Poil de Carotte
Chapitre II
Brusquement il s’éveille et écoute son ventre.
—Oh! oh! dit-il, ça se gâte!
Tout à l’heure il se croyait quitte. C’était trop de veine. Il a péché
par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche.
Il s’assied sur son lit et tâche de réfléchir. La porte est fermée à clef.
La fenêtre a des barreaux. Impossible de sortir.
Pourtant il se lève et va tâter la porte et les barreaux de la fenêtre.
Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit à la recherche d’un pot
qu’il sait absent.
Il se couche et se lève encore. Il aime mieux remuer, marcher, trépigner
que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate.
—Maman! maman! dit-il d’une voix molle, avec la crainte d’être entendu,
car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, guéri net, aurait l’air
de se moquer d’elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir,
qu’il appelait.
Et comment crierait-il? Toutes ses forces s’usent à retarder le désastre.
Bientôt une douleur suprême met Poil de Carotte en danse. Il se cogne au
mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne à la chaise, il
se cogne à la cheminée dont il lève violemment le tablier et il s’abat
entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d’un bonheur absolu.
Le noir de la chambre s’épaissit.