Poil de Carotte
Chapitre I
Poil de Carotte l’a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour
pêcher les écrevisses, ni les tripes d’un poulet, ni les déchets d’une
boucherie.
Or il connaît un chat, méprisé parce qu’il est vieux, malade, et çà et là,
pelé. Poil de Carotte l’invite à venir prendre une tasse de lait chez lui,
dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu’un rat s’aventure hors
du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l’a
posée dans un coin. Il y pousse le chat et dit:
—Régale-toi.
Il lui flatte l’échine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs coups
de langue, puis s’attendrit.
—Pauvre vieux, jouis de ton reste.
Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne lèche
plus que ses lèvres sucrées.
—As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours.
Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n’ai pu voler
que celle-là. D’ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard!…
A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu.
La détonation étourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton même a
sauté, et quand le nuage se dissipe, il voit, à ses pieds, le chat qui
le regarde d’un oeil.
Une moitié de la tête est emportée, et le sang coule dans la tasse de lait.
—Il n’a pas l’air mort, dit Poil de Carotte. Mâtin, j’ai pourtant visé
juste.
Il n’ose bouger, tant l’oeil unique, d’un jaune éclat, l’inquiète.
Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu’il vit, mais ne tente
aucun effort pour se déplacer. Il semble saigner exprès dans la tasse,
avec le soin que toutes les gouttes y tombent.
Poil de Carotte n’est pas un débutant. Il a tué des oiseaux sauvages, des
animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte
d’autrui.
Il sait comment on procède, et que si la bête a la vie dure, il faut se
dépêcher, s’exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps à corps.
Sinon, des accès de fausse sensibilité nous surprennent. On devient
lâche. On perd du temps; on n’en finit jamais.
D’abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat
par la queue et lui assène sur la nuque des coups de carabine si violents,
que chacun d’eux paraît le dernier, le coup de grâce.
Les pattes folles, le chat moribond griffe l’air, se recroqueville en boule,
ou se détend et ne crie pas.
—Qui donc m’affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil de
Carotte.
Il s’impatiente. C’est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat
de ses bras, et s’exaltant à la pénétration des griffes, les dents jointes,
les veines orageuses, il l’étouffe.
Mais il s’étouffe aussi, chancelle, épuisé, et tombe par terre, assis, sa
figure collée contre la figure, ses deux yeux dans l’oeil du chat.