Notre plus doux secret
Sachant que Jonas n’hésiterait pas à l’attaquer…
5.
Sachant que Jonas n’hésiterait pas à l’attaquer en justice si elle ignorait l’ultimatum qu’il lui avait lancé, Shannyn décida d’avoir une conversation avec Emma le jeudi suivant.
A la fin du dîner, elle aida la fillette à enfiler son pyjama et à se glisser entre ses draps, puis se pencha vers elle et lui demanda d’une voix crispée :
— Te souviens-tu de l’homme aux cheveux noirs que tu as croisé dans le hall d’accueil de l’institut la semaine dernière ?
— Celui qui était habillé en soldat et qui m’a regardée bizarrement ?
— Oui. Comme il avait été blessé à la jambe, son médecin lui avait prescrit des séances de kiné et c’est en quittant la salle de rééducation qu’il t’a aperçue.
— Pourquoi est-ce que tu me parles de ce monsieur, maman ?
— Parce que je l’ai bien connu dans le temps.
— Ah bon ! Vous avez été copains, tous les deux ?
— Pas seulement.
— Qu’est-ce que ça veut dire, « pas seulement » ?
— Ça veut dire que lui et moi avons été beaucoup plus que de simples amis. Nous avons passé ensemble un été merveilleux autrefois.
— Où est-ce que vous vous êtes rencontrés ?
— Au Square des Officiers. Après avoir assisté à un concert en plein air, nous sommes allés nous promener le long du Saint-Jean et nous avons bavardé jusqu’au petit matin.
— J’étais née à ce moment-là ?
— Pas encore. Tu es venue au monde en juin de l’année suivante.
Emma réfléchit une seconde, le front plissé, puis leva vers sa mère un regard interrogateur.
— Comment il s’appelle, le monsieur dont tu me parles ? questionna-t-elle de sa voix pointue.
— Jonas Kirkpatrick, répondit Shannyn dans un souffle. Et c’est ton papa.
— Mon papa ? répéta la fillette en ouvrant de grands yeux.
— Oui, ma puce. Il ignorait ton existence et a été étonné de se trouver face à face avec toi.
— Pourquoi est-ce qu’il a deviné tout de suite qui j’étais ?
— Parce que tu lui ressembles. Tes cheveux sont de la même couleur que les siens et tu es aussi turbulente qu’il l’était à ton âge. D’après ce qu’il m’a raconté un jour, il adorait grimper aux arbres lorsqu’il était enfant et se faisait gronder par son institutrice, qui le mettait très souvent au piquet.
— Il habitait à Fredericton quand je suis née ?
— Non. A cause de son métier, il avait été obligé de quitter le Nouveau-Brunswick et de partir loin d’ici. Mais, maintenant que ses supérieurs l’ont enfin autorisé à revenir au Canada, il a hâte de te rencontrer et d’apprendre à te connaître.
— Ah ! je savais bien que le Père Noël était intelligent et qu’il pouvait pas avoir oublié, s’écria Emma, la bouche fendue jusqu’aux oreilles.
— Oublié quoi, mon ange ? demanda Shannyn, déconcertée.
— De me donner deux parents. L’année dernière, pendant que tu décorais le sapin, je lui ai expliqué tout bas que j’avais pas besoin d’un ballon ni d’une poupée Barbie et il m’a écoutée.
— Tu étais si triste que cela de n’avoir qu’une maman ?
— Oui. Quand j’allais jouer au foot chez mes copines, j’étais jalouse d’elles parce qu’elles avaient une vraie famille et pas moi.
— Que leur diras-tu la prochaine fois que tu iras leur rendre visite ?
— Que je suis drôlement contente d’avoir retrouvé mon papa et qu’il est encore plus grand, plus beau et plus gentil que le leur.
— Ne te monte pas trop la tête, ma chérie, car tu risques d’être déçue. Jonas est quelqu’un de formidable, mais personne ne lui a appris à s’occuper d’un enfant et je ne suis pas sûre qu’il puisse t’offrir ce que tu attends de lui. S’il commet des erreurs au début, il faudra que tu lui pardonnes de s’être trompé et que tu l’aides à faire des progrès. D’accord ?
— D’accord, s’exclama Emma, le regard brillant d’excitation. Quand est-ce que je vais le rencontrer ?
— Demain, lança Shannyn après trois secondes de réflexion. Pour fêter la fin de l’année scolaire, nous allons l’inviter à un barbecue.
— Youpi ! Tu crois qu’il aime les hot dogs et les hamburgers ?
— Je ne le crois pas, je le sais. Chaque fois qu’il m’emmenait pique-niquer au pied du phare il y a six ans, il en achetait une demi-douzaine.
— Qu’est-ce qu’il préfère ? La moutarde ou le ketchup ?
— La moutarde.
— Moi aussi, j’adore ça.
— Je m’en suis déjà aperçue, petite gloutonne, mais celle que m’a vendue l’épicier la semaine dernière est très forte. Il vaudra donc mieux que tu évites d’en manger. A la place, je te donnerai de la mayonnaise.
— Et des cornichons ?
— Oui.
— Chouette ! s’écria Emma en levant les bras au ciel. Vivement que papa soit là !
***
Le lendemain, Shannyn prit une journée de congé et passa la matinée à faire des emplettes. Après avoir regagné Little Haven, elle déjeuna en compagnie d’Emma, qui bouillait d’impatience à l’idée de rencontrer son père, et habilla d’une jolie nappe en vichy rouge et blanc la table de pique-nique qu’elle avait sortie de son cellier.
— Dis, maman, implora Emma, mignonne à croquer dans sa belle robe toute neuve, je peux aller jouer ?
— Bien sûr, mon ange ! acquiesça Shannyn. Mais tâche de ne pas te salir.
Pendant que la fillette se dirigeait en flèche vers la balançoire en plastique rose bonbon qui oscillait doucement au milieu de l’arrière-cour, elle regagna sa cuisine à longues foulées et ouvrit la porte de son réfrigérateur avec nervosité.
— Pourvu que ce barbecue ne soit pas un fiasco ! murmura-t-elle en empoignant le tube de mayonnaise, les saucisses, les tranches de bœuf et les bocaux qui encombraient les clayettes.
Jonas avait beau être conscient de ses responsabilités et pressé de tenir son rôle de papa, il manquait tellement d’expérience et de psychologie qu’il risquait de se montrer maladroit et de décevoir Emma.
— Avant de l’inviter à Little Haven, j’aurais dû lui enseigner l’art et la manière de…
— Salut, Shan !
Interrompue par une voix grave, bien timbrée, qui lui mit le feu aux joues, Shannyn se retourna d’un bond et sentit les battements de son cœur s’accélérer. Vêtu d’un T-shirt gris-bleu qui épousait son torse comme une seconde peau et d’un jean effrangé sous lequel on voyait jouer les muscles puissants de ses cuisses, Jonas était encore plus sexy qu’en uniforme.
— J’ai frappé à la porte du hall, mais personne n’est venu m’ouvrir, reprit-il après avoir traversé la cuisine en trois enjambées. Alors, je suis entré.
— Navrée, je… j’étais absorbée dans mes pensées et je… je ne t’ai pas entendu, bredouilla Shannyn, agacée de trébucher ainsi sur les mots.
— Pourquoi me regardes-tu de cette façon ? Tu aurais préféré que je m’habille en soldat ?
« Oui, répondit secrètement la jeune femme. Si tu avais mis une chemise au plastron empesé, un pantalon en gros drap et une veste boutonnée jusqu’au col, j’aurais les idées plus claires et mon pauvre cœur ne serait pas au bord de l’explosion. »
— Non, non, lança-t-elle à voix haute. Ce T-shirt et ce jean te vont très bien.
— J’ai laissé tomber ma tenue militaire parce que j’ai eu peur d’effrayer Emma.
— Quand tu seras en face d’elle, sois prudent et évite de l’effaroucher.
— Inutile de me donner ce genre de conseil, Shan ! Je sais que la situation est délicate et je n’ai aucune envie de brûler les étapes.
— Tant mieux, car il ne faudrait pas que tu gâches tout dès la première journée.
— Où est la petite ?
— Dans le jardin. Elle est tellement impatiente de te rencontrer qu’elle a besoin de se défouler.
— Moi aussi, j’ai hâte de faire sa connaissance et je suis heureux que tu te sois enfin décidée à me la présenter.
— A voir ta tête, on ne le dirait pas. Au lieu de serrer les mâchoires, ne pourrais-tu pas sourire ?
— Non. Je suis trop inquiet pour réussir à me décontracter.
— Qu’est-ce qui t’angoisse à ce point ?
— Mon inexpérience. Je voudrais être capable d’apprivoiser Emma en quelques phrases, mais je ne suis pas certain d’y arriver et cela me rend nerveux.
— Après tous les dangers que tu as courus ces six dernières années, j’ai du mal à croire que tu sois mort de peur à l’idée d’affronter une gamine à peine plus haute que trois pommes.
— Un soldat apprend à se battre, pas à s’occuper d’un enfant. Mes compétences de tireur d’élite ne vont donc pas m’être d’une grande utilité aujourd’hui.
Touchée par la lueur de détresse qui dansait dans les yeux vert émeraude de Jonas, Shannyn posa une main sur son épaule.
— Emma est une petite fille très expansive et très affectueuse qui ne demande qu’à aimer et à être aimée, déclara-t-elle d’un ton lénifiant. Quand elle s’approchera de toi, dis-lui que tu es heureux de la rencontrer et elle fera le reste.
— Tu me le promets ?
— Oui. Elle sera tellement contente de t’embrasser qu’elle ne s’apercevra pas de ta nervosité.
— Que vaut-il mieux ? Que j’aille lui parler seul ou que tu m’accompagnes ?
— Que je t’accompagne. Comme cela, je pourrai t’aider en cas de problème.
— Vu l’état dans lequel je suis, tu ne seras effectivement pas de trop.
Un sourire figé aux lèvres, Jonas sortit de la kitchenette à la suite de Shannyn et inspira à fond pour essayer de calmer les battements désordonnés de son cœur.
— Regarde qui est là, ma puce ! lança la jeune femme à Emma.
— Bonjour, papa !, s’écria celle-ci avant de traverser le jardin au pas de course et de se jeter dans les jambes de son père.
« Oh, mon Dieu ! se dit-il en sentant une douleur aiguë lui vriller la cuisse et en tombant à genoux au milieu du patio. Que va-t-elle penser de moi ? »
— Tu as mal, Jonas ? s’inquiéta aussitôt Shannyn.
— Oui, maugréa-t-il, mais je m’en remettrai.
— Veux-tu que je t’aide à te relever ?
— Non, merci. J’y arriverai tout seul.
Pâle comme la mort, sa belle humeur envolée, Emma pirouetta sur elle-même dans un tourbillon de cotonnade azurée et alla se glisser à quatre pattes sous la porte de bois du petit chalet où elle aimait se réfugier lorsqu’elle avait un gros chagrin.
— Pour une première entrevue, c’est réussi ! marmonna Jonas dès que l’onde de feu qui s’était propagée jusqu’à son ventre eut reflué.
Puis, ignorant la main secourable que lui tendait Shannyn, il se redressa lentement et s’approcha de la cabane adossée au tronc rugueux d’un chêne, à l’autre bout du jardin.
— N’aie pas peur, princesse, lança-t-il à Emma. Ce qui vient de se passer n’est pas ta faute et je ne vais pas te gronder.
— Si, tout est ma faute ! hurla la fillette, le visage inondé de larmes. J’ai couru trop vite et je t’ai fait tellement mal que tu es tombé.
— Ma blessure à la jambe ne date pas d’aujourd’hui, tu sais. Il y a presque un an que j’ai de la peine à marcher.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
« Que répondre à cela ? » se demanda Jonas, incapable de traduire avec des mots ce qui, dans son esprit, n’était encore qu’un indescriptible chaos.
— J’ai été victime d’un grave accident loin d’ici et j’ai dû rester à l’hôpital pendant des mois, expliqua-t-il. Maintenant que je suis de retour à Fredericton, je me sens mieux et j’ai hâte de guérir. Lorsque les séances de rééducation que mon médecin m’a prescrites seront terminées, je redeviendrai comme avant et tu pourras me bousculer autant que tu le voudras.
— C’est Mme Malloy qui s’occupe de toi ?
— Oui. Il paraît qu’elle est très douée et que j’ai de la chance d’avoir une kiné aussi compétente. Tu la connais ?
— Un peu. Elle me donne des bonbons chaque fois que je vais voir maman à l’institut, mais elle a tellement de travail qu’elle est toujours pressée.
— Ça, je l’avais remarqué. Quand elle sort de son cabinet et qu’elle traverse le hall d’accueil, on dirait qu’elle est poursuivie par un troupeau de dinosaures affamés et qu’elle a peur de leur servir de casse-croûte.
Au mot « dinosaures », Emma se leva du petit banc où elle était recroquevillée et éclata d’un rire en cascade.
— Je sais ce qui est arrivé aux dinosaures il y a des millions d’années, lança-t-elle avec fierté dès qu’elle eut recouvré son souffle. Ils sont morts parce qu’une grosse pierre tombée du ciel a changé le climat de la Terre.
— Comment appelle-t-on cette énorme pierre qui a été responsable de leur disparition ?
— Une météorite.
— Ouah ! s’exclama Jonas. Tu es drôlement savante, dis donc !
Et, sur un tout autre ton, il ajouta :
— Puisque ta maman n’a pas eu le temps de nous présenter l’un à l’autre, veux-tu que nous nous en chargions nous-mêmes ?
— Oui, acquiesça Emma après avoir quitté son chalet à quatre pattes et épousseté d’une chiquenaude ses genoux maculés de poussière.
— Ravi de te rencontrer, princesse. Je suis Jonas Kirkpatrick, ton papa.
— Et moi, je suis Emma Smith, ta fille.
— Si je me penche un peu, accepteras-tu de me donner un gros baiser ?
— Ça va pas te faire mal ?
— Non, ne crains rien. C’est à la jambe que j’ai été blessé, pas au visage.
Dès que Jonas se fut incliné vers elle, Emma le gratifia d’un sourire radieux et l’embrassa sur la joue.
— Allons vite rejoindre ta maman, lui dit-il en se redressant et en la prenant par la main. Elle doit se demander ce que nous fabriquons.
Puis, le cœur léger, il remonta le petit sentier gravillonné qui vagabondait entre les arbres et les massifs de fleurs du jardin. Mais, quand il aperçut Shannyn au milieu du patio et qu’il se rappela avec quel cynisme elle lui avait caché l’existence d’Emma, sa joie s’éteignit comme une bougie soufflée par le vent.
« Le jour où je retomberai amoureux de cette menteuse et où je la supplierai de m’épouser, il neigera aux Bahamas », pensa-t-il, furieux de lui avoir jadis accordé sa confiance.
Qu’aurait-elle à faire d’un homme tel que lui, de toute façon ? A moins d’avoir perdu la tête, aucune femme ne voudrait s’encombrer d’un mari autoritaire et bougon qui passerait ses nuits à errer de cauchemar en cauchemar et à lutter vainement contre de vieux démons.
« J’ai eu tort de les tenir éloignés l’un de l’autre aussi longtemps », s’admonesta Shannyn en voyant Jonas et Emma se diriger vers elle, la main dans la main, et en sentant une soudaine émotion lui serrer la gorge.
— Ohé, maman ! hurla la fillette. Je te présente Jonas Kirkpatrick, mon papa.
— Félicitations pour tes bonnes manières, ma chérie, mais tu n’as pas besoin de me dire comment s’appelle notre invité. Il y a des années que je le connais.
— Ah ! oui. J’avais oublié que tu étais allée écouter de la musique avec lui au Square des Officiers et que vous vous étiez baladés toute la nuit au bord du Saint-Jean !
— T’es-tu excusée d’avoir été trop brusque et de l’avoir fait tomber ?
— Ne parlons plus de cela, tu veux ? jeta Jonas à Shannyn. J’ai expliqué à Emma qu’elle n’avait rien à se reprocher et nous sommes devenus les meilleurs amis du monde, elle et moi.
— Puisque tout s’est arrangé entre vous, riposta la jeune femme, pourriez-vous mettre le couvert pendant que j’allume le barbecue ?
— On y va, s’écria Emma avant d’entraîner son père hors du patio et de lui montrer la table de pique-nique. Maman m’a dit que tu préférais la moutarde au ketchup, ajouta-t-elle à la vue des deux bocaux que sa mère avait posés sur la nappe. C’est vrai ?
— Oui, confirma Jonas. Je ne savais pas qu’elle se rappelait ce genre de détail.
« Oh ! il y a plein d’autres choses qui sont gravées dans ma mémoire, rétorqua silencieusement Shannyn en le regardant bavarder avec Emma et en essayant d’attraper au vol des bribes de leur conversation. Mais, si je ne veux pas retomber sous ton charme et te laisser me briser le cœur une seconde fois, j’ai intérêt à oublier très vite les moments fabuleux que j’ai passés dans tes bras. »