Poil de Carotte
Chapitre III
Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes,
trempées dans un peu d’eau froide, frottent légèrement les pommettes
frileuses, Poil de Carotte regarde méchamment Marseau, et, s’efforçant
d’être bien féroce, il l’insulte de nouveau, les dents serrées sur les
syllabes sifflantes.
—Pistolet! Pistolet!
Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il répond sans colère, et
le regard presque suppliant:
—Puisque je te dis que ce n’est pas vrai, ce que tu crois!
Le maître d’étude passe la visite des mains. Les élèves, sur deux rangs,
offrent machinalement d’abord le dos, puis la paume de leurs mains, en
les retournant avec rapidité, et les remettent aussitôt bien au chaud,
dans les poches où sous la tiédeur de l’édredon le plus proche.
D’ordinaire, Violone s’abstient de les regarder. Cette fois, mal à
propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil
de Carotte, prié de les repasser sous le robinet, se révolte. On peut,
à vrai dire, y remarquer une tache bleuâtre, mais il soutient que c’est
un commencement d’engelure. On lui en veut, sûrement.
Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur.
Celui-ci, matinal, prépare, dans son cabinet vieux vert, un cours d’histoire
qu’il fait aux grands, à ses moments perdus. Écrasant sur le tapis de sa
table le bout de ses doigts épais, il pose les principaux jalons: ici la
chute de l’empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les
Turcs; plus loin l’Histoire moderne, qui commence on ne sait où et n’en
finit plus.
Il a une ample robe de chambre dont les galons brodés cerclent sa poitrine
puissante, pareils à des cordages autour d’une colonne. Il mange visiblement
trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle
fortement, même aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col d’une
manière lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur de
ses yeux et l’épaisseur de ses moustaches.
Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes,
afin de garder toute sa liberté d’action.
D’une voix terrible, le Directeur demande:
—Qu’est-ce que c’est?
—Monsieur, c’est le maître d’étude qui m’envoie vous dire que j’ai les
mains sales, mais c’est pas vrai!
Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les
retournant: d’abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d’abord
la paume, ensuite le dos.
—Ah! c’est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de séquestre, mon
petit!
—Monsieur, dit Poil de Carotte, le maître d’étude, il m’en veut!
—Ah! il t’en veut! huit jours, mon petit!
Poil de Carotte connaît son homme. Une telle douceur ne le surprend point.
Il est bien décidé à tout affronter. Il prend une pose raide, serre ses
jambes et s’enhardit, au mépris d’une gifle.
Car c’est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d’abattre, de
temps en temps, un élève récalcitrant du revers de la main: vlan!
L’habileté pour l’élève visé consiste à prévoir le coup et à se baisser,
et le directeur se déséquilibre, au rire étouffé de tous. Mais il ne
recommence pas, sa dignité l’empêchant d’user de ruse à son tour. Il
devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se mêler de rien.
—Monsieur, dit Poil de Carotte réellement audacieux et fier, le maître
d’étude et Marseau, ils font des choses!
Aussitôt les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons s’y
étaient précipités soudain. Il appuie ses deux poings fermés au bord de
la table, se lève à demi, la tête en avant, comme s’il allait cogner Poil
de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux:
—Quelles choses?
Poil de Carotte semble pris au dépourvu. Il espérait (peut-être que
ce n’est que différé) l’envoi d’un tome massif de M. Henri Martin, par
exemple, lancé d’une main adroite, et voilà qu’on lui demande des détails.
Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu’un
bourrelet unique, un épais rond de cuir, où siège, de guingois, sa tête.
Poil de Carotte hésite, le temps de se convaincre que les mots ne lui
viennent pas, puis, la mine tout à coup confuse, le dos rond, l’attitude
apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes,
l’en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l’élève
doucement, à hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des
précautions pudiques, il enfouit sa tête simiesque dans la doublure ouatée,
sans dire un mot.