Notre plus doux secret
La semaine suivante, Shannyn passa des heures…
14.
La semaine suivante, Shannyn passa des heures à fixer le téléphone posé sur un coin de son bureau en espérant qu’il allait enfin se décider à sortir de sa léthargie, mais elle eut beau le contempler sous tous les angles et croiser les doigts, il resta obstinément muet.
« Qu’est-ce que Jonas attend pour me donner de ses nouvelles ? s’interrogeait-elle à longueur de journée. Que je prenne racine devant ce maudit combiné ? »
Le vendredi après-midi, n’y tenant plus, elle empoigna le récepteur d’une main agacée et appela la caserne de Gagetown.
— Allô ! jeta-t-elle dans le micro quand elle perçut un léger déclic au bout de la ligne. Ici, Shannyn Smith, une amie de Jonas Kirkpatrick. Pourriez-vous lui transmettre un message ?
— Désolée, mademoiselle Smith, le sergent n’est pas là, rétorqua sa correspondante. Il ne vous a pas communiqué le numéro de son portable ?
— Non. Et j’ai oublié de le lui demander la dernière fois que je l’ai rencontré.
— Dans ce cas, j’ai peur que vous ne soyez obligée de patienter jusqu’à son retour.
— Où se trouve-t-il actuellement ?
— A Petawawa.
Shannyn se souvint de la conversation à laquelle elle avait assisté deux mois et demi plus tôt et sentit une froide colère la gagner. « Dommage que je ne sois pas au mieux de ma forme, car j’aurais été ravi de vous accompagner », avait dit Jonas au caporal Benner lorsque le jeune soldat lui avait parlé de son prochain départ pour la base de Petawawa.
— Quand le sergent Kirkpatrick doit-il rentrer à Gagetown ? s’enquit-elle d’une voix irritée.
— Je l’ignore, déclara son interlocutrice. Comme il y a de fortes chances qu’une mission stratégique lui soit bientôt confiée, tout dépendra de la réponse qu’il donnera à l’état-major.
Une mission stratégique ? Convaincue que ces quelques mots étaient synonymes de danger imminent, Shannyn remercia sa correspondante, puis lâcha le combiné qu’elle avait collé à son oreille et sortit de son bureau au pas de charge.
— Je le savais, maugréa-t-elle en se mettant au volant de son cabriolet et en démarrant dans un envol de gravillons. Je savais que ce casse-cou de Jonas ne pourrait pas résister au plaisir de quitter son poste d’instructeur et de reprendre du service. Maintenant que ses problèmes sont résolus, il va repartir pour les antipodes sans se soucier de qui que ce soit ! Au lieu de retomber amoureuse de lui et de croire qu’il resterait à Gagetown pour mes beaux yeux, j’aurais dû me douter qu’il n’avait pas changé et qu’il décamperait à la première occasion. Ce qu’il souhaite, ce n’est pas être un bon mari et le meilleur des papas, c’est pulvériser des records et mourir en héros…
Blême de rage, Shannyn alla chercher Emma chez sa baby-sitter et rentra à Little Haven en oubliant de s’arrêter devant le fast-food où elle avait l’habitude d’acheter des plats préparés le vendredi.
— Qu’est-ce qu’on va manger ce soir ? lui demanda la fillette après avoir tiré la porte du réfrigérateur et fixé les clayettes vides d’un air consterné.
— Je n’en sais rien, marmonna-t-elle, l’esprit ailleurs. On n’aura qu’à ouvrir une boîte de conserve.
Puis, voyant son répondeur clignoter, elle enfonça la touche « lecture » de l’appareil et fit signe à Emma de se taire.
« Salut, Shan ! Ici, Patty. J’ai décidé d’emmener Lisa au Wendy’s à 18 heures et elle voudrait qu’Emma dîne avec nous. Si tu es d’accord, passe-moi un coup de fil. Je serai à la maison jusqu’à 17 h 45. »
— Oh ! dis oui, maman, s’écria Emma, les yeux brillants comme des escarboucles. Dis oui, oui, oui !
— Arrête de crier, lui intima Shannyn lorsque le combiné émit un second bip. Il y a un autre message.
« Bonsoir, Shan. C’est Jonas. Je suis enfin de retour à Gagetown et j’ai une nouvelle importante à t’apprendre. Pourrais-tu venir me voir dès que tu seras rentrée de l’institut ? »
— On y va ? lança Emma en se débarrassant de son sac à dos rouge cerise et en le laissant tomber au milieu de la cuisine.
— Où cela, ma puce ? lui demanda Shannyn.
— Chez papa. J’ai hâte de lui raconter ce que j’ai fait cette semaine.
— Je croyais que tu souhaitais accompagner Lisa à la cafétéria. Tu as changé d’avis ?
— Non. J’aimerais bien aller à Gagetown d’abord et au Wendy’s ensuite.
— Comme ton père et moi avons à discuter de choses sérieuses qui risqueraient de t’ennuyer, je préfère que tu passes la soirée avec ton amie.
— Il faut vite que tu téléphones à Patty, alors. Autrement, Lisa et elle seront déjà parties quand on arrivera et je serai obligée de rester toute seule à Little Haven.
— Tu as raison, admit Shannyn en glissant un regard vers la grosse horloge à balancier qui égrenait les secondes de son tic-tac monotone au fond du vestibule. Il n’y a pas une minute à perdre !
***
Après avoir appelé Patty et accepté son invitation, Shannyn monta dans sa chambre et voulut troquer le tailleur-pantalon très strict qu’elle avait revêtu au début de la matinée contre la robe sexy qu’elle s’était offerte trois semaines plus tôt. Mais, persuadée que Jonas allait lui annoncer froidement son prochain départ de Fredericton, elle jugea inutile de se mettre en frais pour lui et enfila les premiers vêtements qui lui tombèrent sous la main.
— Si mon jean troué et mon vieux chemisier délavé ne plaisent pas à cet égoïste, il n’aura qu’à détourner les yeux, grommela-t-elle avant de redescendre au rez-de-chaussée et de s’engouffrer à l’intérieur de son cabriolet, où s’impatientait Emma.
Puis, bien décidée à obtenir des réponses précises aux mille et une questions qui lui trottaient dans la tête, elle déposa la fillette chez Patty et prit la direction de Gagetown, pied au plancher.
Quand Jonas entendit sonner son Interphone, il venait de retirer la veste de son uniforme, de desserrer le nœud de sa cravate et d’ôter le béret rouge qu’il avait coiffé le matin même, lorsque le ministre de la Défense l’avait convoqué dans son bureau.
— Je parie que Shan va me sauter au cou, tellement elle sera heureuse de me revoir, murmura-t-il en ouvrant à distance la porte de l’immeuble et en entrebâillant celle de son studio.
Mais, loin de l’embrasser à perdre haleine et de lui dire à quel point il lui avait manqué tout au long de la semaine, la jeune femme jaillit de la cage de l’escalier comme une furie et franchit le seuil de l’appartement à grandes enjambées.
— Merci d’avoir fait vite, lâcha-t-il, dépité. Je craignais que tu n’aies d’autres projets et que tu ne puisses pas te libérer avant…
— Assez de politesses ! l’interrompit Shannyn, le regard étincelant de fureur. Ce que je veux savoir, c’est quand tu comptes accepter l’offre du siècle et disparaître.
— Je… je te demande pardon ?
— Inutile de prendre cet air ahuri ! Tu m’as très bien entendue.
— Non, je t’assure que je suis en plein brouillard. De quoi diable parles-tu ?
— De la mission stratégique que l’état-major souhaite te confier. Comme j’en avais assez d’être sans nouvelles de toi, j’ai appelé la caserne de Gagetown cet après-midi et la charmante jeune femme que j’ai eue en ligne m’a dit que tu étais à Petawawa. Est-ce là-bas que tu vas travailler à partir de maintenant ou as-tu décidé d’aller exercer encore une fois tes talents de tireur d’élite à l’étranger ?
— Au lieu de décrocher ton téléphone, tu aurais dû patienter jusqu’à mon retour et me laisser t’expliquer la situation calmement. Cela t’aurait évité d’imaginer le pire et de t’énerver.
— Si je suis en colère, c’est parce que je m’étais fait des illusions sur ton compte et que je t’en veux de les avoir détruites. Je croyais que tu tenais à Emma et que tu attacherais toujours plus d’importance à son bonheur qu’à ta carrière, mais je m’aperçois un peu trop tard que je me suis trompée. En réalité, tu es resté le même qu’il y a six ans et tu te fiches pas mal de ce que la petite éprouvera quand elle te verra quitter Fredericton.
— La réaction d’Emma est-elle la seule chose qui te préoccupe ?
— Oui. A quoi d’autre pourrais-je songer ?
— A tes propres angoisses. Lorsque tu as découvert que je m’étais rendu à la base de Petawawa et que mes supérieurs désiraient me charger d’une mission, tu as dû te dire que l’histoire allait se répéter et que je n’avais pas été sincère avec toi.
— C’est effectivement ce que j’ai pensé.
— Eh bien, tu as eu tort !
Les grands yeux clairs de Shannyn virèrent au bleu marine.
— Ne me prends pas pour une imbécile, tu veux ? lança-t-elle d’un ton excédé. Je sais ce que tu as en tête et je ne te laisserai pas m’embrouiller.
— Non, tu crois savoir ce que j’ai en tête, rectifia Jonas, mais tu fais fausse route.
— A en juger par la vitesse à laquelle tu as quitté Little Haven il y a une semaine, ça m’étonnerait que je me trompe. Si tu avais eu envie de rester à Fredericton, tu m’aurais promis de garder ton poste d’instructeur au lieu de me parler de ta future affectation.
— Après ce que nous nous sommes dit le week-end dernier, comment pourrais-je t’abandonner et aller risquer ma peau à l’autre bout du monde ? Quand Chris est mort, Nessa a dû être assommée de chagrin et je ne tiens pas à ce qu’il t’arrive la même chose.
Voyant la perplexité se peindre sur les traits de Shannyn, Jonas s’approcha d’elle et l’enferma étroitement dans ses bras.
— Es-tu encore amoureuse de moi ? lui demanda-t-il avant de pencher la tête et de déverser une pluie de baisers sur ses joues.
— Oui, confessa-t-elle, les yeux soudain noyés de larmes, mais tu es tellement insaisissable que je ne sais pas si j’ai tort ou raison de t’aimer.
— Qu’est-ce qui t’effraie ? Le métier que j’ai choisi ? Le genre de vie que je mène ? Mon goût de l’aventure et ma soif de liberté ?
— Tout ! Quand je regarde ton uniforme et que je t’écoute parler, je suis à la fois terrorisée et fascinée.
— Que devrais-je faire pour que tu cesses d’avoir peur ?
— Prononcer certains mots qui t’écorchaient déjà les lèvres il y a six ans.
— Quels mots ?
— Devine !
Jonas effleura d’une lente caresse les épaules frissonnantes de Shannyn et suivit du bout des doigts la ligne très sage de son décolleté.
— Ce que je t’ai expliqué samedi dernier n’a pas suffi à te rassurer ? l’interrogea-t-il.
— Pas complètement, murmura-t-elle. Tu m’as juste avoué que je t’avais plu dès notre première rencontre au Square des Officiers et que notre histoire n’avait pas été un simple flirt de vacances à tes yeux.
— Qu’aurais-tu voulu que je te dise d’autre ?
— Que tu étais encore amoureux de moi et que tu irais décrocher la lune si je te le demandais.
Un sourire ensorcelant étira les lèvres sensuelles de Jonas.
— Je t’aime, mon ange, chuchota-t-il à l’oreille de Shannyn. Je t’aime chaque jour davantage et je compte bien passer le reste de ma vie à te le prouver.
— Pourquoi ne m’as-tu pas téléphoné cette semaine ?
— Parce que j’ai jugé préférable de ne pas te parler de mes projets tant que je n’étais pas certain de pouvoir les réaliser. J’ai eu un entretien avec le ministre de la Défense au début de la matinée et je…
— Avec le ministre de la Défense ? releva la jeune femme, interloquée.
— En personne !
— Quel genre de poste vas-tu donc occuper ?
— Un poste à responsabilités.
— Qui t’obligera à quitter le Nouveau-Brunswick et à beaucoup voyager ?
— Je ne te le dirai que si tu acceptes de me faire aveuglément confiance et de m’épouser. Oublie mon métier, oublie les six années qui viennent de s’écouler, oublie même Emma pendant une minute et réponds à cette simple question : es-tu prête à me donner une seconde chance et à partager ma vie ?
— Oui, acquiesça Shannyn, le cœur débordant d’amour. La seule chose qui compte, c’est que nous restions ensemble.
— Voilà exactement les mots que je rêvais d’entendre ! rétorqua Jonas avant de lui sceller les lèvres d’un doux, d’un long, d’un merveilleux baiser. Je sais ce qu’il t’en coûterait de quitter ta maison et de démissionner de ton poste de directrice administrative si je devais retourner à Edmonton ou aller travailler à la base de Petawawa, ajouta-t-il quand, à regret, leurs bouches se furent désunies. Pour t’obliger à faire ce genre de sacrifice, il faudrait que je sois un monstre d’égoïsme et que je ne me soucie pas de ton bonheur.
— Est-ce à dire que… que tu vas refuser l’offre de l’état-major ?
— Non. Je meurs d’envie de l’accepter, mais à une condition.
— Laquelle ?
— Que cette offre te plaise. Lorsque l’un de mes supérieurs m’a demandé ce que j’en pensais, je lui ai répondu que je voulais consulter ma future épouse avant de prendre une décision.
— Tu avais deviné que je t’accorderais ma main sans hésiter ? lança Shannyn en se blottissant amoureusement dans les bras de Jonas.
— Bien sûr ! s’exclama-t-il, tout sourires. Grâce à la psychothérapie très efficace que j’ai suivie, je suis redevenu un incurable optimiste.
— Moi, je ne sais pas si je dois me réjouir ou m’inquiéter puisque tu ne m’as pas encore dit en quoi consistait la proposition de l’état-major. Où iras-tu travailler une fois que tu l’auras acceptée ?
— Je resterai à la base de Gagetown et tu n’auras pas besoin de déménager. Emma pourra continuer à jouer les princesses dans son royaume de Little Haven et personne ne t’empêchera de trouer les murs de ton cottage avec ta grosse perceuse.
— Pendant que je transformerai notre maison en nid douillet, que feras-tu ? questionna Shannyn, amusée.
— J’entraînerai les troupes d’élite de l’armée au C.A.C., le Centre des Armes de Combat, et je dirigerai une cellule antiterroriste en liaison avec le gouvernement.
— Rien que ça ?
— Eh oui ! confirma Jonas en bombant exagérément le torse. Ce n’est pas à un simple soldat que vous avez accordé votre blanche main, mademoiselle Smith, mais à un fin stratège.
— Et la modestie, sergent Kirkpatrick, vous connaissez ?
— Non. Depuis que j’ai entendu Emma se vanter d’être l’une des meilleures footballeuses du Canada, j’ai décidé de l’imiter et de me mettre à fanfaronner.
— Miséricorde ! se lamenta Shannyn. Comment vais-je pouvoir habiter sous le même toit que deux insupportables fanfarons ?
— On se le demande, répliqua Jonas avant de plonger sa main dans la poche de son pantalon et d’en retirer un splendide solitaire dont le diamant à mille facettes reflétait les premiers feux du couchant. Il y a des années que j’aurais dû te conduire à l’autel, mon ange, mais il n’est pas trop tard, Dieu merci, reprit-il, le visage resplendissant de bonheur. Que me répondrais-tu si je te proposais de m’épouser dès cet automne et de donner un petit frère ou une petite sœur à Emma ?
— Que c’est une excellente idée, murmura la jeune femme en lui tendant sa main gauche et en le regardant glisser la bague à son annulaire. Je t’aime, Jonas, et tu seras toujours un héros à mes yeux.
— Pas un héros, Shan, juste un homme, rectifia-t-il avec un sourire. Un homme qui est follement, éperdument, passionnément amoureux de toi et qui le restera pour l’éternité.
Impatiente, Shannyn tira Jonas par la manche de sa chemise et l’entraîna hors de son studio.
— Allons vite annoncer la bonne nouvelle à Emma ! Quand elle saura que nous avons décidé de nous marier, elle sera folle de joie, lui dit-elle avant d’offrir ses lèvres au plus ardent des baisers.
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Alward