Poil de Carotte

Jules Renard · Chapitre 3 sur 39

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Poil de Carotte

Chapitre III

Poil de Carotte ne s’est endormi qu’au petit jour, et il fait la grasse

matinée, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle

reniflait de travers.

 

—Quelle drôle d’odeur! dit-elle.

 

—Bonjour, maman, dit Poil de Carotte.

 

Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n’est

pas longue à trouver.

 

—J’étais malade et il n’y avait pas de pot, se dépêche de dire Poil de

Carotte, qui juge que c’est là son meilleur moyen de défense.

 

—Menteur! menteur! dit madame Lepic.

 

Elle se sauve, rentre avec un pot qu’elle cache et qu’elle glisse prestement

sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s’écrie:

 

—Qu’est-ce que j’ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil?

 

Et tantôt elle apporte des torchons, un seau d’eau, elle inonde la

cheminée comme si elle éteignait le feu, elle secoue la literie et elle

demande de l’air! de l’air! affairée et plaintive.

 

Et tantôt elle gesticule au nez de Poil de Carotte:

 

—Misérable! tu perds donc le sens! Te voilà donc dénaturé! Tu vis donc

comme les bêtes! On donnerait un pot à une bête, qu’elle saurait s’en

servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminées. Dieu

m’est témoin que tu me rends imbécile, et que je mourrai folle, folle,

folle!

 

Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il

n’y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, là, au pied du lit.

Ce pot vide et blanc l’aveugle, et s’il s’obstinait encore à ne rien voir,

il aurait du toupet.

 

Et, comme sa famille désolée, les voisins goguenards qui défilent, le

facteur qui vient d’arriver, le tarabustent et le pressent de questions:

 

—Parole d’honneur! répond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot,

moi je ne sais plus. Arrangez vous.

 

Les Lapins

 

—Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d’ailleurs, tu es

comme moi, tu ne l’aimes pas.

 

—Ça se trouve bien, se dit Poil de Carotte.

 

On lui impose ainsi des goûts et des dégoûts. En principe, il doit aimer

seulement ce qu’aime sa mère. Quand arrive le fromage:

 

—Je suis bien sûre, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n’en mangera pas.

 

Et Poil de Carotte pense:

 

—Puisqu’elle en est sûre, ce n’est pas la peine d’essayer.

 

En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n’a-t-il pas le temps de

satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul?

Au dessert, madame Lepic lui dit:

 

—Va porter ces tranches de melon à ces lapins.

 

Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l’assiette bien

horizontale afin de ne rien renverser.

 

A son entrée sous leur toit, les lapins, coiffés en tapageurs, les oreilles

sur l’oreille, le nez en l’air, les pattes de devant raides comme s’ils

allaient jouer du tambour, s’empressent autour de lui.

 

—Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s’il vous plaît, partageons.

 

S’étant assis d’abord sur un tas de crottes, de séneçon rongé jusqu’à la

racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les

graines de melon et boit le jus lui-même: c’est doux comme du vin doux.

 

Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laissé aux tranches de

jaune sucré, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux

lapins en rond sur leur derrière.

 

La porte du petit toit est fermée. Le soleil des siestes enfile les trous

des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l’ombre fraîche.

 

La Pioche

 

Grand frère Félix et Poil de Carotte travaillent côte à côte. Chacun a sa

pioche. Celle du grand frère Félix a été faite sur mesure, chez le

maréchal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout

seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent

d’ardeur. Soudain, au moment où il s’y attend le moins (c’est toujours

à ce moment précis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte reçoit un coup

de pioche en plein front.

 

Quelques instants après, il faut transporter, coucher avec précaution, sur le

lit, grand frère Félix qui vient de se trouver mal à la vue du sang de son

petit frère. Toute la famille est là, debout, sur la pointe du pied, et

soupire appréhensive:

 

—Où sont les sels?

 

—Un peu d’eau bien fraîche, s’il vous plaît, pour mouiller les tempes.

 

Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les épaules,

entre les têtes. Il a le front bandé d’un linge déjà rouge, où le sang

suinte et s’écarte.

 

M. Lepic lui a dit:

 

—Tu t’es joliment fait moucher!

 

Et sa soeur Ernestine qui a pansé la blessure:

 

—C’est entré comme dans du beurre.

 

Il n’a pas crié, car on lui a fait observer que cela ne sert à rien.

 

Mais voici que grand frère Félix ouvre un oeil, puis l’autre. Il en est

quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore,

l’inquiétude, l’effroi se retirent des coeurs.

 

—Toujours le même, donc! dit madame Lepic à Poil de Carotte; tu ne pouvais

pas faire attention, petit imbécile!

 

La Carabine

 

M. Lepic dit à ses fils:

 

—Vous avez assez d’une carabine pour deux. Des frères qui s’aiment

mettent tout en commun.

 

—Oui, papa, répond grand frère Félix, nous nous partagerons la carabine.

Et même il suffira que Poil de Carotte me la prête de temps en temps.

 

Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se méfie.

 

M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande:

 

—Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit être l’aîné.

 

Grand frère Félix:

Je cède l’honneur à Poil de Carotte. Qu’il commence!

 

Monsieur Lepic:

Félix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m’en souviendrai.

 

M. Lepic installe la carabine sur l’épaule de Poil de Carotte.

 

Monsieur Lepic:

Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer.

 

Poil de Carotte:

Emmène-t-on le chien?

 

Monsieur Lepic:

Inutile. Vous ferez le chien chacun à votre tour. D’ailleurs, des

chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide.

 

Poil de Carotte et grand frère Félix s’éloignent. Leur costume simple

est celui de tous les jours. Ils regrettent de n’avoir pas de bottes, mais

M. Lepic leur déclare souvent que le vrai chasseur les méprise. La culotte

de vrai chasseur traîne sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche

ainsi dans la patouille, les terres labourées, et des bottes se forment

bientôt, montent jusqu’aux genoux, solides, naturelles, que la servante a la

consigne de respecter.

 

—Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frère Félix.

 

—J’ai bon espoir, dit Poil de Carotte.

 

Il éprouve une démangeaison au défaut de l’épaule et se refuse d’y coller

la crosse de son arme à feu.

 

—Hein! dit grand frère Félix, je te la laisse porter tout ton soûl!

 

—Tu es mon frère, dit Poil de Carotte.

 

Quand une bande de moineaux s’envole, il s’arrête et fait signe a grand

frère Félix de ne plus bouger. La bande passe d’une haie à l’autre.

Le dos voûté, les deux chasseurs s’approchent sans bruit, comme si les

moineaux dormaient. La bande tient mal, et pépiante, va se poser ailleurs.

Les deux chasseurs se redressent; grand frère Félix jette des insultes.

Poil de Carotte, bien que son coeur batte, paraît moins impatient. Il

redoute l’instant où il devra prouver son adresse. S’il manquait!

Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l’attendre.

 

Grand frère Félix:

Ne tire pas, tu es trop loin.

 

Poil de Carotte:

Crois-tu?

 

Grand frère Félix:

Pardine! Ça trompe de se baisser. On se figure qu’on est dessus; on en

est très loin.

 

Et grand frère Félix se démasque afin de montrer qu’il a raison. Les

moineaux, effrayés, repartent.

 

Mais il en reste un, au bout d’une branche qui plie et le balance. Il

hoche la queue, remue la tête, offre son ventre.

 

Poil de Carotte:

Vraiment, je peux le tirer, celui-là, j’en suis sûr.

 

Grand frère Félix:

Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l’as beau. Vite, prête-moi ta carabine.

 

Et déjà Poil de Carotte, les mains vides, désarmé, bâille: à sa place,

devant lui, grand frère Félix épaule, vise, tire, et le moineau tombe.

 

C’est comme un tour d’escamotage. Poil de Carotte tout à l’heure serrait

la carabine sur son coeur. Brusquement, il l’a perdue, et maintenant il

la retrouve, car grand frère Félix vient de la lui rendre, puis, faisant

le chien, court ramasser le moineau et dit:

 

—Tu n’en finis pas, il faut te dépêcher un peu.

 

Poil de Carotte:

Un peu beaucoup.

 

Grand frère Félix:

Bon, tu boudes!

 

Poil de Carotte:

Dame, veux-tu que je chante?

 

Grand frère Félix:

Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que

nous pouvions le manquer.

 

Poil de Carotte:

Oh! moi…

 

Grand frère Félix:

Toi ou moi, c’est la même chose. Je l’ai tué aujourd’hui, tu le tueras

demain.

 

Poil de Carotte:

Ah! demain.

 

Grand frère Félix:

Je te le promets.

 

Poil de Carotte:

Je sais? tu me le promets, la veille.

 

Grand frère Félix:

Je te le jure; es-tu content?

 

Poil de Carotte:

Enfin!…Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau;

j’essaierais la carabine.

 

Grand frère Félix:

Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci.

Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bête, et laisse passer

le bec.

 

Les deux chasseurs retournent à la maison. Parfois ils rencontrent un

paysan qui les salue et dit:

 

—Garçons, vous n’avez pas tué le père, au moins?

 

Poil de Carotte, flatté, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodés,

triomphants, et M. Lepic, dès qu’il les aperçoit, s’étonne:

 

—Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l’as donc

portée tout le temps?

 

—Presque, dit Poil de Carotte.

 

La Taupe

 

Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un

ramonat (raifort). Quand il a bien joué avec, il se décide à la tuer. Il la

lance en l’air plusieurs fois, adroitement, afin qu’elle puisse

retomber sur une pierre.

 

D’abord, tout va bien et rondement.

 

Déjà la taupe s’est brisé les pattes, fendu la tête, cassé le dos, et

elle semble n’avoir pas la vie dure.

 

Puis, stupéfait, Poil de Carotte s’aperçoit qu’elle s’arrête de mourir.

Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu’au ciel, ça

n’avance plus.

 

—Mâtin de mâtin! elle n’est pas morte, dit-il.

 

En effet, sur la pierre tachée de sang, la taupe se pétrit; son ventre

plein de graisse tremble comme une gelée, et, par ce tremblement, donne

l’illusion de la vie.

 

—Mâtin de mâtin! crie Poil de Carotte qui s’acharne, elle n’est pas

encore morte!

 

Il la ramasse, l’injurie et change de méthode.

 

Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes

ses forces, à bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe

bouge toujours.

 

Et plus Poil de Carotte enragé tape, moins la taupe lui parait mourir.

 

La Luzerne

 

Poil de Carotte et grand frère Félix reviennent de vêpres et se hâtent

d’arriver à la maison, car c’est l’heure du goûter de quatre heures.

 

Grand frère Félix aura une tartine de beurre ou de confitures, et

Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire l’homme

trop tôt, et déclaré, devant témoins, qu’il n’est pas gourmand. Il

aime les choses nature, mange d’ordinaire son pain avec affection et,

ce soir encore, marche plus vite que grand frère Félix, afin d’être

servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de

Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l’empoigne, lui

donne des coups de dents, des coups de tête, le morcelle, et fait

voler des éclats. Rangés autour de lui, ses parents le regardent

avec curiosité.

 

Son estomac d’autruche digérait des pierres, un vieux sou taché de

vert-de-gris. En résumé, il ne se montre point difficile à nourrir.

Il pèse sur le loquet de la porte. Elle est fermée.

 

—Je crois que nos parents n’y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il.

 

Grand frère Félix, jurant le nom de Dieu, se précipite sur la lourde

porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux,

unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les épaules.

 

Poil de Carotte:

Décidément, ils n’y sont pas.

 

Grand frère Félix:

Mais où sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous.

 

Les marches de l’escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une

faim inaccoutumée. Par des bâillements, des chocs de poing au creux de

la poitrine, ils en expriment toute la violence.

 

Grand frère Félix:

S’ils s’imaginent que je les attendrai!

 

Poil de Carotte:

C’est pourtant ce que nous avons de mieux à faire.

 

Grand frère Félix:

Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux

manger tout de suite, n’importe quoi, de l’herbe.

 

Poil de Carotte:

De l’herbe! c’est une idée, et nos parents seront attrapés.

 

Grand frère Félix:

Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par

exemple, c’est aussi tendre que de la salade. C’est de la salade sans

l’huile et le vinaigre.

 

Poil de Carotte:

On n’a pas besoin de la retourner.

 

Grand frère Félix:

Veux-tu parier que j’en mange, moi, de la luzerne, et que tu n’en manges

pas, toi?

 

Poil de Carotte:

Pourquoi toi et pas moi?

 

Grand frère Félix:

Blague à part, veux-tu parier?

 

Poil de Carotte:

Mais si d’abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain

avec du lait caillé pour écarter dessus?

 

Grand frère Félix:

Je préfère la luzerne.

 

Poil de Carotte:

Partons!

 

Bientôt le champ de luzerne déploie sous leurs yeux sa verdeur

appétissante. Dès l’entrée, ils se réjouissent de traîner les

souliers, d’écraser les tiges molles, de marquer d’étroits

chemins qui inquiéteront longtemps et feront dire:

 

—Quelle bête a passé par ici?

 

A travers leurs culottes, une fraîcheur pénètre jusqu’aux mollets

peu à peu engourdis.

 

Ils s’arrêtent au milieu du champ et se laissent tomber à plat ventre.

 

—On est bien, dit grand frère Félix.

 

Le visage chatouillé, ils rient comme autrefois quand ils couchaient

ensemble dans le même lit et que M. Lepic leur criait de la chambre

voisine:

 

—Dormirez-vous, sales gars?

 

Ils oublient leur faim et se mettent à nager en marin, en chien, en

grenouille. Les deux têtes seules émergent. Ils coupent de la main,

refoulent du pied les petites vagues vertes aisément brisées. Mortes,

elles ne se referment plus.

 

—J’en ai jusqu’au menton, dit grand frère Félix.

 

—Regarde comme j’avance, dit Poil de Carotte.

 

Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur.

 

Accoudés, ils suivent du regard les galeries soufflées que creusent

les taupes et qui zigzaguent à fleur de sol, comme à fleur de peau

les veines des vieillards. Tantôt ils les perdent de vue, tantôt

elles débouchent dans une clairière, où la cuscute rongeuse, parasite

méchante, choléra des bonnes luzernes, étend sa barbe de filaments

roux. Les taupinières y forment un minuscule village de huttes

dressées à la mode indienne.

 

—Ce n’est pas tout ça, dit grand frère Félix, mangeons. Je commence.

Prends garde de toucher à ma portion.

 

Avec son bras comme rayon, il décrit un arc de cercle.

 

—J’ai assez du reste, dit Poil de Carotte.

 

Les deux têtes disparaissent. Qui les devinerait?

 

Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de

luzerne, en montre les dessous pâles, et le champ tout entier est

parcouru de frissons.

 

Grand frère Félix arraches des brassées de fourrage, s’en enveloppe

la tête, feint de se bourrer, imite le bruit de mâchoires d’un veau

inexpérimenté qui se gonfle. Et tandis qu’il fait semblant de

dévorer tout, les racines mêmes, car il connaît la vie, Poil de

Carotte le prend au sérieux, et, plus délicat, ne choisit que les

belles feuilles.

 

Du bout de son nez il les courbe, les amène à sa bouche et les

mâche posément.

 

Pourquoi se presser?

La table n’est pas louée. La foire n’est pas sur le pont.

 

Et les dents crissantes, la langue amère, le coeur soulevé, il avale,

se régale.

 

La Timbale

 

Poil de Carotte ne boira plus à table. Il perd l’habitude de boire, en

quelques jours, avec une facilité qui surprend sa famille et ses amis.

D’abord, il dit un matin à madame Lepic qui lui verse du vin comme

d’ordinaire:

 

—Merci, maman, je n’ai pas soif.

 

Au repas du soir, il dit encore:

 

—Merci, maman, je n’ai pas soif.

 

—Tu deviens économique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres.

 

Ainsi il reste toute cette première journée sans boire, parce que la

température est douce et que simplement il n’a pas soif.

 

Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande:

 

—Boiras-tu aujourd’hui, Poil de Carotte?

 

—Ma foi, dit-il, je n’en sais rien.

 

—Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras

la chercher dans le placard.

 

Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir

soi-même?

 

On s’étonne déjà:

 

—Tu te perfectionnes, dit madame Lepic; te voilà une faculté de plus.

 

—Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te

trouves seul, égaré dans un désert, sans chameau.

 

Grand frère Félix et soeur Ernestine parient:

 

Soeur Ernestine:

Il restera une semaine sans boire.

 

Grand frère Félix:

Allons donc, s’il tient trois jours, jusqu’à dimanche, ce sera beau.

 

—Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus

jamais, si je n’ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d’Inde,

leur trouvez-vous du mérite?

 

-Un cochon d’Inde et toi, ça fait deux, dit grand frère Félix.

 

Poil de Carotte, piqué, leur montrera ce dont il est capable. Madame

Lepic continue d’oublier sa timbale. Il se défend de la réclamer. Il

accepte avec une égale indifférence les ironiques compliments et les

témoignages d’admiration sincère.

 

—Il est malade ou fou, disent les uns.

 

Les autres disent:

 

-Il boit en cachette.

 

Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte

tire la langue, pour prouver qu’elle n’est point sèche, diminue peu à

peu.

 

Parents et voisins se blasent. Seuls quelques étrangers lèvent encore

les bras au ciel, quand on les met au courant:

 

—Vous exagérez: nul n’échappe aux exigences de la nature.

 

Le médecin consulté déclare que le cas lui semble bizarre, mais qu’en

somme rien n’est impossible.

 

Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnaît qu’avec

un entêtement régulier, on fait ce qu’on veut. Il avait cru s’imposer

une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent

même pas incommodé. Il se porte mieux qu’avant. Que ne peut-il vaincre

sa faim comme sa soif! Il jeûnerait, il vivrait d’air.

 

Il ne se souvient même plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile.

Puis la servante Honorine a l’idée de l’emplir de tripoli rouge pour

nettoyer les chandeliers.

 

La Mie de Pain

 

M. Lepic, s’il est d’humeur gaie, ne dédaigne pas d’amuser lui-même ses

enfants. Il leur raconte des histoires dans les allées du jardin, et il

arrive que grand frère Félix et Poil de Carotte se roulent par terre, tant

ils rient. Ce matin, ils n’en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient

leur dire que le déjeuner est servi, et les voilà calmés. A chaque

réunion de famille, les visages se renfrognent.

 

On déjeune comme d’habitude, vite et sans souffler, et déjà rien

n’empêcherait de passer la table à d’autres, si elle était louée, quand

madame Lepic dit:

 

—Veux-tu me donner une mie de pain, s’il te plaît, pour finir ma compote?

 

A qui s’adresse-t-elle?

Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu’au chien.

Elle le renseigne sur le prix des légumes, et lui explique la difficulté,

par le temps qui court, de nourrir avec peu d’argent six personnes et une

bête.

 

—Non, dit-elle à Pyrame qui grogne d’amitié et bat le paillasson de sa

queue, tu ne sais pas le mal que j’ai à tenir cette maison. Tu te figures,

comme les hommes, qu’une cuisinière a tout pour rien. Ça t’est bien égal

que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables.

 

Or, cette fois, madame Lepic fait événement. Par exception, elle s’adresse

à M. Lepic d’une manière directe. C’est à lui, bien à lui qu’elle demande

une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D’abord

elle le regarde.

 

Ensuite M. Lepic a le pain près de lui. Étonné, il hésite, puis, du

bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et,

sérieux, noir, il la jette à madame Lepic.

 

Farce ou drame? Qui le sait?

Soeur Ernestine, humiliée pour sa mère, a vaguement le trac.

—Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frère Félix qui

galope, effréné, sur les bâtons de sa chaise.

 

Quant à Poil de Carotte, hermétique, des bousilles aux lèvres, l’oreille

pleine de rumeurs et les joues gonflées de pommes cuites, il se contient,

mais il va péter, si madame Lepic ne quitte à l’instant la table, parce

qu’au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la dernière des

dernières.

 

La Trompette

 

M. Lepic arrive de Paris ce matin même. Il ouvre sa malle. Des cadeaux

en sortent pour grand frères Félix et soeur Ernestine, de beaux cadeaux,

dont précisément (comme c’est drôle!) ils ont rêvé toute la nuit. Ensuite

M. Lepic, les mains derrière son dos, regarde malignement Poil de Carotte

et lui dit:

 

—Et toi, qu’est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet?

 

En vérité, Poil de Carotte est plutôt prudent que téméraire. Il

préférerait une trompette, parce que ça ne part pas dans les mains; mais

il a toujours entendu dire qu’un garçon de sa taille ne peut jouer

sérieusement qu’avec des armes, des sabres, des engins de guerre.

L’âge lui est venu de renifler de la poudre et d’exterminer des choses.

Son père connaît les enfants: il a apporté ce qu’il faut.

 

—J’aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sûr de deviner.

 

Il va même au peu loin et ajoute:

 

—Ce n’est plus la peine de le cacher; je le vois!

 

—Ah! dit monsieur Lepic embarrassé, tu aimes mieux un pistolet! tu as

donc bien changé?

 

Tout de suite Poil de Carotte se reprend:

 

—Mais non, va, non, papa, c’était pour rire. Sois tranquille, je les

déteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre

comme ça m’amuse de souffler dedans.

 

Madame Lepic:

—Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine à ton père, n’est-ce

pas? Quand on aime les trompettes, on ne dit pas qu’on aime les

pistolets et surtout on ne dit pas qu’on voit des pistolets, quand on

ne voit rien. Aussi, pour t’apprendre, tu n’auras ni pistolets ni

trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau

à franges d’or. Tu l’as assez regardée. Maintenant, va voir à la

cuisine si j’y suis; déguerpis, trotte et flûte dans tes doigts.

 

Tout en haut de l’armoire, sur une pile de linge blanc, roulée dans

ses trois pompons rouge et son drapeau à franges d’or, la trompette de

Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme

celle du jugement dernier.

 

La Mèche

 

Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent à la messe. On

les fait beaux et soeur Ernestine préside elle-même à leur toilette,

au risque d’être en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates,

lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros à

Poil de Carotte. Mais surtout elle pommade ses frères.

 

C’est une rage qu’elle a.

Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frère

Félix prévient sa soeur qu’il finira par se fâcher aussi elle triche:

 

—Cette fois, dit-elle, je me suis oubliée, je ne l’ai pas fait exprès,

et je te jure qu’à partir de dimanche prochain, tu n’en aura plus.

 

Et toujours elle réussit à lui en mettre un doigt.

 

—Il arrivera malheur, dit grand frère Félix.

 

Ce matin, roulé dans sa serviette, la tête basse, comme soeur Ernestine

ruse encore, il ne s’aperçoit de rien.

 

—Là, dit-elle, je t’obéis, tu ne bougonneras point, regarde le pot fermé

sur la cheminée. Suis-je gentille? D’ailleurs je n’ai aucun mérite.

Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est

inutile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tête ressemble

à un chou-fleur et cette raie durera jusqu’à la nuit.

 

—Je te remercie, dit grand frère Félix.

 

Il se lève sans défiance. Il néglige de vérifier comme d’ordinaire, en

passant sa main sur ses cheveux.

 

Soeur Ernestine achève de l’habiller, le pomponne et lui met de gants de

filoselle blanche.

 

—Ça y est? dit grand frère Félix.

 

—Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que

ta casquette. Va la chercher dans l’armoire.

 

Mais grand frère Félix se trompe. Il passe devant l’armoire. Il court

au buffet, l’ouvre, empoigne une carafe pleine d’eau et la vide sur sa

tête, avec tranquillité.

 

—Je t’avais prévenue, ma soeur, dit-il. Je n’aime pas qu’on se moque

de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille.

Si jamais tu recommences, j’irai noyer ta pommade dans la rivière.

 

Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruisselant, et tout trempé,

il attend qu’on le change ou que le soleil le sèche, au choix: ça luit

est égal.

 

—Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d’admiration. Il ne craint

personne, et si j’essayais de l’imiter, on rirait bien. Mieux vaut

laisser croire que je ne déteste pas la pommade.

 

Mais tandis que Poil de Carotte se résigne d’un coeur habitué, ses

cheveux le vengent à son insu.

 

Couché de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts;

puis ils se dégourdissent, et par une invisible poussée bossellent leur

léger moule luisant, le fendillent, le crèvent.

 

On dirait un chaume qui dégèle. Et bientôt la première mèche se dresse

en l’air, droite, libre.

 

Le Bain

 

Comme quatre heures vont bientôt sonner, Poil de Carotte, fébrile,

réveille M. Lepic et grand frère Félix qui dorment sous les noisetiers

du jardin.

 

—Partons-nous? dit-il.

 

Grand frère Félix:

Allons-y, porte les caleçons?

 

Monsieur Lepic:

Il doit faire encore trop chaud.

 

Grand frère Félix:

Moi, j’aime mieux quand il y a du soleil.

 

Poil de Carotte:

Et tu serras mieux, papa, au bord de l’eau qu’ici. Tu te coucheras

sur l’herbe.

 

Monsieur Lepic:

Marchez devant, et doucement, de peur d’attraper la mort.

 

Mais Poil de Carotte modère son allure à grand peine et se sent des

fourmis dans les pieds. Il porte sur l’épaule son caleçon sévère et

sans dessin et le caleçon rouge et bleu de grand frère Félix. La

figure animée, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute après

les branches. Il nage dans l’air et il dit à grand frère Félix:

 

—Crois-tu qu’elle sera bonne, hein? Ce qu’on va gigoter!

 

—Un malin! répond grand frère Félix, dédaigneux et fixé.

 

En effet, Poil de Carotte se calme tout à coup.

 

Il vient d’enjamber, le premier, avec légèreté, un petit mur de pierres

sèches, et la rivière brusquement apparue coule devant lui. L’instant

est passé de rire.

 

De reflets glacés miroitent sur l’eau enchantée. Elle clapote comme

des dents claquent et exhale une odeur fade.

 

Il s’agit d’entrer là dedans, d’y séjourner et de s’y occuper, tandis

que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes réglementaires.

Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu’il excitait

pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l’eau,

attirante de loin, le met en détresse.

 

Poil de Carotte commence de se déshabiller, à l’écart. Il veut moins

cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte.

 

Il ôte ses vêtements un à un et les plies avec soin sur l’herbe. Il

noue ses cordons de souliers et n’en finit plus de les dénouer. Il met

son caleçon, enlève sa chemise courte et, comme il transpire, pareil

au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend

encore un peu.

 

Déjà grand frère Félix a pris possession de la rivière et la saccage

en maître. Il la bat à tour de bras, la frappe du talon, la fait

écumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des

vagues courroucées.

 

—Tu n’y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic.

 

—Je me séchais, dit Poil de Carotte. Enfin il se décide, il s’assied

par terre, et tâte l’eau d’un orteil que ses chaussures trop étroites

ont écrasé. En même temps, il se frotte l’estomac qui peut-être n’a

pas fini de digérer. Puis il se laisse glisser le long des racines.

 

Elles lui égratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il a

de l’eau jusqu’au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble

qu’une ficelle mouillée s’enroule peu à peu autour de son corps, comme

autour d’une toupie. Mais la motte où il s’appuie cède, et Poil de

Carotte tombe, disparaît, barbote et se redresse, toussant, crachant,

suffoqué, aveuglé, étourdi.

 

—Tu plonges bien, mon garçon, lui dit monsieur Lepic.

 

—Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n’aime pas beaucoup ça. L’eau

reste dans mes oreilles, et j’aurai mal à la tête.

 

Il cherche un endroit où il puisse apprendre à nager, c’est-à-dire

faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable.

 

—Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N’agite donc pas tes poings

fermés, comme si tu t’arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui

ne font rien.

 

—C’est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de

Carotte.

 

Mais grand frère Félix l’empêche de s’appliquer et le dérange toujours.

 

—Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied,

j’enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois

plus. A présent, mets-toi là vers le saule. Ne bouge pas. Je parie

de te rejoindre en dix brassées.

 

—Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les épaules hors de l’eau,

immobile comme une vraie borne.

De nouveau, il s’accroupit pour nager. Mais grand frère Félix lui grimpe

sur le dos, pique une tête et dit:

 

—A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.

 

—Laisse-moi prendre ma leçon tranquille, dit Poil de Carotte.

 

—C’est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum.

 

-Déjà! dit Poil de Carotte.

 

Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n’a pas assez profité de son

bain. L’eau qu’il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout

à l’heure, à présent de plume, il s’y débat avec une sorte de vaillance

frénétique, défiant le danger, prêt à risquer sa vie pour sauver quelqu’un,

et il disparaît même volontairement sous l’eau, afin de goûter l’angoisse

de ceux qui se noient.

 

—Dépêche-toi, s’écrie M. Lepic, ou grand frère Félix boira tout le rhum.

 

Bien que Poil de Carotte n’aime pas le rhum, il dit:

 

—Je ne donne ma part à personne.

 

Et il boit comme un vieux soldat.

 

Monsieur Lepic:

Tu t’es mal lavé, il reste de la crasse à tes chevilles.

 

Poil de Carotte:

C’est de la terre, papa.

 

Monsieur Lepic:

Non, c’est de la crasse.

 

Poil de Carotte:

Veux-tu que je retourne, papa?

 

Monsieur Lepic:

Tu ôteras ça demain, nous reviendrons.

 

Poil de Carotte:

Veine! Pourvu qu’il fasse beau!

 

Il s’essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que

grand frère Félix n’as pas mouillés, et la tête lourde, la gorge raclée,

il rie aux éclats, tant son frère et M. Lepic plaisantent drôlement ses

orteils boudinés.

 

Honorine

 

Madame Lepic:

Auel âge avez-vous donc, déjà, Honorine?

 

Honorine:

Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic.

 

Madame Lepic:

Vous voilà vieille, ma pauvre vieille!

 

Honorine:

Ça ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n’ai été malade.

Je crois les chevaux moins durs que moi.

 

Madame Lepic:

Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d’un

coup. Quelque soir, en revenant de la rivière, vous sentirez votre hotte

plus écrasante, votre brouette plus lourde à pousser que les autres soirs;

vous tomberez à genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouillé,

et vous serez perdue. On vous relèvera morte.

 

Honrine:

Vous me faites rire, madame Lepic; n’ayez pas crainte; la jambe et le bras

vont encore.

 

Madame Lepic:

Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s’arrondit, on

lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue

baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque.

 

Honorine:

Oh! j’y vois clair comme à mon mariage.

 

Madame Lepic:

Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n’importe laquelle.

Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buée?

 

Honorine:

Il y a de l’humidité dans le placard.

 

Madame Lepic:

Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promènent sur les

assiettes? Regardez cette trace.

 

Honorine:

Où donc, s’il vous plaît, madame? je ne vois rien.

 

Madame Lepic:

C’est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas

que vous vous relâchez, j’aurais tort; je ne connais point de femme au

pays qui vous vaille par l’énergie; seulement vous vieillissez. Moi

aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne

volonté ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espèce de

toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste.

 

Honorine:

Pourtant, je les écarquille bien et je ne vois pas trouble comme si

j’avais la tête dans un seau d’eau.

 

Madame Lepic:

Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donné

à monsieur Lepic un verre sale. Je n’ai rien dit, par peur de vous

chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n’a

rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui échappe. On s’imagine

qu’il est indifférent: erreur! Il observe, et tout se grave derrière

son front. Il a simplement repoussé du doigt votre verre, et il a eu le

courage de déjeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui.

 

Honorine:

Diable aussi que monsieur Lepic se gêne avec sa domestique! Il n’avait

qu’à parler et je lui changeais son verre.

 

Madame Lepic:

Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler

monsieur Lepic décidé à ce taire. J’y ai renoncé moi-même. D’ailleurs

la question n’est pas là. Je me résume: votre vue faiblit chaque jour

un peu. S’il n’y a que demi-mal, quand il s’agit d’un gros ouvrage d’une

lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgré le

surcroît de dépense, je chercherais volontiers quelqu’un pour vous aider…

 

Honorine:

Je ne m’accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame

Lepic.

 

Madame Lepic:

J’allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous?

 

Honorine:

Ça marchera bien ainsi jusqu’à ma mort.

 

Madame Lepic:

Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous,

comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort?

 

Honorine:

Vous n’avez peut-être pas l’intention de me renvoyer à cause d’un coup

de torchon de travers. D’abord je ne quitte votre maison que si vous

me jetez à la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever?

 

Madame Lepic:

Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voilà toute rouge. Nous

causons l’une avec l’autre, amicalement, et puis vous vous fâchez, vous

dites des bêtises plus grosses que l’église.

 

Honorine:

Dame! est-ce que je sais, moi?

 

Madame Lepic:

Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne.

J’espère que le médecin vous guérira. Ça arrive. En attendant, laquelle

de nous deux est la plus embarrassée. Vous ne soupçonnez même pas que

vos yeux prennent la maladie. Le ménage en souffre. Je vous avertis par

charité, pour prévenir des accidents, et aussi parce que j’ai le droit,

il me semble, de faire, avec douceur, une observation.

 

Honorine:

Tant que vous voudrez. Faites à votre aise, madame Lepic. Un moment je

me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon côté, je surveillerai

mes assiettes, je le garantis.

 

Madame Lepic:

Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma réputation,

Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m’y obligez

absolument.

 

Honorine:

Dans ce cas-là, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois

utile et je crierais à l’injustice si vous me chassiez. Mais le jour

où je m’apercevrai que je deviens à charge et que je ne sais même plus

faire chauffer une marmite d’eau sur le feu, je m’en irai tout de suite,

toute seule, sans qu’on me pousse.

 

Madame Lepic:

Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe

à la maison.

 

Honorine:

Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la mère

Maïtte ne mange que du pain, elle ne veut pas mourir.

 

Madame Lepic:

Et savez-vous qu’elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose,

Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c’est moi qui vous le

dis.

 

Honorine:

Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic.

 

La Marmite

 

Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile

à sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut

écouter, sans opinion préconçue, et, le moment venu, sortir de l’ombre,

et, comme une personne réfléchie, qui seule garde toute sa tête au milieu

de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des

affaires.

 

Or il devine que madame Lepic a besoin d’un aide intelligent et sûr.

Certes, elle ne l’avouera pas, trop fière. L’accord se fera tacitement,

et Poil de Carotte devra agir sans être encouragé, sans espérer une

récompense.

 

Il s’y décide.

 

Du matin au soir, une marmite pend à la crémaillère de la cheminée.

L’hiver, où if faut beaucoup d’eau chaude, on la remplit et on la vide

souvent, et elle bouillonne sur un grand feu.

 

L’été on use de son eau qu’après chaque repas, pour laver la vaisselle,

et le reste du temps elle bout sans utilité, avec un petit sifflement

continu, tandis que sous son ventre fendillé, deux bûches fument,

presque éteintes.

 

Parfois Honorine n’entend plus siffler. Elle se penche et prête l’oreille.

 

—Tout s’est évaporé, dit-elle.

 

Elle verse un seau d’eau dans la marmite, rapproche les deux bûches et

remue la cendre. Bientôt le doux chantonnement recommence et Honorine

tranquillisée va s’occuper ailleurs.

 

On lui dirait:

 

—Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l’eau qui ne vous sert

plus? Enlevez donc votre marmite; éteignez le feu. Vous brûlez du

bois comme s’il ne coûtait rien. Tant de pauvres gèlent, dès qu’arrive

le froid. Vous êtes pourtant une femme économe.

 

Elle secouerait la tête.

Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la crémaillère.

Elle a toujours entendu de l’eau bouillir et, la marmite vidée, qu’il

pleuve, qu’il vente ou que le soleil tape, elle l’a toujours remplie.

 

Et maintenant, il n’est même plus nécessaire qu’elle touche la marmite,

ni qu’elle la voie; elle la connaît par coeur. Il lui suffit de

l’écouter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d’eau, comme

elle enfilerait une perle, tellement habituée que jusqu’ici elle n’a

jamais manqué son coup.

 

Elle le manque aujourd’hui pour la première fois.

 

Toute l’eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bête

dérangée qui se fâche, saute sur Honorine, l’enveloppe, l’étouffe et

la brûle.

 

Elle pousse un cri, éternue et crache en reculant.

 

—Châcre! dit-elle, j’ai cru que le diable sortait de dessous terre.

 

Les yeux collés et cuisants, elle tâtonne avec ses mains noircies dans

la nuit de la cheminée.

 

—Ah! je m’explique, dit-elle stupéfaite. La marmite n’y est plus…

Ma foi non, dit-elle, je ne m’explique pas. La marmite y était encore

tout à l’heure. Sûrement, puisqu’elle sifflait comme un flûteau.

 

On a dû l’enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la

fenêtre un plein tablier d’épluchures.

 

Mais qui donc?

 

Madame Lepic paraît sévère et calme sur le paillasson de la chambre à

coucher.

 

—Quel bruit, Honorine!

—Du bruit, du bruit! s’écrie Honorine. Le beau malheur que je fasse du

bruit! un peu plus je me rôtissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes

mains. J’ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans

mes poches.

 

Madame Lepic:

Je regarde cette mare qui dégouline de la cheminée, Honorine. Elle va

faire du propre.

 

Honorine:

Pourquoi qu’on me vole ma marmite sans me prévenir. C’est peut-être

vous seulement qui l’avez prise?

 

Madame Lepic:

Cette marmite appartient à tout le monde ici, Honorine. Faut-il par

hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions

la permission de nous en servir?

 

Honorine:

Je dirai des sottises, tant je me sens colère.

 

Madame Lepic:

Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans

être curieuse, je voudrais le savoir. Vous me démontez. Sous prétexte

que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d’eau dans

le feu, et têtue, loin d’avouer votre maladresse, vous vous en prenez

aux autres, à moi-même. Je la trouve raide, ma parole!

 

Honorine:

Mon petit Poil de Carotte, sais-tu où est ma marmite?

 

Madame Lepic:

Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez donc votre

marmite. Rappelez-vous plutôt votre mot d’hier: “Le jour où je m’apercevrai

que je ne peu même plus faire chauffer de l’eau, je m’en irai toute seule,

sans qu’on me pousse.” Certes, je trouvais vos yeux malades, mais je ne

croyais pas votre état désespéré. Je n’ajoute rien, Honorine; mettez-vous

à ma place. Vous êtes au courant, comme moi, de la situation; jugez

et concluez. Oh! ne vous gênez point, pleurez. Il y a de quoi.

 

Réticence

 

—Maman! Honorine!

 

…………………

 

Qu’est-ce qu’il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout gâter. Par

bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s’arrête court.

 

Pourquoi dire à Honorine:

 

—C’est moi, Honorine!

 

Rien ne peut sauver la vieille. Elle n’y voit plus, elle n’y voit plus.

Tant pis pour elle. Tôt ou tard elle devait céder. Un aveu de lui ne

la peinerait que davantage. Qu’elle part et que, loin de soupçonner

Poil de Carotte, elle s’imagine frappée par l’inévitable coup du sort.

Et pourquoi dire à madame Lepic:

 

—Maman, c’est moi!

 

A quoi bon se vanter d’une action méritoire, mendier un sourire d’honneur?

Outre qu’il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de

le désavouer en public, qu’il se mêle donc de ses affaires, ou mieux,

qu’il fasse mine d’aider sa mère et Honorine à chercher la marmite.

 

Et lorsqu’un instant tous trois s’unissent pour la trouver, c’est lui qui

montre le plus d’ardeur.

 

Madame Lepic, désintéressée, y renonce la première.

 

Honorine se résigne et s’éloigne, marmotteuse, et bientôt Poil de Carotte,

qu’un scrupule faillit perdre, rentre en lui-même, comme dans une gaine,

comme un instrument de justice dont on n’a plus besoin.

 

Agathe

 

C’est Agathe, une petite fille d’Honorine, qui la remplace.

 

Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant

quelques jours, détournera de lui sur elle, l’attention des Lepic.

 

—Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d’entrer, ce qui ne signifie

pas que vous deviez défoncer les portes à coups de poing de cheval.

 

—Ça commence, se dit Poil de Carotte, mais je l’attends au déjeuner.

 

On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se

tient prête à courir du fourneau vers le placard, du placard vers la

table, car elle ne sait guère marcher posément; elle préfère haleter,

le sang aux joues.

 

Et elle parle trop vite, rie trop haut, a trop envie de bien faire.

 

M. Lepic s’installe le premier, dénoue sa serviette, pousse son assiette

vers le plat qu’il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et

ramène l’assiette. Il se sert à boire, et le dos courbé, les yeux

baissés, il se nourrit sobrement aujourd’hui comme chaque jour, avec

indifférence.

 

Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse.

 

Madame Lepic sert elle-même les enfants, d’abord grand frère Félix parce

que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualité d’aînée,

enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table.

 

Il n’en redemande jamais, comme si c’était formellement défendu. Une

portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans

boire, se gonfle de riz qu’il n’aime pas, pour flatter madame Lepic, qui,

seule de la famille, l’aime beaucoup.

 

Plus indépendants, grand frère Félix et soeur Ernestine veulent-ils une

seconde portion; ils poussent, selon la méthode de M. Lepic, leur assiette

du côté du plat.

 

Mais personne ne parle.

 

—Qu’est-ce qu’ils ont donc? se dit Agathe.

 

Ils n’ont rien. Ils sont ainsi, voilà tout. Elle ne peut s’empêcher de

bâiller, les bras écartés, devant l’un et devant l’autre.

 

M. Lepic mange avec lenteur, comme s’il mâchait du verre pilé.

 

Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu’une agace,

commande à table par gestes et signes de tête.

 

Soeur Ernestine lève les yeux au plafond.

 

Grand frère Félix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, qui n’a

plus de timbale, ne se préoccupe que de ne pas nettoyer son assiette,

trop tôt, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but,

il se livre à des calculs compliqués.

 

Soudain M. Lepic va remplir une carafe d’eau.

 

—J’y serais bien allée, moi, dit Agathe.

 

Ou plutôt, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Déjà atteinte du

mal de tous, la langue lourde, elle n’ose parler, mais se croyant en

faute, elle redouble d’attention.

 

M. Lepic n’a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas

devancer. Elle le surveille au point d’oublier les autres et que madame

Lepic d’un sec

 

—Agathe, est-ce qu’il vous pousse une branche?

 

la rappelle à l’ordre.

 

—Voilà, madame, répond Agathe.

 

Et elle se multiplie sans quitter de l’oeil M. Lepic. Elle veut le

conquérir par ses prévenances et tâchera de se signaler.

 

Il est temps.

 

Comme M. Lepic mord sa dernière bouchée de pain, elle se précipite au

placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamée, qu’elle

lui offre de bon coeur, tout heureuse d’avoir deviné les désirs du

maître.

 

Or, M. Lepic noue sa serviette, se lève de table, met son chapeau et

va dans le jardin fumer une cigarette.

 

Quand il a fini de déjeuner, il ne recommence pas.

 

Clouée, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pèse cinq

livres, semble la réclame en cire d’une fabrique d’appareils de sauvetage.

 

Le Programme

 

—Ça vous la coupe, dit Poil de Carotte, dès qu’Agathe et luis se trouvent

seuls dans la cuisine. Ne vous découragez pas, vous en verrez d’autres.

Mais où allez-vous avec ces bouteilles?

 

—A la cave, monsieur Poil de Carotte.

 

Poil de Carotte:

Pardon, c’est moi qui vais à la cave. Du jour où j’ai pu descendre

l’escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s’y casser

le cou, je suis devenu l’homme de confiance. Je distingue le cachet

rouge du cachet bleu. Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits

bénéfices, de même que les peaux de lièvres, et je remets l’argent à

maman.

Entendons-nous, s’il vous plaît, afin que l’un ne gêne pas l’autre dans

son service.

Le matin j’ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui

siffle de venir se coucher. Quand il s’attarde par les rues, je l’attends.

En outre, maman m’a promis que je fermerais toujours la porte des poules.

J’arrache les herbes qu’il faut connaître, dont je secoue la terre sur

mon pied pour reboucher leur trou, et que je distribue aux bêtes.

Comme exercice, j’aide mon père à scier du bois.

J’achève le gibier qu’il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur

Ernestine. Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais péter

leurs vessies sous mon talon.

Par exemple c’est vous qui les écaillez et qui tirez les seaux du puis.

J’aide à dévider les écheveaux de fil.

Je mouds le café.

Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c’est moi qui les porte dans

le corridor, mais soeur Ernestine ne cède à personne le droit de rapporter

les pantoufles qu’elle a brodées elle-même.

Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d’aller

chez le pharmacien ou le médecin.

De votre côté, vous courez le village aux menues provisions.

Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par tous les temps,

laver à la rivière. Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre

fille; je n’y peux rien. Cependant je tâcherai quelquefois, si je suis

libre, de vous donner un coup de main, quand vous étendrez le linge sur

la haie.

J’y pense: un conseil. N’étendez jamais votre linge sur les arbres

fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d’observation, d’une

chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache,

vous renverrait le laver.

Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse sur les

souliers de chasse et très peu de cirage sur les bottines. Çà les

brûle.

Ne vous acharnez pas après les culottes crottées. Monsieur Lepic affirme

que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre labourée sans

relever le bas de son pantalon. Je préfère relever le mien, quand monsieur

Lepic m’emmène et que je porte le carnier.

 

—Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur sérieux.

 

Et madame Lepic me dit:

 

-Gare à tes oreilles si tu te salis.

 

C’est une affaire de goût.

En somme vous ne serez pas trop à plaindre. Pendant mes vacances nous

nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frère

et moi rentrés à la pension. Ça revient au même.

D’ailleurs personne ne vous semblera bien méchant. Interrogez nos amis:

ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur angélique,

mon frère Félix, un coeur d’or, monsieur Lepic l’esprit droit, le jugement

sûr, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C’est peut-être à

moi que vous trouverez les plus difficile caractère de la famille. Au

fond j’en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du reste, je

me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m’améliore et si

vous y mettez un peu du vôtre, nous vivrons en bonne intelligence.

Non, ne m’appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout

le monde. C’est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous

prie de ne pas me tutoyer, à la façon de votre grand’mère Honorine que je

détestais, parce qu’elle me froissait toujours.

 

L’aveugle

 

Du bout de son bâton, il frappe discrètement à la porte.

 

Madame Lepic:

Qu’est-ce qu’il veut encore celui-là?

 

Monsieur Lepic:

Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c’est son jour. Laisse-le

entrer.

 

Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l’aveugle par le bras,

brusquement, à cause du froid.

 

—Bonjour, tous ceux qui sont là? dit l’aveugle.

 

Il s’avance. Son bâton court à petits pas sur les dalles comme pour

chasser des souris et rencontre une chaise. L’aveugle s’assied et tend

au poêle ses mains transies.

 

M. Lepic prend une pièce de dix sous et dit:

 

—Voilà!

 

Il ne s’occupe plus de lui; il continue la lecture d’un journal.

 

Poil de Carotte s’amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots

de l’aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent

déjà.

 

Madame Lepic s’en aperçoit.

 

—Prêtez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.

 

Elle les porte sous la cheminée, trop tard; ils ont laissé une mare, et

les pieds de l’aveugle inquiet sentent l’humidité, se lèvent, tantôt l’un,

tantôt l’autre, écartent la neige boueuse, la répandent au loin.

 

D’un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe à l’eau sale de

couler vers lui, indique des crevasses profondes.

 

—Puis qu’il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d’être

entendue, que demande-t-il?

 

Mais l’aveugle parle politique, d’abord timidement, ensuite avec confiance.

Quand les mots ne viennent pas, il agite son bâton, se brûle le poing au

tuyau du poêle, le retire vite et, soupçonneux, roule son blanc d’oeil

au fond de ses larmes intarissables.

 

Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:

 

—Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en êtes-vous sûr?

 

—Si j’en suis sûr! s’écrie l’aveugle. Ça, par exemple, c’est fort!

Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m’ai aveuglé.

 

—Il ne démarrera plus, dit madame Lepic.

 

En effet, l’aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s’étire

et fond tout entier. Il avait dans les veines des glaçons qui se

dissolvent et circulent. On croirait que ses vêtements et ses membres

suent de l’huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte

elle arrive:

 

C’est lui le but.

Bientôt il pourra jouer avec.

 

Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frôle

l’aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le

fait reculer, le force à se loger entre le buffet et l’armoire où la

chaleur ne rayonne pas. L’aveugle, dérouté, tâtonne, gesticule et ses

doigts grimpent comme des bêtes. Il ramone sa nuit. De nouveau les

glaçons se forment; voici qu’il regèle.

 

Et l’aveugle termine son histoire d’une voix pleurarde.

 

—Oui, mes bons amis, fini, plus d’zieux, plus rien, un noir de four.

 

Son bâton lui échappe. C’est ce qu’attendait madame Lepic. Elle se

précipite, ramasse le bâton et le rend à l’aveugle, — sans le lui rendre.

 

Il croit le tenir, il ne l’a pas.

 

Au moyen d’adroites tromperies, elle le déplace encore, lui remet ses

sabots et le guide du côté de la porte.

 

Puis elle le pince légèrement, afin de se venger un peu; elle le pousse

dans la rue, sous l’édredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige,

contre le vent qui grogne ainsi qu’un chien oublié dehors.

 

Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie à l’aveugle, comme s’il

était sourd:

 

—Au revoir; ne perdez pas votre pièce; à dimanche prochain s’il fait

beau et si vous êtes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, mon

vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun

ses peines et Dieu pour tous!

 

Le Jour de l’An

 

Il neige. Pour que le jour de l’an réussisse, il faut qu’il neige.

 

Madame Lepic a prudemment laissé la porte de la cour verrouillée. Déjà

des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d’abord, puis

hostiles, à coups de sabots, et, las d’espérer, s’éloignent à reculons,

les yeux encore vers la fenêtre d’où madame Lepic les épie. Le bruit de

leurs pas s’étouffe dans la neige.

 

Poil de Carotte saute du lit, va se débarbouiller, sans savon, dans

l’auge du jardin. Elle est gelée. Il doit en casser la glace, et ce

premier exercice répand par tout son corps une chaleur plus saine que

celle des poêles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on

le trouve toujours sale, même lorsqu’il a fait sa toilette à fond, il

n’ôte que le plus gros.

 

Dispos et frais pour la cérémonie, il se place derrière son grand frère

Félix, qui se tient derrière soeur Ernestine, l’aînée. Tous trois

entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s’y

réunir, sans en avoir l’air.

Soeur Ernestine les embrasse et dit:

 

—Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne année, une

bonne santé et le paradis à la fin de vos jours.

 

Grand frère Félix dit la même chose, très vite, courant au bout de la

phrase, et embrasse pareillement.

 

Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur

l’enveloppe fermée:

 

“A mes Chers Parents.” Elle ne porte pas d’adresse. Un oiseau d’espèce

rare, riche en couleurs, file, d’un trait, dans un coin.

 

Poil de Carotte la tend à madame Lepic, qui la décachette. Des fleurs

écloses ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle

en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombée dans

les trous, éclaboussant le mot voisin.

 

Monsieur Lepic:

Et moi, je n’ai rien!

 

Poil de Carotte:

C’est pour vous deux; maman te la prêtera.

 

Monsieur Lepic:

Ainsi, tu aimes mieux ta mère que moi. Alors, fouille-toi pour voir si

cette pièce de dix sous neuve est dans ta poche.

 

Poil de Carotte:

Patiente un peu, maman a fini.

 

Madame Lepic:

Tu as du style, mais une si mauvaise écriture que je ne peux pas lire.

 

—Tiens, papa, dit Poil de Carotte empressé, à toi, maintenant.

 

Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la réponse, M. Lepic

lit la lettre une fois, deux fois, l’examine longuement, selon son habitude,

fait “Ah! ah!” et la dépose sur la table.

 

Elle ne sert plus à rien, son effet entièrement produit. Elle appartient

à tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand

frère Félix la prennent à leur tour et y cherchent des fautes

d’orthographe. Ici Poil de Carotte a dû changer de plume, on lit mieux.

Ensuite ils la lui rendent.

 

Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander:

 

—Qui en veut?

 

Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les étrennes.

Soeur Ernestine a une poupée aussi haute qu’elle, plus haute, et grand

frère Félix une boîte de soldats en plomb prêts à se battre.

 

—Je t’ai réservé une surprise, dit madame Lepic à Poil de Carotte.

 

Poil de Carotte:

Ah, oui!

 

Madame Lepic:

Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te

la montre.

 

Poil de Carotte:

Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais.

 

Il lève la main en l’air, grave, sûr de lui. Madame Lepic ouvre le buffet.

Poil de Carotte hâlette. Elle enfonce son bras jusqu’à l’épaule, et,

lente, mystérieuse, ramène sur un papier jaune une pipe en sucre rouge.

 

Poil de Carotte, sans hésitation, rayonne de joie. Il sait ce qu’il lui

reste à faire. Bien vite, il veut fumer en présence de ses parents, sous

les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frère

Félix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts

seulement, il se cambre, incline la tête du côté gauche. Il arrondit

la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit.

 

Puis, quand il a lancé jusqu’au ciel une énorme bouffée:

 

—Elle est bonne, dit-il, elle tire bien.

 

Aller et Retour

 

Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de

la diligence, et du plus loin qu’il voit ses parents, Poil de Carotte se

demande:

 

—Est-ce le moment de courir au-devant d’eux?

 

Il hésite:

 

—C’est trop tôt, je m’essoufflerais, et puis il ne faut rien exagérer.

 

Il diffère encore:

 

—Je courrai à partir d’ici…, non, à partir de là…

 

Il se pose des questions:

 

—Quand faudra-t-il ôter ma casquette? Lequel des deux embrasser le

premier?

 

Mais grand frère Félix et soeur Ernestine l’ont devancé et se partagent

les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n’en reste

plus.

 

—Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic “papa”,

à ton âge? dis-lui: “mon père” et donne-lui une poignée de main; c’est

plus viril.

 

Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.

 

Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu’il en

pleure. Et c’est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers.

 

Le jour de la rentrée (la rentrée est fixée au lundi matin, 2 octobre;

on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu’elle

entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants

et les étreint d’une seule brassée. Poil de Carotte ne se trouve pas

dedans. Il espère patiemment son tour, la main déjà tendue vers les

courroies de l’impériale, ses adieux tout prêts, à ce point triste

qu’il chantonne malgré lui.

 

—Au revoir, ma mère, dit-il d’un air digne.

 

—Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t’en

coûterait de m’appeler “maman” comme tout le monde? A-t-on jamais vu?

C’est encoure blanc de bec et sale de nez et ça veut faire l’original!

 

Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.

 

Le Porte-Plume

 

L’institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frère Félix et Poil de

Carotte, suit les cours du lycée. Quatre fois par jour les élèves font

la même promenade, très agréable dans la belle saison, et, quand il pleut,

si courte que les jeunes gens se rafraîchissent plutôt qu’ils ne se

mouillent, elle leur est hygiénique d’un bout à l’autre.

 

Comme ils reviennent du lycée ce matin, traînant les pieds et moutonniers,

Poil de Carotte, qui marche la tête basse, entend dire:

 

—Poil de Carotte, regarde ton père là-bas!

 

M. Lepic aime surprendre ainsi ses garçons. Il arrive sans écrire, et

on l’aperçoit soudain, planté sur le trottoir d’en face, au coin de la

rue, les mains derrière le dos, une cigarette à la bouche.

 

Poil de Carotte et grand frère Félix sortent des rangs et courent à leur

père.

 

—Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais à quelqu’un, ce n’était pas

à toi.

 

—Tu penses à moi quand tu me vois, dit M. Lepic.

 

Poil de Carotte voudrait répondre quelque chose d’affectueux. Il ne

trouve rien, tant il est occupé. Haussé sur la pointe des pieds, il

s’efforce d’embrasser son père. Une première fois il lui touche la

barbe du bout des lèvres. Mais M. Lepic, d’un mouvement machinal,

dresse la tête, comme s’il se dérobait. Puis il se penche et de nouveau

recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il

n’effleure que le nez. Il baise le vide. Il tâche de s’expliquer cet

accueil étrange.

 

—Est-ce que mon papa ne m’aimerait plus? se dit-il. Je l’ai vu embrasser

grand frère Félix. Il s’abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi

m’évite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Régulièrement je fais cette

remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j’ai une grosse

envie de les voir. Je me promets de bondir à leur cou comme un jeune

chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me

glacent.

 

Tout à ses pensées tristes, Poil de Carotte répond mal aux questions de M.

Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.

 

Poil de Carotte:

Ça dépend. La version va mieux que le thème, parce que dans la version

on peut deviner.

 

Monsieur Lepic:

Et l’allemand?

 

Poil de Carotte:

C’est très difficile à prononcer, papa.

 

Monsieur Lepic:

Bougre! Comment, la guerre déclarée, battras-tu les Prussiens, sans

savoir leur langue vivante?

 

Poil de Carotte:

Ah! d’ici là, je m’y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je

crois décidément qu’elle attendra, pour éclater, que j’aie fini mes

études.

 

Monsieur Lepic:

Quelle place as-tu obtenu dans la dernière composition? J’espère que tu

n’es pas à la queue.

 

Poil de Carotte:

Il en faut bien un.

 

Monsieur Lepic:

Bougre! moi qui voulais t’inviter à déjeuner. Si encore c’était dimanche!

Mais en semaine, je n’aime guère vous déranger de votre travail.

 

Poil de Carotte:

Personnellement je n’ai pas grand’chose à faire; et toi, Félix?

 

Grand frère Félix:

Juste, ce matin le professeur a oublié de nous donner notre devoir.

 

Monsieur Lepic:

Tu étudieras mieux ta leçon.

 

Grand frère Félix:

Ah! je la sais d’avance, papa. C’est la même qu’hier.

 

Monsieur Lepic:

Malgré tout, je préfère que vous rentriez. Je tâcherai de rester

jusqu’à dimanche et nous nous rattraperons.

 

Ni la moue de grand frère Félix, ni le silence affecté de Poil de Carotte

ne retardent les adieux et le moment est venu de se séparer.

 

Poil de Carotte l’attendait avec inquiétude.

 

—Je verrai, se dit-il, si j’aurai plus de succès; si, oui ou non, il

déplaît maintenant à mon père que je l’embrasse.

 

Et résolu, le regard droit, la bouche haute, il s’approche.

 

Mais M. Lepic, d’une main défensive, le tient encore à distance et lui dit:

 

—Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille.

Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m’embrasses? Je te prie de

remarquer que j’ôte ma cigarette, moi.

 

Poil de Carotte:

Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C’est vrai, quelque jour un

malheur arrivera par ma faute. On m’a déjà prévenu, mais mon porte-plume

tient si à son aise sur mes pavillons que j’y laisse tout le temps et que

je l’oublie. Je devrais au moins ôter ma plume! Ah! pauvre vieux papa,

je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.

 

Monsieur Lepic:

Bougre! tu ris parce que tu as failli m’éborgner.

 

Poil de Carotte:

Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idée sotte à moi que

je m’étais encore fourrée dans la tête.

 

Les Joues rouges.

 

Son inspection habituelle terminée, M. le Directeur de l’Institution

Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque élève s’est glissé dans ses draps,

comme dans un étui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se déborder.

Le maître d’étude, Violone, d’un tour de tête, s’assure que tout le monde

est couché, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le

gaz. Aussitôt, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en

chevet, les chuchotements se croisent, et des lèvres en mouvement monte,

par tout le dortoir, un bruissement confus, où, de temps en temps, se

distingue le sifflement bref d’une consonne.

 

C’est sourd, continu, agaçant à la fin, et il semble vraiment que tous

ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s’occupent à

grignoter du silence.

 

Violone met des savates, se promène quelque temps entre les lits,

chatouillant çà le pied d’un élève, là tirant le pompon du bonnet d’un

autre, et s’arrête près de Marseau, avec lequel il donne, tous le soirs,

l’exemple des longues causeries prolongées bien avant dans la nuit. Le

plus souvent, les élèves ont cessé leur conversation, par degrés étouffée,

comme s’ils avaient peu à peu tiré leur drap sur leur bouche, et dorment,

que le maître d’étude est encore penché sur le lit de Marseau, les coudes

durement appuyés sur le fer, insensible à la paralysie de ses avant-bras

et au remue-ménage des fourmis courant à fleur de peau jusqu’au bout

de ses doigts.

 

Il s’amuse de ses récits enfantins, et le tient éveillé par d’intimes

confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l’a chéri pour

la tendre et transparente enluminure de son visage, qui paraît éclairé

en dedans. Ce n’est plus une peau, mais une pulpe, derrière laquelle,

à la moindre variation atmosphérique, s’enchevêtrent visiblement les

veinules, comme des lignes d’une carte d’atlas sous une feuille de papier

à décalquer. Marseau a d’ailleurs une manière séduisante de rougir sans

savoir pourquoi et à l’improviste, qui le fait aimer comme une fille.

Souvent, un camarade pèse du bout du doigt sur l’une de ses joues et se

retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientôt recouverte

d’une belle coloration rouge, qui s’étend avec rapidité, comme du vin

dans de l’eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du

nez rose jusqu’aux oreilles lilas. Chacun peut opérer soi-même. Marseau

se prête complaisamment aux expériences. On l’a surnommé Veilleuse,

Lanterne, Joue Rouge. Cette faculté de s’embraser à volonté lui fait

bien des envieux.

 

Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot

lymphatique et grêle, au visage farineux, il pince vainement, à se faire

mal, son épiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours,

quelque point d’un roux douteux. Il zébrerait volontiers, haineusement, à

coups d’ongles et écorcerait comme des oranges les joues vermillonnées de

Marseau.

 

Depuis longtemps très intrigué, il se tient aux écoutes ce soir-là, dès

la venue de Violone, soupçonneux avec raison peut-être, et désireux de

savoir la vérité sur les allures cachottières du maître d’étude. Il met

en jeu toute son habileté de petit espion, simule un ronflement pour rire,

change avec affection de côté, en ayant soin de faire le tour complet,

pousse un cri perçant comme s’il avait le cauchemar, ce qui réveille en

peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle à tous les draps;

puis, dès que Violone s’est éloigné, il dit à Marseau, te torse hors du

lit, le souffle ardent:

 

—Pistolet! Pistolet!

 

On ne lui répond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit le

bras de Marseau, et, le secouant avec force.

 

—Entends-tu? Pistolet!

 

Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspéré reprend:

 

—C’est du propre!…Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu

qu’il ne t’a pas embrassé! dis-le voir un peu que tu n’es pas son Pistolet.

 

Il se dresse, le col tendu, pareil à un jars blanc qu’on agace, les

poings fermés au bord du lit.

 

Mais, cette fois, on lui répond:

 

—Eh bien! après?

 

D’un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps.

 

C’est le maître d’étude qui revient en scène, apparu soudainement!