Poil de Carotte

Jules Renard · Chapitre 4 sur 39

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Poil de Carotte

Chapitre II

—Oui, dit Violone, je l’ai embrassé, Marseau; tu peux l’avouer, car

tu n’as fait aucun mal. Je l’ai embrassé sur le front, mais Poil de

Carotte ne peut pas comprendre, déjà trop dépravé pour son âge, que c’est

là un baiser pur et chaste, un baiser de père à enfant, et que je t’aime

comme un fils, ou si tu veux comme un frère, et demain il ira répéter

partout je ne sais quoi, le petit imbécile!

 

A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de

Carotte feint de dormir. Toutefois, il soulève sa tête pour entendre

encore.

 

Marseau écoute le maître d’étude, le souffle ténu, ténu, car tout en

trouvant ses paroles très naturelles, il tremble comme s’il redoutait

la révélation de quelque mystère. Violone continue, le plus bas qu’il

peut. Ce sont des mots inarticulés, lointains, des syllabes à peine

localisées. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche

insensiblement, au moyen de légères oscillations de hanches, n’entend

plus rien. Son attention est à ce point surexcitée que ses oreilles

lui semblent matériellement se creuser et s’évaser en entonnoir; mais

aucun son n’y tombe.

 

Il se rappelle avoir éprouvé parfois une sensation d’effort pareille en

écoutant aux portes, en collant son oeil à la serrure, avec le désir

d’agrandir le trou et d’attirer à lui, comme avec un crampon, ce qu’il

voulait voir. Cependant il le parierait. Violone répète encore:

 

—Oui, mon affection est pure, pure, et c’est que ce petit imbécile ne

comprend pas!

 

Enfin le maître d’étude se penche avec la douceur d’une ombre sur le front

de Marseau, l’embrasse, le caresse de sa barbiche comme d’un pinceau,

puis se redresse pour s’en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux,

glissant entre les rangées de lits. Quand la main de Violone frôle un

traversin, le dormeur dérangé change de côté avec un fort soupir.

 

Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque

de Violone. Déjà Marseau fait la boule dans son lit, la couverture sur

ses yeux, bien éveillé d’ailleurs, et tout au souvenir de l’aventure dont

il ne sait que penser. Il n’y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter,

et cependant, dans la nuit des draps, l’image de Violone flotte

lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l’ont échauffé en plus

d’un rêve.

 

Poil de Carotte se lasse d’attendre. Ses paupières, comme aimantées, se

rapprochent. Il s’impose de fixer le gaz, presque éteint; mais, après

avoir compté trois éclosions de petites bulles crépitantes et pressées

de sortir du bec, il s’endort.