Notre plus doux secret

Alward · Chapitre 10 sur 12

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Notre plus doux secret

Après avoir fait griller les saucisses et…

12.

 

Après avoir fait griller les saucisses et confectionné trois énormes hot dogs, Shannyn se posta au pied de l’escalier et leva la tête vers la mezzanine.

— Tu peux descendre, ma puce, cria-t-elle à Emma. Le dîner est servi.

— Papa n’est plus fâché ? demanda la fillette en sortant de sa chambre d’un pas réticent et en serrant sur son cœur un petit ours en peluche qu’elle avait baptisé « Monsieur Câlin ».

— Non. Comme je te l’ai expliqué tout à l’heure, ce n’est pas contre nous qu’il s’est mis en colère mais contre lui-même, parce qu’il se croit responsable de la mort de son meilleur ami. Tu n’as donc rien à craindre de lui.

— Où est-ce qu’il est, maintenant ?

— Dans le patio. Il aimerait discuter avec toi et s’excuser de t’avoir effrayée. Acceptes-tu d’aller lui parler ?

— Oui.

Les traits empreints d’une inhabituelle gravité, Emma descendit lentement l’escalier et rejoignit son père sur la terrasse.

Sachant qu’ils avaient besoin d’un peu d’intimité mais craignant que Jonas n’arrive pas à trouver les mots justes, Shannyn se campa derrière la fenêtre de sa cuisine, prête à intervenir en cas de problème, et les regarda bavarder sans réussir à capter la moindre bribe de leur conversation.

— Merci, mon Dieu !, murmura-t-elle quelques minutes plus tard, lorsqu’elle vit Emma embrasser Jonas et lui tendre son ours en peluche.

Puis, allégée d’un grand poids, elle remplit de limonade à la fraise un pichet en grès et sortit de sa kitchenette dans un tourbillon.

— A table ! lança-t-elle avec un sourire. J’espère que vous avez faim, car les sandwichs que je vous ai préparés sont tellement gros que même un ogre aurait du mal à les engloutir.

— Mmm ! s’écria Emma. Je peux en manger un ?

— Bien sûr, mon ange ! répondit Shannyn.

Et, pendant que la fillette déchiquetait à belles dents l’un des hot dogs, elle entraîna discrètement Jonas vers le fond du patio.

— Tout s’est passé comme tu l’espérais ? lui demanda-t-elle en baissant la voix.

— Oui, acquiesça-t-il, les yeux humides. Je ne sais pas ce que tu as raconté à la petite quand tu es montée la rejoindre dans sa chambre, mais je te remercie de m’avoir facilité les choses.

— Oh ! je n’ai pas eu besoin de déployer des trésors de patience et de diplomatie. Emma est intelligente et comprend vite ce qu’on lui explique.

— Elle n’est pas seulement intelligente, elle est aussi très généreuse. Lorsque je lui ai dit que je faisais souvent des cauchemars parce que j’étais triste d’avoir perdu mon meilleur ami, elle m’a offert son ours en peluche pour que je puisse me confier à lui les jours où j’aurais du chagrin.

— Rien d’étonnant à cela ! s’exclama Shannyn. Elle croit que Monsieur Câlin est une sorte de magicien qui guérit toutes les blessures, même les plus profondes et les plus douloureuses.

— Avec ou sans Monsieur Câlin, les miennes finiront bien par se cicatriser, ne t’inquiète pas, riposta Jonas en allant s’asseoir à côté d’Emma.

— Quand est-ce que tu reviendras à la maison, papa ? lui demanda cette dernière à la fin du dîner.

— Pas avant un petit bout de temps, jeta-t-il d’un air embarrassé. Je vais devoir m’absenter de Gagetown et il est peu probable que…

— T’absenter de Gagetown ! releva Shannyn, le cœur serré. Tes supérieurs ont décidé de te réaffecter à la base d’Edmonton ?

— Non, répondit Jonas. Ce n’est pas à cause de mon travail que j’ai l’intention de quitter la ville.

— Pourquoi veux-tu partir ?

— Pour pouvoir me faire soigner.

— Tu es malade ? lança Emma à son père entre deux cuillerées de glace au chocolat.

— D’une certaine façon, rétorqua-t-il évasivement. Comme je te l’ai déjà expliqué, je n’arrive pas à reprendre le dessus depuis que mon meilleur ami a été tué et j’ai besoin de l’aide d’un médecin.

— Il y en a pas à Fredericton, des médecins qui s’occupent des gens tristes ?

— Si, mais je préfère en choisir un dont le cabinet se trouve assez loin de la caserne.

— Parce que tu as peur que les autres soldats te voient sortir de chez lui ?

— Oui. J’aime mieux rester discret que d’ameuter toute la garnison.

— Moi, quand j’ai eu une mauvaise note à l’école, je le dis qu’à Monsieur Câlin.

— Et pas à ta maman ?

— Ça dépend des soirs. Les grandes personnes sont tellement compliquées qu’il faut pas les embêter trop souvent.

Emma avala une nouvelle cuillerée de crème glacée, puis reprit, le menton barbouillé de chocolat :

— Je vais jouer au foot la semaine prochaine et je croyais que tu viendrais m’applaudir.

— Comment s’appelle ton équipe ?

— Les Tigresses, à cause des rayures orange et noires de notre maillot.

— Fichtre ! s’exclama Jonas en hochant la tête d’un air impressionné. Avec un nom pareil, tes amies et toi devez terroriser vos adversaires. Combien de matchs allez-vous disputer cet été ?

— Huit. Et, si on en gagne cinq, on sera les championnes du monde.

— Les pères de tes copines ont-ils l’habitude de les accompagner au stade ?

— Oui. Chaque fois qu’on marque un but, ils poussent des cris et frappent très fort dans leurs mains parce qu’ils sont fiers de nous.

— J’aurais aimé me joindre à eux et admirer tes exploits mais, pour pouvoir devenir le meilleur des papas, il va d’abord falloir que je me soigne et que je prenne un peu de recul. Quand je me suis réveillé tout à l’heure, je t’ai effrayée et je ne veux pas que cela se reproduise.

— Tu me rendras visite de temps en temps ?

— Bien sûr, ma chérie ! Quoi qu’il arrive, je ne t’oublierai pas.

— Promis ?

— Juré !

— Tu as intérêt à tenir parole, lança Shannyn à Jonas en se levant de sa chaise et en rassemblant les couverts qui encombraient la table.

— Laisse-moi débarrasser et occupe-toi d’Emma, lui dit-il. Si tu ne l’aides pas à se laver, je n’ose pas imaginer dans quel état seront ses draps demain matin.

— Un bon bain ne lui fera pas de mal, c’est vrai, reconnut la jeune femme avant de quitter la terrasse en compagnie de la fillette et de monter au premier étage avec elle.

 

***

 

Quand elle redescendit au rez-de-chaussée, trois quarts d’heure plus tard, Jonas était en train de nettoyer tranquillement le plan de travail de la cuisine.

— Tu penses que t’éloigner de Fredericton est la meilleure solution ? lui jeta-t-elle tout à trac.

— Comment peux-tu me demander cela après ce qui s’est passé dans ton living-room ? rétorqua-t-il sans se départir de son calme. Ce samedi a été la pire journée que j’aie vécue depuis mon accident et je ne veux pas prendre le risque de terroriser Emma encore une fois. Lorsqu’elle m’a entendu te raconter mon cauchemar et qu’elle m’a vu vaciller sur mes jambes, elle a eu l’air tellement effrayée que je me suis juré de ne plus lui imposer ce genre de spectacle.

— Je croyais que nous avions conclu un pacte d’amitié et que tu me laisserais t’aider.

— Tu m’as déjà été d’un grand secours, Shan, et je te remercie de ton soutien mais, ce soir, je me suis rendu compte que j’étais un danger pour la petite et que tu avais eu raison de me pousser à aller consulter un professionnel. Au point où j’en suis, je n’ai pas d’autre choix que de suivre une psychothérapie.

— Quand reviendras-tu à Little Haven ?

— Dès que j’irai mieux et que je me sentirai capable d’offrir à Emma ce que n’importe quel enfant est en droit d’attendre de son papa. Si je restais à Fredericton et que je m’occupais d’elle chaque week-end, la situation serait trop compliquée et trop…

— J’ai mis ma chemise de nuit, maman, lança la fillette du haut de l’escalier. Tu veux bien me brosser les cheveux ? Ils sont tout fous et j’arrive pas à les démêler.

— Monte vite la rejoindre, conseilla Jonas à Shannyn. Pendant que tu la coifferas, je finirai de nettoyer la cuisine et je sortirai les assiettes du lave-vaisselle.

— Seras-tu encore là dans une demi-heure ?

— Non. Il vaut mieux que je m’en aille avant que tu ne redescendes.

— Bonne chance, alors !

— Merci.

 

Nouvelle-Ecosse,deux mois plus tard

 

Après s’être garé à proximité du petit cimetière où était enterré Chris Parker, Jonas attrapa les gobelets remplis de moka brûlant qu’il avait achetés en cours de route, puis ouvrit la portière de son pick-up et dévala avec une certaine appréhension le chemin bordé de sycomores qui serpentait à flanc de colline. Au début de la semaine, son thérapeute l’avait félicité de ses progrès et encouragé à aller se recueillir sur la tombe de son ami mais, à chacun de ses pas, il sentait monter en lui une telle angoisse qu’il aurait volontiers tourné les talons et regagné le cabinet du psychiatre.

— Salut, Park ! murmura-t-il en voyant soudain se dresser vers le ciel une imposante stèle de granit ornée d’une feuille d’érable. Si tu savais à quel point je regrette de ne pas avoir pu assister à tes…

— Sergent Kirkpatrick ? l’interrompit une ravissante jeune femme à la carnation de lis et aux longs cheveux bruns.

— Nessa ? jeta Jonas, stupéfait.

— Comment avez-vous deviné qui j’étais ?

— Grâce aux photos que Chris m’avait montrées. Lorsque nous étions ensemble dans le désert, il n’avait que votre nom à la bouche.

— Moi, je vous ai tout de suite reconnu parce qu’il aimait bien me parler de vous quand il était en permission au Canada.

— J’ai beaucoup pensé à lui depuis son décès, mais… je n’ai pas eu la force de venir en Nouvelle-Ecosse avant aujourd’hui.

Nessa désigna les deux timbales en plastique que Jonas tenait entre ses doigts tremblants.

— Qu’y a-t-il dans ces gobelets, sans indiscrétion ? lui demanda-t-elle, un léger sourire aux lèvres.

— Du café, l’informa-t-il. Chaque matin, où que nous ayons été cantonnés, Chris et moi buvions un moka très chaud en regardant le soleil se lever, et je me suis dit que cela lui ferait plaisir de me voir respecter ce rituel.

— Vous avez eu raison de ne pas rompre avec vos habitudes. S’il nous observe de là-haut, il doit être content de votre visite.

— Je suis en partie responsable de ce qui lui est arrivé, vous savez. Comme j’avais hâte de me rendre à l’aéroport, j’ai changé d’itinéraire à la dernière minute et je n’ai pas réfléchi aux…

— Non, vous n’avez rien à vous reprocher, sergent Kirkpatrick. C’est à cause d’un malheureux concours de circonstances que Chris a été tué et vous avez tort de culpabiliser.

— Vous ne m’en voulez pas d’avoir manqué de prudence et de discernement ?

— Pas du tout ! Chris ne vivait que pour l’armée et était conscient des risques qu’il courait. A aucun moment, il n’a essayé de me faire croire qu’il démissionnerait après notre mariage.

— Si vous aviez pu deviner qu’il sauterait sur une mine à vingt-sept ans et qu’il vous laisserait seule au monde, auriez-vous accepté de vous fiancer avec lui ?

— Oui. Il était tellement merveilleux que je remercie chaque jour le ciel de l’avoir mis sur ma route. Grâce à son extraordinaire générosité et à son idéalisme, je suis devenue meilleure que je ne l’étais avant de le rencontrer et jamais je ne regretterai de l’avoir aimé.

— Maintenant qu’il n’est plus là, allez-vous rester en Nouvelle-Ecosse et acheter cette jolie maison aux volets bleus qu’il rêvait de vous offrir ?

La jeune femme laissa échapper un long soupir.

— Probablement pas. Dès que j’aurai trouvé du travail à Ottawa ou à Toronto, je quitterai la région et je m’efforcerai d’être heureuse, comme il l’aurait souhaité…

— Moi, depuis qu’il nous a quittés, je ne me sens pas le droit de rire et de plaisanter, avoua Jonas en s’inclinant vers la tombe de son ami et en déposant au pied de la stèle les deux gobelets qui lui brûlaient les doigts.

— Croyez-vous qu’il serait content s’il apprenait que vous gâchez votre vie parce que vous vous jugez responsable de son décès ? lui demanda Nessa d’un ton chargé de reproche. Vous qui l’avez côtoyé pendant des années, vous devriez savoir qu’il détestait les veillées funèbres et qu’il ne supportait pas de voir les gens se consumer de chagrin. Ce qu’il voulait, c’était que tout le monde s’amuse autour de lui et que la mort ne soit pas une fin.

Le regard rivé au tronc du vieux sycomore dont les branches ombrageaient la sépulture de Chris, Jonas se rappela les nombreuses conversations qu’ils avaient eues au cours de leurs longues embuscades et sentit dégringoler de ses épaules le lourd fardeau dont personne — ni Shannyn, ni Emma, ni même son psychothérapeute — n’avait réussi à le délivrer.

— Chris pensait que vous étiez quelqu’un de formidable, Nessa, et il ne se trompait pas, déclara-t-il avec un sourire de gratitude. Vous n’avez pas idée du bien que vous venez de me faire.

— S’il y a à Fredericton ou ailleurs une jeune femme que vous aimez et que vous rêvez d’épouser, allez vite la rejoindre, sergent Kirkpatrick, rétorqua-t-elle. De là-haut, Chris partagera votre bonheur.

— Merci, murmura Jonas avant de porter une main à sa tempe et de claquer des talons pour saluer une dernière fois son ami.

Puis, pressé de suivre le conseil de Nessa, il sortit du cimetière et regagna sa camionnette d’un pas léger.