Notre plus doux secret

Alward · Chapitre 1 sur 12

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Notre plus doux secret

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CATHERINE BELMONT

2008, Donna Alward. © 2011,

Traduction française : Harlequin S.A.

978-2-280-24035-2

Horizon

1.

 

Shannyn Smith entendit s’ouvrir la porte d’entrée de l’institut de physiothérapie dont elle était la directrice administrative mais, le regard rivé à l’écran de son ordinateur, elle ne prit pas la peine de lever la tête.

— Bonjour ! lança-t-elle par-dessus son épaule. Je suis à vous dans une minute…

Après avoir vérifié une dernière fois les colonnes de chiffres qui défilaient devant ses yeux et réduit à la taille d’un confetti le tableau qu’elle venait de compléter, elle fit pivoter son fauteuil et prit l’agenda qui trônait sur le bureau de la réceptionniste.

— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-elle, le regard fixé sur son calepin.

— Je suis le sergent Kirkpatrick et j’ai rendez-vous avec Mme Malloy, répondit une voix grave, légèrement rocailleuse, qu’elle aurait reconnue entre mille.

— Jonas…, dit-elle en jaillissant de son siège.

Vêtu d’un uniforme kaki dont la veste cintrée mettait en valeur ses larges épaules, l’homme qui s’impatientait de l’autre côté du comptoir n’avait plus rien de l’idéaliste téméraire et insouciant qu’elle avait jadis aimé à la folie. Loin d’atténuer son pouvoir de séduction, les six longues années qui s’étaient écoulées depuis qu’il avait quitté Fredericton, la capitale du Nouveau-Brunswick, avaient ciselé l’ossature de ses pommettes et conféré à ses traits le charme irrésistible de la maturité. Mais Shannyn remarqua que ses yeux, d’un vert aussi intense que les forêts acadiennes, avaient perdu un peu de leur candeur et de leur éclat.

— Bonjour, Shan, jeta-t-il d’un ton impersonnel. Comment vas-tu ?

— Bien, je te remercie, lâcha-t-elle, stupidement déçue de ne voir aucune étincelle de joie illuminer le regard de son ex-petit ami.

« Qu’avais-tu espéré, pauvre idiote ? se dit-elle, le cœur en berne. Qu’il allait se prosterner à tes pieds et te demander pardon d’avoir préféré s’engager dans l’armée que de t’épouser ? Ce n’est pas parce que tu as été incapable de l’oublier qu’il se rappelle encore les moments merveilleux que vous avez passés dans les bras l’un de l’autre il y a six ans. Alors, au lieu de le dévisager en silence, dépêche-toi de ranimer la conversation pour lui montrer que tu as cessé de croire au Prince charmant et que son retour à Fredericton te laisse indifférente ! »

— Tu as l’air en pleine forme ! déclara Shannyn avec un sourire que Jonas ne songea pas à lui rendre.

Immobile derrière le comptoir, le buste raide et les talons joints, il ressemblait aux statues de marbre que le fondateur de l’institut de physiothérapie avait érigées à l’entrée du hall d’accueil. Tout en lui — ses épais cheveux noirs coupés très court sur la nuque, son front altier que ne balayait aucune mèche rebelle et la ligne dure de sa bouche — trahissait une autorité hors du commun et la farouche détermination d’un combattant que rien ni personne ne saurait effrayer. Les trois galons disposés en chevrons sur l’une des manches de sa veste témoignaient quant à eux de l’exceptionnelle bravoure dont il avait dû faire preuve depuis son départ du Nouveau-Brunswick. Après avoir quitté sa province natale dans l’espoir de devenir l’un des meilleurs soldats de l’armée canadienne, il avait été affecté à Edmonton, la capitale de l’Alberta, et n’avait plus donné signe de vie à Fredericton.

— Mme Malloy n’est pas encore arrivée ? interrogea-t-il d’un ton abrupt.

— Si, le détrompa Shannyn en s’arrachant de mauvaise grâce à sa contemplation, mais deux de ses patients ont décalé de dix minutes leur séance et elle a pris un peu de retard.

— Pourrais-tu lui dire que je suis là et lui conseiller de ne pas trop lambiner ?

— Non. Elle m’a demandé de ne la déranger sous aucun prétexte et je ne tiens pas à ce qu’elle m’envoie balader.

— Tu étais moins craintive autrefois.

— Je ne suis pas craintive, je suis juste polie et respectueuse. Tous les gens qui travaillent ici sont mes amis et je m’en voudrais de les importuner.

— Puisque tu es trop « polie » et trop « respectueuse » envers tes collègues pour les rappeler à l’ordre quand ils manquent à leurs obligations, je vais aller ronger mon frein dans la salle d’attente, grommela Jonas avant de pivoter sur ses talons et de s’éloigner du comptoir en claudiquant.

« Oh, mon Dieu ! songea Shannyn, honteuse de l’avoir rabroué. Si j’avais su qu’il était blessé et qu’il avait de la peine à marcher, je lui aurais proposé mon aide au lieu de le traiter aussi rudement. »

Pendant les six années qu’il avait passées loin du Nouveau-Brunswick, elle s’était souvent demandé dans quelle partie du monde l’état-major de son bataillon avait bien pu l’envoyer et quels dangers il courait. Chaque fois que des soldats canadiens avaient été victimes d’une embuscade au Moyen-Orient ou ailleurs et que leur mort avait fait la une des journaux, Shannyn s’était jetée sur tous les grands quotidiens du pays et, à la vue des photographies publiées en première page, avait senti une folle angoisse l’envahir. Une angoisse qu’elle jugeait excessive et ridicule puisqu’elle n’était ni l’épouse ni la fiancée de Jonas qui, pour sa part, n’avait eu aucun scrupule à la quitter.

« Ne te laisse pas attendrir par cet égoïste ! se dit-elle en glissant un regard furtif vers le fauteuil où son ancien petit ami venait de s’asseoir avec une grimace de douleur. Blessé ou non, il ne mérite pas que tu aies pitié de lui et que tu lui offres ton aide à la moindre difficulté. S’il t’avait aimée, il n’aurait pas attaché plus d’importance à sa carrière qu’à ton bonheur et aurait préféré rester à Fredericton que d’aller risquer sa vie à des milliers de kilomètres de là. »

Pendant qu’il jouait les héros à l’autre bout du monde, elle avait été obligée de trouver un emploi de toute urgence et de résoudre seule les innombrables problèmes que lui avait posés la…

— Tu vas bien, Shan ?

Tirée de sa méditation par la voix inquiète de Carrie Morehouse, l’une des physiothérapeutes de l’institut, Shannyn referma le carnet de rendez-vous qu’elle tenait encore à la main et s’efforça de sourire.

— Très bien, rassure-toi, répondit-elle d’un ton qui se voulait convaincant.

— A qui songeais-tu ?

— A personne. Pourquoi me demandes-tu cela ?

— Parce que tu es pâle comme un linge et que tu as l’air d’avoir vu un fantôme.

— Tu as trop d’imagination, Carrie. J’étais juste en train de réfléchir au bilan semestriel que je devrai finir de dresser la semaine prochaine.

— A voir la tête que tu fais, on croirait que notre cher patron est au bord de la faillite et que nous n’allons pas tarder à être licenciées. Est-ce la peur de perdre ton emploi et de te retrouver au chômage qui te donne cette mine de papier mâché ?

— Mais non ! Au lieu de raconter des bêtises, dis-moi donc ce que tu es venue chercher.

— Le dossier de Mme Gilmore. Elle va arriver d’une minute à l’autre et je ne connais pas les prescriptions de son médecin traitant.

— Navrée de vous avoir obligé à patienter, sergent Kirkpatrick, lança Geneva Malloy en sortant de son cabinet comme une bourrasque et en se dirigeant à grands pas vers la salle d’attente. J’essaierai d’être plus ponctuelle dorénavant, je vous le promets.

— Sergent Kirkpatrick ! releva Carrie dès que Jonas eut quitté son fauteuil et enfilé le hall d’accueil à la suite de sa kinésithérapeute. N’est-ce pas le nom de ton ancien petit ami, Shan ?

— Si, confirma cette dernière avec un pâle sourire.

— Ah ! je comprends maintenant pourquoi tu fais cette tête ! Lorsqu’on croise un fantôme, il est normal qu’on ait le cœur chaviré.

— Jonas n’est pas un fantôme. Il est bien réel, hélas !

— T’a-t-il reconnue ?

— Oui, mais il n’a pas eu l’air enchanté de me revoir.

— Que t’a-t-il dit ?

— Des banalités.

— Et ça t’a rendue triste ?

— Pas du tout ! Plus tôt il repartira, mieux je me porterai. L’époque où je l’aimais à la folie est révolue, et je n’ai aucune envie de lui retomber dans les bras.

— Jusqu’à quand va-t-il rester à Fredericton ?

— Jusqu’à ce que ses séances de rééducation soient terminées, je suppose.

— Et d’ici là, que feras-tu ?

— J’essaierai de l’éviter. La dernière fois que je l’ai laissé m’approcher, je l’ai payé très cher, et il est hors de question que je renouvelle l’expérience.

— Tu as raison de te méfier de lui. Les soldats prennent trop de plaisir à se déguiser en courants d’air pour être de bons maris.

— C’est ce que j’allais dire. Si Jonas se jetait à mes pieds demain matin et me suppliait de le suivre à l’autel, je refuserais catégoriquement de l’épouser.

Après avoir réduit au silence l’agaçante petite voix qui, tout au fond d’elle-même, la traitait de menteuse, Shannyn attrapa le dossier de Susan Gilmore et le remit à Carrie.

— J’aurais bien aimé te tenir compagnie un peu plus longtemps, mais il faut que je file, déclara celle-ci en relevant la manche de sa blouse et en consultant sa montre. Tu ne m’en veux pas de t’abandonner à ton triste sort ?

— Non. Je suis tellement débordée de travail aujourd’hui que je ne risque pas de m’ennuyer et de sombrer dans la neurasthénie.

— Dès que j’aurai cinq minutes à moi, je redescendrai au rez-de-chaussée, et tu me raconteras comment tu es tombée amoureuse du beau Jonas Kirkpatrick…

— Oh ! je n’aurai pas grand-chose à te dire, s’exclama Shannyn. Le passé est le passé, et je ne vois pas l’intérêt de le ressasser.

 

***

 

Une fois seule, elle se rassit dans son fauteuil, puis rouvrit le fichier informatique qu’elle avait consulté au début de la matinée et s’efforça de ne penser qu’au bilan dont elle avait parlé à Carrie.

Quand Jonas sortit de la salle de rééducation, une heure plus tard, elle cessa de pianoter sur les touches de son clavier et se tourna vers lui en veillant à ne rien laisser transparaître de ses sentiments.

— Pourrais-tu me fixer un nouveau rendez-vous ? lui demanda-t-il d’un ton glacial.

— Volontiers, lâcha-t-elle avec une égale froideur. Combien de séances de kinésithérapie ton médecin t’a-t-il prescrites ?

— Quatre par mois jusqu’à ce que je sois complètement rétabli.

— Ta jambe te fait-elle beaucoup souffrir ?

— Certains soirs, oui. Mais j’en ai vu d’autres, ne t’inquiète pas.

— Inutile de chercher à me rassurer ! Je sais que tu es un dur à cuire et que tu ne crains pas la douleur.

Gênée par le regard énigmatique dont l’enveloppait Jonas, Shannyn saisit l’agenda qu’elle avait posé à côté de l’ordinateur et le feuilleta d’une main tremblante.

— Jeudi est le seul jour de la semaine prochaine où Geneva Malloy pourra s’occuper de toi, lança-t-elle du bout des lèvres.

— A quelle heure devrai-je me libérer ?

— A 14 h 30. Tu aurais préféré que ta séance ait lieu au début de la matinée ?

— Non. Je quitterai la caserne à la fin du déjeuner et je viendrai directement ici.

— Est-ce à la base de Gagetown que tu vas vivre jusqu’à ton départ du Nouveau-Brunswick ?

— Qui t’a dit que j’avais l’intention de m’en aller ?

— Personne, mais il est rare qu’un soldat reste au même endroit pendant des années.

— Moi, je n’ai aucun projet à court terme.

— Ce qui signifie ?

— Que je ne suis pas près de refaire mon paquetage et que nous aurons très souvent l’occasion de nous rencontrer avant que mes supérieurs ne se décident à me muter.

« C’est bien ma veine ! » fulmina Shannyn en regardant Jonas sortir du hall d’accueil et en refermant le carnet de rendez-vous avec un claquement sec.

Si ce goujat s’éternisait à Fredericton, comment pourrait-elle résister à son charme dévastateur et l’empêcher de percer tous ses secrets ?

 

***

 

Chaque vendredi soir, Shannyn s’arrêtait en haut de Main Street, là où se trouvait l’un des meilleurs fast-foods de la ville, et achetait un ou deux plats à emporter pour ne pas avoir à passer le début du week-end entre les quatre murs de sa kitchenette.

— Que désirez-vous, mademoiselle Smith ? lui lança le serveur, un sourire cordial aux lèvres.

— Une pizza hawaïenne, répondit-elle après avoir humé les délicieux arômes qui s’échappaient des cuisines. Rien que d’y penser, j’en ai l’eau à la bouche.

— Vous n’êtes pas la seule à adorer les spécialités exotiques. La plupart de nos clients en raffolent.

— Ne lésinez pas sur le fromage ! J’ai une faim de loup.

— Entendu. Je vais…

— La peperoni que je vous ai commandée par téléphone il y a dix minutes est-elle prête ? coupa une voix impatiente dans le dos de Shannyn.

— Qu’es-tu venu faire ici ? s’étonna-t-elle en se retournant vers Jonas et en fixant le vieux pick-up qu’il avait garé le long du trottoir.

— La même chose que toi, riposta-t-il. J’ai un tel creux que je serais capable de dévorer des tonnes d’olives noires, de champignons et de mozzarella.

— Pourquoi n’es-tu pas allé dîner dans le petit restaurant où tu avais l’habitude de déjeuner autrefois ?

— Parce que le cuisinier qui a été recruté en catastrophe la semaine dernière n’a aucun talent et que je n’ai pas envie de mourir d’une indigestion foudroyante pendant la nuit.

Jonas désigna de l’index la boîte en carton que le serveur du fast-food tendait à Shannyn et esquissa un sourire.

— Je sais ce qu’il y a là-dedans, dit-il à la jeune femme. Une pizza aux ananas et au jambon.

— Tout juste ! s’exclama-t-elle, sidérée. Comment l’as-tu deviné ?

— Grâce à ma mémoire d’éléphant. Quand nous sortions ensemble, les spécialités hawaïennes étaient ton péché mignon.

— Tu te souviens de ce que j’aimais à l’époque ?

— Eh oui ! Ma jambe gauche refuse de m’obéir, mais mon cerveau, lui, fonctionne à merveille.

— C’est ce que j’ai pu constater ce matin, lorsque tu es arrivé à l’institut. Au lieu de mettre une dizaine de secondes à te rappeler mon nom, tu m’as reconnue immédiatement malgré ma nouvelle coiffure.

— Encore heureux ! Si j’avais oublié ton visage, il y aurait de quoi s’inquiéter pour ma santé mentale.

— As-tu été surpris de me voir ?

— Très surpris. J’ignorais que tu étais restée à Fredericton et que tu travaillais dans un centre de physiothérapie.

— Que croyais-tu ? Que j’avais quitté la ville après ton départ et que j’étais allée chercher un emploi à Vancouver ou à Toronto ?

— Non. Je pensais que tu t’étais inscrite dans la meilleure université du pays et que tu avais fait de brillantes études de droit.

— Quand j’étais adolescente, je voulais en effet devenir avocate et passer ma vie à défendre la veuve et l’orphelin, mais j’ai dû renoncer à mes nobles idéaux.

— En ce qui me concerne, j’ai eu la chance de pouvoir réaliser tous mes rêves…

Etonnée par l’amertume du ton, Shannyn leva vers Jonas un regard perplexe.

— Le maniement des armes était la seule chose qui t’intéressait dans le temps, se rappela-t-elle. Tu avais décidé que tu serais un jour tireur d’élite et que le monde entier applaudirait tes exploits.

— A vingt-deux ans, on est souvent plein d’enthousiasme et un peu trop ambitieux.

— Où tes supérieurs t’ont-ils envoyé à la fin de ta formation ?

— Ici et là.

— C’est-à-dire ?

— Dans des pays où on avait besoin de moi.

Comprenant que Jonas avait ses secrets, lui aussi, et qu’il serait difficile de lui extorquer des confidences, Shannyn préféra changer de sujet de conversation que de s’obstiner à évoquer le passé.

— Quel genre de poste occupes-tu à la base de Gagetown ?

— Un poste d’instructeur, jeta-t-il, les mâchoires durcies. J’enseigne le tir d’embuscade et le maniement des armes légères aux jeunes recrues.

— Ce travail te plaît ?

— Plus ou moins. Il a ses avantages et ses inconvénients, comme tous les métiers.

« Est-ce à cause de ta blessure à la jambe que tu as été obligé de quitter ton ancienne affectation et as-tu hâte de retourner au combat ? » faillit interroger Shannyn, sa curiosité en éveil.

Mais, de crainte de se heurter à un mur, elle ravala les questions qui lui brûlaient les lèvres et se borna à répondre :

— Je suis contente que l’état-major t’ait proposé un emploi digne de tes compétences.

Puis, voyant s’assombrir les yeux de Jonas, elle s’empressa d’ajouter :

— Il faut que je me sauve. Je suis morte de faim et, si je ne me dépêche pas de rentrer à la maison, ma pizza risque de refroidir…

— Quand j’arriverai à Gagetown, la mienne ne sera pas très chaude, elle non plus, répliqua-t-il en attrapant la boîte que brandissait le serveur du fast-food et en sortant un billet de sa poche. Veux-tu que je te raccompagne chez toi pour t’éviter de manger froid ?

— Ce n’est pas la peine. J’ai garé mon cabriolet au coin de la rue.

— A bientôt, alors ?

— A bientôt ! J’espère que tu vas passer une bonne soirée et une excellente fin de semaine.

— Oh ! ça m’étonnerait que je m’amuse beaucoup. Je déteste les week-ends.

« Heureusement que je n’ai pas forcé cet horrible ronchon à m’épouser il y a six ans ! » se félicita Shannyn avant de sortir du restaurant et d’aller se glisser au volant de sa voiture.

Le jour où elle aurait envie de fonder un foyer, ce serait avec un homme gai, gentil et casanier, pas avec un rabat-joie atteint de bougeotte chronique et dévoré d’ambition…

 

***

 

— Tu as encore des progrès à faire, mon pauvre vieux, marmonna Jonas le mercredi suivant, quand il essaya de soulever le poids suspendu à son pied gauche et qu’il sentit une douleur fulgurante lui traverser la cuisse.

Pour pouvoir quitter le plus rapidement possible la base de Gagetown et le poste d’instructeur qui lui avait été confié, il avait décidé de prendre sa rééducation en main et de venir s’exercer matin et soir dans la salle de gymnastique de la caserne, mais sa jambe blessée était tellement raide et indocile qu’il lui arrivait de perdre tout espoir.

— Si je reste trop longtemps au Nouveau-Brunswick, maugréa-t-il en se laissant tomber à la renverse sur un matelas, je vais vouloir reconquérir Shan et je finirai tôt ou tard par lui gâcher la vie.

Depuis qu’il était de retour à Fredericton, chaque rue, chaque banc, chaque terrasse de café lui rappelait les moments magiques qu’il avait passés avec la jeune femme autrefois et il avait un mal fou à maîtriser ses émotions.

— Ce qu’il faudrait, c’est que j’aille me faire soigner à Moncton dès la semaine prochaine, murmura-t-il. Comme cela, je n’aurais plus l’occasion de rencontrer Shan et je réussirais peut-être à l’oublier…