Notre plus doux secret
Lorsque Jonas vit les pales de l’hélicoptère…
10.
Lorsque Jonas vit les pales de l’hélicoptère tournoyer dans le bleu du ciel, il se rappela sa dernière mission avec une douloureuse acuité et sentit un froid intense lui glacer les veines.
***
Après deux heures de marche sous un soleil brûlant, Chris Parker et lui étaient arrivés au point de ralliement où s’impatientaient une trentaine d’autres soldats et s’étaient assis à l’arrière de l’un des Iltis qui devaient emmener leur bataillon à l’aéroport.
— Si tu ne te dépêches pas de rentrer au bercail, ta fiancée en aura tellement assez de t’attendre qu’elle te plaquera, avait lancé Jonas à son ami pendant que le convoi cahotait le long d’une piste mal empierrée.
— Je sais que tu la trouves très jolie et que tu rêves de me la souffler, espèce de faux jeton ! avait riposté Chris, hilare, mais tu n’as aucune chance de lui plaire. Elle n’aime que les blonds aux yeux bleus et ne serait pas assez stupide pour s’amouracher de toi.
— A ta place, Park, je me méfierais. Les femmes sont plus versatiles que tu ne le crois et il se pourrait bien que ta Nessa adorée décide un jour de se marier avec un employé de bureau ou un…
— Hé, sergent Kirkpatrick ! s’était écrié Tyler, le conducteur de l’Iltis. Il y a quelque chose de bizarre au milieu du chemin.
Tous ses sens en alerte, Jonas avait bondi de son siège et s’était penché vers le pare-brise poussiéreux du véhicule.
— Arrêtez-vous immédiatement, caporal ! avait-il hurlé juste avant d’être projeté dans les airs et de s’écraser au sol comme un pantin désarticulé.
Quand il avait émergé des ténèbres où il s’était enfoncé sous la violence du choc, des mitrailleuses crépitaient au loin et une odeur âcre de fumée lui picotait les narines. Après avoir réussi au prix d’un immense effort à tourner la tête, il avait coulé un regard entre ses cils et s’était cru arrivé aux portes de l’enfer. Etendu à moins d’un mètre de lui, les yeux fermés et le corps atrocement mutilé, Chris ne donnait plus signe de vie.
— Réveille-toi, Park ! avait-il lancé en posant un doigt fébrile sur la poitrine étoilée de rouge de son ami. Réveille-toi, nom de Dieu !
Mais sa prière était restée sans écho.
— Tenez bon, sergent, lui avait dit l’un des soldats de son bataillon. On va vous tirer de là.
Incapable de mettre deux pensées cohérentes bout à bout et de lutter contre l’étrange somnolence qui l’engourdissait, Jonas avait entendu un Chinook survoler l’amas de tôles calcinées qui bloquait la piste et s’était évanoui à la seconde même où l’appareil se posait…
***
— Qu’est-ce qu’il a, papa ? demanda Emma lorsqu’elle vit son père quitter l’aire de pique-nique et se ruer vers sa camionnette comme s’il avait le diable à ses trousses.
— Rien de grave, répondit Shannyn d’une voix apaisante. Le bruit de l’hélicoptère a dû lui rappeler de mauvais souvenirs et l’effrayer.
— Ça alors, ça m’étonnerait. Les grandes personnes ont jamais peur.
— Tu te trompes, ma chérie. Il arrive également aux adultes d’être terrorisés.
— Tu crois qu’on va pouvoir rester ici, toutes les deux, et regarder la fin du spectacle ?
— Non. Il vaut mieux que nous allions rejoindre ton père et que j’essaie de le réconforter.
Après avoir rangé la bouteille de limonade au fond du gros panier en osier qui gisait dans l’herbe et replié la couverture qu’elle avait déroulée avant le début du meeting, Shannyn entoura d’un bras affectueux les frêles épaules d’Emma et regagna la camionnette à pas lents.
— Pendant que ton papa et moi discutons, monte dans le pick-up et sois sage, ordonna-t-elle à la fillette.
Puis, dès que cette dernière eut obtempéré, elle s’approcha de Jonas, qui était adossé au hayon, le teint livide, et lui effleura la joue d’une main douce.
— Que t’est-il arrivé ? l’interrogea-t-elle à voix basse.
— Rien de plus que d’habitude, maugréa-t-il en se frottant le visage comme pour en effacer tous les chagrins du monde. Tu n’as aucune raison de t’affoler : je me sens déjà beaucoup mieux.
— Et tu t’imagines que je vais avaler cela ?
— Oui, car c’est la vérité.
— A d’autres ! Quand tu as vu le Chinook se poser à quelques mètres des parachutistes et décoller sous les applaudissements de la foule, tu es devenu tellement pâle que tu m’as fait peur.
— Qu’aimerais-tu que je te dise, Shan ? Que j’ai eu une absence encore une fois et que je suis navré d’avoir gâché notre pique-nique au bord de l’eau ?
— Non, je me moque pas mal de tes excuses. Je voudrais juste que tu arrêtes de me raconter des histoires et que tu te décides enfin à me parler de tes problèmes.
— Pendant mon séjour à l’hôpital, j’ai été débriefé par des spécialistes de l’armée et j’ai eu une longue conversation avec un psy. Il est donc inutile que tu m’offres tes services et que tu te mêles de ce qui ne te regarde pas.
Un éclair de fureur zébra les grands yeux bleus de Shannyn.
— Il me semble t’avoir déjà expliqué que ce qui te touchait me concernait également, jeta-t-elle d’un ton brusque. Si tu tiens à t’occuper d’Emma dorénavant, il va falloir que tu sois un peu plus loquace et que tu acceptes mon aide, que cela te plaise ou pas.
— Si je tiens à m’occuper d’Emma ! releva Jonas, ulcéré. Tu oserais m’interdire de l’approcher ?
— Oui.
— Ne me menace pas, Shan. Je déteste qu’on me fasse du chantage.
— Moi, ce sont les orgueilleux dans ton genre que je ne supporte pas.
— Qu’est-ce que mon prétendu orgueil a à voir avec les séquelles de mon accident ?
— Tout ! Tu te crois tellement supérieur aux humbles mortels que tu refuses de te confier à tes amis et de les appeler au secours quand tu as du vague à l’âme. Tu préfères jouer les durs et souffrir seul dans ton coin que de montrer tes faiblesses à qui que ce soit.
— Un soldat n’a pas de faiblesses. Il reste stoïque, quoi qu’il advienne, et n’éprouve aucune émotion : ni peur ni haine…
— … ni amour, je sais, compléta Shannyn, partagée entre la tristesse et l’exaspération. Au lieu d’engager des êtres humains et de les transformer en robots, l’état-major ne devrait recruter que des monstres de froideur et de détermination.
Furieux qu’elle ait osé lui tenir tête et lui reprocher son insensibilité, Jonas s’engouffra à l’intérieur de son pick-up et attendit qu’elle l’ait rejoint pour démarrer dans un vrombissement d’enfer.
— Arrête-toi ici, lui lança-t-elle lorsqu’ils arrivèrent devant une petite maison de bois qui se trouvait à l’angle de Maple Street et de Chestnut Lane. Je vais confier Emma à une amie.
Après avoir aidé la fillette à descendre de son siège, Shannyn alla sonner à la porte du bungalow et salua d’un sourire la jolie jeune femme aux boucles brunes qui surgit du vestibule quelques minutes plus tard.
— Pardon de te déranger, Patty, lui dit-elle, mais voudrais-tu garder Emma pendant une heure ou deux ?
— Avec plaisir. Lisa est en train de jouer à la poupée au fond du jardin et ne demandera pas mieux que d’avoir de la compagnie.
— Merci. Je te revaudrai cela.
— Quand est-ce que tu reviendras me chercher, maman ? interrogea Emma d’une voix éplorée.
— Dès que ton papa et moi aurons fini de bavarder, lui promit Shannyn.
— Il ira mieux ensuite ?
— Je l’espère. En attendant mon retour, ne fais pas trop de bêtises, d’accord ?
— D’accord.
— Que se passe-t-il, Shan ? s’inquiéta Patty. Tu as des problèmes ?
— Oui, mais je devrais pouvoir les résoudre assez facilement.
— Si tu as besoin d’aide, n’hésite pas à m’appeler et j’accourrai. Tu connais le numéro de mon portable ?
— Par cœur.
Après avoir remercié une nouvelle fois son amie et planté un baiser sur le front d’Emma, Shannyn regagna Little Haven à pied et, debout en haut du perron, regarda Jonas ranger sa camionnette le long du trottoir.
— Entre, lui intima-t-elle dès qu’il eut quitté son siège et gravi l’escalier.
— Je regrette d’avoir effrayé la petite et gâché notre pique-nique, marmonna-t-il en allant s’asseoir dans l’un des fauteuils qui encadraient la table basse du living-room.
— Je t’ai déjà dit que je me moquais de tes excuses, rétorqua-t-elle sèchement. Ce que j’aimerais savoir, c ’ e s t pourquoi tu vas mal depuis ton retour à Fredericton.
— Ne me pose pas ce genre de question, je t’en supplie. Il vaut mieux que tu restes en dehors de tout cela.
— Et que je fasse semblant d’ignorer tes problèmes ?
— Oui. Si je te parlais de la décision lourde de conséquences que j’ai prise juste avant d’être blessé, tu me verrais sous un autre jour et je te dégoûterais tellement que tu ne voudrais plus jamais m’ouvrir ta porte.
— Aucun risque ! Le jour où nous nous sommes rencontrés, il y a deux choses qui m’ont frappée chez toi : ta droiture et ton sens de l’honneur. Quelles que soient les circonstances de ton accident, je suis persuadée que tu n’es pas responsable de ce qui est arrivé.
Jonas jaillit de son siège, le teint blafard, et se mit à arpenter le living-room d’un pas nerveux.
— Pourrions-nous aller discuter dans le jardin ? lança-t-il à Shannyn. On manque d’air ici.
— Viens sur la terrasse, lui conseilla-t-elle en le guidant vers l’un des fauteuils tendus de chintz bleu nuit qui meublaient son patio.
— Si j’hésite à te parler de mon métier, jeta-t-il après s’être assis en face d’elle, ce n’est pas seulement parce que je suis tenu au secret, c’est avant tout parce que j’aimerais te protéger.
— De quoi ? Des dures réalités de l’existence ?
— Entre autres. Tu vis dans un cocon, loin des rafales de mitraillettes et de la fureur des combats, et tu n’as aucune idée des problèmes quotidiens auxquels les habitants des pays en guerre sont confrontés.
— Je n’ai pas besoin d’avoir vu des bombes exploser et des maisons s’effondrer pour imaginer ce qu’ils éprouvent. Le jour où mon médecin m’a annoncé que j’étais enceinte, j’ai cru que le ciel m’était tombé sur la tête et que j’allais rester en état de choc jusqu’à la fin de ma grossesse, mais je me suis secouée et j’ai repris le dessus. Alors, ne te sens pas obligé de me traiter comme une petite chose fragile et de me cacher la vérité.
— Tu veux que je te la dise, cette foutue vérité ?
— Oui. Tant que j’ignorerai ce qui t’est arrivé, je serai incapable de t’aider.
« Quand elle saura ce que j’ai fait, elle me méprisera et m’enverra au diable », songea Jonas en se levant de son siège et en s’adossant à un pilier enguirlandé de roses trémières.
— La vie d’un tireur d’élite est moins glorieuse et moins palpitante que tu ne le penses, enchaîna-t-il tout haut. Avant de pouvoir remplir la mission dont on a été chargé, on doit se poster en embuscade au milieu de nulle part et on s’ennuie tellement qu’on a l’impression d’être seul au monde.
— Tu n’avais pas d’amis au sein des F.S. ?
— Si. Et c’est grâce à l’un d’eux que j’ai réussi à tenir le coup.
— Comment s’appelait-il ?
— Chris Parker.
— Je me souviens de lui. Tu me l’avais présenté le soir de notre rencontre au Square des Officiers et je l’avais trouvé très sympathique parce qu’il n’arrêtait pas de plaisanter.
Jonas sentit une grosse boule lui obstruer la gorge et essaya vainement de la déloger.
— Chris était en effet quelqu’un de formidable, reprit-il d’une voix enrouée. Chaque fois que j’avais le mal du pays et que je voulais tout plaquer, il faisait le pitre et me remontait le moral en moins de cinq minutes.
— Où est-il à l’heure actuelle ?
— Dans un cimetière de la Nouvelle-Ecosse. Il est mort le jour où j’ai été blessé.
— Oh ! je suis désolée, s’exclama Shannyn en se levant de son fauteuil et en posant une main amicale sur le bras de Jonas. Comment a-t-il été tué ?
— Lui et moi avions passé une matinée entière en embuscade à un kilomètre et demi d’un village et, après avoir atteint notre cible, nous étions allés rejoindre nos camarades au point de ralliement. Des véhicules militaires devaient nous conduire à l’aéroport, mais à peine le convoi s’était-il ébranlé que des gamins armés jusqu’aux dents ont jailli d’un bosquet.
— Combien étaient-ils ?
— Une dizaine. Si j’avais tenu le dangereux irresponsable qui leur avait donné des fusils et des balles, je lui aurais dit ma façon de penser, tu peux me croire !
Au souvenir de la lutte inégale qui s’était engagée entre les jeunes rebelles et son bataillon, Jonas hocha la tête d’un air accablé.
— Nous avons mis tellement de temps à maîtriser ces pauvres gosses, enchaîna-t-il, que j’ai demandé au conducteur de mon Iltis de laisser tomber l’itinéraire initialement prévu et de prendre un raccourci.
— Qu’est-ce qu’un Iltis ?
— Un véhicule léger qui est très pratique dans le désert, mais qui n’a pas été conçu pour résister à une violente explosion. J’étais en train de plaisanter avec Chris sur la banquette arrière lorsque les roues ont heurté une mine antichar.
— Oh, Seigneur ! s’exclama Shannyn, horrifiée. Que s’est-il passé ensuite ?
— J’ai été éjecté de mon siège et j’ai perdu connaissance. Quand je suis revenu à moi, ma jambe gauche me faisait un mal de chien et Chris, lui, était mort.
Jonas s’interrompit une seconde, les yeux dans le vague, puis ajouta d’une voix chancelante :
— Mort par ma faute. Ce qui l’a tué, ce ne sont pas les hasards de la guerre mais mon impatience. Si je n’avais pas voulu rattraper le retard que nous avions pris, il serait encore parmi nous et je n’aurais pas l’impression de porter le poids du monde sur mes épaules.
— Pourquoi te sens-tu coupable de ce qui est arrivé à ton ami ?
— Parce que j’ai décidé de changer d’itinéraire au dernier moment et qu’il aurait été moins dangereux d’emprunter la route habituelle.
— Qu’en sais-tu ? Quelqu’un aurait pu vous attendre le long de cette route et vous abattre. A en croire les journalistes, il n’est pas rare que des soldats américains ou canadiens tombent dans des embuscades et se fassent tirer dessus.
— Peut-être, mais cela ne change rien au problème. Le seul responsable de l’accident qui a coûté la vie à Chris et qui a failli tuer d’autres soldats, c’est moi. Si j’avais réfléchi avant de donner des ordres aux conducteurs des Iltis et de prendre la tête du convoi, nous aurions tous regagné l’aéroport sains et saufs.
Shannyn leva vers Jonas un regard plein de sollicitude.
— J’ai été tellement préoccupée par le bonheur d’Emma depuis ton retour à Fredericton que je ne me suis pas rendu compte de la gravité de ton état, lui dit-elle, honteuse d’avoir manqué à ce point de perspicacité. J’avais beau savoir que quelque chose te rongeait, j’étais loin de me douter que tu avais perdu ton meilleur ami et que tu te sentais coupable de sa mort.
— Maintenant que tu connais la vérité, que vas-tu faire de plus ou de moins qu’hier ? demanda-t-il d’un ton las.
— T’obliger à consulter un spécialiste, et en vitesse !