Notre plus doux secret

Alward · Chapitre 2 sur 12

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Notre plus doux secret

Lorsque Jonas arriva à l’institut de physiothérapie…

2.

 

Lorsque Jonas arriva à l’institut de physiothérapie le lendemain après-midi, la jolie blonde qui s’activait au fond du hall d’accueil lui offrit un charmant sourire en guise de bonjour.

— Pourriez-vous prendre connaissance de ce message et le transmettre à Mme Malloy ? lui demanda-t-il en sortant une longue enveloppe blanche de la poche intérieure de sa veste et en la posant sur le comptoir.

— Naturellement ! acquiesça la jeune femme avant de décacheter le pli et de parcourir des yeux la vingtaine de lignes qu’il avait rédigées à grands traits de plume la veille au soir.

— Qu’es-tu en train de lire, Mélanie ? s’informa Shannyn, qui venait de quitter son bureau en trombe.

— La lettre que m’a donnée le sergent Kirkpatrick, répondit la réceptionniste dès que Jonas se fut engouffré dans la salle d’attente. Il a décidé de changer de kiné et veut que nous envoyions son dossier au directeur d’une clinique spécialisée de Moncton.

— Ah bon ! Il n’est pas content du travail de Geneva ?

— Il faut croire que non.

Intriguée, Shannyn saisit la feuille que brandissait Mélanie et l’effleura du regard.

« Pourquoi préfère-t-il aller se faire soigner à une centaine de kilomètres de la base de Gagetown que de rester ici, à Fredericton ? se demanda-t-elle en s’accoudant au comptoir et en observant Jonas à la dérobée. Parce que son état l’exige ? Ou parce qu’il n’a pas envie de fréquenter l’institut et de tomber sur moi à tout bout de champ ? »

De peur que sa blessure ne soit plus grave qu’elle ne l’avait imaginé jusque-là, elle attrapa l’une des chemises en carton beige empilées sur une étagère, puis lut les documents qu’elle contenait et poussa un soupir agacé. Au lieu de raconter en détail ce qui était arrivé à Jonas, ses supérieurs s’étaient bornés à préciser la date de l’accident dont il avait été victime et la durée de son séjour dans un hôpital allemand, où il avait subi trois interventions chirurgicales. A en croire les auteurs du rapport qui avait été joint aux ordonnances des médecins, il aurait quitté son cantonnement à bord d’un avion sanitaire et, avant d’être rapatrié, aurait été obligé de rester alité pendant des mois à cause d’une infection postopératoire.

« Fracture ouverte du fémur… évacuation d’urgence… début de septicémie… » Les mots qui dansaient une sarabande effrénée sous les yeux de Shannyn l’étourdissaient et lui glaçaient le sang.

Résistant de justesse à l’envie qui lui venait d’aller féliciter Jonas de son courage et de lui dire à quel point elle l’admirait, elle rassembla les feuilles éparpillées sur le comptoir et lui fit signe d’approcher.

— Pour que je puisse transmettre ton dossier au responsable de la clinique que tu as choisie, tu vas devoir remplir ce formulaire, lança-t-elle en lui tendant un imprimé et un stylo à bille. Bien que Geneva Malloy soit l’une des meilleures kinés de la région, je suis persuadée que les physiothérapeutes du centre de rééducation de Moncton sauront gagner ta confiance et que tu ne regretteras pas de t’être adressé à eux. Dès demain matin, il faudra que tu les appelles et que tu leur demandes de te fixer un rendez-vous. S’ils s’étonnent de te voir changer de praticien au bout de deux séances, conseille-leur de me passer un coup de fil et je leur expliquerai la situation.

— J’ignorais que les réceptionnistes s’occupaient de ce genre de choses, riposta Jonas.

— Je ne suis pas réceptionniste, le détrompa Shannyn avec un mince sourire. Je suis la directrice administrative de l’institut et, comme les dossiers des patients sont confidentiels, c’est à moi qu’il appartient de les transmettre au personnel paramédical.

— Si ce que tu dis est vrai, que faisais-tu dans le hall d’accueil vendredi dernier ?

— Je remplaçais Mélanie, qui était en congé de maladie.

— Ça alors ! Je n’arrive pas à croire que tu…

— Je suis à vous, sergent Kirkpatrick, coupa Geneva Malloy en sortant de son cabinet d’un pas vif. Venez me rejoindre, je vous prie.

— Vas-y ! glissa Shannyn à Jonas en lui ôtant des mains le formulaire et le stylo qu’elle lui avait donnés. Tu signeras cette décharge à la fin de ta séance.

Puis, dès qu’il eut pénétré dans la salle de rééducation, elle regagna son bureau et essaya de se concentrer sur son travail.

 

***

 

Quand Jonas avait été affecté à Edmonton, six ans plus tôt, et que les circonstances l’avaient obligée à trouver très vite un emploi, elle avait accepté sans hésiter le poste de standardiste que lui avait offert le P.-D.G. du centre de physiothérapie et avait suivi des cours du soir à l’école professionnelle de Fredericton pour pouvoir gravir un à un les échelons de la hiérarchie. Après avoir obtenu un diplôme d’experte-comptable que lui avaient envié toutes ses collègues, elle avait été nommée directrice administrative de l’institut et s’était efforcée de mériter la confiance qui lui avait été accordée.

Grâce à l’augmentation de salaire que lui avait value cette promotion, elle s’était acheté un ravissant cottage dans Maple Street et l’avait baptisé « Little Haven » parce qu’elle s’y sentait comme dans un havre de paix. Depuis qu’elle y avait emménagé, aucun homme — pas même le séduisant médecin qu’elle avait rencontré au début de l’année ni le libraire aux allures de don Juan qui lui faisait les yeux doux chaque fois qu’elle passait devant son magasin — ne s’y était aventuré et n’avait osé troubler sa tranquillité.

— Jonas a raison de vouloir changer de kiné, murmura-t-elle en attrapant l’un des marqueurs dont les capuchons multicolores jaillissaient de son pot à crayons, avant de surligner d’une main distraite les derniers chiffres du bilan qu’elle avait fini de dresser. Dès que sa séance sera terminée, il quittera l’institut et je n’aurai plus rien à craindre de lui. Moins nous nous croiserons dans les semaines à venir, moins il aura de chances de découvrir ce que je lui ai caché et de…

Tirée de son monologue par une joyeuse galopade, Shannyn tourna la tête vers la porte grande ouverte de son bureau et vit une jolie petite tornade vêtue d’un jean délavé et d’un T-shirt rouge enfiler le hall d’accueil au moment précis où Jonas sortait de la salle de rééducation.

— Salut, maman ! hurla la fillette avant de se jeter impétueusement dans ses bras et de lui planter un gros baiser sur la joue. Je suis là.

Pendant une fraction de seconde, Jonas douta d’avoir bien entendu — après toutes les preuves d’amour qu’elle lui avait données jadis, Shannyn ne pouvait quand même pas avoir eu un enfant d’un autre homme que lui —, puis l’évidence le frappa comme un coup en pleine poitrine. Pour ne pas vaciller sous le choc, il dut s’adosser à l’une des statues de marbre qui montaient la garde de chaque côté de l’entrée.

« C’est moi, le père de cette enfant, se dit-il, médusé. Ses yeux et ses cheveux sont de la même couleur que les miens et, bien qu’elle ait hérité du charme de sa mère, elle ressemble au petit diable que j’étais lorsque j’avais son âge. »

L’espace d’un instant, il voulut se précipiter vers Shannyn et lui demander des explications, mais il avait une telle horreur des esclandres qu’il préféra se taire et patienter jusqu’à ce qu’il se retrouve seul à seule avec elle.

— Qu’est-ce que tu as, maman ? s’étonna la fillette en voyant les joues de la jeune femme devenir aussi blanches que les stucs du plafond. Tu es malade ?

— Non, ne t’inquiète pas, ma chérie. Je vais très bien.

— Pourquoi tu es toute pâle ?

— Parce que je… parce que je ne m’attendais pas à ce que tu débarques dans mon bureau au milieu de l’après-midi. Qui t’a accompagnée à l’institut ?

— Melissa. Quand je suis sortie de l’école, je lui ai dit que j’avais envie de te faire un gros bisou et elle m’a amenée ici.

— Qu’as-tu appris d’intéressant à la maternelle ?

— Plein de trucs…

— Mais encore ?

— La maîtresse nous a raconté ce qui était arrivé aux dinosaures il y a des millions d’années.

— As-tu retenu ce qu’elle t’a expliqué à propos de leur disparition ?

— Oui. C’est à cause d’une grosse pierre tombée du ciel qu’ils sont morts.

— Comment s’appelait cette pierre ?

— Une mété… une météo…

— Une météorite.

— Bravo ! Tu es drôlement intelligente.

— Merci du compliment, mon amour. Il me va droit au cœur.

Shannyn tourna la tête vers le hall d’accueil et, à la vue du regard noir que Jonas dardait sur elle, sentit un frisson glacé courir sur sa nuque.

— Pourquoi est-ce que tu trembles, maman ? s’inquiéta aussitôt sa fille.

— Parce que j’ai mal dormi la nuit dernière et que je suis fatiguée.

— Tu veux rentrer à la maison avec moi ?

— Non, pas déjà. J’ai encore plein de dossiers à étudier et de calculs à vérifier.

— Ah, zut ! J’en ai assez que tu sois toujours occupée et que tu aies jamais le temps de t’amuser.

— Tu n’as pas bientôt fini de nous casser les oreilles, petite coquine ? grommela Melissa, la baby-sitter que Shannyn avait engagée quelques semaines plus tôt. Au lieu d’embêter ta mère, laisse-la travailler en paix et viens me donner un coup de main. Tu m’avais dit que tu m’accompagnerais au supermarché après l’école et que tu m’aiderais à remplir mon chariot.

— Obéis à Mel, ma puce, conseilla Shannyn à sa fille. Dès que je le pourrai, je te rejoindrai à Little Haven et je ne te quitterai pas de la soirée.

— Tu me le jures ?

— Croix de bois, croix de fer…

— Si tu mens, tu iras en enfer ?

— Oui. Et j’y resterai jusqu’à la fin des siècles.

— Oh ! la la ! Tu as intérêt à tenir ta promesse.

— Ça, c’est sûr. Une maman n’a pas le droit de manquer à sa parole et de faire de la peine à un joli petit ange comme toi.

— Je suis pas un joli petit ange ! Je suis un vilain crocodile, encore plus gros qu’un dinosaure, et quand j’aurai très faim je te mangerai.

— Brrr ! s’exclama Shannyn en claquant des dents. Je suis morte de peur.

— Au revoir, gentil alligator, lui lança gaiement sa fille avant d’aller rejoindre Melissa à l’entrée du bureau et de quitter l’institut d’une démarche sautillante.

 

***

 

— Il faut que je te parle, jeta Jonas à Shannyn dès que le hall d’accueil eut retrouvé sa quiétude.

— Pas maintenant, lâcha-t-elle, les yeux baissés. J’ai du travail par-dessus la tête et je ne sais pas à quelle heure j’aurai terminé. Il vaut donc mieux que tu retournes à la base de Gagetown et que nous remettions notre conversation à un autre jour.

— Inutile de chercher des prétextes pour te défiler ! Si tu ne veux pas que tes collègues et les patients de Mme Malloy entendent ce que j’ai à te dire, je te conseille de te lever de ton fauteuil en quatrième vitesse et de venir discuter dans la rue avec moi.

— Que se passe-t-il, Shan ? interrogea Carrie Morehouse en surgissant de la salle d’électrothérapie et en fixant son amie d’un regard inquiet. Tu as des problèmes ?

— Non, non, répondit Shannyn. Le sergent Kirkpatrick aimerait simplement que je sorte de cette pièce et que je le suive sans broncher parce qu’il a deux ou trois petites questions à me poser en privé.

— Pas deux ou trois, rectifia Jonas, les mâchoires contractées. Une centaine, au moins !

— Oublie tes dossiers et fais ce qu’il te demande, chuchota Carrie à l’oreille de Shannyn. Comme je vais devoir rester ici jusqu’à 19 heures pour pouvoir m’occuper de l’un de mes patients, n’hésite pas à m’appeler en cas de besoin.

— D’accord, mais que diras-tu au patron s’il arrive à l’improviste et qu’il s’étonne de ne pas me trouver dans mon bureau ?

— Que la nounou de ta fille est tombée malade et que tu as été obligée de rentrer chez toi plus tôt que prévu. Grâce aux cours de théâtre que j’ai pris l’an dernier, je joue tellement bien les ingénues qu’il me croira sur parole.

Après avoir remercié Carrie d’un sourire, Shannyn attrapa son sac à bandoulière et, avec des gestes d’automate, alla rejoindre Jonas dans le hall d’accueil.

— Viens, lui intima-t-il en l’entraînant d’autorité vers le bas du perron.

— Où m’emmènes-tu ? s’informa-t-elle d’une voix blanche.

— Loin des oreilles indiscrètes. Puisque tu adores les secrets, tu devrais être soulagée que j’aie réussi à me maîtriser et que je ne t’aie pas bombardée de questions devant le personnel de l’institut.

— Tu m’en veux tant que cela ?

— Oui. Si je ne me retenais pas, je serais capable de t’étrangler.

Consciente d’avoir manqué de franchise et d’honnêteté, Shannyn préféra se murer dans un silence prudent et suivre docilement Jonas que de chercher à se justifier et de décupler sa colère.

— Comment s’appelle la jolie petite fille que j’ai eu le plaisir de croiser tout à l’heure ? lui demanda-t-il dès qu’ils eurent franchi les grilles du jardin public où ils avaient l’habitude autrefois d’échanger des baisers passionnés.

— Emma, répondit-elle, la gorge nouée.

— Pourquoi lui as-tu donné ce prénom ?

— Parce que c’est celui de ta grand-mère.

— C’était, corrigea Jonas. La pauvre est décédée il y a deux ans et j’étais tellement loin du Canada à ce moment-là que je n’ai pas pu assister à ses obsèques.

— Désolée. Je… je ne savais pas qu’elle était morte. Que lui est-il arrivé ?

— Elle a été victime d’un infarctus, et aucun des médecins qui se sont occupés d’elle au service des urgences n’a réussi à la sauver.

— Tu l’aimais beaucoup, n’est-ce pas ?

— Oui, à un point dont tu n’as pas idée. Elle était la seule personne à m’avoir entouré d’affection. La seule à ne pas m’avoir traité de tête brûlée le jour où j’ai décidé de m’engager dans l’armée. Et la seule à ne m’avoir jamais dissuadé de réaliser mes rêves.

Jonas s’assit sur un banc, à l’ombre d’un vieil orme, et suivit des yeux la course vagabonde d’un petit bateau qui louvoyait entre les rives du Saint-Jean.

— Pourquoi m’as-tu caché que j’avais un enfant ? demanda-t-il après un interminable silence.

« Parce que j’ai voulu protéger Emma et lui éviter de se sentir délaissée, répondit mentalement Shannyn. Elle méritait mieux qu’un père à temps partiel qui lui aurait rendu visite trois ou quatre fois par an, et encore ! »

Quand la jeune femme avait découvert qu’elle était enceinte, Jonas était déjà parti pour Edmonton depuis deux semaines et, vu la vitesse à laquelle il avait quitté Fredericton, elle avait jugé inutile de lui apprendre la nouvelle. Si elle lui avait annoncé qu’il allait être papa, il se serait peut-être cru obligé de l’épouser et lui aurait un jour reproché de l’avoir manipulé.

Fille de divorcés, Shannyn savait à quel point il était difficile de grandir dans un foyer désuni et s’était juré que jamais elle ne ferait vivre à Emma ce qu’elle avait elle-même subi.