Poésies
III..................................................................................... 98
De méchants astres à visières !
Oui, vos bavures de pipeaux
Font de précieuses glucoses !
– Tas d’œufs frits dans de vieux chapeaux, Lys, Açokas, Lilas et Roses ! ...
III
blanc Chasseur qui cours sans bas
A travers le Pâtis panique,
Ne peux-tu pas, ne dois-tu pas
Connaître un peu ta botanique ?
Tu ferais succéder je crains,
Aux Grillons roux les Cantharides,
L’or des Rios au bleu des Rhins, -
Bref, aux Norwèges les Florides :
Mais, Cher l’An n’est plus, maintenant, – C’est la vérité, – de permettre
À l’Eucalyptus étonnant
Des constrictors d’un hexamètre ;
Là ! ... Comme si les Acajous
Ne servaient, même en nos Guyanes,
Qu’aux cascades des sapajous,
Au lourd délire des lianes !
– En somme, une Fleur Romarin
Ou Lys, vive ou morte, vaut-elle
Un excrément d’oiseau marin ?
Vaut-elle un seul pleur de chandelle ?
– Et j’ai dit ce que je voulais !
Toi, même assis là-bas, dans une
Cabane de bambous, – volets
Clos, tentures de perse brune, -
Tu torcherais des floraisons
Dignes d’oises extravagantes ! ...
– Poète ! ce sont des raisons
Non moins risibles qu’arrogantes ! ...
IV
Dis, non les pampas printaniers
Noirs d’épouvantables révoltes,
Mais les tabacs, les cotonniers !
Dis les exotiques récoltes !
- 99 -
Dis, front blanc que Phébus tanna,
De combien de dollars se rente
Pedro Velasquez, Habana ;
Incague la mer de Sorrente
Où vont les Cygnes par milliers ;
Que tes strophes soient des réclames
Pous l’abatis des mangliers
Fouillés des hydres et des lames !
Ton quatrain plonge aux bois sanglants Et revient proposer aux Hommes
Divers sujets de sucres blancs,
De pectoraires et de gommes !
Sachons par Toi si les blondeurs
Des Pics neigeux, vers les Tropiques,
Sont ou des insectes pondeurs
Ou des lichens microscopiques !
Trouve, à Chasseur, nous le voulons,
Quelques garances parfumées Que la Nature en pantalons
Fasse éclore ! – pour nos Armées !
Trouve, aux abords du Bois qui dort,
Les fleurs, pareilles à des mufles,
D’où bavent des pommades d’or
Sur les cheveux sombres des Buffles !
Trouve, aux prés fous, où sur le Bleu
Tremble l’argent des pubescences,
Des calices pleins d’Œufs de feu
Qui cuisent parmi les essences !
Trouve des Chardons cotonneux
Dont dix ânes aux yeux de braises
Travaillent à filer les nœuds !
Trouve des Fleurs qui soient des chaises !
Oui, trouve au cœur des noirs filons
Des fleurs presque pierres, – fameuses ! - Qui vers leurs durs ovaires blonds
Aient des amygdales gemmeuses !
- 101 - Sers-nous, à Farceur tu le peux,
Sur un plat de vermeil splendide
Des ragoûts de Lys sirupeux
Mordant nos cuillers Alfénide !
V
Quelqu’un dira le grand Amour,
Voleur des sombres Indulgences :
Mais ni Renan, ni le chat Murr
N’ont vu les Bleus Thyrses immenses !
Toi, fais jouer dans nos torpeurs,
Par les parfums les hystéries ;
Exalte-nous vers des candeurs
Plus candides que les Maries...
Commerçant ! colon ! médium !
Ta Rime sourdra, rose ou blanche,
Comme un rayon de sodium,
Comme un caoutchouc qui s’épanche !
De tes noirs Poèmes, – Jongleur !
Blancs, verts, et rouges dioptriques,
Que s’évadent d’étranges fleurs
Et des papillons électriques !
Voilà ! c’est le Siècle d’enfer !
Et les poteaux télégraphiques
Vont orner, – lyre aux chants de fer,
Tes omoplates magnifiques !
Surtout, rime une version
Sur le mal des pommes de terre !
– Et, pour la composition
De Poèmes pleins de mystère
Qu’on doive lire de Tréguier
À Paramaribo, rachète
Des Tomes de Monsieur Figuier
– Illustrés ! – chez Monsieur Hachette !
Alcide Bava
A. R.
14 juillet 1871
- 103 -
LES PREMIERES COMMUNIONS
I
Vraiment, c’est bête, ces églises des villages Où quinze laids marmots encrassant les piliers Écoutent, grasseyant les divins babillages, Un noir grotesque dont fermentent les souliers : Mais le soleil éveille, à travers des feuillages, Les vieilles couleurs des vitraux irréguliers.
La pierre sent toujours la terre maternelle. Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreux Dans la campagne en rut qui frémit solennelle Portant près des blés lourds, dans les sentiers ocreux, Ces arbrisseaux brûlés où bleuit la prunelle, Des nœuds de mûriers noirs et de rosiers fuireux.
Tous les cent ans on rend ces granges respectables Par un badigeon d’eau bleue et de lait caillé : Si des mysticités grotesques sont notables Près de la Notre-Dame ou du Saint empaillé, Des mouches sentant bon l’auberge et les étables Se gorgent de cire au plancher ensoleillé.
L’enfant se doit surtout à la maison, famille Des soins naïfs, des bons travaux abrutissants ; Ils sortent, oubliant que la peau leur fourmille Où le Prêtre du Christ plaqua ses doigts puissants. On paie au Prêtre un toit ombré d’une charmille Pour qu’il laisse au soleil tous ces fronts brunissants.
Le premier habit noir, le plus beau jour de tartes, Sous le Napoléon ou le Petit Tambour Quelque enluminure où les Josephs et les Marthes Tirent la langue avec un excessif amour Et que joindront, au jour de science, deux cartes, Ces seuls doux souvenirs lui restent du grand Jour.
Les filles vont toujours à l’église, contentes De s’entendre appeler garces par les garçons Qui font du genre après messe ou vêpres chantantes. Eux qui sont destinés au chic des garnisons Ils narguent au café les maisons importantes, Blousés neuf, et gueulant d’effroyables chansons.
Cependant le Curé choisit pour les enfances Des dessins ; dans son clos, les vêpres dites, quand L’air s’emplit du lointain nasillement des danses, Il se sent, en dépit des célestes défenses,
- 105 - Les doigts de pied ravis et le mollet marquant ; – La Nuit vient, noir pirate aux cieux d’or débarquant.
II
Le Prêtre a distingué parmi les catéchistes, Congrégés des Faubourgs ou des Riches Quartiers, Cette petite fille inconnue, aux yeux tristes, Front jaune. Les parents semblent de doux portiers. « Au grand Jour le marquant parmi les Catéchistes, Dieu fera sur ce front neiger ses bénitiers. »
III
La veille du grand Jour l’enfant se fait malade. Mieux qu’à l’Église haute aux funèbres rumeurs, D’abord le frisson vient, – le lit n’étant pas fade - Un frisson surhumain qui retourne : « Je meurs... »
Et, comme un vol d’amour fait à ses sœurs stupides, Elle compte, abattue et les mains sur son cœur Les Anges, les Jésus et ses Vierges nitides Et, calmement, son âme a bu tout son vainqueur.
Adonaï ! ... – Dans les terminaisons latines, Des cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils Et tachés du sang pur des célestes poitrines, De grands linges neigeux tombent sur les soleils !
– Pour ses virginités présentes et futures Elle mord aux fraîcheurs de ta Rémission, Mais plus que les lys d’eau, plus que les confitures, Tes pardons sont glacés, à Reine de Sion !
IV
Puis la Vierge n’est plus que la vierge du livre. Les mystiques élans se cassent quelquefois... Et vient la pauvreté des images, que cuivre L’ennui, l’enluminure atroce et les vieux bois ;
Des curiosités vaguement impudiques Épouvantent le rêve aux chastes bleuités Qui s’est surpris autour des célestes tuniques, Du linge dont Jésus voile ses nudités.
Elle veut, elle veut, pourtant, l’âme en détresse, Le front dans l’oreiller creusé par les cris sourds, Prolonger les éclairs suprêmes de tendresse, Et bave... – L’ombre emplit les maisons et les cours.
- 107 - Et l’enfant ne peut plus. Elle s’agite, cambre Les reins et d’une main ouvre le rideau bleu Pour amener un peu la fraîcheur de la chambre Sous le drap, vers son ventre et sa poitrine en feu...
V
À son réveil, – minuit, – la fenêtre était blanche. Devant le sommeil bleu des rideaux illuminés, La vision la prit des candeurs du dimanche ; Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez,
Et se sentant bien chaste et pleine de faiblesse Pour savourer en Dieu son amour revenant, Elle eut soif de la nuit où s’exalte et s’abaisse Le cœur, sous l’œil des cieux doux, en les devinant ;
De la nuit, Vierge-Mère impalpable, qui baigne Tous les jeunes émois de ses silences gris ; Elle eut soif de la nuit forte où le cœur qui saigne Ecoule sans témoin sa révolte sans cris.
Et faisant la victime et la petite épouse, Son étoile la vit, une chandelle aux doigts, Descendre dans la cour où séchait une blouse, Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits.
VI
Elle passa sa nuit sainte dans les latrines. Vers la chandelle, aux trous du toit coulait l’air blanc, Et quelque vigne folle aux noirceurs purpurines, En deçà d’une cour voisine s’écroulant.
La lucarne faisait un cœur de lueur vive Dans la cour où les cieux bas plaquaient d’ors vermeils Les vitres ; les pavés puant l’eau de lessive Soufraient l’ombre des murs bondés de noirs sommeils.
VII
Qui dira ces langueurs et ces pitiés immondes, Et ce qu’il lui viendra de haine, à sales fous Dont le travail divin déforme encor les mondes, Quand la lèpre à la fin mangera ce corps doux ?
VIII
Et quand, ayant rentré tous ses nœuds d’hystéries, Elle verra, sous les tristesses du bonheur, L’amant rêver au blanc million des Maries, Au matin de la nuit d’amour avec douleur :
- 109 - « Sais-tu que je t’ai fait mourir ? J’ai pris ta bouche, Ton cœur, tout ce qu’on a, tout ce que vous avez ; Et moi, je suis malade : Oh ! je veux qu’on me couche Parmi les Morts des eaux nocturnes abreuvés !
« J’étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines. Il me bonda jusqu’à la gorge de dégoûts ! Tu baisais mes cheveux profonds comme les laines Et je me laissais faire... ah ! va, c’est bon pour vous,
« Hommes ! qui songez peu que la plus amoureuse Est, sous sa conscience aux ignobles terreurs, La plus prostituée et la plus douloureuse, Et que tous nos élans vers vous sont des erreurs !
« Car ma Communion première est bien passée. Tes baisers, je ne puis jamais les avoir sus : Et mon cœur et ma chair par ta chair embrassée Fourmillent du baiser putride de Jésus ! »
IX
Alors l’âme pourrie et l’âme désolée
Sentiront ruisseler tes malédictions.
– Ils auront couché sur ta Haine inviolée, Échappés, pour la mort, des justes passions.
Christ ! ô Christ, éternel voleur des énergies, Dieu qui pour deux mille ans vouas à ta pâleur Cloués au sol, de honte et de céphalalgies, Ou renversés, les fronts des femmes de douleur
Juillet 1871
LES CHERCHEUSES DE POUX
Quand le front de l’enfant, plein de rouges tourmentes, Implore l’essaim blanc des rêves indistincts, Il vient près de son lit deux grandes sœurs charmantes Avec de frêles doigts aux ongles argentins.
Elles assoient l’enfant devant une croisée Grande ouverte où l’air bleu baigne un fouillis de fleurs, Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.
Il écoute chanter leurs haleines craintives Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés, Et qu’interrompt parfois un sifflement, salives Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.
- 111 - Il entend leurs cils noirs battant sous les silences Parfumés ; et leurs doigts électriques et doux Font crépiter parmi ses grises indolences Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.
Voilà que monte en lui le vin de la Paresse, Soupir d’harmonica qui pourrait délirer ; L’enfant se sent, selon la lenteur des caresses, Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.
VERS NOUVEAUX
Qu’est-ce pour nous, mon cœur que les nappes de sang Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris De rage, sanglots de tout enfer renversant Tout ordre ; et l’Aquilon encor sur les débris
Et toute vengeance ? Rien ! ... – Mais si, tout encor Nous la voulons ! Industriels, princes, sénats, Périssez ! puissance, justice, histoire, à bas ! Ça nous est dû. Le sang ! le sang ! la flamme d’or !
Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur Mon Esprit ! Tournons dans la Morsure : Ah ! passez, Républiques de ce monde ! Des empereurs, Des régiments, des colons, des peuples, assez !
Qui remuerait les tourbillons de feu furieux, Que nous et ceux que nous nous imaginons frères ? À nous ! Romanesques amis : ça va nous plaire. Jamais nous ne travaillerons, à flots de feux !
Europe, Asie, Amérique, disparaissez. Notre marche vengeresse a tout occupé, Cités et campagnes ! – Nous serons écrasés ! Les volcans sauteront ! et l’océan frappé...
Oh ! mes amis ! – mon cœur c’est sûr ils sont des frères : Noirs inconnus, si nous allions ! allons ! allons ! ô malheur ! je me sens frémir la vieille terre, Sur moi de plus en plus à vous ! la terre fond,
Ce n’est rien ! j’y suis ! j’y suis toujours.
LARME
Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises, Je buvais, accroupi dans quelque bruyère
- 113 - Entourée de tendres bois de noisetiers, Par un brouillard d’après-midi tiède et vert.
Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise, Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, Ciel couvert. Que tirais-je à la gourde de colocase ? Quelque liqueur d’or, fade et qui fait suer.
Tel, j’eusse été mauvaise enseigne d’auberge. Puis l’orage changea le ciel, jusqu’au soir. Ce furent des pays noirs, des lacs, des perches, Des colonnades sous la nuit bleue, des gares.
L’eau des bois se perdait sur des sables vierges. Le vent, du ciel, jetait des glaçons aux mares... Or ! tel qu’un pêcheur d’or ou de coquillages, Dire que je n’ai pas eu souci de boire !
Mai 1872
LA RIVIERE DE CASSIS
La Rivière de Cassis roule ignorée
En des vaux étranges :
La voix de cent corbeaux l’accompagne, vraie Et bonne voix d’anges :
Avec les grands mouvements des sapinaies Quand plusieurs vents plongent.
Tout roule avec des mystères révoltants De campagnes d’anciens temps ;
De donjons visités, de parcs importants : C’est en ces bords qu’on entend
Les passions mortes des chevaliers errants : Mais que salubre est le vent !
Que le piéton regarde à ces claire-voies : Il ira plus courageux.
Soldats des forêts que le Seigneur envoie, Chers corbeaux délicieux !
Faites fuir d’ici le paysan matois
Qui trinque d’un moignon vieux.
Mai 1872
COMEDIE DE LA SOIF
1. LES PARENTS
Nous sommes tes Grands-Parents,
Les Grands !
- 115 -
Couverts des froides sueurs
De la lune et des verdures.
Nos vins secs avaient du cœur !
Au soleil sans imposture
Que faut-il à l’homme ? boire.
Moi. – Mourir aux fleuves barbares.
Nous sommes tes Grands-Parents
Des champs.
L’eau est au fond des osiers :
Vois le courant du fossé
Autour du château mouillé.
Descendons en nos celliers ;
Après, le cidre et le lait.
MOI. – Aller où boivent les vaches.
Nous sommes tes Grands-Parents ;
Tiens, prends
Les liqueurs dans nos armoires ;
Le Thé, le Café, si rares,
Frémissent dans les bouilloires.
– Vois les images, les fleurs.
Nous rentrons du cimetière.
MOI. – Ah ! tarir toutes les urnes !
2. L’ESPRIT
Éternelles Ondines
Divisez l’eau fine.
Vénus, sœur de l’azur,
Émeus le flot pur.
Juifs errants de Norwège
Dites-moi la neige.
Anciens exilés chers,
Dites-moi la mer.
MOI. – Non, plus ces boissons pures,
Ces fleurs d’eau pour verres ;
Légendes ni figures
Ne me désaltèrent ;
Chansonnier, ta filleule
C’est ma soif si folle
- 117 - Hydre intime sans gueules
Qui mine et désole.
3. LES AMIS
Viens, les vins vont aux plages,
, Et les flots par millions !
Vois le Bitter sauvage
Rouler du haut des monts !
Gagnons, pèlerins sages,
L’absinthe aux verts piliers...
MOI. – Plus ces paysages.
Qu’est l’ivresse, Amis ?
J’aime autant, mieux, même,
Pourrir dans l’étang,
Sous l’affreuse crème,
Près des bois flottants.
4. LE PAUVRE SONGE
Peut-être un Soir m’attend
Où je boirai tranquille
En quelque vieille Ville, Et mourrai plus content :
Puisque je suis patient !
Si mon mal se résigne,
Si j’ai jamais quelque or
Choisirai-je le Nord
Ou le Pays des Vignes ? ...
– Ah ! songer est indigne
Puisque c’est pure perte !
Et si je redeviens
Le voyageur ancien,
Jamais l’auberge verte
Ne peut bien m’être ouverte.
5. CONCLUSION
Les pigeons qui tremblent dans la prairie, Le gibier qui court et qui voit la nuit,
Les bêtes des eaux, la bête asservie,
Les derniers papillons ! ... ont soif aussi.
Mais fondre où fond ce nuage sans guide, – Oh ! favorisé de ce qui est frais !
Expirer en ces violettes humides
Dont les aurores chargent ces forêts ?
- 119 -
Mai 1872
BONNE PENSEE DU MATIN
À quatre heures du matin, l’été,
Le sommeil d’amour dure encore.
Sous les bosquets l’aube évapore
L’odeur du soir fêté.
Mais là-bas dans l’immense chantier
Vers le soleil des Hespérides,
En bras de chemise, les charpentiers
Déjà s’agitent.
Dans leur désert de mousse, tranquilles, Ils préparent les lambris précieux
Où la richesse de la ville
Rira sous de faux cieux.
Ah ! pour ces Ouvriers, charmants
Sujets d’un roi de Babylone,
Vénus ! laisse un peu les Amants
Dont l’âme est en couronne.
ô Reine des Bergers !
Porte aux travailleurs l’eau-de-vie,
Pour que leurs forces soient en paix
En attendant le bain dans la mer, à midi.
Mai 1872
FETES DE LA PATIENCE
1. BANNIERES DE MAI.
2. CHANSON DE LA PLUS HAUTE TOUR.
3. L’ÉTERNITÉ.
4. AGE D’OR.
BANNIERES DE MAI
Aux branches claires des tilleuls
Meurt un maladif hallali.
Mais des chansons spirituelles
Voltigent parmi les groseilles.
Que notre sang rie en nos veines,
Voici s’enchevêtrer les vignes.
Le ciel est joli comme un ange.
L’azur et l’onde communient.
Je sors. Si un rayon me blesse
Je succomberai sur la mousse.
- 121 -
Qu’on patiente et qu’on s’ennuie
C’est trop simple. Fi de mes peines.
Je veux que l’été dramatique
Me lie à son char de fortune.
Que par toi beaucoup, à Nature,
– Ah moins seul et moins nul ! – je meure. Au lieu que les Bergers, c’est drôle,
Meurent à peu près par le monde.
Je veux bien que les saisons m’usent.
À toi, Nature, je me rends ;
Et ma faim et toute ma soif.
Et, s’il te plaît, nourris, abreuve.
Rien de rien ne m’illusionne ;
C’est rire aux parents, qu’au soleil,
Mais moi, je ne veux rire à rien ;
Et libre soit cette infortune.
Mai 1872
CHANSON DE LA PLUS
HAUTE TOUR
Oisive jeunesse
À tout asservie,
Par délicatesse
J’ai perdu ma vie.
Ah ! Que le temps vienne
Où les cœurs s’éprennent.
Je me suis dit : laisse,
Et qu’on ne te voie :
Et sans la promesse
De plus hautes joies.
Que rien ne t’arrête
Auguste retraite.
J’ai tant fait patience
Qu’à jamais j’oublie ;
Craintes et souffrances
Aux cieux sont parties.
Et la soif malsaine
Obscurcit mes veines.
Ainsi la Prairie
À l’oubli livrée,
Grandie, et fleurie
D’encens et d’ivraies
Au bourdon farouche
De cent sales mouches.
- 123 -
Ah ! Mille veuvages
De la si pauvre âme
Qui n’a que l’image
De la Notre-Dame !
Est-ce que l’on prie
La Vierge Marie ?
Oisive jeunesse
À tout asservie,
Par délicatesse
J’ai perdu ma vie.
Ah ! Que le temps vienne
Où les cœurs s’éprennent !
Mai 1872
L’ETERNITE
Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’Éternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.
Ame sentinelle,
Murmurons l’aveu
De la nuit si nulle
Et du jour en feu.
Des humains suffrages,
Des communs élans
Là tu te dégages
Et voles selon.
Puisque de vous seules,
Braises de satin,
Le Devoir s’exhale
Sans qu’on dise : enfin.
Là pas d’espérance,
Nul orietur
Science avec patience,
Le supplice est sûr.
Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’Éternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.
- 125 -
Mai 1872
AGE D’OR
Quelqu’une des voix
Toujours angélique
– Il s’agit de moi, -
Vertement s’explique :
Ces mille questions
Qui se ramifient
N’amènent, au fond,
Qu’ivresse et folie ;
Reconnais ce tour
Si gai, si facile :
Ce n’est qu’onde, flore,
Et c’est ta famille !
Puis elle chante. ô
Si gai, si facile,
Et visible à l’œil nu...
– Je chante avec elle, - Reconnais ce tour
Si gai, si facile,
Ce n’est qu’onde, flore,
Et c’est ta famille ! ... etc...
Et puis une voix
– Est-elle angélique ! -
Il s’agit de moi,
Vertement s’explique ;
Et chante à l’instant
En sœur des haleines :
D’un ton Allemand,
Mais ardente et pleine :
Le monde est vicieux ;
Si cela t’étonne !
Vis et laisse au feu
L’obscure infortune.
ô ! joli château !
Que ta vie est claire !
De quel Age es-tu,
- 127 -
Nature princière
De notre grand frère ! etc...
Je chante aussi, moi :
Multiples sœurs ! voix
Pas du tout publiques !
Environnez-moi
De gloire pudique... etc...
Juin 1872
JEUNE MENAGE
La chambre est ouverte au ciel bleu-turquin ; Pas de place : des coffrets et des huches ! Dehors le mur est plein d’aristoloches Où vibrent les gencives des lutins.
Que ce sont bien intrigues de génies
Cette dépense et ces désordres vains ! C’est la fée africaine qui fournit
La mûre, et les résilles dans les coins.
Plusieurs entrent, marraines mécontentes, En pans de lumière dans les buffets, Puis y restent ! le ménage s’absente
Peu sérieusement, et rien ne se fait.
Le marié a le vent qui le floue
Pendant son absence, ici, tout le temps. Même des esprits des eaux, malfaisants Entrent vaguer aux sphères de l’alcôve.
La nuit, l’amie oh ! la lune de miel
Cueillera leur sourire et remplira
De mille bandeaux de cuivre le ciel.
Puis ils auront affaire au malin rat.
– S’il n’arrive pas un feu follet blême,
Comme un coup de fusil, après des vêpres. – ô spectres saints et blancs de Bethléem, Charmez plutôt le bleu de leur fenêtre !
27 juin 1872
BRUXELLES
Juillet
Boulevard du Régent.
- 129 -
Plates-bandes d’amarantes jusqu’à
L’agréable palais de Jupiter.
– Je sais que c’est Toi, qui, dans ces lieux, Mêles ton Bleu presque de Sahara !
Puis, comme rose et sapin du soleil
Et liane ont ici leurs jeux enclos,
Cage de la petite veuve ! ...
Quelles Troupes d’oiseaux ! ô iaio, iaio ! ...
– Calmes maisons, anciennes passions ! Kiosque de la Folle par affection.
Après les fesses des rosiers, balcon
Ombreux et très-bas de la Juliette.
– La Juliette, ça rappelle l’Henriette,
Charmante station du chemin de fer
Au cœur d’un mont comme au fond d’un verger Où mille diables bleus dansent dans l’air !
Banc vert où chante au paradis d’orage, Sur la guitare, la blanche Irlandaise.
Puis de la salle à manger guyanaise
Bavardage des enfants et des cages.
Fenêtre du duc qui fais que je pense
Au poison des escargots et du buis
Qui dort ici-bas au soleil.
Et puis
C’est trop beau ! trop ! Gardons notre silence.
– Boulevard sans mouvement ni commerce, Muet, tout drame et toute comédie,
Réunion des scènes infinie,
Je te connais et t’admire en silence.
*
Est-elle aimée ? ... aux premières heures bleues Se détruira-t-elle comme les fleurs feues... Devant la splendide étendue où l’on sente Souffler la ville énormément florissante !
C’est trop beau ! c’est trop beau ! mais c’est nécessaire – Pour la Pêcheuse et la chanson du Corsaire, Et aussi puisque les derniers masques crurent Encore aux fêtes de nuit sur la mer pure !
Juillet 1872
- 131 -
FETES DE LA FAIM
Ma faim, Anne, Anne,
Fuis sur ton âne.
Si j’ai du goût, ce n’est guères
Que pour la terre et les pierres.
Dinn ! dinn ! dinn ! dinn ! Je pais l’air Le roc, les Terres, le fer.
Tournez, les faims, paissez, faims,
Le pré des sons !
L’aimable et vibrant venin
Des liserons ;
Les cailloux qu’un pauvre brise,
Les vieilles pierres d’églises,
Les galets, fils des déluges,
Pains couchés aux vallées grises !
Mes faims, c’est les bouts d’air noir ;
L’azur sonneur ;
– C’est l’estomac qui me tire.
C’est le malheur.
Sur terre ont paru les feuilles :
Je vais aux chairs de fruit blettes.
Au sein du sillon, je cueille
La doucette et la violette.
Ma faim, Anne, Anne !
Fuis sur ton âne.
Entends comme brame
près des acacias
en avril la rame
viride du pois !
Dans sa vapeur nette,
vers Phœbé ! tu vois
s’agiter la tête
de saints d’autrefois...
Loin des claires meules
des caps, des beaux toits,
ces chers Anciens veulent
ce philtre sournois...
- 133 -
Or ni fériale
ni astrale ! n’est
la brume qu’exhale
ce nocturne effet.
Néanmoins ils restent,
– Sicile, Allemagne,
dans ce brouillard triste
et blêmi, justement !
MICHEL ET CHRISTINE
Zut alors si le soleil quitte ces bords !
Fuis, clair déluge ! Voici l’ombre des routes. Dans les saules, dans la vieille cour d’honneur L’orage d’abord jette ses larges gouttes.
ô cent agneaux, de l’idylle soldats blonds, Des aqueducs, des bruyères amaigries, Fuyez ! plaine, déserts, prairie, horizons Sont à la toilette rouge de l’orage !
Chien noir brun pasteur dont le manteau s’engouffre, Fuyez l’heure des éclairs supérieurs ;
Blond troupeau, quand voici nager ombre et soufre, Tâchez de descendre à des retraits meilleurs.
Mais moi, Seigneur ! voici que mon Esprit vole, Après les cieux glacés de rouge, sous les Nuages célestes qui courent et volent
Sur cent Solognes longues comme un railway.
Voilà mille loups, mille graines sauvages Qu’emporte, non sans aimer les liserons, Cette religieuse après-midi d’orage
Sur l’Europe ancienne où cent hordes iront !
Après, le clair de lune ! partout la lande, Rougis et leurs fronts aux cieux noirs, les guerriers Chevauchent lentement leurs pâles coursiers ! Les cailloux sonnent sous cette fière bande !
– Et verrai-je le bois jaune et le val clair, L’Épouse aux yeux bleus, l’homme au front rouge, [- à Gaule,
Et le blanc agneau Pascal, à leurs pieds chers, – Michel et Christine, – et Christ ! – fin de l’Idylle.
- 135 -
HONTE
Tant que la lame n’aura
Pas coupé cette cervelle,
Ce paquet blanc, vert et gras
À vapeur, jamais nouvelle,
Ah ! Lui, devrait couper son
Nez, sa lèvre, ses oreilles,
Son ventre ! et faire abandon
De ses jambes ! ô merveille !
Mais, non, vrai, je crois que tant
Que pour sa tête la lame
Que les cailloux pour son flanc
Que pour ses boyaux la flamme
N’auront pas agi, l’enfant
Gêneur, la si sotte bête,
Ne doit cesser un instant
De ruser et d’être traître
Comme un chat des Monts-Rocheux ; D’empuantir toutes sphères !
Qu’à sa mort pourtant, à mon Dieu !
S’élève quelque prière !
MEMOIRE
I
L’eau claire ; comme le sel des larmes d’enfance, L’assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes ; la soie, en foule et de lys pur, des oriflammes sous les murs dont quelque pucelle eut la défense ;
l’ébat des anges ; – Non. . , le courant d’or en marche, meut ses bras, noirs, et lourds, et frais surtout, d’herbe. Elle sombre, ayant le Ciel bleu pour ciel-de-lit, appelle pour rideaux l’ombre de la colline et de l’arche.
II
Eh ! l’humide carreau tend ses bouillons limpides ! L’eau meuble d’or pâle et sans fond les couches prêtes. Les robes vertes et déteintes des fillettes font les saules, d’où sautent les oiseaux sans brides.
Plus pure qu’un louis, jaune et chaude paupière le souci d’eau – ta foi conjugale, à l’Épouse ! -
- 137 - au midi prompt, de son terne miroir, jalouse au ciel gris de chaleur la Sphère rose et chère.
III
Madame se tient trop debout dans la prairie prochaine où neigent les fils du travail ; l’ombre]le aux doigts ; foulant l’ombelle ; trop fière pour elle ; des enfants lisant dans la verdure fleurie
leur livre de maroquin rouge ! Hélas, Lui, comme mille anges blancs qui se séparent sur la route, s’éloigne par delà la montagne ! Elle, toute froide, et noire, court ! après le départ de l’homme !
IV
Regret des bras épais et jeunes d’herbe pure ! Or des lunes d’avril au cœur du saint lit ! Joie des chantiers riverains à l’abandon, en proie aux soirs d’août qui faisaient germer ces pourritures !
Qu’elle pleure à présent sous les remparts ! l’haleine des peupliers d’en haut est pour la seule brise. Puis, c’est la nappe, sans reflets, sans source, grise : un vieux, dragueur, dans sa barque immobile, peine.
V
Jouet de cet œil d’eau morne, je n’y puis prendre, à canot immobile ! oh ! bras trop courts ! ni l’une ni l’autre fleur : ni la jaune qui m’importune, là ; ni la bleue, amie à l’eau couleur de cendre.
Ah ! la poudre des saules qu’une aile secoue ! Les roses des roseaux dès longtemps dévorées ! Mon canot, toujours fixe ; et sa chaîne tirée Au fond de cet œil d’eau sans bords, – à quelle boue ?
*
ô saisons, à châteaux,
Quelle âme est sans défauts ?
ô saisons, à châteaux,
J’ai fait la magique étude
Du Bonheur que nul n’élude.
ô vive lui, chaque fois.
Que chante son coq gaulois.
- 139 -
Mais ! je n’aurai plus d’envie,
Il s’est chargé de ma vie.
Ce Charme ! il prit âme et corps,
Et dispersa tous efforts.
Que comprendre à ma parole ?
Il fait qu’elle fuie et vole !
ô saisons, à châteaux !
Et, si le malheur m’entraîne,
Sa disgrâce m’est certaine.
Il faut que son dédain, las !
Me livre au plus prompt trépas !
– ô Saisons, à Châteaux !
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12 juillet 2003
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