Notre plus doux secret
Au début de la soirée, Shannyn aida…
6.
Au début de la soirée, Shannyn aida Emma à se mettre au lit, puis débarrassa la table et plia la nappe en quatre avec un soin méticuleux. Après le divorce de ses parents, elle avait eu une enfance tellement chaotique que, pour compenser ce manque de stabilité, elle était devenue une maniaque du rangement et de l’organisation. A la différence de Carrie Morehouse et de ses autres amies, qui se complaisaient dans un joyeux capharnaüm sans se préoccuper du lendemain, elle souffrait d’une allergie chronique au désordre et avait besoin de sécurité.
Lorsqu’elle avait rencontré Jonas et qu’elle était tombée amoureuse de lui, elle avait cru qu’ils se marieraient au cours de l’été et qu’ils mèneraient ensemble la petite vie tranquille dont elle avait toujours rêvé, mais elle s’était lourdement trompée. Fils d’un officier de l’armée canadienne qui l’avait trimballé de garnison en garnison pendant des années et qui lui avait légué son esprit d’aventure, Jonas avait préféré s’envoler vers de nouveaux horizons que de rester à Fredericton et de fonder un foyer.
— Emma est adorable, jeta-t-il après avoir quitté le jardin à la suite de Shannyn et aidé cette dernière à remplir son lave-vaisselle. Tu l’as élevée mille fois mieux que je n’aurais su le faire et je t’en suis reconnaissant.
— Tu es sincère ? lui demanda-t-elle, étonnée de ne pas avoir encore essuyé le moindre reproche.
— On ne peut plus sincère. Malgré les nombreux griefs que j’ai contre toi, je suis bien obligé d’admettre que tu es la meilleure des mamans.
— Merci du compliment. Il me touche à un point que tu n’imagines même pas.
— Ne te réjouis pas trop vite, Shan ! Ce n’est pas parce que tu es une bonne mère que je vais changer d’opinion à ton sujet et te pardonner tes cachotteries.
— Ah ! tu me rassures, se moqua la jeune femme en empoignant une éponge et en nettoyant le minuscule plan de travail de sa kitchenette. Si tu m’avais dit que tu avais cessé de me prendre pour un monstre et que tu t’en voulais de m’avoir menacée d’un procès, ta soudaine indulgence m’aurait causé un choc.
— De ce côté-là, tu ne cours aucun risque. Avant que je n’arrive à te trouver des excuses, il passera de l’eau sous les ponts.
— Ça, je le sais. Tu es une tête de mule et un affreux rancunier.
— Moi qui croyais que tu ne connaissais pas ma vraie nature et que tu m’idéalisais, je suis déçu que tu m’aies percé à jour.
— Oh ! il y a une éternité que j’ai dressé la liste de tes innombrables défauts et que je ne te considère plus comme un saint.
— Dommage ! s’exclama Jonas, le regard étincelant d’ironie. J’aurais bien aimé conserver mon auréole indéfiniment.
Puis, redevenant sérieux, il demanda :
— Ai-je été à la hauteur cet après-midi ?
— Oui, acquiesça Shannyn. Tu as tenu ton rôle de papa à la perfection.
— Sauf au début, quand je suis tombé par terre. Si j’avais pu me douter qu’Emma se jetterait dans mes jambes, je me serais adossé à l’un des piliers du patio et je n’aurais pas perdu l’équilibre.
— Ce n’est pas toi qui as des reproches à te faire, c’est moi. Connaissant Emma, j’aurais dû deviner qu’elle serait excitée et lui conseiller de ne pas te bousculer.
— Bah ! cela n’a plus d’importance, maintenant. Grâce à la petite conversation que j’ai eue avec elle, tout est arrangé.
— Comment t’y es-tu pris pour la rassurer et la consoler ?
— Je lui ai dit que Mme Malloy semblait parfois avoir une bande de dinosaures affamés à ses trousses et elle a éclaté de rire.
— Pauvre Geneva ! s’écria Shannyn en pouffant. Si elle savait que tu te moques d’elle derrière son dos, elle te briserait les chevilles au lieu de te rééduquer et tu ne serais pas près de remarcher.
— J’espère que tu ne lui répéteras pas ce que je viens de te confier, car je n’ai pas envie de fréquenter l’institut pendant des siècles.
— Où iras-tu une fois que tes séances de kiné seront achevées ?
— Là où mes supérieurs jugeront utile de m’envoyer. Je suis un soldat, Shan, et je n’ai pas d’autre choix que d’obéir à l’état-major.
— Quand tu quitteras Fredericton, Emma sera triste de te voir partir.
— Je m’en doute, mais ce n’est pas ma faute si la situation dans laquelle nous nous trouvons tous les trois est aussi pénible.
— Ce n’est pas la mienne non plus.
— Allons donc ! riposta Jonas d’un ton corrosif. Toi et moi savons pertinemment qu’il t’aurait suffi de me dire la vérité avant la naissance d’Emma pour que les choses soient un peu moins compliquées.
— Ah oui ? lança Shannyn après avoir jeté au fond de son évier l’éponge qu’elle tenait entre ses mains tremblantes de colère. Dès que je t’aurais parlé de ma grossesse, tu aurais démissionné de l’armée et tu serais venu m’aider à tricoter de la layette ?
— Ce qu’il ne faut pas entendre !
— Au lieu de hausser les épaules et de prendre cet air excédé qui m’horripile, réponds à ma question. Qu’aurais-tu fait il y a six ans si je t’avais avoué que j’étais enceinte ?
— Je t’aurais rendu visite chaque fois que je l’aurais pu et je me serais occupé d’Emma.
— Quel dévouement ! Quelle abnégation ! s’écria Shannyn, le regard flamboyant. Tu crois que ce dont les enfants ont besoin, c’est d’un papa intermittent et d’une famille en trompe-l’œil ?
— Non, reconnut Jonas de mauvais gré. Je sais que je n’ai pas choisi le métier idéal, mais il est trop tard pour me reconvertir.
— D’où mes réticences de ces derniers jours. Quand j’ai discuté avec Emma hier soir, elle m’a dit qu’elle avait demandé au Père Noël de lui donner deux parents et, maintenant que son vœu a été exaucé, je ne voudrais pas que tu la déçoives.
— Laisse-moi le temps de me retourner, Shan. Je viens juste d’apprendre que j’ai une fille et j’ignore presque tout d’elle. Il y a donc de fortes chances que je collectionne les faux pas cet été et que je lui offre des vêtements qui ne seront pas à sa taille, des bonbons qu’elle trouvera immangeables ou des jouets qui lui déplairont.
— Ce n’est pas à ce genre d’erreurs que je pensais, c’est à la place que tu souhaites occuper dans sa vie. Si tu quittes la région avant l’automne et que tu t’évanouis dans la nature, tu lui feras beaucoup plus de peine que si tu lui achètes des caramels au chocolat alors qu’elle préfère les berlingots à l’orange et au citron.
— Je ne m’évanouirai pas dans la nature, comme tu dis. Dès que je pourrai remarcher normalement, j’irai là où mes supérieurs m’enverront et j’obéirai à leurs ordres. Point, à la ligne !
— Au lieu de rêver d’une nouvelle affectation, tu devrais être fier d’avoir été nommé instructeur à ton âge. D’habitude, ceux qui ont droit à ce privilège sont des officiers d’une quarantaine d’années.
— Enseigner le maniement des armes à de jeunes soldats est une corvée, pas un privilège, rectifia Jonas d’un ton grinçant.
— Pourquoi ton travail te déplaît-il autant ? lui demanda Shannyn, étonnée de sa réaction et bien décidée à découvrir ce qu’il cachait sous ses dehors bougons.
— Parce que j’aime mieux aller me battre dans des pays en guerre que de mener une vie de planqué au fin fond du Nouveau-Brunswick. Depuis que je suis de retour au Canada, j’ai l’impression de ne plus être utile à qui que ce soit et ça me rend dingue.
— Est-ce la seule chose qui te met de mauvaise humeur et qui t’empêche de profiter du présent ?
« Non, répondit intérieurement Jonas en voyant surgir devant ses yeux le visage de Chris Parker et en sentant une sueur froide l’inonder. Ce que je n’arrive pas à encaisser, c’est qu’on m’ait décerné une médaille alors que j’aurais dû être accusé de négligence et dégradé. »
— Ohé ! tu m’écoutes ?
Tiré de ses sombres pensées par la voix suraiguë de Shannyn, Jonas cligna des paupières et reprit peu à peu contact avec la réalité.
— Où avais-tu la tête ? s’inquiéta la jeune femme.
— Nulle part, jeta-t-il d’un air revêche. Il y avait longtemps que tu parlais dans le vide ?
— Cinq bonnes minutes.
— Pardon d’avoir perdu le fil de la conversation. Depuis que j’ai découvert ce que tu m’avais caché, je suis à cran et j’ai du mal à me concentrer.
— Je sais que tu as reçu un choc le jour où tu as croisé Emma dans le hall d’accueil de l’institut, mais cela ne suffit pas à expliquer tes absences et tes perpétuelles sautes d’humeur. A mon avis, c’est autre chose qui te ronge et, au lieu de tout garder au fond de ton cœur jusqu’à ce que tes remords t’étouffent, tu devrais te confier à un proche.
— A toi, par exemple ?
— Pourquoi pas ? Je suis la mère de ta fille et, comme je ne tiens pas à ce que tes problèmes la perturbent, j’aimerais bien que tu me racontes ce qui t’est arrivé avant ton retour à Fredericton.
— Désolé, rétorqua Jonas avec un vigoureux hochement de tête. Je ne peux pas te parler de l’accident dont j’ai été victime.
— Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ?
— Les deux.
— Est-ce parce que la mission dont tu avais été chargé a été classée top secret que tu n’as pas le droit de me dire dans quelles circonstances tu as été blessé ?
— Oui. Ce qui s’est passé après mon évacuation figure dans le dossier médical qui a été transmis à ton patron au début du mois, mais le reste est confidentiel.
— Si tous les soldats sont aussi loquaces que toi, ironisa Shannyn, il n’est pas étonnant que l’armée ait été surnommée la « grande muette ».
Puis, espérant qu’un bon thé au jasmin réussirait à apaiser la colère qu’elle sentait de nouveau monter en elle et à délier la langue de Jonas, elle saisit sa bouilloire et en versa le contenu dans de jolies tasses en porcelaine truitée.
— Qu’as-tu fait de beau à Edmonton il y a six ans ? interrogea-t-elle.
— Rien qui vaille la peine d’en discuter, grommela Jonas, le visage fermé.
— Dans ce cas, je me demande pourquoi tu as préféré partir là-bas que de rester à Fredericton.
— Shan ! Je t’ai déjà expliqué des dizaines de fois ce qui m’avait poussé à quitter la région et à…
— J’arrive pas à dormir, coupa Emma d’une petite voix flûtée.
Vêtue de son pyjama en coton rose indien, les cheveux embroussaillés, elle était tellement attendrissante que Jonas se dérida comme par enchantement lorsqu’elle franchit le seuil de la cuisine.
— Tu veux que je te raconte une histoire, ma chérie ? proposa Shannyn après avoir plongé deux sachets de thé dans les tasses qu’elle avait remplies d’eau chaude.
— Oui, acquiesça la fillette en lui prenant la main et en la tirant de toutes ses forces vers l’escalier. Tu viens avec nous, papa ? ajouta-t-elle dès qu’elle eut gravi les trois premières marches.
— Volontiers, répondit-il, mais à condition que ta maman me donne son accord.
— Oh ! elle va te le donner, c’est sûr.
— Suis-nous, intima Shannyn à Jonas, heureuse de le voir enfin sourire.
Quand ils pénétrèrent dans la chambre d’Emma quelques minutes plus tard et qu’elle entendit les lames du parquet grincer à chacun de leurs pas, elle se rappela ces lointaines soirées d’hiver où, le corps transi de froid et le cœur glacé, elle avait rêvé que Jonas rentrerait un beau matin à Fredericton et ensoleillerait sa vie.
— Quel livre préfères-tu ? demanda-t-elle à Emma après l’avoir aidée à se recoucher.
— Je t’aimerai toujours, lança la fillette sans la moindre hésitation.
— Très bien ! Ferme les yeux et ouvre tes oreilles.
Pendant que Shannyn attrapait l’un des albums empilés sur la table de chevet et lisait d’une voix douce l’histoire favorite d’Emma, Jonas balaya du regard les poneys harnachés de jaune, de rouge et de bleu qui caracolaient d’une cloison à l’autre et sentit de nouveau un sourire lui monter aux lèvres. Avec sa tapisserie aux couleurs vives, sa moquette rose pâle et ses meubles de bois blanc, la pièce correspondait exactement à l’image qu’il s’était faite d’une chambre d’enfant.
— Il faut que tu me bordes, papa, déclara Emma à la seconde même où, par discrétion, il allait s’éclipser.
— Entendu, murmura-t-il en s’approchant du lit et en s’exécutant d’une main maladroite. Bonne nuit, princesse ! ajouta-t-il avant de planter un baiser affectueux sur le joli front bombé de la fillette et de regagner le rez-de-chaussée, ému aux larmes.
— Tu veux boire ton thé et goûter aux biscuits que j’ai achetés hier ? lui lança Shannyn dès qu’elle l’eut rejoint au bas de l’escalier.
— Non, merci, marmonna-t-il. Je n’ai besoin de rien.
Et, de crainte qu’elle voie les larmes qu’il ne parvenait plus à retenir, il sortit de la maison aussi vite que sa jambe blessée le lui permettait.
***
Le dimanche suivant, alors qu’elle était en train d’épousseter les étagères de son vaisselier, Shannyn reçut un appel inopiné de Jonas.
— J’ai passé la matinée à me promener au bord du Saint-Jean, l’informa-t-il. Et, comme cette balade m’a ouvert l’appétit, j’ai décidé d’aller manger un steak frites au centre-ville. Crois-tu qu’Emma serait contente de venir à la cafétéria avec moi ?
— Oui, répondit-elle, prise de court, mais je… j’hésite à te la confier.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il est encore trop tôt. Vous ne pourrez déjeuner ensemble, tous les deux, qu’après avoir fait plus ample connaissance.
— Si tu as peur de nous laisser en tête à tête, accompagne-nous et tu verras que tes craintes ne sont pas justifiées.
— Es-tu sûr que ce soit une bonne idée ?
— Sûr et certain. L’autre jour, tu m’as expliqué en long, en large et en travers que les enfants avaient besoin d’une vraie famille. Au lieu de refuser mon invitation et d’aller chercher des problèmes là où il n’y en a pas, tu devrais donc être ravie que je veuille consacrer du temps à Emma.
— L’ennui, c’est que je suis très occupée en ce moment et qu’il va m’être difficile de…
— Très occupée, un dimanche matin ? coupa Jonas d’un ton sceptique. Ton patron a une âme d’esclavagiste et t’a demandé de passer le week-end à travailler ?
— Non, maugréa Shannyn, irritée de ne pas avoir trouvé une meilleure échappatoire. Je n’ai rapporté aucun dossier de l’institut.
— Qu’es-tu en train de faire, alors ?
— Le ménage. Je viens tout juste de commencer à nettoyer mon vaisselier et il me reste encore un tas de meubles à épousseter.
— Si tu laisses tomber ton plumeau pendant une heure ou deux et que tu m’accompagnes au centre-ville, cela m’étonnerait que les services d’hygiène de Fredericton débarquent à Little Haven en ton absence et déclarent ta maison insalubre.
Sachant qu’essayer de tenir tête à Jonas serait une perte de temps, Shannyn entortilla le fil du téléphone autour de son poignet et soupira, vaincue.
— D’accord… Puisque tu veux absolument déjeuner avec la petite et moi, passe nous prendre à midi moins cinq. Nous serons prêtes.
— A qui est-ce que tu parlais, maman ? l’interrogea Emma dès qu’elle eut raccroché.
— A ton père, répondit-elle. Il va venir nous chercher dans une vingtaine de minutes et ensuite il nous emmènera à la cafétéria.
— Chic ! J’espère qu’on ira au Wendy’s et qu’il m’achètera des nuggets de poulet, un cornet de frites et une grosse bouteille de soda.
— Tu es impatiente de l’embrasser ?
— Oh ! oui. Il faut vite que je monte dans ma chambre et que je mette une belle robe pour qu’il me trouve jolie.
— Laquelle as-tu envie de porter ? Celle en coton bleu ciel que je t’ai offerte cette semaine ou la rouge à smocks et à volants ?
— La rouge à smocks et à volants. L’autre, il l’a déjà vue vendredi.
Amusée par la coquetterie d’Emma, Shannyn prit cette dernière par la main et l’entraîna vers l’escalier.
— Tu sais à qui tu ressembles, mon petit chat ? lui demanda-t-elle après l’avoir aidée à se pomponner.
— Non.
— A une princesse de conte de fées.
— Et toi, maman, comment est-ce que tu vas t’habiller ?
— Tu n’aimes pas le jean et le pull que j’ai enfilés ce matin ?
— Si, mais ils sont pas tout neufs.
— Et alors ? Rien ne m’oblige à avoir l’air d’une star de cinéma.
Refusant de se mettre sur son trente et un pour plaire à un homme qui ne s’était pas soucié une seule fois d’elle en six ans, Shannyn regagna le rez-de-chaussée à la suite d’Emma et s’interdit de chercher son reflet dans le miroir du vestibule.
— Le voilà, le voilà ! s’écria la fillette quand elle entendit le ronflement d’un moteur au bout de la rue et que, par la fenêtre du hall, elle vit Jonas garer son pick-up le long du trottoir.
— Salut, jolie demoiselle ! lui lança-t-il dès qu’elle l’eut rejoint à l’entrée du jardin. Bonjour, gente dame, reprit-il à l’adresse de Shannyn. Celle de vous deux qui courra le plus vite et qui sera la première à s’asseoir dans ma vieille guimbarde aura droit à une double portion de crème glacée.