Notre plus doux secret
« Elle n’est plus la même qu’autrefois…
3.
« Elle n’est plus la même qu’autrefois », se dit Jonas en regardant Shannyn s’adosser au tronc moussu d’un arbre et se mordiller nerveusement les lèvres.
D’elle, il avait conservé le souvenir d’une jeune femme sincère, loyale et généreuse, qui détestait le mensonge et la dissimulation, mais le fait qu’elle ait pu lui cacher l’existence d’Emma pendant des années prouvait qu’il s’était trompé sur son compte ou qu’elle avait changé du tout au tout depuis qu’ils avaient rompu.
— Tu n’aurais pas dû me traiter comme quantité négligeable et m’empêcher de tenir mon rôle de papa, jeta-t-il d’une voix étouffée pour ne pas piquer la curiosité des couples d’amoureux qui déambulaient, bras dessus, bras dessous, le long du Saint-Jean.
— Si je ne t’ai pas parlé d’Emma jusqu’à maintenant, riposta-t-elle, les yeux au loin, c’est parce que j’avais de bonnes raisons de me taire et de…
— De bonnes raisons de te taire ? Tu plaisantes !
— Laisse-moi t’expliquer ce qui m’a poussée à… à me montrer discrète et tu seras bien obligé de reconnaître que tu as eu tort de te mettre en colère.
— Oh ! je doute que tu arrives à me convaincre de ton innocence. Ce que tu as fait est inexcusable et, quoi que tu me dises, je ne pourrai plus jamais avoir confiance en toi… Plus jamais, tu entends ? A cause de tes cachotteries, ma grand-mère est morte sans savoir qu’elle avait une arrière-petite-fille et cela, je ne suis pas près de te le pardonner.
Furieux de voir la jeune femme chausser des lunettes de soleil pour se dérober à son regard, Jonas tourna la tête vers les couples enlacés qui se promenaient sur la berge parsemée de fleurs sauvages du Saint-Jean et se rappela cette lointaine soirée d’été où Shannyn et lui s’étaient baignés dans les eaux limpides du fleuve. Grisés par les effluves capiteux qu’exhalaient les massifs de roses du jardin public, ils s’étaient embrassés fougueusement sous un rayon de lune. Puis, vibrant d’un é g a l désir, ils étaient allés se réfugier derrière un bosquet et s’étaient aimés toute la nuit jusqu’à en perdre la raison.
— Quand tu as quitté le Nouveau-Brunswick pour Edmonton, il y a six ans, j’ignorais que j’étais enceinte, déclara Shannyn du ton d’un prévenu qu’on aurait accusé à tort des pires méfaits. Je ne l’ai découvert que deux semaines plus tard.
— La belle excuse ! s’écria Jonas, ivre de colère. Au lieu de me cacher la vérité et de t’enfermer dans le silence, tu aurais pu m’écrire ou me passer un coup de fil. Tu connaissais le nom de mon bataillon et l’adresse de la caserne où j’avais été affecté.
— Il m’aurait été très facile de t’envoyer une lettre ou de te téléphoner, c’est vrai, mais j’ai jugé préférable de ne rien te dire.
— Pourquoi ?
— Parce que tu m’avais laissée tomber sans explication et que tu n’étais pas amoureux de moi. Si je t’avais avoué que j’attendais un enfant, tu te serais senti obligé de m’épouser et tu m’aurais reproché ensuite de t’avoir piégé.
— Qu’est-ce qui te fait croire que j’aurais réagi de cette façon ?
— Ta phobie du mariage et ton ambition démesurée. Tu étais tellement impatient d’aller te battre à l’autre bout du monde que tu m’en aurais voulu à mort d’avoir brisé ta carrière.
Après avoir retiré ses lunettes de soleil d’une main lasse, Shannyn les glissa au fond de son sac, puis s’assit à côté de Jonas et tourna vers lui un regard où se lisait une infinie tristesse.
— Je ne suis pas la seule à blâmer dans toute cette histoire, reprit-elle à mi-voix. Si tu m’avais aimée, tu aurais cherché à me joindre après ton départ de Fredericton et tu m’aurais demandé de mes nouvelles, mais tu as préféré me rayer de ta vie et profiter de ta liberté que de rester en contact avec moi.
— Qu’essaies-tu de m’expliquer ? Que tu m’as caché la naissance d’Emma pour me punir de t’avoir quittée ?
— Non, ce n’est pas ce que j’ai dit. Je t’ai simplement fait remarquer qu’aucun de nous n’était blanc comme neige. Au lieu de me reprocher mon silence, avoue que tu n’étais pas prêt à te mettre la corde au cou il y a six ans et que tu aurais regretté de ne pas pouvoir t’engager dans l’armée à cause d’un bébé.
— Etre père ne m’aurait pas empêché de devenir un bon soldat. Plusieurs de mes copains sont d’excellents artilleurs et des papas formidables. Je connais même un officier qui a déjà huit enfants et qui, malgré ses obli gati ons professionnelles, rêve d’en avoir un neuvième parce qu’il adore les grandes familles.
Shannyn croisa ses mains sur ses genoux et se laissa aller contre le dossier du banc.
« Qu’elle est belle ! » s’extasia Jonas en voyant un rayon de soleil trouer le feuillage de l’orme au pied duquel ils étaient assis et allumer des milliers d’étincelles dans ses jolis yeux bleus.
Avec son petit nez piqueté d’éphélides, son visage à l’ovale très pur qu’encadraient de longs cheveux dorés et ses lèvres délicatement ourlées, elle était le symbole même de la grâce et de la féminité. La première fois qu’il l’avait rencontrée, il avait été tellement subjugué par son charme qu’il s’était cru le jouet d’une illusion et qu’il en avait eu le souffle coupé.
« Si j’avais su ce soir-là que Shan était une dissimulatrice de la pire espèce, je me serais enfui à toutes jambes au lieu de tomber amoureux », songea-t-il, amer.
— Les soldats ne peuvent pas être de bons pères, lança Shan d’un ton catégorique. Ils sont absents les trois quarts de l’année et ne s’occupent de leurs enfants que par intermittence.
— Les hommes d’affaires qui passent leur temps à présider des réunions et à brasser des millions de dollars ne sont pas très souvent disponibles, eux non plus, mais cela ne les empêche pas de se marier et de fonder une famille.
— Entre le P.-D.G. d’une multinationale et un tireur d’élite, il y a une énorme différence.
— Laquelle ?
— L’un reste en sécurité dans son bureau pendant que l’autre va risquer sa vie sur des champs de bataille. Si tu m’avais demandé de t’épouser et que j’avais eu la sottise d’accepter, tout ce que tu aurais été capable d’offrir à Emma, c’est un bonheur en pointillé.
— Ce qui veut dire ?
— Qu’elle aurait été triste de te voir repartir à l’étranger après chacune de tes permissions et qu’elle se serait inquiétée pour toi à longueur de journée.
— Alors, par mesure de prudence, tu as préféré l’élever seule que de me la présenter ?
— Oui. Le devoir d’une maman est de protéger ses enfants.
Irrité par le ton doctoral que Shannyn venait d’employer, Jonas renversa la tête en arrière et poussa un profond soupir.
— Aurais-tu été enchanté d’être père de famille à vingt-deux ans ? lui demanda-t-elle.
— Peut-être pas, reconnut-il à contrecœur. J’avais d’autres ambitions à l’époque que de laver des brassières et de réchauffer des biberons. Je rêvais plutôt d’épater l’état-major et de collectionner les galons.
— Ravie de te l’entendre dire…
— Ce n’est pas en m’obligeant à faire mon autocritique que tu réussiras à m’amadouer, Shan. Je sais que j’étais un risque-tout autrefois, mais cela ne te donnait pas le droit de me priver du plaisir de voir grandir Emma.
— Je n’ai agi que dans l’intérêt de ma fille.
— De notre fille, corrigea Jonas avant de se figer, tandis qu’affluaient à son esprit les souvenirs douloureux qui le hantaient depuis qu’il était de retour au Canada.
Le jour de son ultime mission, il avait été chargé d’abattre un sniper qui menaçait la sécurité d’une compagnie d’infanterie et était allé se poster en embuscade derrière un talus avec Chris Parker, son meilleur ami. Pendant plus de trois heures, ils étaient restés immobiles sous un soleil de plomb, guettant l’arrivée de leur cible.
— Fichu pays ! avait marmonné Jonas, le visage baigné de sueur.
Quand il rentrerait à Edmonton, s’était-il promis ce matin-là, il boirait des litres de bière fraîche et engloutirait un énorme steak pour oublier l’eau brûlante et les sandwichs insipides que lui servait à chaque repas le cantinier de son régiment. Loin de la touffeur du désert et des pistes caillouteuses qui s’étiraient à perte de vue, il pourrait réapprendre à vivre et à…
— Tout va bien, Jonas ?
La voix aux accents familiers qui répétait inlassablement les mêmes mots comme on psalmodie une prière perça l’épais brouillard où il s’était enfoncé et l’arracha à ses souvenirs.
— Oui, jeta-t-il d’un ton rogue. Je ne me suis jamais mieux porté qu’aujourd’hui.
— Tu en es sûr ? insista Shannyn.
— Puisque je te le dis !
— Pendant quelques secondes, j’ai cru que tu allais te trouver mal et que je serais obligée d’appeler un médecin. Tu avais l’air tellement bizarre que tu m’as fait une peur bleue…
Incapable d’expliquer à la jeune femme pourquoi des images qu’il aurait voulu effacer de sa mémoire se mettaient parfois à danser une valse macabre devant ses yeux hagards, Jonas se leva du banc et aspira une grande bouffée d’oxygène.
— Si tu as souvent ce genre d’absences, il vaut mieux que tu ne t’approches pas d’Emma, car tu risquerais de l’effrayer, murmura Shannyn. Elle n’a que cinq ans et ne pourrait pas comprendre ce qui t’arrive.
— Je sais que ton seul but est de la protéger, mais elle est ma fille autant que la tienne et elle a le droit de me connaître.
— Juste après sa naissance, lorsque tu rêvais de gloire et d’aventure, tu aurais été beaucoup moins impatient de t’occuper d’elle.
— Sans doute, mais j’ai mûri depuis cette époque-là.
— Pourquoi tiens-tu absolument à la rencontrer ?
— Parce qu’il est de mon devoir de lui offrir ce qu’il y a de mieux dans la vie et que je n’ai pas l’habitude de fuir mes responsabilités.
— Avoir un papa qui préfère courir le monde que de veiller sur sa famille n’est pas ce qu’il y a de mieux dans la vie, loin s’en faut !
— Si tu m’avais avoué que tu étais enceinte il y a six ans, je n’aurais peut-être pas été le meilleur des pères, mais je t’aurais aidée à élever Emma.
— Financièrement, tu veux dire ?
— Oui. Je t’aurais envoyé une belle somme d’argent tous les mois.
— Et tu crois que cette pension alimentaire aurait suffi à mon bonheur ?
— Ce n’est pas de ton bonheur que je suis en train de te parler, mais de ta sécurité matérielle. Au lieu d’être obligée d’abandonner tes études et d’accepter n’importe quel emploi, tu aurais pu t’inscrire à la fac de droit et décrocher le diplôme d’avocate dont tu rêvais.
— Grâce aux milliers de dollars que tu aurais gagnés au péril de ta vie ? Non, merci ! Bien que j’aie souvent eu du mal à joindre les deux bouts, je ne regrette pas d’avoir subvenu seule à mes besoins et à ceux d’Emma.
— Mais, maintenant que je suis de retour à Fredericton, tu vas me laisser assumer mes responsabilités, j’espère ?
— Certainement pas ! Je me suis débrouillée sans toi jusqu’à présent et il n’y a pas de raison pour que cela change.
A la lueur de défi qu’il voyait briller dans les yeux bleu saphir de Shannyn, Jonas comprit qu’elle était déterminée à refuser son aide et éprouva une douloureuse sensation de rejet. Depuis l’accident dont il avait été victime, il avait l’impression de ne plus être utile à qui que ce soit et ne supportait pas qu’on le traite comme un poids mort. Quand il allait rejoindre ses élèves sur le champ de tir de la base de Gagetown, chaque matin, et qu’il leur enseignait le maniement des armes, il prenait conscience du fossé qui le séparait des futures troupes d’élite de l’armée canadienne et en concevait un profond dépit.
— Je veux que tu me présentes à Emma, lança-t-il d’un ton péremptoire.
— Et moi, je tiens à lui éviter tout chagrin, jeta Shannyn avec fermeté. Si tu as l’intention de partir pour les antipodes après avoir satisfait ta curiosité, il vaut mieux que tu la laisses tranquille.
— Lis mon dossier médical et tu verras que je n’ai aucune chance de pouvoir reprendre un jour du service. A cause de ma blessure, je suis devenu plus vulnérable et les seules missions que mes supérieurs me confieront dorénavant seront ennuyeuses comme la pluie.
— Tu ne crois pas que tu es un peu trop pessimiste ?
— Non ! Je sais très bien que je ne suis plus bon à grand-chose.
— Qu’est-ce qui me dit que tu n’es pas en train de me mener en bateau et que tu ne vas pas quitter le pays à la première occasion ?
Jonas s’approcha du banc où était assise Shannyn et la força à se lever.
— Que crains-tu, au juste ? demanda-t-il en la serrant contre lui à l’étouffer pour la punir de son scepticisme et de son entêtement.
4.
— Lâche-moi, espèce de brute ! s’écria Shannyn, la poitrine haletante. Tu m’empêches de respirer.
— Oh, désolé ! ironisa Jonas sans desserrer son étreinte. Quand je te prenais dans mes bras autrefois, tu étais moins farouche.
— Il faut croire, alors, que j’ai changé ces six dernières années.
— C’est exactement ce que je me suis dit tout à l’heure. Tu es devenue aussi dure et inflexible que certains vieux militaires !
— Je suis inflexible parce que je ne veux pas que tu fasses du mal à Emma et que tu chamboules sa vie.
— Moi non plus, je ne tiens pas à la perturber. J’aimerais juste que tu m’autorises à la rencontrer. Est-ce trop te demander ?
— Pour le moment, oui. Elle est encore très jeune et j’ai peur que votre première entrevue ne lui cause un terrible choc.
— Dans ce cas, prépare-la en douceur à ce tête-à-tête et laisse-lui le temps de s’habituer à l’idée que son papa est enfin de retour au pays. Je saurai me montrer patient, je te le promets.
Shannyn se dégagea d’une secousse et leva vers Jonas un regard incrédule.
— Comme « patient » est un mot que tu avais déjà rayé de ton vocabulaire avant de t’engager dans l’armée, je doute que tu te souviennes de sa signification, riposta-t-elle d’un ton acide.
— Tu te trompes…
— Prouve-le-moi.
— De quelle façon ?
— En me précisant jusqu’à quand tu auras la force d’attendre.
— Jusqu’à la fin de la semaine. Lundi prochain, je te téléphonerai ou j’irai te rendre visite à l’institut et nous organiserons ensemble ma première rencontre avec Emma pour que tout se passe le mieux possible.
Un sourire mi-railleur, mi-désabusé arqua les lèvres de Shannyn, qui s’exclama :
— Ah ! je savais bien que tu étais resté le même qu’autrefois et que ta patience avait des limites. A t’écouter, on croirait que tu es en train de dresser un plan de bataille et de donner des ordres à ton aide de camp.
— Si je suis un peu trop autoritaire, répliqua Jonas, les deux mains enfouies dans les poches de sa veste, c’est parce que je ne veux pas que tu fasses durer le suspense. Comme il y a déjà des années que tu aurais dû te décider à agir, il n’est pas étonnant que je doute de ta bonne volonté.
— Peu importe. Le bonheur d’Emma est la seule chose qui ait de l’importance à mes yeux.
— Quand lui parleras-tu de moi ?
— Quand je la sentirai prête à encaisser le choc que mes révélations fracassantes ne manqueront pas de lui causer. J’espère que j’arriverai à me montrer persuasive et qu’elle acceptera de te rencontrer.
— Je comprends que tu n’aies pas envie de la brusquer, mais tâche de ne pas trop tergiverser, grommela Jonas. Tu as trois jours pour lui dire que son papa a hâte de la serrer dans ses bras. Trois jours, pas un de plus !
Puis, le dos raide, il pivota d’un bloc et quitta le square en boitillant.
« Trois jours, pas un de plus ! répéta Shannyn, furieuse. Que croit-il, ce tyran ? Que je vais lui obéir aveuglément ? »
L’arrière-cour de Little Haven était le terrain de jeu favori d’Emma. Chaque week-end, lorsque le soleil trouait de flaques dorées l’herbe drue du jardin, elle allait se balancer à l’ombre du gros châtaignier dont les branches noueuses surplombaient la maison et battait joyeusement l’air de ses pieds.
— Tu veux que je t’apporte des bonbons, ma puce ? lui proposa Shannyn le dimanche suivant, à l’heure du goûter.
— Oh ! oui, s’exclama la fillette avec son habituelle impétuosité.
— Que préfères-tu ? Des berlingots, des caramels ou des nougats enrobés de chocolat ?
— Des berlingots.
— A la framboise ?
— Non. A l’orange et au citron.
— Très bien, Majesté. Vos désirs sont des ordres…
— Merci, gentille fée !
Un sourire attendri aux lèvres, Shannyn saisit le pot en faïence vernissée qu’elle avait sorti de son vaisselier, puis alla s’asseoir sous la tonnelle, au fond du jardin, et fit signe à Emma de venir la rejoindre.
« Comment vais-je pouvoir m’y prendre pour lui annoncer que son papa est rentré au Canada et qu’il a hâte de lui parler ? » s’interrogea-t-elle en humant le parfum des roses rouges qui touchaient la gloriette et en se rappelant la folle nuit qu’elle avait passée dans les bras de Jonas, six ans plus tôt.
— Un jour, je monterai tellement haut dans le ciel que ma balançoire touchera les nuages, déclara Emma après avoir sorti trois berlingots de la bonbonnière. Tu sais ce que la maîtresse m’a dit, cette semaine ?
— Non.
— Que j’étais un vrai casse-cou et que, si je continuais à escalader le mur de l’école, je finirais par me tuer. C’est quoi, un casse-cou ?
— Quelqu’un qui n’a peur de rien et qui adore faire des acrobaties.
— Tu en connais d’autres que moi, des casse-cou ?
« Oui, faillit répondre Shannyn. L’homme le plus intrépide que j’aie rencontré est Jonas Kirkpatrick, ton papa, et il est de retour à Fredericton. »
Mais, de crainte que cette révélation ne bouleverse Emma, elle préférait patienter encore vingt-quatre heures avant de lui avouer, avec une extrême prudence, tout ce qu’elle lui avait caché jusque-là.
— Je peux aller jouer au foot ? demanda soudain la fillette, inconsciente des pensées qui virevoltaient dans la tête de sa mère.
— Naturellement, ma chérie ! acquiesça Shannyn. Va vite t’amuser.
Puis, les doigts crispés sur le couvercle ébréché de la bonbonnière, elle quitta la tonnelle et regagna sa cuisine d’un pas pesant.
***
Lorsque le gros téléphone noir qui encombrait son bureau se mit à sonner le lendemain matin, Shannyn sentit une migraine prémonitoire lui marteler le crâne et hésita à soulever le récepteur.
— Allô, Shan ? jeta une voix brève au bout du fil. Jonas à l’appareil.
— Pourquoi m’appelles-tu ?
— Pour t’inviter à déjeuner. A quelle heure seras-tu libre ?
— A midi.
— Viens me rejoindre au pied du phare dès que tu le pourras. Je t’y attendrai.
— Tu ne préférerais pas que nous nous donnions rendez-vous au centre-ville et que nous allions manger un sandwich dans une cafétéria ?
— Non. Nous serons beaucoup plus tranquilles au bord du Saint-Jean.
— Comme tu voudras. Je…
— Désolé de t’interrompre, Shan. Je suis sur le champ de tir et il y a tellement de bruit autour de moi que j’ai du mal à comprendre ce que tu me dis.
« Si cet enquiquineur s’imagine que je vais lui obéir au doigt et à l’œil, il se trompe lourdement ! fulmina Shannyn après avoir raccroché. Au lieu d’accepter son invitation, je vais sauter un repas et rester dans mon bureau. »
Mais, de peur qu’il ne débarque à l’institut entre midi et deux et ne lui fasse une scène sous les yeux ébahis des patients, elle se précipita vers le hall d’accueil à la fin de la matinée et dévala les marches du perron au risque de se briser le cou.
« Avoir autant de prestance devrait être puni par la loi », songea-t-elle lorsqu’elle arriva au pied du vieux phare transformé en musée et qu’elle vit Jonas descendre de sa camionnette.
Vêtu d’un T-shirt kaki qui moulait son torse d’athlète et d’un pantalon de treillis que resserrait à la taille un épais ceinturon en cuir clouté, il était le charme et la virilité incarnés.
— J’ai l’impression que nous allons recevoir une bonne douche, maugréa-t-il en entendant le tonnerre vociférer dans le lointain et en apercevant les gros nuages fuligineux qui venaient de s’amonceler au-dessus du Saint-Jean.
— Dépêchons-nous de pique-niquer avant qu’il ne se mette à pleuvoir, riposta Shannyn, les épaules secouées d’un frisson. Qu’as-tu acheté ?
— De pures merveilles dont tu me diras des nouvelles. Je me suis arrêté chez ton traiteur préféré en cours de route, et ses sandwichs m’ont paru tellement appétissants que j’ai dévalisé la boutique. A l’étranger, quand on va déjeuner dans un fast-food, on a le choix entre toutes sortes de hot dogs et de sandwichs, mais il est impossible de trouver des cuisiniers qui sachent préparer de véritables cheeseburgers au bacon.
— Et, à Edmonton, as-tu eu l’occasion d’en déguster ?
— Non. Il n’y a qu’à Fredericton qu’on peut vraiment se régaler.
Les lèvres étirées en un sourire aussi charmeur qu’inattendu, Jonas guida Shannyn vers l’un des bancs qui encerclaient le phare et l’aida à y prendre place.
— Nous aimions bien venir ici il y a six ans, jeta-t-il en s’asseyant à côté d’elle et en plongeant une main dans le sac qu’il avait sorti de sa camionnette. Tu te rappelles les bons moments que nous avons passés ensemble, au bord du Saint-Jean ?
— Oui, répondit-elle, étonnée qu’il ait gardé la nostalgie de leurs pique-niques improvisés. Comme il faisait très beau cet été-là, nous avions l’habitude de rester dehors jusqu’à la tombée de la nuit.
— Il nous est même arrivé de dormir à la belle étoile.
« Et de nous aimer au clair de lune », compléta mentalement Shannyn avant d’entamer le cheeseburger que lui avait offert Jonas.
Le jour de leur rencontre, lors d’un concert au Square des Officiers où des amis les avaient entraînés, ils avaient éprouvé une telle attirance l’un pour l’autre qu’ils ne s’étaient plus quittés de la soirée… ni de toute la saison.
— Qu’as-tu fait ces six dernières années ? interrogea Shannyn entre deux bouchées.
— Je suis devenu membre des F.S. peu de temps après mon affectation à la base d’Edmonton et ensuite j’ai pas mal bourlingué.
— Qu’est-ce que les F.S. ?
— Les Forces Spéciales. Il s’agit d’un corps d’élite de l’armée auquel l’état-major ne confie que des missions périlleuses.
— Où as-tu été cantonné ?
— Dans des pays lointains qu’il fallait pacifier.
— Quelle réponse !
— Je regrette de ne pas pouvoir t’en dire davantage, mais je suis tenu au secret. J’ai été envoyé en reconnaissance dans des endroits très reculés et j’ai participé à des opérations que je n’ai pas le droit de te décrire. Maintenant que je suis de retour au Canada, mon passé de tireur d’élite n’a plus grande importance.
— Si, car il t’a changé.
— Pas étonnant ! s’exclama Jonas, le visage rembruni. Quand on s’est battu pendant des années et qu’on a vu de près les horreurs de la guerre, on en garde forcément des séquelles.
— Quel genre de séquelles ? lui demanda Shannyn en devinant que ce n’était pas à ses souffrances physiques qu’il faisait allusion.
— Pourquoi me poses-tu toutes ces questions ? lâcha-t-il d’un ton bourru.
— Parce que tu es le père d’Emma et que j’ai besoin de savoir ce qui t’est arrivé.
— L’été où nous nous sommes rencontrés, j’étais très imbu de moi-même et je me croyais invulnérable, mais je me trompais. Aucun homme, aussi fort soit-il, ne sort indemne de certaines épreuves.
— Peut-être est-ce à cause de ces épreuves dont tu ne veux pas me parler que tu t’es endurci. Quand je repense aux plaisanteries que nous échangions autrefois, j’ai du mal à te reconnaître. Il y a six ans, tu étais drôle et tu avais de l’énergie à revendre. Aujourd’hui, tu es dur, autoritaire et renfrogné…
— A force de donner et de recevoir des ordres, on finit par perdre sa bonne humeur et par se métamorphoser en affreux ronchon.
Jonas alla jeter dans une poubelle la canette de jus de fruits qu’il avait vidée d’une traite et se retourna vers Shannyn, l’ébauche d’un sourire au coin des lèvres.
— Pour le bien d’Emma, je suis prêt à retrouver mon sens de l’humour, déclara-t-il d’une voix d’où avait disparu toute trace d’amertume. Lui as-tu dit que je mourais d’envie de la serrer dans mes bras ?
— Non, avoua la jeune femme juste avant qu’un éclair ne déchire le ciel et qu’une pluie diluvienne ne s’abatte sur le phare. Mettons-nous vite à l’abri, ajouta-t-elle, heureuse de cette diversion. J’ai oublié d’apporter mon imperméable et je ne voudrais pas être trempée jusqu’aux os.
— Viens, lui intima Jonas en regagnant son pick-up.
Puis, dès qu’ils se furent engouffrés dans la camionnette, il cala sa nuque contre le dossier de son siège et reprit abruptement :
— Je croyais t’avoir demandé de parler de moi à Emma durant le week-end.
— Tu ne me l’as pas demandé, tu me l’as ordonné comme si j’étais un simple soldat et que je devais t’obéir sans sourciller, rectifia Shannyn. Au cas où ce « détail » te serait sorti de la tête, je te rappelle que je suis la mère de ta fille, pas ton esclave, et que rien ne m’oblige à faire tes quatre volontés.
— Rien, excepté les torts que tu as envers moi.
— Les torts ! Quels torts ?
— En me cachant pendant des années que j’avais un enfant, tu m’as causé un grave préjudice. Il est donc temps que tu répares tes erreurs.
— Ce n’est pas une raison pour me bousculer. Au point où nous en sommes, une journée de plus ou de moins ne changera pas grand-chose au problème.
— Quand comptes-tu révéler ton secret à Emma ?
— Dès que j’en aurai le courage. J’ai failli tout lui avouer hier après-midi, mais j’ai eu tellement peur de la traumatiser que j’y ai renoncé.
— Lui est-il déjà arrivé de te poser des questions sur son père ?
— Evidemment ! La première fois qu’elle est allée à l’école maternelle, elle s’est étonnée de ne pas avoir deux parents comme ses petites camarades de classe et m’a demandé où était son papa.
— Que lui as-tu répondu ?
— Qu’il ignorait son existence et que je ne savais pas dans quelle partie du monde il se trouvait, ce qui était la stricte vérité.
— Moi, je dirais plutôt que c’était un grossier mensonge puisque tu n’aurais eu aucune difficulté à me joindre si tu l’avais voulu.
— A quoi bon revenir là-dessus ? Ce qui est fait est fait et il est inutile d’en reparler.
Un sourire caustique plissa les lèvres de Jonas.
— Tu as de la chance de ne pas être bourrelée de remords et de pouvoir dormir sur tes deux oreilles malgré tous tes péchés ! jeta-t-il d’un ton acerbe. A ta place, j’aurais tellement honte de mon manque de franchise que j’en perdrais le sommeil.
— Ça te va bien de me faire la morale, toi qui m’as laissée tomber sans le moindre scrupule il y a six ans ! riposta Shannyn en tournant la tête vers lui et en le fusillant du regard. Quand Emma me demandera pour quelle raison tu m’as quittée avant sa naissance, que devrai-je lui répondre ? Que tu préférais ta sacro-sainte carrière à la chaleur d’un foyer et que tu te fichais royalement du chagrin que tu m’avais causé ?
— J’ignore ce qu’il faudra lui dire le jour où elle posera cette question, mais ce que je sais, c’est que tu n’avais pas le droit de te conduire comme tu l’as fait. Si, au lieu de garder ton fichu secret, tu m’avais avoué que tu étais enceinte, je serais rentré à Fredericton le plus souvent possible et je me serais occupé d’Emma du mieux que j’aurais pu. Je lui aurais donné le biberon lorsqu’elle était bébé et je l’aurais aidée à se tenir debout dès qu’elle aurait été en âge de marcher… La première fois qu’elle serait allée à l’école, je l’aurais accompagnée à la maternelle et je serais revenu la chercher…
Jonas se tut une seconde, les yeux rivés à l’écran opaque que la pluie dressait autour de son pick-up, puis reprit d’une voix rêche :
— Emma est ma fille et j’ai hâte de la rencontrer. A moins que tu ne veuilles me pousser à bout et m’obliger à t’intenter un procès, tu as intérêt à lui parler de moi cette semaine.
— Un procès ! répéta Shannyn, suffoquée. Tu n’oserais tout de même pas me traîner devant les tribunaux comme une criminelle ?
— Continue à abuser de ma patience et tu verras bien de quoi je suis capable.
— Jamais je n’aurais cru que tu aurais le toupet de me menacer.
— A qui la faute si j’en suis arrivé là ? Avec un minimum de bonne volonté, tu aurais pu régler le problème au cours du week-end et nous épargner cette désagréable conversation.
Après avoir essuyé d’un geste rageur le pare-brise embué de sa camionnette, Jonas mit le moteur en marche et s’éloigna du phare entre deux gerbes d’eau.
— Dès que tu auras dit la vérité à Emma, passe-moi un coup de fil, ordonna-t-il à Shannyn en s’arrêtant sous les fenêtres de l’institut cinq minutes plus tard. Cela m’évitera d’engager un avocat.
Pour toute réponse, elle descendit précipitamment du véhicule et lui claqua la portière au nez.