Premier et Unique
Cinquiame Partie - L’Empyrean
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
CINQUIÈME PARTIE
L’EMPYREAN
Un
Gaunt avait parlé à Fereyd. Ils s’étaient assis près d’un feu, entre les ombres d’une résidence éventrée, quelque part dans la ville la plus importante de la zone démilitarisée de Pashen 9-60. Fereyd s’était déguisé en propriétaire agricole, avec une épaisse robe de laine rouge commune à de nombreux habitants de Pashen, et il avait parlé de façon indirecte de son travail d’espion. Son récit à moitié complet s’était limité à quelques remarques énigmatiques, du genre de celles avec lesquelles il aimait susciter la curiosité de son ami. À deux, ils constituaient une paire bien invraisemblable ; l’espion et le commissaire, l’un blond et élancé, l’autre trapu avec les cheveux sombres. Rapprochés par les aléas des combats, ils s’étaient liés d’amitié en dépit d’origines, d’expériences et d’obligations très différentes.
L’unité de surveillance de Fereyd, qui œuvrait sous couverture dans les cités-fermes de Pashen, avait exposé au grand jour le culte du Chaos - et les noms des officiers hérétiques de la Flotte qui l’avaient rejoint. L’envoi désastreux et trop précipité d’une armada de vaisseaux, décidé en réponse aux découvertes de Fereyd, avait entraîné une guerre ouverte sur la planète et le déploiement de la Garde. Le hasard avait voulu que le raid qui avait libéré Fereyd fût mené par les Hyrkiens de Gaunt. Ensemble, ils s’étaient chargés de lever le voile sur la traîtrise du baron Sylag et l’avaient exécuté.
Ils discutaient à présent de loyauté et de tromperie, et Fereyd lui expliquait comment la vigilance des espions de l’Empereur était l’ultime rempart contre les ambitions privées de certains officiers supérieurs. Toutefois, il était difficile pour Gaunt de suivre le discours de Fereyd, car son visage n’arrêtait pas de changer. Par moments, il était Oktar, et puis, dans la lumière des flammes, son visage devenait celui de Dercius ou de son père.
Gaunt comprit qu’il était en train de rêver, dit à contrecœur au revoir à son ami et s’éveilla en marmonnant.
L’air sentait désagréablement le renfermé. Sa chambre était petite, avec un plafond bas incurvé dans lequel étaient enchâssées des plaques d’éclairage qu’il avait réglées à leur niveau le plus faible avant de se coucher. Il se leva et enfila ses vêtements, dispersés là où il les avait jetés, son pantalon, sa chemise, ses bottes, une veste courte en cuir avec un haut col estampé de deux aigles impériaux en relief. La confiscation des armes à l’embarquement signifiait que son pistolet bolter ne se trouvait pas dans son holster pendu au crochet derrière la porte, mais par habitude, il accrocha à sa ceinture le fourreau de sa dague de Tanith.
La porte hydraulique s’ouvrit sur le long espace sombre de la coursive des cabines privées. L’atmosphère y était toujours aussi chaude et accablante, mais elle circulait, brassée par les systèmes de répartition disposés sous le sol grillagé.
Une promenade lui ferait du bien.
C’était le cycle de nuit et l’éclairage des ponts était bas. Il résultait du murmure omniprésent des machines une micro-vibration qui se répercutait dans chaque surface de métal, et presque dans l’air lui-même.
Gaunt arpenta pendant quinze minutes les coursives de la gigantesque structure sans croiser personne. Arrivé à un croisement, il entra dans l’ascenseur principal et composa son cryptogramme d’accès sur le clavier runique. Trois mesures de litanie chantées par des voix non humaines donnèrent le signal du départ de la cabine. L’indicateur lumineux remonta lentement une rangée de vingt runes en bas-relief encadrées par le tableau de bronze poli.
Un nouvel envol du chœur artificiel. Les portes s’ouvrirent.
Gaunt s’avança dans la verrière, un dôme de silice transparente d’une centaine de mètres de rayon. L’endroit le plus serein que le bâtiment avait à lui offrir. Au-delà de la coupole tourbillonnait un paysage solennel et inquiétant, filtré par des champs restricteurs. Des ténèbres striées de bandes chatoyantes, des arborescences boursouflées et des filaments aux couleurs qu’il n’était pas sûr de pouvoir nommer, le clair et le sombre se succédant à une vitesse phénoménale.
L’Empyrean. L’espace Warp. La dimension par-delà la réalité, au travers de laquelle naviguait le super-convoyeur de charge Absalom.
Il avait vu l’Absalom pour la première fois par les épais hublots de la navette qui les avait amenés jusqu’au point de rendez-vous en orbite. Gaunt était resté en admiration devant cette merveille, un des plus vénérables vaisseaux de transport de l’Adeptus Mechanicus, un croiseur vétéran. Les techno-prêtres de Mars avaient envoyé une escadre autour de Fortis, et leur gratitude les avait poussés à subordonner temporairement leurs vaisseaux à la Garde Impériale. C’était un honneur de voyager sur l’Absalom, Gaunt le savait, et d’être aux soins des mystérieux adeptes du culte du Dieu-Machine.
Depuis la navette, il avait observé seize kilomètres d’une solide architecture grise, un carénage semblable à une cathédrale linéaire dont la bouche ventrale accueillait et recrachait les lumières minuscules des transports de troupes. Ses surfaces et ses tours crénelées étaient riches de gargouilles sculptées, dans la large gueule desquelles pivotaient les canons de défense rapprochée. L’éclairage intérieur transparaissait derrière des milliers de sabords étroits. Le vaisseau de pilotage avançait mollement sur les vagues de courants solaires en avant du transporteur, comme pour lui ouvrir la voie.
Le vaisseau-amiral de Gaunt, la frégate Navarre, se tenait à disposition pour les piquets de surveillance dans l’emprise de Nubila. C’était pour cette raison que Gaunt avait fait embarquer sa formation sur l’Absalom. Les longues lignes incisives du Navarre lui manquaient, ainsi que son équipage, et tout particulièrement le commandant en second Kreff, à qui il avait fallu consentir de réels efforts pour s’accommoder du commissaire et de ses hommes turbulents.
L’Absalom n’était pas une bête de la même espèce. Sa prodigieuse capacité d’accueil lui permettait de faire transiter neuf régiments au grand complet, parmi lesquels comptaient les Tanith, quatre divisions des Patriciens jantins, et au moins trois autres bataillons mécanisés, en comptant évidemment leurs nombreux chars et véhicules de transport blindés que des chalands de levage avaient chargés dans la soute depuis les dépôts de Pyrites.
Et ils étaient maintenant en route : un saut de six jours vers une grappe de mondes en guerre appelée l’étreinte de Menazoïd, la ligne de bataille suivante dans la croisade des mondes de Sabbat. Gaunt espérait être déployé avec les Fantômes dans l’offensive principale contre Menazoïd Sigma, où une armée du Chaos tenait ses positions contre une forte avancée impériale.
Cependant, il y avait aussi Menazoïd Epsilon, le monde mort le plus éloigné, sur les confins de l’étreinte. Gaunt savait que l’état-major du maître de guerre Macaroth évaluait l’importance de cette planète, et que des régiments finiraient certainement par y être envoyés pour la reprendre.
Personne ne voulait être envoyé sur Epsilon, comme personne ne voulait mourir.
Il leva les yeux vers les variations purulentes de l’Empyrean et murmura une prière au Très Saint Empereur : par pitié, épargnez-nous Epsilon.
D’autres pensées encore plus sombres accaparaient sa réflexion. Comme ce cristal, aussi contraignant qu’inestimable, qui avait atterri entre ses mains sur Pyrites. Sa seule présence, son secret qui ne demandait qu’à être percé le brûlaient autant qu’une blessure au fuseur. Aucune nouvelle de Fereyd ne lui était parvenue, pas un mot, pas même un indice sur ce qu’il attendait de lui. Allait-il lui aussi être un coursier - et si oui, pour combien de temps ? Comment saurait-il à qui confier le précieux joyau quand le moment viendrait de s’en séparer ? Attendait-on autre chose de lui, une autre instruction vitale n’avait-elle pas réussi à l’atteindre ? Gaunt maudissait Fereyd. Ce genre de complication ne s’accommodait pas bien avec les devoirs d’un commissaire.
Il s’était résolu à veiller sur le cristal, à le garder avec lui jusqu’à ce que Fereyd vînt le lui réclamer. Il redoutait néanmoins que l’affaire fût de la plus haute importance, et que le temps leur glissât entre les doigts.
Il alla rejoindre la balustrade qui courait tout autour de la plate-forme et s’appuya sur elle. Devant lui, le Warp tordait ses tendons laiteux de protomatière, qui venaient lécher comme des rubans de brume fluide l’extérieur de la coupole. La verrière était l’un des trois observatoires de l’Absalom qui permettaient une consultation visuelle de l’Immaterium aux navigators et aux clercs de la division astrographique. En son milieu, montés sur les roues crantées d’un système d’engrenages parfaitement huilé, des télescopes géants, des traducteurs d’aura et des évaluateurs de luminosité se levaient ou s’abaissaient, pivotaient, observaient le maelström, référençant, analysant, évaluant et transmettant les données ainsi collectées vers le pont principal, à neuf kilomètres de là, au sommet de la plus haute flèche de commandement du vaisseau.
Les observatoires n’étaient pas des lieux interdits d’accès, mais leur visite n’était pas recommandée lors d’un premier voyage dans le Warp. Il se racontait que si les vitres n’avaient pas été protégées, la vue extérieure aurait fait perdre la raison même aux astrographes les plus exercés. La petite chorale de l’ascenseur s’était chargée d’avertir Gaunt à ce sujet, mais il avait déjà eu l’occasion de s’accoutumer à ce spectacle au cours d’un nombre incalculable de traversées de l’Empyrean. Il ne l’effrayait plus, et ainsi filtrées, ses fluctuations lui semblaient même apaisantes, comme si cette ébullition minimisait celle de son esprit. Ici, il arrivait à raisonner.
Sur toute la circonférence du dôme, les noms de commandeurs illustres, de seigneurs généraux et d’amiraux avaient été gravés dans la fonte polie sur le rail de sécurité. Sous chacun de ces noms, une courte liste énumérait les théâtres de leurs triomphes. Il avait découvert certains d’eux sur Ignatius dans les textes historiques et les lectures obligatoires de la Schola ; d’autres, vieux de dix siècles et à demi effacés, lui étaient inconnus. Il continua son tour du dôme en déchiffrant les plaques. Il lui fallut accomplir presque la moitié du circuit avant de tomber sur le nom du seul qu’il avait connu personnellement, le maître de guerre Slaydo, prédécesseur de Macaroth, mort lors de sa célèbre victoire sur Balhaut au cours de la dixième année de la croisade des mondes de Sabbat.
Il se retourna. Les portes de l’ascenseur s’étaient ouvertes et Gaunt avait saisi au vol les dernières notes du couplet d’avertissement. Une silhouette s’avança sur le pont : un membre d’équipage, qui trimbalait une petite boîte à outils. Ce dernier le regarda un instant tandis qu’il contournait le tube d’élévation pour disparaître dans la baie de transit. Tournée d’inspection, se dit Gaunt, l’esprit ailleurs.
Il se replongea dans l’examen des inscriptions et lut à nouveau l’épitaphe de Slaydo. Balhaut lui revint en mémoire, les tempêtes de feu qui avaient balayé la nuit et emporté les forces du Chaos avec elles. Lui et ses chers Hyrkiens s’étaient trouvés au centre de tout cela, dans les tourbières et l’atmosphère sulfurée, courbés sous le poids de leurs respirateurs. Le maître de guerre avait tiré de cette dernière victoire le crédit qui lui revenait de droit, mais la sueur versée avait été celle de Gaunt. Cela avait été son heure de gloire, et la faveur accordée par Slaydo sur son lit de mort l’attestait.
Il entendait encore le déhanchement grinçant des transporteurs d’assaut ennemis traversant les marais sur leurs jambes hydrauliques en dirigeant leurs tirs vers ses hommes. Un souvenir physique de la tension et de la fatigue afflua dans ses membres. Il revivait l’effort surhumain grâce auquel lui et ses meilleures équipes avaient atteint les défenses de la porte de l’Oligarchie avant même les glorieuses escouades de l’Adeptus Astartes, et lancé leurs grenades dans les interstices des plaques assemblées en palissades de fortune.
Il revoyait Tanhause réussir son tir miraculeux dont la légende devait encore se transmettre dans les baraquements hyrkiens : une unique décharge de laser, qui avait pénétré dans la fente de vision d’un Dreadnought du Chaos fou furieux et fait exploser ses systèmes d’alimentation. Il revoyait Veitch, après que sa dernière cellule d’énergie se fut vidée, embrocher un sixième adversaire sur sa baïonnette.
Il revoyait la tour du Plutocrate s’embraser, puis s’effondrer sous le tir soutenu, les visages des morts innombrables, couchés dans la boue, ou entrevus au travers des flammes.
Leurs images s’évanouirent lorsqu’il ouvrit les yeux. Devant lui, l’Empyrean cinglait les vitres et se déroulait, insondable. Il s’apprêta à retourner vers ses quartiers.
Une lame s’était glissée sous sa gorge.
Deux
Rien ne trahissait la présence qui se trouvait derrière lui, pas d’ombre, pas de chaleur, ni bruit de respiration ni odeur d’haleine, comme si le tranchant glacé était arrivé là par ses propres moyens. Gaunt comprit immédiatement qu’il était à la merci d’un adversaire redoutable.
Cela lui donnait cependant un espoir auquel se raccrocher. Si le propriétaire de cette lame l’avait voulu mort, il l’aurait déjà été. Une raison faisait qu’il lui était plus utile en vie, et il était à peu près certain de deviner laquelle.
— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-il calmement.
— Ne joue pas à ce petit jeu avec moi, dit une voix derrière lui. Son intonation était basse et égale ; pas un chuchotement, mais quelque chose d’un niveau sonore encore plus ténu. La pression de la lame contre la peau de son cou s’accentua sensiblement. Il paraît que tu es quelqu’un d’intelligent. Épargne-moi les bavardages superflus.
Gaunt prit le temps d’acquiescer lentement. S’il voulait vivre ne fût-ce qu’une minute de plus, il allait falloir être le plus rusé, et ne pas commettre d’impair.
— Ça n’est pas de cette façon que vous allez résoudre les choses, Brochuss, dit-il.
L’autre ne répondit pas tout de suite.
— Quoi ?
— Ne jouez pas l’innocent avec moi non plus, je sais très bien de quoi il s’agit. Je suis désolé que vous et vos camarades des Patriciens ayez perdu la face sur Pyrites. Ainsi que quelques dents, sans doute. Mais cela n’arrangera rien.
— Tu te trompes complètement ! Ça n’a rien à voir avec une stupide rivalité entre régiments !
— Ah non ?
— Réfléchis mieux ! Demande-toi pourquoi tu es dans cette situation ! J’aimerais que tu comprennes pourquoi tu es sur le point de mourir ! Le contact de la lame contre sa gorge s’était légèrement déplacé ; cela n’avait pas atténué sa pression, mais l’angle du tranchant en devint momentanément moins menaçant. Ses propos avaient déconcentré son ennemi le temps d’un battement de cœur.
Cette opportunité serait la seule. Son coude droit frappa en arrière de toutes ses forces, tandis qu’il se dégageait en levant simultanément la main gauche afin d’écarter la lame. Le couteau lacéra sa manchette, mais le coup avait fait reculer son assaillant.
Il avait à peine eu le temps de se retourner quand l’autre contre-attaqua en se jetant sur lui, et ils roulèrent au sol, leurs bras enchevêtrés, chacun tentant de trouver une prise. Le mouvement descendant de la lame déchira sa veste de cuir le long de la couture de sa manche.
Gaunt déplaça son centre de gravité et décocha à son assaillant un crochet du droit qui le fit tomber de par-dessus lui. Un instant plus tard, le commissaire était de nouveau sur ses pieds et tirait la dague de Tanith de sa ceinture.
Il pouvait enfin considérer librement son agresseur : le membre d’équipage qu’il avait entraperçu, un individu assez petit, d’un âge indéterminé. Sa bouche avait quelque chose d’étrange : la façon dont elle s’était figée en une grimace déterminée, alors même que l’expression de ses yeux était… Presque suppliante. L’homme se remit debout en exécutant un grand écart virevoltant, puis il se recroquevilla en une posture offensive courbée, le couteau tenu pointe en l’air dans sa main droite.
Comment un simple mécanicien de la Flotte pouvait-il réussir de tels mouvements ? Gaunt commençait à s’inquiéter. Les gestes exercés, l’équilibre parfait, et cette résolution silencieuse, tout trahissait un tueur chevronné, passé maître dans les arts de la discrétion et de l’assassinat.
Pourtant, d’aussi près, Gaunt avait noté l’uniforme naval légèrement trop serré autour d’un ventre déjà un peu bedonnant. N’était-ce qu’un déguisement ? L’insigne épinglé sur sa poitrine, le sceau d’identification codée dont le port permanent était obligatoire pour le personnel de bord, tout avait l’air vrai. La lame de son couteau était courte, plus courte même que le manche dont elle dépassait. Une série de trous aux formes géométriques courait sur toute sa longueur, afin de l’alléger sans nuire à sa solidité, et elle n’était clairement pas faite de métal car ses reflets étaient d’un bleu mat. De la céramique, invisible pour les détecteurs d’armes du vaisseau.
Gaunt scruta les yeux de l’autre. Le regard qu’il rencontra ne clignait pas, mais il était bel et bien implorant, pathétique, comme celui de quelqu’un qui aurait été prisonnier de ce corps menaçant.
Ils se tournèrent autour à pas lents. Gaunt restait lui aussi baissé, le corps en arrière, comme les Hyrkiens le lui avaient enseigné au cours des exercices à la baïonnette ; néanmoins, il tenait sa dague de Tanith de façon assez relâchée, le poignet souple, la lame légèrement orientée vers son corps. Il s’était beaucoup intéressé au style qu’employaient les Fantômes pour les combats à l’arme blanche, et lors d’une longue semaine de déplacement à bord du Navarre, il avait réussi à convaincre Corbec de lui en expliquer les subtilités. Le principe était avant tout de tirer parti du poids et de la longueur du couteau tanith, et de garder la main gauche levée pour bloquer, non pas paume ouverte comme les Hyrkiens et comme son adversaire, mais le poing serré, les articulations tournées vers l’avant. « Mieux vaut arrêter une lame avec sa main qu’avec sa gorge, » lui avait appris Tanhause il y avait vingt ans de cela. « Mieux vaut que la lame vous racle les jointures plutôt qu’elle vous ouvre un joli sourire sur la paume, » avait affiné Corbec plus récemment.
— Vous voulez me tuer ? questionna Gaunt.
— Ça n’est pas mon objectif premier. Où est le cristal ? Gaunt sursauta en voyant l’homme parler. Ce n’était pas de sa bouche que provenait cette réponse. Ses lèvres bougeaient, mais les mots ne correspondaient pas à leur mouvement. Il avait déjà vu cela se produire, bien des années plus tôt. Cela ressemblait à de la possession. Il frissonna en sentant la peur lui parcourir l’échine, une appréhension plus intense que celle de finir poignardé. La peur de la sorcellerie des psykers.
— La mort d’un colonel-commissaire ne passera pas inaperçue, réussit-il à argumenter.
D’un signe du menton, le mécanicien lui désigna l’immensité de l’océan infini qui s’agitait derrière le dôme transparent.
— Ici, personne n’est important au point de ne pas finir par être oublié. Pas même le maître de guerre.
Ils avaient déjà décrit trois cercles en se jaugeant mutuellement.
— Où est le cristal ? répéta le membre d’équipage.
— Quel cristal ?
— Celui qui t’a été remis à Cracia, lui renvoya le tueur de cette voix flottante et asynchrone. Donne-le moi immédiatement, et nous pourrons faire comme si cette rencontre n’avait jamais eu lieu.
— Qui vous envoie ?
— Pour rien dans tout l’univers connu je ne répondrais à cette question.
— Je n’ai pas de cristal, je ne sais pas de quoi vous parlez.
— Menteur.
— Et même si c’était le cas, est-ce que je serais assez bête pour le conserver sur moi ?
— J’ai déjà fouillé tes quartiers deux fois, et il n’y est pas. Tu dois l’avoir sur toi. Est-ce que tu l’aurais avalé ? Un peu de dissection ne me fait pas peur, tu sais.
Gaunt était sur le point de répondre quand le mécanicien avança brusquement d’un pas dans sa direction en faisant décrire à son couteau un trajet circulaire qui rata son épaule d’un cheveu. Il s’apprêtait à contre-attaquer, mais son agresseur inversa son geste. Une pression sur le manche de son arme avait fait se rétracter la lame dans un sifflement pneumatique, avant qu’elle ne réapparût de l’autre côté au travers du pommeau plat. La pointe entailla l’avant-bras en position défensive et fit se répandre le sang de Gaunt sur le pont.
Celui-ci s’écarta en poussant un cri rageur, mais le mécanicien ne lui accorda pas de répit et inversa à nouveau l’orientation de sa lame pour la faire pointer en avant. Gaunt improvisa une parade avec sa dague et risqua un coup de pied que son attaquant reçut en plein dans le genou gauche.
L’homme recula, mais il n’y eut pas de nouvelle phase d’observation. Ce combat était très différent des échanges d’entraînement qu’il avait connus, avec leurs rondes sans fin avant la tentative occasionnelle. Cet adversaire se ressaisissait immédiatement après chaque feinte, chaque déviation, et frappait sans attendre en faisant surgir sa lame vers le haut ou vers le bas afin de prendre Gaunt à contre-pied. Il commençait parfois par frapper de manière classique et retournait sa lame au milieu de sa lancée pour tenter de la faire inciser sur son chemin de retour.
Gaunt survécut à huit, neuf, dix passes qui lui auraient potentiellement été fatales. Le mérite en revenait à sa seule agilité, et au fait que la curieuse technique de lame des Tanith désarçonnait son attaquant.
Ils se jetèrent à nouveau l’un sur l’autre, et cette fois Gaunt ne frappa pas avec sa dague, mais avec son bras gauche, directement vers le couteau de son adversaire. La lame lui érafla les articulations, mais il parvint à glisser sa main au-delà du manche et à saisir fermement le poignet du mécanicien. Ils s’agrippèrent réciproquement, le commissaire profitant de sa taille pour faire reculer l’homme, dont la main gauche avait trouvé sa gorge et l’enserrait dans un étau. Gaunt étouffait, sa vue se troubla tandis que les muscles de son cou résistaient à la poigne rigide.
Dans un élan désespéré, il poussa le tueur en arrière jusqu’à ce que son dos percutât la rambarde. Le mécanicien pressa la garde de son couteau une nouvelle fois et la pointe de céramique se retourna pour aller s’enfoncer dans le poignet de Gaunt. En retour, ce dernier plongea profondément son propre couteau dans le triceps du bras qui compressait son pharynx.
Ils se séparèrent et s’éloignèrent l’un de l’autre en chancelant. Le sang giclait de leurs blessures. Gaunt haletait, le souffle court. Son adversaire n’avait pas lâché le moindre son. Comme s’il ne ressentait pas la douleur, ou comme si la douleur n’était pas une entrave pour lui.
Il plongea à nouveau vers Gaunt, qui se prépara à bloquer, mais au dernier moment, l’homme lança son couteau de sa main droite vers sa main gauche et la lame se retourna dans son manche à mi-parcours. Ce qui s’était présenté comme un coup ascendant parti de la gauche devint un coup descendant venu de la droite. La pointe de céramique s’enfonça dans le muscle de son épaule, légèrement freinée par le capitonnage et le cuir de sa veste. Une douleur cuisante se répandit sur tout son flanc droit, comprimant ses côtes et le souffle qu’elles abritaient.
La lame se retira proprement et une gerbe écarlate jaillit à sa suite. La tiédeur dégoulinait à l’intérieur de la manche du commissaire et rendait glissante sa prise sur le manche de la dague, à la pointe de laquelle le sang se mit à goutter. S’il continuait de se vider aussi abondamment, il ne lui resterait pas longtemps à vivre malgré toute son adresse.
Le mécanicien s’était remis d’aplomb, faisant passer son arme d’une main à l’autre avec la dextérité d’un jongleur, à droite, puis à nouveau à gauche, cependant qu’à chacune de ses allées et venues la lame rentrait dans son manche pour ressurgir en opposition. Il feinta, piqua vers le ventre du commissaire d’une passe de la main gauche, puis avança pour prolonger son geste vers l’avant.
La dague de Gaunt alla à la rencontre du coup et sa pointe se logea dans une des perforations de la lame de céramique.
Instinctivement, Gaunt ramena son poignet en arrière et son mouvement fit levier sur le point de contact. Une seconde plus tard, le couteau rétractile retombait et glissait hors d’atteinte sur le sol froid de la verrière. Désarmé par surprise, le mécanicien eut un instant d’hésitation, dont Gaunt profita pour lui enfoncer sa dague dans le torse jusqu’à la garde en lui fracturant le sternum.
L’homme recula vivement, en cherchant à respirer alors que ses poumons ne répondaient plus. Le couteau d’argent était resté logé dans sa poitrine.
Un fin filet de sang s’écoulait de la blessure et un autre ruisselait du coin de sa bouche. Ses rotules heurtèrent le pont, puis il s’écroula en avant, le buste surélevé par la dague, comme planté sur un piquet de tente.
Tremblant de douleur, Gaunt recula en titubant contre la rambarde et toussa d’une voix enrouée. Il épongea son visage moite et livide d’une main ensanglantée, puis baissa les yeux vers le corps du mécanicien qui gisait dans une flaque rouge sombre.
Il se laissa glisser à terre, les jambes flageolantes, en poussant un petit rire, presque un sanglot. La prochaine fois qu’il aurait l’occasion de trinquer avec Corbec, il lui paierait la plus belle cuite de…
Le tueur se relevait.
En se tortillant dans la mare de sang qui ondoyait autour de lui, l’homme passa ses genoux sous son corps, puis il se redressa, ses bras inertes pendant à ses côtés, et releva lentement la tête pour tourner son visage vers un Gaunt effaré. Ses yeux n’étaient plus suppliants ou prisonniers. Ils avaient disparu, pour laisser place à une lumière verte qui flamboyait à l’intérieur de son crâne derrière ces deux fentes étincelantes sans pupille. Une lueur similaire brillait dans sa bouche et éclairait par-derrière les dents de sa mâchoire pendante. D’un geste direct, il retira négligemment le couteau de Tanith de sa poitrine. Son hémorragie avait cessé. Il ne sortait plus de sa plaie qu’un rai lumineux de la même couleur émeraude.
La séance de marionnettes continuait. L’homme, qui avait été la victime impuissante de l’influence d’un autre lorsqu’il l’avait attaqué, venait d’être ranimé par un abominable procédé psychique.
Celui-ci le maintiendrait en état de se battre suffisamment longtemps pour gagner.
Et lui allait mourir. Gaunt lutta contre ses sens pour rester éveillé, pour se lever et s’enfuir. Il sombrait dans l’inconscience.
Le mécanicien s’approcha en vacillant, semblable à un zombie des anciens mythes de la non-vie, les yeux vides, les traits inexpressifs, la lame qui l’avait tué serrée entre ses doigts tétanisés.
La chose morte leva sa dague pour frapper.
Trois Deux tirs de laser lui firent lâcher prise, puis les deux suivants l’atteignirent sous le bras et perforèrent sa cage thoracique d’où s’exhala un halo incandescent d’énergie psychique. Une cinquième décharge dans la tête la souleva à moitié de terre, comme si quelqu’un l’avait frappée avec une masse au niveau de l’oreille.
Colm Corbec, le pistolet laser à la main, termina de traverser à grandes enjambées le pont de la verrière et se pencha sur la forme carbonisée, dont les restes répandaient à présent des volutes d’énergie vaporeuse après qu’elle se fut spontanément embrasée.
Quelque part, la sirène du système de détection d’armes se mit à retentir.
En prenant appui sur le rail métallique, Gaunt avait presque réussi à se relever quand Corbec le rejoignit.
— Doucement, commissaire…
Inquiet de la façon dont son sang continuait de se déverser sur le sol, Gaunt lui fit signe de ne pas trop approcher.
— Vous arrivez pile… grogna-t-il, au bon moment…
Du pouce, Corbec désigna quelque chose par-dessus son épaule. Gaunt tourna le regard vers ce qu’il lui montrait : Brin Milo se tenait près de l’ascenseur, le visage empourpré et l’air agité.
— Le gosse a fait un rêve, lui apprit Corbec en passant un bras sous l’aisselle de son supérieur. Il est tout de suite venu me trouver quand il s’est aperçu que vous n’étiez pas dans vos quartiers.
Milo vint à leur rencontre.
— Ses blessures ont besoin d’être examinées, dit-il.
— Nous allons l’emmener à l’apothecarion, lui notifia Corbec.
— Non, exclut fermement Milo. En dépit de la douleur, la soudaine autorité avec laquelle son jeune aide avait récusé l’instruction de son commandant de compagnie dérida presque Gaunt.
— Il faut retourner sur notre pont et le faire soigner par nos propres médecins. Je ne pense pas que le commissaire ait envie que cet incident donne lieu à une enquête officielle.
Corbec regardait le garçon avec scepticisme, mais Gaunt approuvait. D’expérience, il savait inutile d’aller à l’encontre du jugement de Milo.
Ce dernier ne s’immisçait jamais dans l’intimité du commissaire, mais il semblait comprendre viscéralement quels étaient ses souhaits et ses intentions. Gaunt ne pouvait lui dissimuler aucun secret, toutefois, il lui faisait confiance et sa clairvoyance était une bénédiction.
Il s’adressa à Corbec.
— Brin a raison… Je vous expliquerai plus tard, mais j’aimerais avant tout que la hiérarchie du vaisseau soit tenue en dehors de ça jusqu’à ce que nous sachions à qui nous pouvons nous fier.
L’alarme continuait de résonner.
— Dans ce cas, on ferait mieux de se tirer d’ici… commença Corbec.
Sa phrase fut interrompue par les portes de l’ascenseur, qui s’ouvrirent sur un mélange de sifflement hydromécanique et de chorale. Le front bas de leurs casques leur tombant presque sur les yeux, six combattants de la Flotte Impériale en armure de bord se déployèrent et mirent un genou à terre pour aligner les canons de leurs fusils de fonction sur le trio. L’un d’eux aboya un court compte rendu dans son micro. Un officier émergea alors derrière eux de l’ascenseur : comme le leur, son uniforme était olive, orné de passepoils argent, les couleurs de la flotte du Segmentum Pacificus, à la différence près que lui ne portait pas de protections.
Grand, encombré d’un léger surpoids, et une peau d’une pâleur maladive. Personnel naviguant de carrière, estima Corbec. Cela faisait probablement des années que cet homme n’était pas redescendu sur la terre ferme.
Ce dernier les jaugeait lui aussi ; le fauve hirsute de la Garde avec son arme prohibée encore à la main, l’homme blessé qu’il traînait avec lui et laissait saigner sur le pont, le jeune garçon svelte au regard étrange.
Il plissa les lèvres, parla d’une voix posée dans son propre micro, puis effleura un bouton sur sa matraque débilitante, qu’il contempla d’un air absent. La sirène se tut au beau milieu d’un de ses hurlements assourdissants.
— Je suis l’adjudant Lekulanzi, et il est de ma responsabilité de veiller à la sécurité au nom du seigneur amiral Grasticus. Je désapprouve l’introduction d’armes illicites à bord, même s’il ne m’étonne jamais que les vauriens de la Garde Impériale tentent de contourner cette interdiction, et je n’éprouve guère plus de clémence envers l’usage desdites armes.
— Ce n’est pas ce que vous croy… commença Corbec en s’avançant avec un sourire qu’il voulait rassurant. Les six fusils tournèrent leur attention directement sur lui. Il s’agissait de modèles à pompe conçus pour pouvoir être employés à l’intérieur d’un vaisseau. Les échardes de verre et les plombs contenus dans chacune de leurs cartouches jaillissaient en un cône tassé, parfaitement capable à courte portée d’écorcher vif un homme. À la différence des tirs de fusils laser ou de bolters, ceux-ci ne risquaient cependant pas de transpercer la coque extérieure.
— Pas de mouvements brusques et pas d’explications hâtives, avertit Lekulanzi d’un ton autoritaire. Vous répondrez à mes questions en temps voulu au cours de votre interrogatoire. L’usage d’une arme prohibée sur un transport de l’Adeptus Mechanicus est un crime passable de la cour martiale. Lâchez votre pistolet.
Corbec le tendit à un des soldats qui se leva pour venir le lui prendre sèchement.
— Tout cela est grotesque, intervint abruptement Gaunt. Savez-vous qui je suis, Lekulanzi ?
L’adjudant se raidit en entendant son nom être employé sans qu’on le fît précéder de son grade. Ses yeux se plissèrent sous ses paupières charnues.
Gaunt approcha de lui en se défaisant du soutien de Corbec.
— Je suis le colonel-commissaire Ibram Gaunt.
L’adjudant Lekulanzi se crispa. Sans sa redingote, son képi et ses insignes de fonction, cet interpellé ressemblait au premier soldat venu.
— Venez ici, lui ordonna Gaunt. L’officier hésita un instant avant de s’exécuter en proférant à voix basse un ordre dans son micro. Les hommes de son escorte se relevèrent immédiatement, baissèrent leurs armes et se rangèrent au garde-à-vous.
— Je préfère ça… s’égaya Corbec.
Gaunt posa une main sur l’épaule de Lekulanzi, que l’indignation fit se raidir. Il lui désigna la chose qui maculait le pont, une tache calcinée à l’allure huileuse, grumeleuse, et confusément verdâtre.
— Vous savez ce que c’est ?
Lekulanzi secoua la tête.
— Ce qui reste de l’assassin qui s’en est pris à moi ici même. Les tirs non autorisés sont le fait de mon officier en second qui me sauvait la vie. Vous comprendrez que je tiens formellement à ce qu’il soit réprimandé pour avoir dissimulé son arme de service et être allé ainsi à l’encontre d’un ordre direct.
Gaunt s’amusa de voir une minuscule goutte de transpiration nerveuse commencer à couler lentement sur le front de Lekulanzi.
— Ce tueur faisait partie de votre équipage, mais il était le jouet d’un autre et de son influence. Vous n’aimez pas que des armes illicites se glissent à bord, vous l’avez dit vous-même. Et des psykers clandestins ?
Certains des soldats du groupe de sécurité se mirent à murmurer.
— Mais qu… Qui pourrait bien en vouloir à votre vie, commissaire ? bégaya Lekulanzi.
— Je suis un soldat. Un soldat qui réussit, sourit froidement Gaunt. Je passe mon temps à me faire des ennemis.
Il montra à nouveau la nappe de fluides décomposés.
— Faites analyser ceci, puis faites-le purger, et assurez-vous que sa souillure n’a pas infecté ce précieux navire. Faites-moi directement part de toutes vos découvertes, même celles qui vous paraîtront les plus insignifiantes. Dès que mes blessures auront été traitées, j’irai me présenter en personne devant le seigneur amiral Grasticus pour lui soumettre mon récit des faits.
L’autre n’eut rien à répliquer.
Soutenu par Corbec, Gaunt quitta la verrière. Quand ils furent aux portes de l’ascenseur, Lekulanzi croisa le regard incisif du garçon, qui le fit frissonner.
Milo se pencha vers Gaunt.
— Je n’aime pas ses yeux de serpent. Il ne faut pas lui faire confiance.
Gaunt approuva. Il venait de changer d’avis ; quelques minutes auparavant, il s’était résigné à n’être que le courrier de Fereyd, mais les choses avaient changé. Il ne resterait pas sans rien faire. Il allait entrer dans la partie, apprendre les règles et découvrir comment gagner.
Et cela l’obligeait à lire le contenu du cristal.
Quatre
— C’est le mieux que je puisse faire, marmonna Dorden, à moitié dépité. Le médecin-chef des Fantômes s’excusa d’un geste qui balaya l’intégralité de l’infirmerie régimentaire. Cette annexe du pont de cantonnement assignée au Premier de Tanith se composait d’une enfilade de trois pièces basses aux plafonds arrondis, dont les sols en dur avaient été recouverts de dalles rouges et les murs barbouillés d’une peinture blanche vaguement pralinée. Sur les étagères d’acier terne s’alignaient des bocaux aux étiquettes jaunies, fermés par des bouchons de verre. La plupart étaient remplis de substances sirupeuses, de pâtes chirurgicales, de poudres et de préparations séchées, ou de tampons organiques suspendus dans des liquides à l’aspect gluant. Les présentoirs d’instruments étaient rangés dans des tiroirs ; quant aux poubelles plastiques, aux draps défraîchis et aux rouleaux de bandages, ils étaient restés empaquetés dans des caisses à couvercle posées le long des murs, lesquelles faisaient également office de sièges. Le dispensaire disposait également d’un autoclave sordide posé sur un chariot de cuivre, de deux unités Resuscitrex aux palettes métalliques encore luisantes, et d’une petite table d’appoint où reposaient une balance d’apothicaire, une sonde diagnostique et un filtreur sanguin. L’air empestait le musc, et sous leurs pieds, des taches sombres troublaient la régularité du revêtement.
— Nous ne sommes pas suréquipés, comme vous pouvez le constater, ajouta Dorden avec désinvolture. Il venait de rapiécer le commissaire avec les provisions de sa propre sacoche, qui gisait ouverte sur un des casiers, car il s’était méfié de la fraîcheur du matériel laissé à sa disposition.
Son patient était assis torse nu sur l’un des lits alignés au centre de la salle principale, dont les roulettes étaient bloquées par des équerres de métal rivetées au sol. Les ressorts du mauvais sommier couinaient à chaque fois que Gaunt cherchait une meilleure position sur le matelas inconfortable et puant.
Dorden avait d’abord recouvert la blessure à l’épaule d’une compresse stérile le temps de nettoyer le reste du bras à l’aide d’un gel bleu désinfectant, puis il l’avait fermée avec des clamps de suture en bakélite semblables à des têtes d’insectes. Gaunt essaya de se servir de son bras.
— Je vous le déconseille, s’empressa de l’arrêter Dorden. J’aurais pu vous l’envelopper dans de la chair synthétique si j’en avais eu sous la main, mais de toute façon, il est préférable que la plaie respire. Honnêtement, vous feriez mieux d’aller montrer ça à l’infirmerie principale.
Gaunt repoussa cette proposition.
— Vous avez fait du très bon travail, lui assura-t-il. Dorden sourit et n’insista pas. À leur arrivée, Corbec l’avait pris à part pour lui faire comprendre qu’il fallait que cela reste confidentiel.
Dorden était un petit homme à la barbe grise, plus vieux que la majorité des Fantômes, et nanti d’un regard chaleureux. Il avait été docteur sur Tanith, où sa clientèle englobait les fermes et les implantations de Beldane, ainsi que les étendues forestières du comté de Pryze.
Sa décision de rejoindre le régiment avait répondu aux exigences de l’Administratum en termes de personnel médical. Sa femme s’était éteinte un an avant la fondation et son fils était un des hommes du neuvième peloton. Sa fille, son beau-fils et leur nouveau-né avaient péri dans les flammes de la planète. Il n’avait rien laissé d’autre derrière lui, si ce n’était le souvenir de dizaines d’années au service de sa communauté, un principe qu’il perpétuait aujourd’hui pour le bien des derniers survivants de Tanith.
Dorden se refusait à porter une arme, il était par conséquent le seul de ses hommes sur lequel le commissaire ne pouvait pas compter pour se battre, mais sans lui, une bonne soixantaine d’autres Fantômes n’auraient plus été des leurs.
— J’ai cherché la trace d’un venin ou les fibres d’une toxine, vous avez de la chance, la lame était propre. Plus propre que mes bistouris ! ironisa Dorden, et cela fit sourire Gaunt. C’en est même étrange… ajouta-t-il avant de retomber dans le silence.
Gaunt dressa un sourcil.
— Pourquoi donc ?
— Il me semblait que les assassins aimaient enduire leurs armes de poison. Une sorte de précaution, dit simplement le médecin.
— Qui vous a dit qu’il s’agissait d’un assassin ?
— Ça n’était pas nécessaire. Je suis peut-être un vieux gâteux, mais du coup, je ne suis pas né de la dernière pluie.
— Ne vous inquiétez pas, Dorden, le rassura Gaunt en faisant bouger son bras contre l’avis de celui qui l’avait soigné. La douleur se réveilla aussitôt. Vous avez fait des merveilles, comme d’habitude. Restez en dehors de ça.
Dorden frottait ses pinces de suture dans un bol d’huile antiseptique.
— Comment ça ? Y aurait-il quelque chose que vous auriez omis de me dire, Ibram Gaunt ?
Gaunt en fut surpris. Personne ne lui avait parlé avec une telle autorité paternelle depuis la dernière fois où, tout enfant, il s’était trouvé en compagnie de Dercius. Il se trompait ; ça n’avait pas été leur dernière rencontre…
Dorden se retourna en essuyant ses instruments sur un tampon d’ouate.
— Pardonnez-moi, commissaire. Je… Je m’exprime mal à propos.
— Non, n’ayez pas peur de parler.
Dorden leva son pouce par-dessus son épaule, vers le pont de baraquement.
— Ils sont tout ce qu’il me reste. Les derniers lambeaux de Tanith, mon seul lien avec le passé et le monde luxuriant que j’adorais. Je continuerai à les rafistoler et à les recoudre jusqu’à ce qu’il n’en reste plus, ou jusqu’à ce que ce soit moi, ou tout l’espace connu qui se racornisse et disparaisse. Et même si vous n’êtes pas tanith, je sais que beaucoup des hommes vous considèrent comme tel. Moi, je ne suis pas tout à fait sûr, je dirais qu’il a encore beaucoup de chulan en vous.
— Couleune ?
— Chulan. Excusez-moi, j’oublie que vous ne connaissez pas notre ancienne langue. Étranger. Inconnu. Il n’y a pas d’équivalent exact.
— Ou on ne le dit pas en public.
— Ce n’était pas une insulte. Vous n’êtes peut-être pas tanith de naissance, mais pour nous, vous en êtes un quand même. J’ai l’impression que vous vous souciez de nous, Gaunt. Vous vous préoccupez de vos Fantômes. Vous faites tout ce qui est en votre pouvoir pour nous tirer des mauvais pas, pour nous emmener vers la gloire et pour nous donner la paix intérieure. C’est en ça que je crois, chaque nuit avant de m’endormir, chaque fois qu’un bombardement commence, ou que des modules atterrissent ou que les gars sautent le talus.
Gaunt haussa les épaules - et regretta immédiatement de l’avoir fait.
— Vous croyez vraiment que ça fait une si grosse différence ?
— J’ai eu l’occasion de parler avec les chirurgiens d’autres régiments. À l’hôpital de campagne sur Fortis, par exemple. Il y en a tellement qui disent que les commissaires se foutent complètement de leurs soldats et qu’ils les voient comme de la chair à canon. Vous nous considérez comme ça, vous aussi ?
— Non.
— C’est bien ce qu’il me semblait, et ça fait de vous quelqu’un de pas ordinaire. À qui ça vaut le coup de s’accrocher, pour le bien de tous ces pauvres Fantômes. D’accord, vous n’êtes pas un Tanith, mais si des assassins commencent à vouloir vous tuer, je vais me faire du mauvais sang. Comme je m’inquiéterais pour tous les autres Fantômes.
Il se tut.
— Alors je n’oublierai pas de vous tenir informé, consentit Gaunt en tendant l’autre main vers sa chemise.
— Et je vous en remercie. Pour un chulan, vous êtes généreux, Ibram Gaunt. Un vrai anroth.
Gaunt se figea.
— Qu’est-ce que vous avez dit ?
Dorden se retourna aussitôt.
— Anroth. Mais ça n’était pas une insulte non plus.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Dorden hésita, rebuté par le regard dur du commissaire.
— Les anroth, eh bien… Ce sont des esprits domestiques. C’est une fable pour les enfants, on leur raconte que les anroth sont des esprits originaires d’autres mondes merveilleux où l’ordre règne partout, et venus sur Tanith pour veiller sur nos familles. Ça n’est rien de plus que ça. Juste un vieux souvenir. Un mythe de la forêt.
— Pourquoi est-ce que c’est si important, commissaire ? intervint une nouvelle voix.
Gaunt et Dorden constatèrent que Milo était assis sur un banc, près de la porte, et les fixait intensément.
— Depuis combien de temps est-ce que tu es là ? lui demanda sèchement Gaunt, surpris par son propre emportement.
— Seulement quelques minutes. Les anroth font partie du folklore de Tanith, comme les drudfellad qui gardent les arbres, ou les nyrsis qui habitent les ruisseaux et les torrents. Pourquoi est-ce que ça vous met dans cet état ?
— J’ai déjà entendu ce mot quelque part, dit Gaunt en se relevant. Ou qui sait, c’était peut-être un mot qui lui ressemblait ? Enfin, ça n’a pas d’importance.
Il s’apprêta à remettre sa chemise et réalisa que les coups de couteau en avaient lacéré les manches de déchirures ensanglantées.
— Milo, va m’en chercher une autre dans mes quartiers, ordonna-t-il sur un ton cassant.
Milo se leva et tendit à Gaunt la chemise neuve qu’il venait de tirer d’une besace de toile. Dorden masqua avec peine un sourire narquois. Gaunt en resta confondu, puis le remercia d’un signe de tête.
Ni Milo ni le médecin-chef n’avaient pu s’empêcher de noter la multitude de cicatrices qui s’entrelaçaient sur le torse musclé de Gaunt. Ils s’étaient abstenus de tout commentaire. Combien de théâtres d’affrontements, combien de fronts, combien de luttes à mort avait-il fallu pour accumuler tant de marques de souffrance ?
Mais lorsque Gaunt se releva, Dorden remarqua pour la première fois l’immense sillon horizontal qui lui labourait le ventre. La balafre était longue et creusée, un tressage effrayant de tissus cicatriciels difformes.
— Par l’Empereur ! dit Dorden d’une voix qu’il n’aurait pas voulu si haute. Où…
Gaunt coupa court à ses questions.
— C’est une vieille blessure. Très vieille.
Il termina d’enfiler sa chemise et le sillon disparut, puis il passa ses bretelles par-dessus ses épaules avant de tendre la main pour recevoir sa tunique.
— Mais comment vous êtes-vous…
Gaunt lui décocha un regard cinglant.
— Ça ira.
Il boutonna son col et passa le long manteau de cuir que Milo lui présentait.
— Les officiers sont prêts ? voulut-il savoir.
Milo acquiesça.
— Comme vous l’avez ordonné.
Avec un hochement de tête reconnaissant, le commissaire coiffa son képi et sortit de l’infirmerie.
Cinq
Gaunt s’était demandé à qui faire confiance dans son régiment, mais quelques minutes de réflexion lui avaient suffi pour parvenir à la conclusion que tous la méritaient, du colonel Corbec au plus humble soldat. Presque tous. Sa seule incertitude concernait Rawne l’éternel contrarié et son cercle immédiat de condisciples, des hommes comme Feygor.
Il quitta l’infirmerie et s’engagea dans la coursive en direction du pont de baraquement à proprement parler.
Cela faisait presque une heure que Colm Corbec l’attendait à la sortie, seul dans l’antichambre où il avait eu le loisir de ressasser les choses qu’il détestait le plus dans tout l’univers. Pour le moment, sa liste ne comprenait en tout et pour tout qu’un seul élément : les voyages spatiaux.
Corbec était le fils d’un machiniste qui avait passé sa vie à travailler dans la forge d’une grande usine à charpentes, sur la première grande courbe des berges du Pryze. La majeure partie de son activité lui provenait des engins de transformation des rondins, découpeuses-ponceuses, derricks à bois et autres traîneaux de ramassage. Bien des fois, le petit Colm avait dû se faufiler tout tremblotant dans les conduites de service pour tenir la lampe à son père, afin qu’il pût examiner les axes suintants et l’engrènement synchronisé d’un tapis roulant qui peinait sous la charge de jeunes billots provenus des scieries de Beldane ou de Sottress.
C’était d’ailleurs à Sottress que Corbec avait ensuite été embauché dans une ferme d’abattage, et qu’il avait vu des hommes perdre des doigts, des mains, parfois une jambe, coupée au-dessus du genou par les lames circulaires. Ses poumons avaient respiré des poussières de sciure et développé une toux chronique qui ne l’avait toujours pas quitté. Il avait ensuite rejoint la milice de Tanith Magna par défi, à la suite d’une peine de cœur, et avait commencé à patrouiller les futaies du comté de Pryze pour en chasser les braconniers et les contrebandiers.
Cette période de son existence avait été agréable. La terre fertile en dessous de lui, au-dessus, les arbres et, par-delà les feuilles, la lumière distante des étoiles. Il en était arrivé à comprendre la forêt mouvante et le déplacement des clairières. Il avait appris le maniement du couteau, la progression furtive et le plaisir de la traque. Il avait été heureux, tant que les astres étaient là-haut et le sol sous ses pieds.