Poil de Carotte

Jules Renard · Chapitre 11 sur 39

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Poil de Carotte

Chapitre III

Poil de Carotte:

 

Maman, maman, je l’ai.

 

Madame Lepic:

Mois aussi.

 

Poil de Carotte:

Comment? la voilà.

 

Madame Lepic:

La voici.

 

Poil de Carotte:

Tiens! fais voir.

 

Madame Lepic:

Fais voir, toi.

 

Poil de Carotte

_Il montre sa pièce. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte les

manie, les compare et apprête sa phrase._

C’est drôle. Où l’as-tu retrouvée, toi, maman? Moi, le l’ai retrouvée

dans cette allée, au pied du poirier. J’ai marché vingt fois dessus,

avant de la voir. Elle brillait. J’ai cru d’abord que c’était un morceau

de papier, ou une violette blanche. Je n’osais pas la prendre. Elle sera

tombée de ma poche, un jour que je me roulais sur l’herbe, faisant le fou.

Penche-toi, maman, remarque l’endroit où la sournoise se cachait, son gîte.

Elle peut se vanter de m’avoir causé du tracas.

 

Madame Lepic:

Je ne dis pas non.

Moi je l’ai trouvée dans ton autre paletot. Malgré mes observations, tu

oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d’effets. J’ai voulu

te donner une leçon d’ordre. Je t’ai laissé chercher pour t’apprendre.

Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant

tu possèdes deux pièces d’argent au lieu d’une seule. Te voilà cousu d’or.

Tout est bien qui finit bien, mais je te préviens que l’argent ne fait pas

le bonheur.

 

Poil de Carotte:

Alors, je peux aller jouer, maman?

 

Madame Lepic:

Sans doute. Amuse-toi, tu ne t’amuseras jamais plus jeune. Emporte tes

deux pièces.

 

Poil de Carotte:

Oh! maman, une me suffit, et même je te prie de me la serrer jusqu’à ce

que j’en aie besoin. Tu serais gentille.

 

Madame Lepic:

Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pièces. Les deux

t’appartiennent, celle de ton parrain et l’autre, celle du poirier, à moins

que le propriétaire ne la réclame. Qui est-ce? Je me creuse la tête. Et

toi, as-tu une idée?

 

Poil de Carotte:

Ma foi non et je m’en moque, j’y songerai demain. A tout à l’heure, maman,

et merci.

 

Madame Lepic:

Attends! si c’était le jardinier?

 

Poil de Carotte:

Veux-tu que j’aille vite le lui demander?

 

Madame Lepic:

Ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupçonner ton père

de négligence, à son âge. Ta soeur met ses économies dans sa tirelire. Ton

frère n’a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts.

Après tout, c’est peut-être moi.

 

Poil de Carotte:

Maman, cela m’étonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.

 

Madame Lepic:

Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je

verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N’en parlons plus. Cesse

de t’inquiéter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai

un coup d’oeil dans le tiroir de ma table à ouvrage.

 

_Poil de Carotte, qui s’élançait déjà, se retourne, il suit des yeux un

instant sa mère qui s’éloigne. Enfin, brusquement, il la dépasse, se campe

devant elle et, silencieux, offre une joue.

 

Madame Lepic:

_Sa main droite levée, menace ruine._

Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant,

tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on

vole un boeuf. Et puis on assassine sa mère.

La première gifle tombe.

 

Les Idées personnelles.

 

M. Lepic, grand frère Félix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent

près de la cheminée où brûle une souche avec ses racines, et les quatre

chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de

Carotte, pendant que madame Lepic n’est pas là, développe ses idées

personnelles.

 

—Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa,

tu sais comme je t’aime! Or, je t’aime, non parce que tu es mon père; je

t’aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n’as aucun mérite à être

mon père, mais je regarde ton amitié comme une haute faveur que tu ne me

dois pas et que tu m’accordes généreusement.

 

—Ah! répond M. Lepic.

 

—Et moi, et moi? demandent grand frère Félix et soeur Ernestine.

 

—C’est la même chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon

frère et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la

faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l’empêcher.

Inutile que je vous sache gré d’une parenté involontaire. Je vous remercie

seulement, toi, frère, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins

efficaces.

 

—A ton service, dit grand frère Félix.

 

—Où va-t-il chercher ces réflexions de l’autre monde? dit soeur Ernestine.

 

—Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l’affirme d’une manière

générale, j’évite les personnalités, et si maman était là, je le répéterais

en sa présence.

 

—Tu ne le répéterais pas deux fois, dit grand frère Félix.

 

—Quel mal vois-tu à mes propos? répond Poil de Carotte. Gardez-vous de

dénaturer ma pensée! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus que je

n’en ai l’air. Mais cette affection, au lieu d’être banale, d’instinct et

de routine, est voulue, raisonnée, logique. Logique, voilà le terme que

je cherchais.

 

—Quand perdras-tu la manier d’user de mots dont tu ne connais pas le sens,

dit M. Lepic qui se lève pour aller se coucher, et de vouloir, à ton âge,

en remontrer aux autres. Si défunt votre grand-père m’avait entendu

débiter le quart de tes balivernes, il m’aurait vite prouvé par un coup de

pied et une claque que je n’étais toujours que son garçon.

 

—Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte déjà

inquiet.

 

—Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie à la main.

 

Et il disparaît. Grand frère Félix le suit.

 

—Au plaisir, vieux camarade à la grillade! dit-il à Poil de Carotte.

 

Puis soeur Ernestine se dresse et grave:

 

—Bonsoir, cher ami! dit-elle.

 

Poil de Carotte reste seul, dérouté.

 

Hier, M. Lepic lui conseillait d’apprendre à réfléchir:

 

—Qui ça, on? lui disait-il. On n’existe pas. Tout le monde, ce n’est

personne. Tu récites trop ce que tu écoutes. Tâche de penser un peu par

toi-même. Exprime des idées personnelles, n’en aurais-tu qu’une pour

commencer.

 

La première qu’il risque étant mal accueilli, Poil de Carotte couvre le

feu, range les chaises le long du mur, salue l’horloge, et se retire dans

la chambre où donne l’escalier d’une cave et qu’on appelle la chambre de

la cave. C’est une chambre fraîche et agréable en été. Le gibier s’y

conserve facilement une semaine. Le dernier lièvre tué saigne du nez

dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules

et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus

qu’il plonge jusqu’au coude.

 

D’ordinaire les habits de toute la famille accrochés au porte-manteau

l’impressionnent. On dirait des suicidés qui viennent de se pendre après

avoir eu la précaution de poser leurs bottines, en ordre, là-haut, sur la

planche.

 

Mais, ce soir, Poil de Carotte n’as pas peur. Il ne glisse pas un coup

d’oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l’effraient, ni le puit

du jardin comme creusé là exprès pour qui voudrait s’y jeter par la

fenêtre.

 

Il aurait peur, s’il pensait à avoir peur, mais il n’y pense plus. En

chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir

le froid du carreau rouge.

 

Et dans le lit, les yeux aux ampoules du plâtre humide, il continue de

développer ses idées personnelles, ainsi nommées parce qu’il faut les

garder pour soi.

 

La Tempête de Feuilles

 

Il y a longtemps que Poil de Carotte, rêveur, observe la plus haute feuille

du grand peuplier.

 

Il songe creux et attend qu’elle remue. Elle semble détachée de l’arbre,

vivre à part, seule, sans queue, libre.

 

Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil.

 

Depuis midi, elle garde une immobilité de morte, plutôt tache que feuille,

et Poil de Carotte perd patience, mal à son aise, lorsque enfin, elle fait

un signe.

 

Au-dessous d’elle, une feuille proche fait le même signe. D’autres feuilles

le répètent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent rapidement.

 

Et c’est un signe d’alarme, car, à l’horizon, paraît l’ourlet d’une calotte

brune. Le peuplier déjà frissonne! Il tente de se mouvoir, de déplacer

les pesantes couches d’air qui le gênent.

 

Son inquiétude gagne le hêtre, un chêne, des marronniers, et tous les arbres

du jardin s’avertissent, par gestes, qu’au ciel la calotte s’élargit, pousse

en avant sa bordure nette et sombre.

 

D’abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le

merle qui lançait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle que

Poil de Carotte voyait tout à l’heure verser, par saccades, les roucoulements

de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie.

 

Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l’ennemi.

 

La calotte livide continue son invasion lente.

 

Elle voûte peu à peu le ciel. Elle refoule l’azur, bouche les trous qui

laisseraient pénétrer l’air, prépare l’étouffement de Poil de Carotte.

Parfois, on dirait qu’elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur

le village; mais elle s’arrête à la pointe du clocher, dans la crainte de

s’y déchirer.

 

La voilà si près que, sans autre provocation, la panique commence, les

clameurs s’élèvent.

 

Les arbres mêlent leurs masses confuses et courroucées au fond desquelles

Poil de Carotte imagine des nids pleins d’yeux ronds et de becs blancs.

Les cimes plongent et se redressent comme des têtes brusquement réveillées.

Les feuilles s’envolent par bandes, reviennent aussitôt, peureuses,

apprivoisées, et tâchent de se raccrocher. Celles de l’acacia, fines,

soupirent; celles du bouleau écorché des plaignent; celles du marronnier

sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le

mur.

 

Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de

coups sourds.

 

Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des

gouttes d’encre.

 

Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d’âne et les oignons

montés se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflées de graines.

 

Pourquoi? Qu’ont-ils donc? Et qu’est-ce que cela veut dire? Il ne tonne

pas. Il ne grêle pas. Ni un éclair, ni une goutte de pluie. Mais c’est

le noir orageux d’en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui

les affole, qui épouvante Poil de Carotte.

 

Maintenant, la calotte s’est toute déployée sous le soleil masqué.

 

Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages

mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu’elle plafonne

le ciel entier, elle lui serre la tête, au front. Il ferme les yeux et

elle lui bande douloureusement les paupières.

 

Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempête entre chez

lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur

comme un papier de rue.

 

Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le réduit.

 

Et Poil de Carotte n’a bientôt plus qu’une boulette de coeur.

 

La Révolte