Poil de Carotte

Jules Renard · Chapitre 1 sur 39

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Poil de Carotte

Chapitre I

Comme il lui est arrivé déjà plus d’un malheur au lit, Poil de Carotte

a bien soin de prendre ses précautions chaque soir. En été, c’est facile.

A neuf heures, quand madame Lepic l’envoie se coucher, Poil de Carotte fait

volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille.

 

L’hiver, la promenade devient une corvée. Il a beau prendre, dès que la

nuit tombe et qu’il ferme les poules, une première précaution, il ne peut

espérer qu’elle suffira jusqu’au lendemain matin. On dîne, on veille,

neuf heures sonnent, il y a longtemps que c’est la nuit, et la nuit va

durer encore une éternité. Il faut que Poil de Carotte prenne une

deuxième précaution.

 

Et ce soir, comme tous les soirs, il s’interroge.

 

—Ai-je envie? se dit il; n’ai-je pas envie?

 

D’ordinaire il se répond “oui”, soit que, sincèrement, il ne puisse reculer,

soit que la lune l’encourage par son éclat. Quelquefois M. Lepic et grand

frère Félix lui donnent l’exemple. D’ailleurs la nécessité ne l’oblige

pas toujours à s’éloigner de la maison, jusqu’au fossé de la rue, presque

en pleine campagne. Le plus souvent il s’arrête au bas de l’escalier;

c’est selon.

 

Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a éteint les étoiles

et les noyers ragent dans les prés.

 

—Ça se trouve bien, conclut Poil de Carotte, après avoir délibéré sans

hâte, je n’ai pas envie.

 

Il dit bonsoir à tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond du

corridor, à droite, sa chambre nue et solitaire. Il se déshabille, se

couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serré, d’un

unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie

et ne lui laisse point d’allumettes. Et elle l’enferme à clef parce qu’il

est peureux. Poil de Carotte goûte d’abord le plaisir d’être seul. Il

repasse sa journée, se félicite de l’avoir fréquemment échappé belle, et

compte, pour demain, sur une chance égale. Il se flatte que, deux jours de

suite, madame Lepic ne fera pas attention à lui, et il essaie de s’endormir

avec ce rêve.

 

A peine a-t-il fermé les yeux qu’il éprouve un malaise connu.

 

—Ç’était inévitable, se dit Poil de Carotte.

 

Un autre se lèverait. Mais Poil de Carotte sait qu’il n’y a pas de pot

sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie

toujours d’en mettre un. D’ailleurs, à quoi bon ce pot, puisque Poil de

Carotte prend ses précautions?

 

Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever.

 

—Tôt ou tard, il faudra que je cède, se dit-il. Or, plus je résiste,

plus j’accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes

draps auront le temps de sécher à la chaleur de mon corps. Je suis sûr, par

expérience, que maman n’y verra goutte.

 

Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute sécurité et commence un

bon somme.