Notre plus doux secret

Alward · Chapitre 9 sur 12

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Notre plus doux secret

— Un spécialiste ! répéta Jonas, les…

11.

 

— Un spécialiste ! répéta Jonas, les prunelles étrécies. Tu voudrais que j’aille voir un inconnu et que je lui parle de mes problèmes comme à un ami de longue date ?

— Oui, répondit Shannyn avec gravité. Tu es tellement obsédé par la mort de Chris Parker que, si tu ne demandes pas de l’aide à un professionnel, tu continueras à te torturer jusqu’à la fin de tes jours.

— Non, tu te trompes. Je suis assez intelligent et équilibré pour me débrouiller tout seul.

— Ce dont je doute, ce n’est pas de ton Q.I. ni de ta santé mentale, c’est de ton endurance à la douleur. Tu as beau être l’homme le plus solide et le plus courageux que j’aie jamais rencontré, je ne crois pas que tu puisses supporter encore très longtemps ce sentiment de culpabilité qui t’empoisonne la vie.

— Et ma fierté, qu’en fais-tu ?

Shannyn balaya l’objection d’un geste de la main.

— Ta fierté, tu n’as qu’à la mettre dans ta poche et ton mouchoir par-dessus, riposta-t-elle avant de regagner son living-room d’un pas déterminé et de saisir l’annuaire qui trônait sur le plateau de marbre d’un guéridon. Quand on a subi un traumatisme et qu’on n’arrive pas à remonter la pente, il n’y a rien de honteux à aller consulter un médecin et à lui réclamer de l’aide.

— Où comptes-tu le trouver, ce sauveur providentiel ? lança ironiquement Jonas en la rejoignant au fond du séjour et en la regardant feuilleter le Bottin avec frénésie. Dans les pages jaunes ?

— Oui. Il y a de nombreux psychothérapeutes à Fredericton. Tu ne devrais donc avoir que l’embarras du choix.

— Comment veux-tu que j’en sélectionne un ? Je ne les connais ni de vue ni de réputation et j’ignore lequel est le plus compétent.

— Si tu n’as pas envie de laisser faire le hasard, demande à tes supérieurs de t’indiquer l’adresse du meilleur spécialiste de la région. Puisque ce sont eux qui t’ont envoyé au combat et qui sont en partie responsables de ce qui t’est arrivé, la moindre des choses est qu’ils te donnent un coup de main.

— Non, j’aimerais encore mieux me trancher la langue que de parler de mes problèmes aux gens que je côtoie à la base de Gagetown.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne tiens pas à ce que mes élèves me croient fou à lier.

Shannyn réprima un geste d’agacement.

— On peut suivre une psychothérapie sans être un dangereux maniaque, rétorqua-t-elle en tendant son annuaire à Jonas. Les soldats qui rentrent au pays après avoir vu leurs copains sauter sur une mine doivent être dans le même état que toi, et il ne viendrait à l’esprit de personne de les traiter de fous.

— N’empêche ! jeta-t-il, le front buté. Je préfère m’en sortir seul que d’aller consulter un professionnel et d’être la risée de toute la caserne.

— Si tu ne te fais pas aider par quelqu’un de qualifié, tu iras de plus en plus mal et tu finiras par perdre ta joie de vivre ou, du moins, ce qu’il en reste.

— Est-ce pour me punir de t’avoir laissée tomber il y a six ans que tu cherches un moyen de me ridiculiser ?

— Oh, que non ! se récria Shannyn, à bout de patience. Depuis que tu es de retour à Fredericton, tu prends un tel plaisir à ressasser tes remords et à te flageller jusqu’au sang que je n’ai pas besoin d’en rajouter. En matière de masochisme et d’autodestruction, tu t’y connais bien mieux que moi.

— Pardon de ne pas avoir trouvé cette jolie tirade très convaincante, Shan, lança Jonas, un sourire narquois aux lèvres, mais je sais que tu es la pire des hypocrites et qu’il ne faut pas se fier à tes belles paroles. Ce qui t’embête, ce ne sont pas les séquelles que j’ai gardées de mon accident, c’est la conversation que nous avons eue jeudi dernier.

— A quel propos ?

— A propos du grand amour et des contes de fées. Je t’ai dit que nous aurions tort de nous marier et, comme tu as toujours rêvé de me passer la corde au cou, tu as dû préparer ta vengeance en douce.

— Tu penses réellement que je serais capable de t’inciter à suivre une psychothérapie dans le seul but de t’humilier et de te punir du mal que tu m’as fait ?

— Oui. Tu es tellement perfide et manipulatrice que, venant de toi, rien ne pourrait m’étonner.

— Je ne suis ni perfide ni manipulatrice, protesta Shannyn, tremblante de rage. Je suis juste prudente.

— Il n’en reste pas moins que tu m’as caché l’existence d’Emma des années durant et que, si je ne l’avais pas croisée par hasard dans le hall d’accueil de l’institut après ma deuxième séance de kiné, tu ne m’aurais jamais avoué que j’avais une fille. Vrai ou faux ?

— Vrai.

— Pourquoi prétends-tu, alors, que ce qui me touche te concerne ?

— Parce que je n’aime pas te savoir triste.

— A cause d’Emma ?

— Pas seulement.

— Ah, nous y voilà enfin ! s’exclama Jonas en posant sur la table basse du living-room l’annuaire qui entravait ses gestes et en serrant Shannyn contre lui à la broyer. Au lieu de faire semblant de t’intéresser à mes problèmes, admets que tu as d’autres motivations.

— Quel genre de motivations ? demanda-t-elle, au comble de la perplexité.

— Des rêves de midinette.

— Si tu t’imagines que je suis encore amoureuse de toi et que j’ai hâte de rattraper le temps perdu, tu vas déchanter. Je te trouve tellement obstiné et arrogant que je ne suis pas près de me jeter à ton cou.

— On parie ? riposta Jonas avant d’abaisser son visage vers celui de Shannyn avec un tranquille aplomb et de capturer les lèvres qu’elle essayait en vain de lui dérober.

Quand, du bout de la langue, il chercha à forcer la barrière de ses dents, elle obéit malgré elle à l’invite et se grisa de volupté jusqu’à ce qu’une petite voix intérieure la ramène à la raison.

— Lâche-moi, idiot ! s’écria-t-elle en détournant la tête. Ce n’est pas de cette manière que tu arriveras à te libérer de tes obsessions.

— En effet, reconnut Jonas, mais je ne regrette pas de t’avoir embrassée, car le baiser que nous venons d’échanger a été très instructif.

— Ah bon ! Que t’a-t-il appris ?

— Que j’étais loin de te laisser indifférente, contrairement à ce que tu voudrais me faire croire, et qu’il me suffirait de te renverser sur le canapé pour que tu me cèdes sans l’ombre d’une hésitation.

— Ne t’avise pas de tenter l’expérience, murmura-t-elle, incapable de dissimuler son trouble.

— Tu refuses de me donner ce que tu m’as déjà offert il y a six ans et de m’aider à oublier mes problèmes pendant une heure ou deux ?

— Oui. Tes problèmes, tu dois les affronter et les résoudre, pas les oublier. La mort de Chris Parker t’a bouleversé et ce n’est pas en chassant de ta mémoire les images qui te hantent que tu réussiras à retrouver le sourire. Avant de pouvoir être en paix avec ta conscience, tu devras cesser de maîtriser tes émotions et t’en remettre au thérapeute que tu auras choisi.

— Me confier à un étranger — ou même à un copain — n’a jamais été dans mes habitudes. Quand je vais mal, je préfère serrer les dents et souffrir en silence que de chercher une oreille compatissante.

— Si tu as honte d’aller consulter un psychiatre, songe à la joie qu’Emma éprouvera le jour où tu iras mieux et prends sur toi.

— A t’entendre, on croirait que guérir est une simple question de volonté et qu’il suffit de se secouer un peu pour ne plus se sentir responsable du décès d’un ami.

— Non, je ne me suis pas bien exprimée. Ce que je pense, c’est que tu as tort de culpabiliser parce que cela ne rendra pas la vie au pauvre Chris.

— Hélas !

Shannyn emprisonna le visage tourmenté de Jonas entre ses mains et l’obligea à baisser la tête.

— Quoi que tu décides, lui dit-elle, sache que je t’aiderai dans la mesure de mes moyens et que je ne te laisserai pas tomber.

— Merci, jeta-t-il d’une voix à peine audible, mais je suis tellement fatigué que je n’ai pas la force de continuer à discuter.

— Après la dure journée que tu as eue, cela n’est pas étonnant.

— Quand Emma sera là, je lui expliquerai ce qui m’est arrivé et j’essaierai de dédramatiser les choses. En attendant, m’autorises-tu à m’allonger sur ton sofa ?

— Evidemment ! Une fois que tu auras parlé à la petite, resteras-tu dîner avec nous ?

— Oui.

— Tu me promets de ne pas t’enfuir dès que j’aurai le dos tourné ?

— Je te le jure. Si j’avais le toupet de prendre la poudre d’escampette en ton absence, tu serais capable de te précipiter à Gagetown et de me ramener ici de force.

— Exact ! Je crois même que je n’hésiterais pas à te ligoter aux barreaux de l’escalier ou aux montants de mon lit pour t’empêcher de recommencer.

 

***

 

Lorsque Shannyn revint à Little Haven après être allée chercher Emma chez son amie Patty, Jonas était couché en chien de fusil sur le canapé du living-room.

— Il faut pas faire de bruit, maman, chuchota la fillette en se figeant dans l’entrebâillement de la porte. Papa s’est endormi.

— Laissons-le se reposer et préparons-lui un bon dîner, d’accord ?

— Oh, oui !

— Qu’aimerait-il qu’on lui serve, à ton avis ?

— Des hot dogs, une salade de pommes de terre et de la glace au chocolat.

— Ça, c’est ton menu préféré, mais je ne suis pas certaine qu’il ait les mêmes goûts que toi.

— On n’aura qu’à lui donner des frites en plus des sandwichs et il sera très content. Quand il nous a emmenées au Wendy’s, il en a mangé deux cornets et il a eu l’air de se régaler.

— Va pour les frites, petite gourmande ! lança Shannyn en entraînant Emma vers la kitchenette et en sortant des saucisses de son réfrigérateur. Seulement, je te préviens : si tu ne veux pas te mettre au lit l’estomac vide, tu as intérêt à m’aider.

— A vos ordres, madame ! s’écria la fillette, les yeux pétillants de malice.

— Qui t’a appris cette expression ?

— Papa.

— J’aurais dû m’en douter.

— Il m’a dit que les soldats parlaient toujours de cette façon.

— Et cela t’amuse de les imiter ?

— Oui. Quand je serai grande, je m’engagerai dans l’armée et je pourrai piloter des avions comme ceux qu’on a vus au meeting.

— En attendant de jouer à cache-cache avec les nuages et de franchir le mur du son, passe-moi le sac de jute qui se trouve sous l’évier et va chercher une bouteille de vinaigrette au cellier.

Après avoir préparé le repas, Shannyn alla aider Emma à dresser la table du patio. Pendant qu’elles disposaient de jolies assiettes en grès sur la nappe, un coup de vent fit claquer la fenêtre de la cuisine et voltiger les rideaux.

— Occupez-vous du sergent Parker et fichez-moi la paix, bande d’imbéciles ! hurla une voix sépulcrale au même instant.

Lâchant la serviette quadrillée de rouge et de blanc qu’elle s’apprêtait à déplier, Shannyn s’élança vers la haute porte cintrée de son living-room et, à la vue du chaos qui régnait dans la pièce, sentit un frisson lui hérisser la nuque. Agenouillé au pied du canapé, le regard fixe et les épaules secouées de tremblements incoercibles, Jonas venait de fracasser un soliflore en porcelaine, de décapiter la rose aux pétales veloutés que contenait le vase et de briser trois petits cadres qui renfermaient des photographies récentes d’Emma.

— Que t’est-il arrivé ? lui jeta Shannyn, le premier moment de stupeur passé.

— Je… j’ai fait un horrible cauchemar et je suis tombé du sofa, bredouilla-t-il en se redressant avec des gestes de somnambule. J’ai cru que j’étais encore dans le service des blessés de guerre de l’hôpital où j’ai été opéré et que les médecins refusaient de ranimer Chris. Chaque fois que je leur demandais pourquoi ils préféraient s’occuper d’un bon à rien comme moi que de le soigner, ils me répondaient qu’il était déjà mort et enterré.

Pétrifiée à l’entrée du living-room, les yeux pleins d’effroi, Emma regarda son père tituber le long du canapé et poussa un gémissement sourd qui atteignit Jonas droit au cœur.

— Pardon, princesse, lança-t-il d’une voix chevrotante. Je ne voulais pas te…

Mais, avant qu’il n’ait pu achever sa phrase, la fillette pirouetta sur ses talons et monta se réfugier dans sa chambre.

— Va la réconforter pendant que je nettoie le plancher, intima-t-il à Shannyn. Ensuite, il faudra que je vous parle, à toutes les deux.

Dès que la jeune femme eut enfilé le vestibule et gravi l’escalier, il alla chercher un balai et une pelle à ordures et ramassa les éclats de verre, les pétales de rose et les débris de porcelaine qui jonchaient le parquet du séjour.

— Tu avais raison, dit-il à Shannyn quand elle redescendit au rez-de-chaussée dix minutes plus tard. Je n’arriverai pas à m’en sortir sans l’aide d’un spécialiste.

— Oh, Jonas ! murmura-t-elle en s’approchant de lui, les yeux embués de larmes, et en se serrant affectueusement dans ses bras.

— Après ce que j’ai fait, tu devrais être terrorisée, répliqua-t-il, étonné qu’elle ait eu le courage de venir le rejoindre. Tu n’as pas peur de moi ?

— Non, j’ai peur pour toi, rectifia-t-elle d’une voix étranglée. Peur que tu ne gâches ta vie à force de ruminer ton chagrin et de culpabiliser. Mais, si tu acceptes de suivre une psychothérapie, je suis sûre que tout va s’arranger.