Notre plus doux secret
« Bonsoir, Shan. Ici, Jonas. Il y…
7.
« Bonsoir, Shan. Ici, Jonas. Il y aura un meeting aérien à Fredericton samedi prochain et je tiens à ce qu’Emma y assiste. Alors, évite de prévoir un grand ménage ce jour-là. Je passerai vous prendre à 13 heures, la petite et toi. »
Quand Shannyn rentra de l’institut de physiothérapie le mercredi suivant et qu’elle appuya sur la touche « lecture » de son répondeur, elle sentit une telle colère la gagner qu’elle faillit pulvériser l’appareil d’un coup de poing.
Après avoir confié Emma à une amie, elle se glissa derrière le volant de sa voiture et quitta Maple Street à une vitesse qu’aucun radar n’aurait eu le temps d’enregistrer.
— Si Jonas s’imagine qu’il pourra continuer éternellement à me fixer des rendez-vous et à me donner des ordres, il se fait des illusions, maugréa-t-elle en arrivant à Gagetown un peu plus tard et en s’arrêtant dans un grincement de freins au pied du vieil immeuble où il résidait.
Impatiente de dire à cet arrogant ce qu’elle pensait de son manque de savoir-vivre et de son autoritarisme forcené, elle sortit de son cabriolet comme une furie et enfonça le bouton de l’Interphone.
— Qui est là ? hurla Jonas à la cinquième sonnerie.
— Shan, jeta-t-elle d’un ton bref. Ouvre-moi, j’ai à te parler.
— De quoi ?
— Du message que tu as laissé sur mon répondeur.
— Il n’était pas assez clair ?
— Si, mais il y a deux ou trois petites choses dont il faudrait que nous discutions.
— Ne pourrions-nous pas remettre cette conversation à demain ?
— Non. Je suis venue à Gagetown exprès pour te voir et je n’en repartirai pas tant que tu n’auras pas écouté ce que j’ai à te dire.
— Dans ce cas, je veux bien t’accorder une minute.
— Trop aimable !
Dès que la porte de l’immeuble se fut entrebâillée, Shannyn s’engouffra dans le hall d’un pas belliqueux et gravit quatre à quatre les marches de l’escalier qui menait à l’appartement de Jonas.
— Navré de t’avoir obligée à patienter sur le trottoir, lui lança ce dernier en jaillissant de son studio, simplement vêtu d’un drap de bain à rayures bleu marine qu’il avait enroulé autour de ses hanches. Quand tu es arrivée, j’étais sous la douche.
— Ne t’excuse pas, je t’en prie, murmura-t-elle, le cœur au galop.
Pendant une fraction de seconde, elle s’imagina essuyant du bout de l’index les milliers de gouttelettes irisées qu’elle voyait cascader sur les épaules de Jonas. Si, comme par magie, le morceau de tissu-éponge qui lui servait de paréo venait à se dénouer, elle laisserait ses doigts papillonner le long de son torse athlétique et voleter jusqu’à la ligne ferme de…
— Dépêche-toi d’entrer, Shan, lui ordonna-t-il, inconscient des efforts qu’elle s’imposait pour garder une once de lucidité.
De peur que ses mains n’esquissent d’elles-mêmes les gestes dont elle rêvait, elle les enfouit dans les poches de sa robe, puis franchit le seuil de l’appartement et embrassa le living-room d’un coup d’œil étonné. Uniquement meublé d’un sofa aux accotoirs élimés, de deux bergères tendues de velours défraîchi et d’une table bancale qui pliait sous le poids d’un vieux poste de télévision et d’un lecteur de DVD, il ne ressemblait en rien à la salle de séjour chaleureuse et confortable de Little Haven.
— Cette pièce n’est pas très grande, dit Jonas à Shannyn dès qu’elle se fut assise sur le canapé. Mais, comme je vis seul, il ne me faut pas beaucoup d’espace.
— Pourquoi as-tu préféré louer un studio que de rester à la caserne ?
— Parce que je tiens à ma liberté et que j’ai besoin de m’évader le week-end.
— Moi non plus, je n’aimerais pas habiter dans l’immeuble où je travaille. Si j’avais eu droit à un logement de fonction, je n’en aurais pas voulu.
— Quand as-tu acheté ton cottage ?
— Il y a un an. Lorsqu’un agent immobilier me l’a fait visiter, j’ai tout de suite su que c’était la maison de mes rêves et j’ai signé l’acte de vente sans hésiter.
— Emma s’y plaît-elle ?
— Enormément. Le jour où nous avons emménagé à Little Haven, elle a décrété que le jardin serait son royaume et la cabane, son château.
— Comment va-t-elle depuis notre déjeuner à la cafétéria ?
— Le mieux du monde. Elle est tellement contente d’être allée au Wendy’s et d’avoir pu s’empiffrer de nuggets qu’elle ne parle plus que de cela.
— As-tu regretté de nous avoir accompagnés ?
— Non. Je me suis bien amusée pendant le repas.
— Et moi donc ! s’exclama Jonas en contournant une bergère et en voulant s’y asseoir.
Mais, quand il se pencha vers le fauteuil, les pans de son drap de bain s’écartèrent et laissèrent entrevoir la longue cicatrice qui zébrait sa jambe gauche.
— Je n’ai pas besoin de ta pitié, Shan, lança-t-il d’un ton âpre avant que la jeune femme n’ait eu le temps d’articuler le moindre mot.
— Qui t’a dit que j’avais envie de te plaindre ? riposta-t-elle, le premier choc passé.
— Le regard horrifié que tu viens de me jeter.
— Je ne suis pas horrifiée, je suis attristée, ce qui n’est pas la même chose.
— Tu n’as aucune raison de l’être, au contraire ! Grâce à ma bonne étoile et aux médecins de l’armée, j’ai pu m’en tirer sans trop de dégâts alors que d’autres n’ont pas eu cette chance.
« Ah ! je comprends mieux maintenant pourquoi il lui arrive de se replier sur lui-même et de s’enfermer dans le mutisme comme dans une prison, pensa Shannyn en voyant Jonas resserrer les pans de sa serviette-éponge autour de ses cuisses et quitter le living-room à la hâte. Ce dont il souffre, c’est du syndrome des survivants. »
A en croire le psychologue que la célèbre animatrice d’un talk-show hebdomadaire avait invité à son émission au début de l’année, les rescapés d’un grave accident se sentaient en général coupables d’avoir échappé à la mort par miracle et de ne pas avoir réussi à sauver leurs amis ou les membres de leur famille qui avaient péri sous leurs yeux.
— Est-ce à cause de ta blessure que tu caches toujours tes jambes ? lança Shannyn à Jonas lorsque, vêtu d’un jean et d’une chemise bleu foncé, il revint vers elle quelques minutes plus tard.
Quelle question ! jeta-t-il, laconique.
— Vendredi dernier, il faisait tellement chaud que j’ai été étonnée de te voir débarquer à Little Haven en pantalon.
— Si j’avais mis un short, Emma aurait aperçu ma cicatrice et aurait été effrayée.
— T’a-t-elle demandé ce qui t’était arrivé et pourquoi tu avais du mal à marcher ?
— Oui. Comme elle s’en voulait de m’avoir bousculé et qu’elle pleurait à chaudes larmes, je lui ai expliqué que mes problèmes ne dataient pas d’hier et qu’elle n’en était pas responsable.
— Etant donné l’accueil enthousiaste qu’elle t’a réservé dimanche matin, il faut croire que tu as su te montrer très convaincant.
— J’espère qu’elle sera heureuse de venir assister au meeting aérien samedi prochain et que tu ne regretteras pas de…
— C’est justement de cela que je souhaitais te parler, coupa Shannyn en bondissant du canapé.
— Tu n’as pas envie de nous accompagner, elle et moi ? lança Jonas, stupéfait.
— Si, mais j’aimerais d’abord que nous réglions un ou deux points de détail.
— A quel sujet ?
— Au sujet de ton droit de visite. Je ne veux plus que tu laisses des messages lapidaires sur mon répondeur et que tu planifies mes week-ends sans m’avoir consultée. Au cas où tu ne t’en serais pas encore aperçu, je te signale que je suis une femme libre et que je tiens trop à mon indépendance pour obéir à qui que ce soit. Quant à Emma, elle a besoin de repères et de stabilité. Il va donc falloir que nous nous organisions et que nous nous fixions des limites à ne pas dépasser.
Une ombre traversa le regard de Jonas.
— Ce que tu désires, en somme, résuma-t-il d’un ton aigre, c’est m’imposer des restrictions et ne me confier la petite que trois ou quatre fois par mois au grand maximum.
— Pas du tout ! se récria Shannyn. J’aimerais simplement que tu cesses de me donner des ordres et de prendre des décisions à ma place.
— Si tu détestes les avions et que tu n’as pas envie d’assister au meeting de samedi prochain, dis-le au lieu de tourner autour du pot.
— Le problème n’est pas là et tu le sais très bien.
— Où est-il, alors ?
— Dans ta tête. Tu es trop renfermé, trop lunatique et trop imprévisible pour que j’accepte de te laisser seul à seule avec Emma.
Les yeux de Jonas se plissèrent jusqu’à n’être plus que deux fentes.
— Qu’es-tu en train d’insinuer, Shan ? jeta-t-il sourdement. Que j’ai le cerveau détraqué et que je serais capable de faire du mal à la petite dans un accès de folie ?
— Non, je ne pense pas que… que tu sois perturbé à ce point, bredouilla-t-elle en regrettant de s’être aventurée sur un terrain aussi accidenté.
— Mais… ? Car j’imagine qu’il y a un mais.
— Tu as tellement changé ces six dernières années que j’ai besoin de comprendre ce qui t’est arrivé avant de pouvoir te confier Emma. Tant que je ne connaîtrai pas les véritables causes de tes sautes d’humeur, tu n’auras le droit de la rencontrer qu’en ma présence.
— A supposer que je me plie à tes caprices — je dis bien : « à supposer » —, quelle opinion notre fille aura-t-elle de moi ?
— Ce n’est pas par caprice que je veux t’obliger à respecter certaines règles, c’est par mesure de précaution, corrigea Shannyn en soutenant sans ciller le regard furibond de Jonas. Essaie de te mettre à ma place et tu verras que j’ai raison d’être prudente.
— Qu’est-ce qui t’ennuie le plus ? Ce que tu appelles mes « sautes d’humeur » ? Ou le fait qu’Emma risque de t’échapper si je m’occupe d’elle tous les week-ends et que je me transforme en papa gâteau ?
— Oh ! je ne pense pas que tu puisses interpréter ce genre de rôle jusqu’à ce qu’elle ait dix-huit ans. Aujourd’hui, tu es ici, à Gagetown, et tu as du temps à lui consacrer, mais qui sait où tes supérieurs t’enverront une fois que tu auras recouvré l’usage de ta jambe ?
— Contrairement à toi, qui as des talents d’extralucide et qui es très organisée, je n’ai aucune idée de ce que l’avenir me réserve. Je vis au jour le jour et j’évite de me poser trop de questions. Les deux seules choses dont je suis sûr, c’est que je tiens à être un bon père et que je veux t’aider à élever notre fille.
— Pour être un bon père, il ne suffit pas d’offrir des nuggets, des cornets de frites et des canettes de soda à son enfant. Il faut également le consoler lorsqu’il a du chagrin, rester à son chevet quand il est malade et lui donner tout l’amour dont il a besoin pour s’épanouir.
— Tu ne me crois pas capable d’entourer Emma d’affection et de passer des nuits entières à veiller sur elle ?
— Non. Tu accordes une telle importance à ta carrière que, si tu dois choisir un jour entre tes obligations professionnelles et ton devoir de papa, tu n’hésiteras pas une seconde. Comme tu as horreur de te sentir enchaîné, tu ne pourras jamais prendre des engagements à long terme et les respecter jusqu’au bout.
— Des engagements, j’en ai pris des dizaines depuis que je suis soldat et j’ai même failli y laisser ma peau.
Un petit sourire amer effleura les lèvres de Shannyn.
— Inutile de me rappeler que tu appartiens, corps et âme, à l’armée et que tu as l’étoffe d’un héros ! s’exclama-t-elle. Je m’en suis déjà aperçue il y a six ans, lorsque tu as préféré déguerpir que de m’épouser.
— Voilà donc la vraie raison de ta colère ! répliqua Jonas d’un ton incisif. Ce que tu me reproches, ce n’est pas d’avoir été trop ambitieux, c’est d’avoir oublié de te demander ta main avant de m’en aller.
— Reconnais que tu t’es bien fichu de moi à l’époque ! Tu t’es donné du bon temps pendant tout l’été et, quand tu en as eu marre de faire le joli cœur, tu t’es enfui sans le moindre remords.
— Qu’est-ce qui te permet d’affirmer que je ne m’en suis pas voulu de t’avoir quittée ?
— Le silence écrasant qui a suivi ton départ. Au lieu de me téléphoner d’Edmonton et de me dire que je te manquais, tu m’as laissée seule avec mes problèmes.
— Tu es mal placée pour me juger, Shan. Si tu avais eu envie de m’avouer que tu étais enceinte, tu te serais dépêchée de prendre contact avec moi, mais tu as préféré te taire et jouer les victimes. Etait-ce agréable de voir les habitants de Fredericton s’apitoyer sur ton sort et de les entendre me critiquer ?
— Encore plus agréable que tu ne l’imagines. Chaque fois que mes amies s’indignaient de ta conduite, je trouvais qu’elles avaient raison de te traiter d’égoïste. Après avoir obtenu de moi ce que tu désirais, tu t’étais engagé dans l’armée parce que tu rêvais de devenir tireur d’élite et que rien d’autre ne comptait à tes yeux.
— Tu penses vraiment que j’ai quitté la région de gaieté de cœur et qu’il m’a été facile d’oublier nos longues balades au bord du Saint-Jean ?
— Oui. Tel que je te connais, tu as dû être soulagé d’avoir réussi à t’échapper et ravi de pouvoir enfin profiter de ta précieuse liberté.
— Tu te trompes, Shan. A aucun moment, je n’ai été « soulagé » ou « ravi » de t’avoir plaquée, je te le jure.
— Si tu veux que je te croie, il va falloir que tu me donnes des preuves de ta sincérité.
— Quel genre de preuves ?
— Des preuves tangibles et irréfutables.
— Comme celle-ci ? murmura Jonas avant d’attirer Shannyn tout contre lui et de capturer avec impatience les lèvres qu’elle ne songeait pas à lui dérober. Tu vois que tu as eu tort de me prendre pour un ignoble lâcheur et de t’imaginer que j’avais perdu la mémoire, ajouta-t-il dès que leurs bouches enfiévrées se furent séparées. Je me souviens encore des baisers que nous avons échangés il y a six ans et de la nuit que nous avons passée dans les bras l’un de l’autre, mais je suis incapable de t’offrir ce que tu attends de moi.
— A savoir ? lança la jeune femme quand le douloureux sentiment de frustration qui l’oppressait se fut atténué.
— Un bonheur absolu et indestructible. Je ne possède aucune des qualités du mari idéal et je suis tellement difficile à vivre depuis mon accident que, si je te passais la bague au doigt, tu ne tarderais pas à regretter de m’avoir épousé. La seule chose que je peux te promettre, c’est de m’occuper d’Emma.
— La prochaine fois que tu voudras l’emmener au Wendy’s ou venir lui rendre visite à Little Haven, il faudra que tu me demandes ce que je pense de tes projets au lieu de m’imposer tes choix.
— D’accord, j’essaierai d’être moins tyrannique à partir de maintenant, riposta Jonas en desserrant son étreinte et en reculant de trois pas. Qu’avais-tu prévu de faire ce week-end ?
— Rien de spécial.
— Pas de ménage intensif ni de shopping au centre-ville ?
— Non, répondit Shannyn, mi-amusée, mi-agacée. Il n’y a plus un grain de poussière sur mes meubles et, le jour de la fête nationale, les magasins où j’ai l’habitude d’aller m’approvisionner sont fermés.
— Quelle chance !
— N’est-ce pas ?
— Puis-je espérer que, malgré mon manque d’éducation et de diplomatie, tu accepteras d’assister au meeting aérien avec moi samedi après-midi ?
— Oui. Emma aime tellement les avions qu’elle sera folle de joie quand je lui parlerai de ton invitation.
— Je viendrai vous chercher à 13 heures, toutes les deux.
— Je le sais. Tu me l’as déjà précisé dans le message plein de tact que tu as enregistré ce soir.
— Pardon de m’être montré un peu trop brusque. Je ne voulais pas te contrarier.
— Non, tu as juste essayé de me forcer la main sans te douter que j’oserais me rebiffer et tu as eu ce que tu méritais.
Ravie d’avoir eu le dernier mot, Shannyn quitta l’appartement de Jonas, la tête haute, et regagna sa voiture d’un pas rapide.
« Dommage que je trouve encore du charme à ce rustre ! » se dit-elle en pressant un doigt sur sa bouche comme pour y imprimer à jamais les traces du baiser fougueux qu’ils avaient échangé.
8.
Lorsque Shannyn vit Jonas traverser le hall d’accueil de l’institut de physiothérapie le lendemain, elle se rappela avec quel plaisir elle s’était blottie dans ses bras la veille au soir et sentit une onde de feu lui brûler les joues.
— J’avais oublié que tu avais une séance de rééducation ce matin, lui lança-t-elle dès que la réceptionniste se fut éclipsée. Tu as renoncé à changer de kiné et à aller te faire soigner à Moncton ?
— Oui, affirma-t-il avec un sourire. Etant donné les circonstances, il serait stupide de ma part de chercher à t’éviter.
— D’autant plus stupide que nous avons rendez-vous ce week-end.
— As-tu parlé du meeting aérien à Emma ?
— Naturellement ! Quand je lui ai dit que tu souhaitais nous y emmener et que j’avais accepté ton invitation, elle a sauté de joie.
— Je savais que cela l’amuserait de nous accompagner. Lorsque j’étais enfant, je rêvais d’être pilote de chasse pour pouvoir monter très haut dans le ciel et dépasser la vitesse du son.
— Emma a hérité de ton intrépidité. Chaque fois qu’elle s’assied sur sa balançoire, elle prend de l’élan et essaie de toucher les nuages du bout de ses baskets.
— Si je n’avais pas été obligé de donner un cours de tir à mes élèves samedi matin, je serais venu vous chercher dès 10 heures, elle et toi, et nous serions allés admirer les avions au sol.
— Ce n’est pas grave. Emma sera tellement contente de te revoir qu’elle ne t’en voudra pas d’avoir dû rester à Gagetown jusqu’à…
Interrompue par un grincement de gonds suivi d’un martèlement de talons, Shannyn tourna la tête vers le cabinet de Geneva Malloy et esquissa un sourire.
— Ta tortionnaire est en train de foncer sur nous comme un boulet de canon sur sa cible, glissa-t-elle à Jonas, mais j’ai beau regarder partout, je n’aperçois pas de dinosaures affamés à ses trousses.
— Dommage qu’aucune bête féroce n’ait osé s’aventurer dans le quartier pendant la nuit et l’avaler en guise de petit déjeuner ! s’exclama-t-il après avoir échangé un clin d’œil de connivence avec Shannyn.
Dès qu’il se fut éloigné du comptoir auquel elle était accoudée, elle classa les dizaines de fiches qui encombraient le bureau de la réceptionniste, mit de l’ordre dans les dossiers médicaux des patients et feuilleta le carnet de rendez-vous d’un doigt distrait. Puis, cédant à une impulsion aussi soudaine qu’irrésistible, elle enfila le hall d’accueil en catimini et s’introduisit dans la salle de rééducation au mépris des règles très strictes qu’avait établies le P.-D.G. de l’institut.
— Qu’est-ce que tu veux, Shan ? lui jeta Geneva d’un ton sévère. Tu as oublié que le personnel administratif n’avait pas le droit d’interrompre une séance de kiné ?
— Non, répondit-elle, honteuse de ne pas avoir réussi à se contrôler. Je sais que je suis en faute et que je pourrais écoper d’un blâme, mais j’aimerais voir où en est Jon… où en est le sergent Kirkpatrick.
— Grâce à son endurance et à sa volonté de fer, il a fait d’énormes progrès. Quand il est arrivé ici il y a trois semaines, il boitait et souffrait d’une atrophie d’inaction consécutive à son alitement. Aujourd’hui, il a récupéré la quasi-totalité de sa force musculaire et ne claudique presque plus.
Shannyn s’assit sur l’un des bancs alignés au fond de la salle et regarda Jonas étirer ses quadriceps sous l’œil expert de Geneva.
— Comment te sens-tu ? lui demanda-t-elle à la fin de l’exercice.
— Aussi éreinté que si je venais de courir le marathon de New York avec des échasses et un sac à dos rempli de billes de plomb, grommela-t-il avant d’extirper un mouchoir de la poche de son short et de s’éponger le front. J’ai l’impression que ma jambe gauche pèse des tonnes et que seul un palan pourrait la soulever.
— Vous avez fait du bon travail ce matin, sergent Kirkpatrick, déclara Geneva. N’oubliez pas de revenir à l’institut dans une semaine et, d’ici là, continuez à fréquenter le gymnase de la caserne en veillant à ne pas abuser de vos forces. Plus vous vous entraînerez, plus tôt vous serez débarrassé de moi.
— Merci, madame Malloy, et à jeudi prochain ! lança poliment Jonas.
Puis, dès que sa kinésithérapeute eut quitté la salle — à pas de géant, comme d’habitude —, il foudroya Shannyn des yeux.
— Pourquoi n’es-tu pas restée dans le hall d’accueil ? lui jeta-t-il d’un ton sec.
— Parce que je voulais voir ta cicatrice, répondit-elle. Hier soir, quand ton drap de bain a failli se dénouer, tu es sorti de ton living-room à une telle vitesse que je l’ai juste entraperçue.
— A moins que tu n’aies étudié la médecine avant de devenir directrice administrative de l’institut, je me demande bien quel plaisir tu pourrais prendre à l’examiner. Il ne s’agit que d’une entaille sans intérêt.
— Et les séquelles psychologiques que tu as gardées de ton accident, sont-elles insignifiantes, elles aussi ?
— Ça, Shan, ce sont mes affaires, pas les tiennes.
— Non, tu te trompes. Tout ce qui te touche me concerne également.
— A cause d’Emma ?
— Oui. Nous avons été très proches l’un de l’autre dans le temps et nous avons eu une fille ensemble. Il est donc normal que je m’inquiète pour toi et que je veuille t’aider.
Jonas enroula ses bras autour de ses jambes repliées et eut un petit sourire teinté d’ironie.
— Merci de votre sollicitude, docteur Smith, se moqua-t-il, mais je n’ai pas envie de m’allonger sur votre divan et de vous laisser sonder mon inconscient.
— Ne plaisante pas, Jonas, je suis sérieuse, riposta Shannyn en bondissant de son siège et en s’agenouillant près de lui. Tant que tu n’auras pas résolu tes problèmes, tu ne pourras ni être heureux ni t’occuper sereinement d’Emma.
— Les séquelles psychologiques dont tu me parles sont moins graves que tu ne l’imagines et elles ne m’empêcheront pas d’être le meilleur des papas.
— Qu’est-ce qui te permet d’être aussi optimiste, tout à coup ?
— Le simple bon sens. Quand on a subi un traumatisme et qu’on a perdu un peu de sa joie de vivre, on n’a pas besoin de se confier à ses amis ou de se faire psychanalyser pour arriver à se reconstruire. On n’a qu’à patienter jusqu’à ce que les choses s’arrangent d’elles-mêmes.
— Les guérisons spontanées sont tellement rares qu’il ne serait pas très raisonnable d’espérer un miracle. Plus tu tarderas à agir, plus tu auras de mal à effacer de ta mémoire les souvenirs qui t’obsèdent et à retrouver ton équilibre.
— De quelle manière comptes-tu m’aider à le retrouver, ce merveilleux équilibre ? demanda Jonas, railleur.
— De cette manière-là, répondit Shannyn en tendant une main audacieuse vers sa cicatrice et en lui effleurant la cuisse d’une lente caresse.
— Si c’est ce genre de thérapie que tu me proposes, je veux bien que tu continues à me soigner, chuchota-t-il avant de l’attirer à lui et de s’emparer avec une infinie délicatesse des lèvres qu’elle lui offrait.
D’abord léger et soyeux comme une aile de papillon, le baiser s’épanouit jusqu’à ce que, le corps incendié et l’esprit égaré, Shannyn s’asseye à califourchon sur les jambes de Jonas et lui arrache un cri de douleur.
— Oh ! pardon, lança-t-elle, brutalement dégrisée. Pendant quelques secondes, j’ai oublié que tu étais blessé et que je devais éviter de te…
— Ne te crois pas obligée de me présenter des excuses, coupa-t-il d’une voix redevenue caustique. Je ne suis pas un bibelot de porcelaine et je ne vais pas me briser en mille morceaux.
— Que puis-je faire pour t’aider ?
— Quitter cette salle et retourner travailler. Il faut que je me change et j’y arriverai plus facilement si tu n’es pas dans les parages.
— Tu es fâché contre moi ?
— Oui, mais pas parce que je t’en veux d’avoir été trop vive et d’avoir failli me réexpédier à l’hôpital en pièces détachées.
— Que me reproches-tu ?
— Un tas de choses dont je ne tiens pas à discuter.
— Que tu y tiennes ou non, je m’en fiche. Quand on a un différend avec quelqu’un, mieux vaut crever tout de suite l’abcès que de laisser pourrir la situation.
Jonas leva les yeux au ciel et soupira, exaspéré.
— Dès que j’aurai fini de m’habiller, j’irai te rejoindre dans le hall d’accueil et je t’emmènerai boire un café, dit-il à Shannyn. Il y a un bistrot de l’autre côté de la rue et nous y serons tranquilles pour bavarder.
— A moins que tu n’y voies un inconvénient, je préférerais que nous allions au centre-ville, riposta-t-elle en espérant pouvoir passer un peu plus de temps en sa compagnie dans l’ambiance chaleureuse d’un salon de thé qu’au coin d’un bar. Je connais un endroit où l’on sert d’excellents cappuccinos et de délicieux babas au rhum.
— A ta guise ! jeta-t-il d’un ton rude. Et maintenant, sors d’ici, veux-tu ?
« Jamais je n’aurais dû embrasser Shan, se reprocha Jonas quand il quitta les vestiaires et que la jeune femme l’entraîna hors de l’institut. Romanesque comme elle l’est, elle va s’imaginer que je suis encore amoureux d’elle et se remettre à rêver. »
***
— Ça y est, nous sommes arrivés, déclara-t-elle avant de pousser un lourd panneau en chêne ouvragé et de pénétrer dans une petite salle qui ressemblait à une bonbonnière avec ses murs rechampis de bleu pastel, ses stucs rococo et ses boiseries dorées.
— Si j’avais su que tu fréquentais ce genre d’établissement, je n’aurais pas accepté de t’y accompagner, lui glissa Jonas en s’asseyant à une table isolée, le plus loin possible de la porte.
— Pourquoi ?
— Parce que le décor est trop raffiné et que je ne m’y sens pas à l’aise.
— Dans le café où tu souhaitais m’emmener, nous n’aurions pas pu discuter tranquillement alors qu’ici personne ne viendra nous déranger.
— Espérons qu’aucun de mes élèves ne m’a vu entrer dans ce salon de thé, car j’imagine déjà les plaisanteries de mauvais goût auxquelles je serai en butte dès mon retour à la caserne.
Après avoir commandé un cappuccino, un expresso et deux babas au rhum à la serveuse qui s’activait derrière le comptoir, Jonas se pencha vers Shannyn et la fixa droit dans les yeux.
— Hier et ce matin, j’ai eu tort de t’embrasser, lui dit-il. Au lieu de garder la tête froide, j’ai cédé à mes pulsions et je m’en veux terriblement.
— Tu ne devrais pas avoir de regrets, riposta-t-elle. Les baisers que nous avons échangés prouvent que nous tenons l’un à l’autre et que…
— Non ! Ce que nous ressentons est une banale attirance physique, rien de plus. Il y a six ans, lorsque j’ai quitté Fredericton, je t’ai fait beaucoup de peine et tu ne m’as pas encore pardonné de t’avoir laissée tomber. Quant à moi, je n’oublierai jamais que tu as osé trahir ma confiance. Il est donc inutile que nous essayions de repartir à zéro et de fonder la famille idéale. Si nous décidions de nous marier, nous n’arrêterions pas de nous disputer et Emma serait la première à en souffrir.
Shannyn but à longues gorgées le cappuccino mousseux qu’on venait de lui apporter, puis reposa sa tasse sur la nappe avec des gestes saccadés qui trahissaient son dépit et sa nervosité.
— Quel genre de relations aimerais-tu que nous entretenions ? demanda-t-elle à Jonas.
— Des relations purement amicales, jeta-t-il d’un ton tranchant. Comme le bonheur d’Emma dépend de nous deux, nous devrons nous conduire en adultes responsables et cesser de nous quereller à la moindre occasion.
— Tu ne crois pas au grand amour, n’est-ce pas ?
— Non. Les happy ends n’existent que dans les dessins animés de Walt Disney, et les contes de fées ne servent qu’à donner de faux espoirs aux petites filles naïves qui les lisent. Dans la vraie vie, les crapauds ne se métamorphosent pas en Princes charmants d’un coup de baguette magique et les belles ingénues au regard candide cachent bien leur jeu…
— Est-ce à l’armée qu’on t’a appris à être aussi pessimiste et aussi méfiant envers les femmes ?
— Je ne suis pas pessimiste, je suis réaliste. Nuance !
— Permets-moi, alors, de reformuler ma question : est-ce à l’armée qu’on t’a appris à être aussi réaliste et aussi méfiant envers les femmes ?
— Pas seulement. La guerre m’a ôté une bonne partie de mes illusions et j’ai perdu les autres le jour où je me suis rendu compte que tu étais la reine des hypocrites.
— Puisque tu ne me trouves aucune excuse, pourquoi tiens-tu à être mon ami ?
— Pour le bien d’Emma. Elle n’est pas responsable de nos erreurs et n’a pas à en subir les conséquences.
— Sur ce point-là, je suis de ton avis. Elle ne mérite pas d’avoir des parents qui se déchirent du matin au soir.
Après avoir dévoré son baba au rhum et bu d’un trait son expresso, Jonas consulta sa montre du coin de l’œil et bondit de son siège.
— Il faut que je me sauve, dit-il à Shannyn. J’ai un cours de tir à donner.
— Moi aussi, j’ai du travail qui m’attend, rétorqua-t-elle en se levant.
A peine avaient-ils quitté le salon de thé qu’un jeune soldat au visage souriant jaillit d’un magasin et se précipita vers eux.
— Bonjour, sergent Kirkpatrick, jeta-t-il d’une voix tonitruante. Bonjour, mademoiselle.
— Bonjour, caporal Benner, lança Jonas. Qu’êtes-vous venu faire en ville ?
— Acheter deux ou trois trucs avant mon départ pour Petawawa.
— Vous avez de la veine que l’état-major vous ait affecté là-bas.
— Une sacrée veine, vous avez raison.
— Dommage que je ne sois pas au mieux de ma forme, car j’aurais été ravi de vous accompagner et de reprendre du service.
— Oh ! vous n’êtes pas si mal en point que cela. Je vous ai vu vous entraîner dans le stade hier après-midi et j’ai trouvé que vous couriez rudement vite pour quelqu’un qui a été blessé à la jambe et qui a dû rester allongé sur un lit d’hôpital pendant des mois.
— Depuis quand connaissez-vous le sergent Kirkpatrick, caporal Benner ? s’enquit Shannyn par simple curiosité.
— Depuis son arrivée à Gagetown. Tout le monde à la base le considère comme un héros et je suis fier d’avoir été son élève. C’est le meilleur instructeur de l’armée canadienne et personne ne pourrait l’égaler.
— Bah ! il ne faut rien exagérer, se récria Jonas avec modestie.
***
— Est-il vrai que tu es un héros et le meilleur instructeur de l’armée ? lui glissa Shannyn dès que le jeune soldat eut pris congé d’eux et regagné la jeep qu’il avait garée au bout de la rue.
— Non, jeta-t-il en haussant les épaules d’un air agacé.
— Si ce qu’on vient de me raconter est faux, pourquoi as-tu une réputation de superman et d’enseignant modèle ?
— Je me le demande.
— Ton nom figure-t-il dans le palmarès des tireurs les plus doués du pays ?
— Pas officiellement.
— Mais officieusement ?
— Oui.
— Tes exploits auraient-ils été classés « secret-défense » comme les missions dont tu as été chargé ?
— Peut-être.
Sachant que Jonas ne lui ferait pas d’autres confidences et que le harceler de questions ne servirait à rien, Shannyn lui emboîta le pas sans ajouter un mot.
— Je suis heureux que nous ayons mis les choses au point, lui lança-t-il lorsqu’ils arrivèrent au pied de l’institut. Si nous nous en tenons à ce que nous avons décidé, ce sera mieux pour Emma.
— Espérons-le.
— Quand tu rentreras à Little Haven ce soir, dis à la petite que j’ai hâte d’assister au meeting aérien avec elle.
— Je n’y manquerai pas.
— A samedi prochain, alors ?
— A samedi !
Avant de se glisser derrière le volant de son pick-up, Jonas enveloppa Shannyn d’un regard bien plus éloquent que ses discours fumeux sur les vertus de l’amitié et le caractère illusoire du grand amour, mais la lueur de tendresse qu’elle vit briller dans ses yeux s’éteignit tellement vite qu’elle crut avoir rêvé.