Poil de Carotte

Jules Renard · Chapitre 6 sur 39

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Poil de Carotte

Chapitre IV

Le même jour, à la suite d’une courte enquête, Violone reçoit son congé!

C’est un touchant départ, presque une cérémonie.

 

—Je reviendrai, dit Violone, c’est une absence.

 

Mais il n’en fait accroire à personne. L’institution renouvelle son

personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C’est un

va-et-vient de maîtres d’étude. Celui-ci part comme les autres, et

meilleur, il part plus vite. Presque tous l’aiment. On ne lui connaît

pas d’égal dans l’art d’écrire des entêtes pour cahiers, tels que: _Cahiers

d’exercices grecs appartenant à…_ Les majuscules sont moulées comme

des lettres d’enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de

son bureau. Sa belle main, où brille la pierre verte d’une bague, se

promène élégamment sur le papier. Au bas de la page, il improvise une

signature. Elle tombe, comme une pierre dans l’eau dans une ondulation

et un remous de lignes à la fois régulières et capricieuses, qui forment

le paraphe, un petit chef-d’oeuvre. La queue du paraphe s’égare, se

perd dans le paraphe lui-même. Il faut regarder de très près, chercher

longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d’un

seul trait de plume. Une fois, il a réussi un enchevêtrement de lignes

nommé cul-de-lampe. Longuement, les petits s’émerveillèrent.

 

Son renvoi les chagrine fort.

 

Ils conviennent qu’ils devront bourdonner le Directeur à la première

occasion, c’est-à-dire enfler les joues et imiter avec les lèvres le vol

des bourdons pour marquer leur mécontentement. Quelque jour, ils n’y

manqueront pas.

 

En attendant, ils s’attristent les uns les autres. Violone qui se sent

regretté, a la coquetterie de partir pendant une récréation. Quand il

paraît dans la cour, suivi d’un garçon qui porte sa malle, tous les petits

s’élancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s’efforce d’arracher

les pans de sa redingote sans les déchirer, cerné, envahi et souriant, ému.

Les uns, suspendus à la barre fixe, s’arrêtent au milieu d’un renversement

et sautent à terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches de

chemise retroussées et les doigts écartés à cause de la colophane. D’autres,

plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains,

en signe d’adieu. Le garçon, courbé sous la malle, s’est arrêté afin de

conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur

son tablier blanc ses cinq doigts trempés dans du sable mouillé. Les

joues de Marseau se sont rosées à paraître peintes. Il éprouve sa première

peine de coeur sérieuse; mais, troublé et contraint de s’avouer qu’il

regrette le maître d’étude un peu comme une petite cousine, il se tient à

l’écart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers

lui, quand on entend un fracas de carreaux.

 

Tous les regards montent vers la petite fenêtre grillée du séquestre. La

vilaine et sauvage tête de Poil de Carotte paraît. Il grimace, blême

petite bête mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents

blanches toutes à l’air. Il passe sa main droite entre les débris de la

vitre qui le mord, comme animée, et il menace Violone de son poing saignant.

 

—Petite imbécile! dit le maître d’étude, te voilà content!

 

—Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu’avec entrain, il casse d’un second

coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l’embrassiez et que vous

ne m’embrassiez pas, moi?

 

Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main

coupée:

 

—Moi aussi, j’ai des joues rouges, quand j’en veux!

 

Les Poux

 

Dès que grand Frère Félix et Poil de Carotte arrivent de l’institution

Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont

besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave à la pension.

D’ailleurs, aucun article de prospectus ne prévoit le cas.

 

—Comme les tiens doivent être noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit

madame Lepic.

 

Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que

ceux de grand frère Félix? Et pourquoi? Tous deux vivent côte à côte,

du même régime, dans le même air. Certes, au bout de trois mois, grand

frère Félix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, de son

propre aveu, ne reconnaît plus les siens.

 

Honteux, il les plonge dans l’eau avec l’habileté d’un escamoteur. On ne

les voit pas sortir des chaussettes et se mêler aux pieds de grand frère

Félix qui occupent déjà tout le fond du baquet, et bientôt, un couche de

crasse s’étend comme un linge sur ces quatre horreurs.

 

M. Lepic se promène, selon sa coutume, d’une fenêtre à l’autre. Il relit

les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes écrites par M. le

proviseur lui-même: celle de grand frère Félix:

 

“Étourdi, mais intelligent. Arrivera.” et celle de Poil de Carotte:

 

“Se distingue dès qu’il veut, mais ne veut pas toujours.”

 

L’idée que Poil de Carotte est quelquefois distingué amuse la famille. En

ce moment, les bras croisés sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper et

se gonfler d’aise. Il se sent examiné. On le trouve plutôt enlaidi sous

ses cheveux trop longs et d’un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux

effusions, ne témoigne sa joie de le revoir qu’en le taquinant. A l’aller

il lui détache une chiquenaude sur l’oreille. Au retour, il le pousse du

coude, et Poil de Carotte rie de bon coeur.

 

Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les “bourraquins” et fait crépiter

ses ongles comme s’il voulait tuer des poux. C’est sa plaisanterie favorite.

 

Or, du premier coup, il en tue un.

 

—Ah! bien visé, dit-il, je ne l’ai pas manqué.

 

Et tandis qu’un peu dégoûté il s’essuie à la chevelure de Poil de Carotte,

madame Lepic lève les bras au ciel:

 

—Je m’en doutais, dit-elle accablée. Mon dieu! nous sommes propres!

Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voilà de la besogne pour

toi.

 

Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une

soucoupe, et la chasse commence.

 

—Peigne-moi d’abord! crie grand frère Félix. Je suis sûr qu’il m’en a

donné.

 

Il se racle furieusement la tête avec les doigts et demande un seau d’eau

pour tout noyer.

 

—Calme-toi, Félix, dit soeur Ernestine qui aime à se dévouer, je ne te

ferai pas du mal.

 

Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une

patience de maman. Elle écarte les cheveux d’une main, tient délicatement

le peigne de l’autre, et elle cherche, sans moue dédaigneuse, sans peur

d’attraper des habitants.

 

Quand elle dit: Un de plus! grand frère Félix trépigne dans le baquet et

menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour.

 

—C’est fini pour toi, Félix, dit soeur Ernestine, tu n’en avais que sept

ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n’a

que ramassé au hasard dans une fourmilière.

 

On entoure Poil de Carotte. Soeur Ernestine s’applique. M. Lepic, les

mains derrière le dos, suit le travail, comme un étranger curieux. Madame

Lepic pousse des exclamations plaintives.

 

—Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un râteau.

 

Grand frère Félix accroupi remue la cuvette et reçoit les poux. Ils

tombent enveloppés de pellicules. On distingue l’agitation de leurs pattes

menues comme des cils coupés. Ils obéissent au roulis de la cuvette, et

rapidement le vinaigre les fait mourir.

 

Madame Lepic:

Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton âge et grand

garçon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-être tu ne vois

qu’ici. Mais les poux te mangent, et tu ne réclames ni la surveillance de

tes maîtres, ni les soins de ta famille. Expliquenous, je te prie, quel

plaisir tu éprouves à te laisser ainsi dévorer tout vif. Il y a du sang

dans ta tignasse.

 

Poil de Carotte:

C’est le peigne qui m’égratigne.

 

Madame Lepic:

Ah! c’est le peigne. Voilà comme tu remercies ta soeur. Tu l’entends,

Ernestine? Monsieur, délicat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille,

ma fille, d’abandonner tout de suite ce martyr volontaire à sa vermine.

Soeur Ernestine:

J’ai fini pour aujourd’hui, maman. J’ai seulement ôté le plus gros et je

ferai demain une seconde tournée. Mais j’en connais une qui se parfumera

d’eau de Cologne.

 

Madame Lepic:

Quant à toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l’exposer sur le

mur du jardin. Il faut que tout le village défile devant, pour ta confusion.

 

Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l’ayant déposée au soleil, il

monte la garde près d’elle.

 

C’est la vieille Marie Nanette qui s’approche la première. Chaque fois

qu’elle rencontre Poil de Carotte, elle s’arrête, l’observe de ses petits

yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des

choses.

 

—Qu’est-ce que c’est que ça? dit-elle. Poil de Carotte ne répond rien.

Elle se penche sur la cuvette.

 

—C’est-il des lentilles? Ma foi, je n’y vois plus clair. Mon garçon

Pierre devrait bien m’acheter une paire de lunettes.

 

Du doigt, elle touche, comme afin de goûter. Décidément, elle ne comprend

pas.

 

—Et toi, que fais-tu là, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu’on t’a

grondé et mis en pénitence. Écoute, je ne suis pas ta grand’maman, mais je

pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j’imagine

qu’ils te rendent la vie dure.

 

Poil de Carotte s’assure d’un coup d’oeil que sa mère ne peut l’entendre,

et il dit à la vieille Marie Nanette.

 

—Et après? Est-ce que ça vous regarde? Mêlez-vous donc de vos affaires

et laissez-moi tranquille.

 

Comme Brutus

 

Monsieur Lepic:

Poil de Carotte, tu n’as pas travaillé l’année dernière comme j’espérais.

Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu rêvasses,

tu lis des livres défendus. Doué d’une excellente mémoire, tu obtiens

d’assez bonnes notes de leçons, et tu négliges tes devoirs. Poil de Carotte,

il faut songer à devenir sérieux.

 

Poil de Carotte:

Compte sur moi, papa. Je t’accorde que je me suis un peu laissé aller

l’année dernière. Cette fois, je me sens la bonne volonté de bûcher ferme.

Je ne te promets pas d’être le premier de ma classe en tout.

 

Monsieur Lepic:

Essaie quand même.

 

Poil de Carotte:

Non, papa, tu m’en demandes trop. Je ne réussirai ni en géographie, ni

en allemand, ni en physique et chimie, où les plus forts sont deux ou

trois types nuls pour le reste et qui ne font que ça. Impossible de les

dégoter; mais je veux, —écoute, mon papa,— je veux, en composition

française, bientôt tenir la corde et la garder, et si malgré mes efforts

elle m’échappe, du moins je n’aurai rien à me reprocher et je pourrai

m’écrier fièrement comme Brutus: O vertu! tu n’es qu’un nom.

 

Monsieur Lepic:

Ah! mon garçon, je crois que tu les manieras.

 

Grand frère Félix:

Qu’est-ce qu’il dit, papa?

 

Soeur Ernestine:

Moi, je n’ai pas entendu.

 

Madame Lepic:

Moi non plus. Répète voir, Poil de Carotte?

 

Poil de Carotte:

Oh! rien maman.

 

Madame Lepic:

Comment? Tu ne disais rien, et tu pérorais si fort, rouge et le poing

menaçant le ciel, que ta voix portait jusqu’au bout du village! Répète

cette phrase, afin que tout le monde en profite.

 

Poil de Carotte:

Ce n’est pas la peine, va, maman.

 

Madame Lepic:

Si, si, tu parlais de quelqu’un; de qui parlais-tu?

 

Poil de Carotte:

Tu ne le connais pas, maman.

 

Madame Lepic:

Raison de plus. D’abord ménage ton esprit, s’il te plaît, et obéis.

 

Poil de Carotte:

Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils

d’ami, et par hasard, je ne sais quelle idée m’est venue, pour le remercier,

de prendre l’engagement, comme ce Romain qu’on appelait Brutus, d’invoquer

la vertu…

 

Madame Lepic:

Turlututu, tu barbotes. Je te prie de répéter, sans y changer un mot, et

sur le même ton, ta phrase de tout à l’heure. Il me semble que je ne te

demande pas le Pérou et que tu veux bien faire ça pour ta mère.

 

Grand frère Félix:

Veux-tu que je te répète, moi, maman?

 

Madame Lepic:

Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de

Carotte, dépêchez.

 

Poil de Carotte:

Il balbutie, d’une voie pleurarde

Ve-ertutu-u n’es qu’un-un nom.

 

Madame Lepic:

Je désespère. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait rouer de

coups, plutôt que d’être agréable à sa mère.

 

Grand frère Félix:

Tiens, maman, voilà comme il a dit: _Il roule les yeux et lance des regards

de défi._ Si je ne suis pas premier en composition française. _Il gonfle

ses joues et frappe du pied._ Je m’écrierai comme Brutus: _Il lève les

bras au plafond._ O Vertu! Il les laisse tomber sur ses cuisses, tu

n’es qu’un nom! Voilà comme il a dit.

 

Madame Lepic:

Bravo, superbe! Je te félicite, Poil de Carotte, et je déplore d’autant

plus ton entêtement qu’une imitation ne vaut jamais l’original.

 

Grand frère Félix:

Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ça? Ne serait-ce pas

Caton?

 

Poil de Carotte:

Je suis sûr de Brutus. “Puis il se jeta sur une épée que lui tendit un de

ses amis et mourut.”

 

Soeur Ernestine:

Poil de Carotte a raison. Je me rappelle même que Brutus simulait la

folie avec de l’or dans une canne.

 

Poil de Carotte:

Pardon, soeur, tu t’embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre.

 

Soeur Ernestine:

Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte

un cours d’histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lycée.

 

Madame Lepic:

Peu importe. Ne vous disputez pas. L’essentiel est d’avoir un Brutus dans

sa famille, et nous l’avons. Que grâce à Poil de Carotte, on nous envie!

Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il

parle latin comme un évêque et refuse de dire deux fois la messe pour les

sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d’une veste qu’il

étrenne aujourd’hui, et vu de dos son pantalon déchiré. Seigneur, où

s’est-il encore fourré? Non,mais regardez-moi la touche de Poil de

Carotte Brutus! Espèce de petite brute, va!

 

Lettres choisies

 

de Poil de Carotte à M. Lepic

ET QUELQUES RÉPONSES

de M. Lepic à Poil de Carotte

 

De Poil de Carotte à M. Lepic

Institution Saint-Marc.

 

Mon cher papa,

 

Mes parties de pêche des vacances m’ont mis l’humeur en mouvement. De gros

clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couché sur le dos

et madame l’infirmière pose des cataplasmes. Tant que le clou n’a pas percé,

il me fait mal. Après je n’y pense plus. Mais ils se multiplient comme

des petits poulets. Pour un de guéri, trois reviennent. J’espère d’ailleurs

que ce ne sera rien.

 

Ton fils affectionné.

 

Réponse de M. Lepic.

 

Mon cher Poil de Carotte,

 

Puisque tu prépares ta première communion et que tu vas au catéchisme, tu

dois savoir que l’espèce humaine ne t’a pas attendu pour avoir des clous.

Jésus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas et

pourtant les siens étaient vrais.

Du courage!

 

Ton père qui t’aime.

 

De Poil de Carotte à M. Lepic.

 

Mon cher papa,

 

Je t’annonce avec plaisir qu’il vient de me pousser une dent. Bien que je

n’aie pas l’âge, je crois que c’est une dent de sagesse précoce. J’ose

espérer qu’elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours

par ma bonne conduite et mon application.

 

Ton fils affectionné.

 

Réponse de M. Lepic.

 

Mon cher Poil de Carotte,

 

Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait à branler. Elle

s’est décidée à tomber hier matin. De telle sorte que si tu possèdes une

dent de plus, ton père en possède une de moins. C’est pourquoi il n’y a

rien de changé et le nombre des dents de la famille reste le même,

 

Ton père qui t’aime.

 

De Poil de Carotte à M. Lepic.

 

Mon cher papa,

 

Imagine-toi que c’était hier la fête de M. Jâques, notre professeur de

latin, et que, d’un commun accord, les élèves m’avaient élu pour lui

présenter les voeux de toute la classe. Flatté de cet honneur, je prépare

longuement le discours où j’intercale à propos quelques citations latines.

Sans fausse modestie j’en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une

grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excité par mes

camarades qui murmuraient: —“Vas-y, vas-y donc!”— je profite d’un moment

où M. Jâques ne nous regarde pas et je m’avance vers sa chaire. Mais à

peine ai-je déroulé ma feuille et articulé d’une voix forte:

 

VÉNÉRÉ MAITRE

 

que M. Jâques se lève furieux et s’écrie:

 

—Voulez-vous filer à votre place plus vite que ça!

 

Tu penses si je me sauve et cours m’asseoir, tandis que mes amis se cachent

derrière leurs livres et que M. Jâques m’ordonne avec colère:

 

—Traduisez la version.

 

Mon cher papa, qu’en dis-tu?

 

Réponse de M. Lepic

 

Mon cher Poil de Carotte,

 

Quand tu seras député tu en verras bien d’autres. Chacun son rôle. Si

on a mis ton professeur dans une chaire, c’est apparemment pour qu’il

prononce des discours et non pour qu’il écoute les tiens.

 

Poil de Carotte à M. Lepic

 

Mon cher papa,

 

Je viens de remettre ton lièvre à M. Legris, notre professeur d’histoire

et de géographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir.

Il te remercie vivement. Comme j’étais entré avec mon parapluie mouillé,

il me l’ôta lui-même des mains pour le reporter au vestibule. Puis nous

causâmes de choses et d’autres. Il me dit que je devais enlever, si je

voulais, le premier prix d’histoire et de géographie à la fin de l’année.

Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre

entretien, et que M. Legris, qui, à part cela, fut très aimable, je le

répète, ne me désigna même pas un siège.

Est-ce oubli ou impolitesse?

Je l’ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis.

 

Réponse de M. Lepic.

 

Mon cher Poil de Carotte,

 

Tu réclames toujours. Tu réclames parce que M. Jâques t’envoie t’asseoir,

et tu réclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-être

encore trop jeune pour exiger des égards. Et si M. Legris ne t’a pas

offert une chaise, excuse-le: c’est sans doute que, trompé par ta petite

taille, il te croyait assis.

 

De Poil de Carotte à M. Lepic.

 

Mon cher papa,

 

J’apprends que tu dois aller à Paris. Je partage la joie que tu auras en

visitant la capitale que je voudrais connaître et où je serai de coeur avec

toi. Je conçois que mes travaux scolaires m’interdisent ce voyage, mais je

profite de l’occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m’acheter un

ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n’importe lesquels.

Au fond, ils se valent. Toutefois je désire spécialement la_Henriade,_ par

François-Marie Arouet de Voltaire, et la Nouvelle Héloïse,par Jean-Jacques

Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne coûtent rien à Paris), je

te le jure que le maître d’étude ne me les confisquera jamais.

 

Réponse de M. Lepic.

 

Mon cher Poil de Carotte,

 

Les écrivains dont tu me parles étaient des hommes comme toi et moi. Ce

qu’ils ont fait, tu peux le faire. Écris des livres, tu les liras ensuite.

 

De M. Lepic à Poil de Carotte.

 

Mon cher Poil de Carotte,

 

Ta lettre de ce matin m’étonne fort. Je la relis vainement. Ce n’est plus

ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni

de ta compétence ni de la mienne.

 

D’habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous écris les places

que tu obtiens, les qualités et les défauts que tu trouves à chaque

professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l’état de ton linge, si tu

dors et si tu manges bien.

 

Voilà ce qui m’intéresse. Aujourd’hui, je ne comprends plus. A propos de

quoi, s’il te plaît, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en

hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d’un cache-nez? Ta lettre n’est pas

datée et on ne sait si tu l’adresses à moi ou au chien. La forme même de

ton écriture me paraît modifiée, et la disposition des lignes, la quantité

de majuscules me déconcertent. Bref, tu as l’air de te moquer de quelqu’un.

Je suppose que c’est de toi, et je tiens à t’en faire non un crime, mais

l’observation.

 

Réponse de Poil de Carotte.

 

Mon cher papa,

 

Un mot à la hâte pour t’expliquer ma dernière lettre. Tu ne t’es pas

aperçu qu’elle était en vers.

 

Le Toiton

 

Ce petit toit où, tour à tour, ont vécu des poules, des lapins, des

cochons, vide maintenant, appartient en toute propriété à Poil de Carotte

pendant les vacances. Il y entre commodément, car le toiton n’a plus de

porte. Quelques grêles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte

les regarde à plat ventre, elles lui semblent une forêt. Une poussière

fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d’humidité. Poil de

Carotte frôle le plafond de ses cheveux. Il est là chez lui et s’y

divertit, dédaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.

 

Son principal amusement consiste à creuser quatre nids avec son derrière,

un à chaque coin du toiton. Il ramène de sa main, comme d’une truelle,

des bourrelets de poussière et se cale.

 

Le dos au mur lisse, les jambes pliées, les mains croisées sur ses genoux,

gîté, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de place. Il

oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le

troublerait.

 

L’eau de vaisselle qui coule non loin de là, par le trou de l’évier, tantôt

a torrents, tantôt goutte à goutte, lui envoie des bouffées fraîches.

 

Brusquement, une alerte.

Des appels approchent, des pas.

 

—Poil de Carotte? Poil de Carotte?

 

Une tête se baisse et Poil de Carotte réduit en boulette, se poussant dans

la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard même

immobilisé, sent que des yeux fouillent l’ombre.

 

—Poil de Carotte, est-tu là?

 

Les tempes bosselées, il souffre. Il va crier d’angoisse.

 

—Il n’y est pas, le petit animal. Où diable est-il?

 

On s’éloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend de

l’aise. Sa pensée parcourt encore de longues routes de silence.

 

Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s’est pris

dans une toile d’araignée, vibre et se débat. Et l’araignée glisse le long

d’un fil. Son ventre a la blancheur d’une mie de pain. Elle reste un

instant suspendue, inquiète, pelotonnée.

 

Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au dénouement,

et quand l’araignée tragique fonce, ferme l’étoile de ses pattes, étreint

la proie à manger, il se dresse debout, passionné, comme s’il voulait sa

part.

 

Rien de plus.

 

L’araignée remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en son

âme de lièvre où il fait noir.

 

Bientôt, comme un filet d’eau alourdie par le sable, sa rêvasserie, faute

de pente, s’arrête, forme flaque et croupit.

 

Le Chat