chaleur, il va se mettre à cuire et à bouillonner et à la fin, l’odeur sera tellement…
— Ne parle pas de lui comme ça ! cria-t-elle, secouée de sanglots amers.
— Sois un peu rationnelle », lui répondit Sapiro pour la raisonner, oubliant qu’il est irrationnel d’appeler à la raison d’une femme en pleurs. Ce qui lui fit soudain penser à cette étude statistique bizarre, selon laquelle les femmes pleureraient en moyenne 5,3 fois par mois (contre 1,4 fois pour les hommes), leurs pleurs durant 2,3 fois plus longtemps que ceux des hommes.
« Je ne le laisserai pas ici, déclara-t-elle de façon définitive.
— Nous reviendrons avec un cercueil adéquat pour le ramener avec nous. On ne peut pas le trimbaler comme ça.
— Arrête de parler de le trimbaler ! Il ne s’agit pas d’un quelconque paquet ! Il s’agit de mon mari ! Mon mari ! cria-t-elle.
— Nous parlons du corps de ton mari, Liora, ton mari, lui, n’est plus là », rétorqua Sapiro, s’entêtant à en appeler à la raison de Liora, enfouie sous un amas de sentiments de culpabilité et effrayé à l’idée de faire tout le voyage avec un mort.
« Soit il vient avec nous, soit je reste avec lui », répondit-elle, en lui jetant un regard plein de haine et avant qu’il n’ait eu le temps de lui demander pour quelle raison elle le regardait ainsi, elle quitta la pièce, furieuse.
Une heure plus tard, après qu’ils eurent hissé dans la camionnette la grande malle de voyage, pleine à craquer – le chauffeur ignorant tout de son contenu réel –, et qu’ils eurent déposé à ses côtés le tableau qu’elle venait d’achever, Liora laissa libre cours à son émotion : elle regrettait de n’avoir pas eu le temps de montrer son œuvre à Adam.
« Il a contemplé ce paysage tous les jours depuis la terrasse, dit Sapiro, pour tenter de la consoler.
— Ce n’est pas la même chose », lui lança-t-elle, offensée, avec un regard déçu.
La camionnette se mit en branle et ils s’éloignèrent sur le chemin caillouteux qui montait en pente douce au-dessus de la mer grisonnante. Tous deux se murèrent dans un silence pesant, se contentant de répondre d’un haussement d’épaules, lorsque le chauffeur leur demanda où se trouvait le chef (Adam lui avait donné une somme rondelette pour les avoir conduits jusqu’à la villa), pour quelle raison ce dernier n’était-il pas sorti de la maison pour les saluer au moment du départ et qui s’occuperait de lui dorénavant. Il avait bien vu, en les amenant au village, que le vieil homme était très malade. Il pouvait faire venir sa sœur pour veiller sur lui, si nécessaire. Ce n’est qu’une fois la nuit tombée, lorsque la camionnette se fut arrêtée au beau milieu d’une mauvaise route de montagne et que le chauffeur fut descendu en jurant pour ouvrir le capot, que Liora brisa le silence.
« Que dirais-tu si je t’annonçais que je suis enceinte ? lui dit-elle en murmurant.
— Tu es quoi ? lui demanda-t-il, tiré de ses pensées par cette question ô combien familière.
— Je suis enceinte.
— De qui ? »
Elle lui jeta un regard qu’il ne lui avait encore jamais vu.
« D’Adam ? demanda-t-il, choqué à l’idée que la vie qui grandissait à l’intérieur d’elle put être liée au cadavre dodelinant à l’arrière du véhicule.
— Mais bien sûr ! D’Adam ! » répliqua-t-elle, blessée, sur un ton propre à dissiper tous les points d’interrogation éventuels et qui aurait pu lui épargner de répéter une seconde fois : « D’Adam !!! »
Il resta muet, refusant d’admettre un tel événement qui ressuscitait son passé dans son avenir.
« Tu n’as rien à dire ?
— Qu’est-ce que je pourrais bien avoir à dire ?
— Je veux cet enfant.
— Alors pourquoi me demander ce que j’ai à dire ? Tout ce que je pourrais avoir à dire, si tant est que j’aie effectivement quelque chose à dire, ne changerait rien à ce que tu veux. Tu as déjà dit ce que tu avais à dire.
— J’aurais voulu que tu me dises que toi aussi, tu désires cet enfant, lui dit-elle, en le regardant fixement.
— Je ne peux pas te dire cela.
— Tu vois que tu as quelque chose à dire, finalement », répondit-elle, en sortant de la camionnette.
Elle claqua la portière, hors d’elle, avant de disparaître dans l’obscurité. Lorsqu’il sortit à sa suite, le chauffeur lui annonça dans un anglais approximatif que la camionnette était en panne et qu’il lui fallait descendre au village pour chercher un mécanicien. Sans plus attendre, l’homme tourna les talons et s’éloigna, laissant Sapiro, seul, avec une camionnette en panne, le cadavre d’un mari cocu et une femme enceinte de lui.
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