Premier et Unique
Troisiame Partie - Fortis Binary
TROISIÈME PARTIE
FORTIS BINARY
MONDE-FORGE
Un
Ces tambours ne faisaient pas tant horreur à Corbec que leur cadence totalement anarchique. Si leur son paraissait tout à fait ordinaire, leurs notes sporadiques évoquaient les battements irréguliers d’un gigantesque système vasculaire. Le bombardement n’avait toujours pas cessé, mais à présent qu’ils approchaient de ce rythme syncopé, celui-ci couvrait même le déluge d’explosions derrière eux.
Corbec avait constaté que ses hommes étaient anxieux et perplexes bien avant que le sergent Curral ne le lui eût dit clairement. Apparu à l’autre bout de la tranchée qu’ils remontaient, le sergent-éclaireur Mkoll revint vers eux. Il n’avait pas entendu les coups de sifflet et son visage émacié avait pris un teint olivâtre ; aussitôt après avoir remarqué les respirateurs que portait toute la compagnie, il se hâta nerveusement de mettre le sien en place.
— Au rapport ! le pressa Corbec.
— Ça s’ouvre de ce côté, décrivit-il au travers de son masque en reprenant difficilement son souffle. Il y a tout un paquet d’usines là devant, nous avons franchi leurs lignes et nous arrivons en plein dans la ceinture industrielle. Je n’ai vu personne, mais j’ai entendu les tambours. Il doit y en avoir des milliers. Ils vont certainement bientôt nous attaquer, mais c’est à se demander ce qu’ils attendent.
Corbec hocha la tête et reprit l’avance en faisant signe à ses soldats de le suivre en formation de tir. Ils se remirent à longer les parois de terre, chacun visant le haut du remblai par-dessus la tête de celui qui le précédait.
La tranchée cessa de zigzaguer pour déboucher sur une large cuvette terrassée aux murs de pierre, laquelle surplombait une pente qui emmenait vers des hangars colossaux.
Le bruit des tambours, insistant et discontinu, se répercutait dans toute cette immensité.
D’un geste, Corbec envoya deux équipes de tir les couvrir sur chaque flanc, Drayl sur la droite et Lukas à gauche, puis il prit lui-même la tête d’un fer de lance central. La descente était raide et glissante. Par nécessité, tous se préoccupèrent davantage de rester d’aplomb que de lever leurs armes.
L’étendue ouverte autour des édifices était déserte. Corbec se sentait exposé et fit accélérer le mouvement ; la pointe de l’attaque se déploya en une large phalange à mesure que les hommes se rangeaient les uns à côté des autres en atteignant le bas de la déclivité. L’équipe de Drayl s’était établie plus loin sur leur flanc et celle de Lukas fut bientôt elle aussi en position.
Les tambours cognaient maintenant si fort qu’ils semblaient battre dans leurs poitrines, et que leurs vibrations faisaient trembler les lentilles en plastique dur de leurs masques.
Il traversa l’intervalle à découvert dans une course précipitée en se faisant accompagner de huit soldats, puis le sergent Grell en amena une dizaine d’autres en renfort derrière lui quand il eut atteint le premier des hangars de pierre. Corbec se retourna et jugea la disposition des hommes satisfaisante, bien qu’il s’inquiétât de voir que l’un d’eux avait enlevé son respirateur le temps d’éponger son visage avec le revers de son poignet. C’était sûrement suite à sa blessure malencontreuse que Drayl se sentait mal à son aise, mais ce genre de manquement à la discipline ne lui plaisait tout de même pas.
— Par Feth, remets ce putain de masque ! lui cria-t-il, puis, couvert par sept fusils laser, il pénétra dans le dépôt.
La bâtisse elle aussi tremblait au son des tambours. Corbec parvenait à peine à en croire ses yeux. Des milliers de dispositifs artisanaux y avaient été assemblés autour de moteurs et de petites turbines rotatives. Tous, d’une manière ou d’une autre, actionnaient des leviers dont les extrémités venaient frapper sur des cylindres tendus de peau. Corbec préférait ne même pas se demander d’où celle-ci pouvait provenir. Il n’était plus conscient que du tempo sans harmonie joué par les machines que les Shrivens avaient laissées derrière eux. Leur martèlement ne respectait aucun motif rythmique. Pire encore, Corbec craignait qu’il y en eût bien un, mais qu’il fût trop sain d’esprit pour le percevoir.
Une exploration plus approfondie confirma que l’endroit était abandonné, et après être passés de bâtiment en bâtiment, ils réalisèrent que chacun abritait davantage de tambours mécaniques. Dix mille tambours, vingt mille, de toutes tailles et de toutes formes, battant leurs pouls comme autant de cœurs contrefaits et malades.
Les soldats se rapprochèrent afin d’occuper la position et établirent une file défensive rapprochée autour des hangars, mais leur peur se lisait sur eux et Corbec se doutait que les pulsations morbides de ces tambours étaient plus que la plupart ne pouvait en supporter.
Il appela Skulane, dont le lance-flammes lourd laissait écouler par le bec quelques gouttes de liquide malodorant, et lui désigna le premier entrepôt.
— Le sergent Grell sera dans ton dos avec une équipe, lui dit-il. Tu n’as pas à te soucier de tes arrières. Mets-moi le feu à ces orchestres à la con.
Le soldat acquiesça et prit le temps de resserrer un des joints d’étanchéité de son arme noircie, puis il alla se poster dans le cadre de la porte tandis que Grell mettait en ordre le groupe chargé de le protéger. Skulane leva son lance-flammes et passa l’index sous le pontet qui protégeait sa gâchette gainée d’élastomère.
Un coup de tambour retentit. L’espace d’une incroyable fraction de seconde, tous les rythmes excentriques des percussions mécanisées s’étaient rejoints dans un coup unique et singulier.
La tête de Skulane explosa. Il s’écroula au sol comme une masse, et le spasme de son système nerveux crispa son doigt sur la détente. Le cône de flammes retomba vers l’arrière en un arc impitoyable qui lécha d’abord le portique du bâtiment avant d’incinérer trois des soldats du groupe de couverture, lesquels se mirent à hurler comme des damnés.
La panique s’empara des hommes qui se dispersèrent de façon désordonnée. Corbec poussa un juron. Le doigt de Skulane, tétanisé par la violence de sa mort, avait bloqué la valve d’injection du lance-flammes, et l’arme, à moitié dressée sur son tuyau d’alimentation, s’agitait en tous sens comme un serpent rageur. Deux autres Fantômes furent pris dans son haleine ardente, puis encore trois de plus.
Corbec se plaqua à nouveau contre le mur latéral du hangar au moment où les flammes passaient près de lui. Son esprit galopait, mais ses pensées furent plus lentes à se former que ses actes. Dans sa main se trouvait déjà une grenade, qu’il avait armée d’un mouvement du pouce.
Il sortit de derrière son couvert pour la faire rouler vers le corps du soldat et cria de plonger au sol à tous ceux assez près pour l’entendre. L’explosion fut monumentale. Elle éventra les réservoirs que le cadavre écrasait sous son dos ; le feu incandescent qu’ils vomirent s’éleva de l’encadrement de la porte et dévasta tout l’avant du toit. Des blocs de pierre vinrent s’abattre là où il ne demeurait de Skulane que quelques restes épars. Corbec, comme beaucoup d’autres, s’était fait projeter à terre par l’onde de choc brûlante que le sergent-éclaireur Mkoll avait évitée en se tapissant dans un fossé d’écoulement.
Mkoll avait remarqué quelque chose qui avait échappé au colonel. Il était difficile de se concentrer dans le battement des tambours, redevenu trépidant et saccadé. Mais il savait ce qu’il avait vu.
Skulane avait été touché par-derrière d’un tir de laser en pleine nuque. Le fusil serré contre lui, il se redressa pour tenter de repérer la source de l’attaque. Un sniper, se disait-il, un des francs-tireurs shrivens restés dans ce territoire disputé.
Tous les hommes étaient à plat ventre et couvraient leurs têtes. Tous exceptés Drayl. Lui se tenait debout, le fusil laser entre les mains et un sourire aux lèvres.
— Drayl ! l’appela Mkoll en se levant.
De l’autre côté du parterre de ciment qui les séparait, Drayl pivota pour lui faire face et posa sur lui des yeux vitreux, vides de toute expression. Puis il leva son arme et tira.
Deux Mkoll se jeta à plat ventre une nouvelle fois dans son conduit, mais le premier tir lui laboura toute la longueur du dos et sectionna sa ceinture. Une douleur sourde se répandit autour de son omoplate dans sa chair cloquée qui ne saignait pas. Les lasers cautérisaient tout ce qu’ils touchaient.
Les cris repartirent, et la panique, plus vive encore que précédemment. En glapissant d’une voix étrange et affolante, Drayl s’était retourné et avait exécuté les Fantômes les plus proches de lui de deux tirs à bout portant dans l’arrière du crâne. Alors que d’autres peinaient à se remettre rapidement sur leurs pieds pour s’écarter de lui, il fit passer son arme en mode automatique et les mitrailla au jugé.
Corbec, horrifié par ce qu’il voyait, se releva d’un bond, cala son fusil contre le creux de son épaule, visa soigneusement et atteignit Drayl en pleine poitrine. Drayl poussa un vague toussotement et vola en arrière, les bras et les jambes tendus de façon presque caricaturale.
Le calme revint rapidement. Corbec se rapprocha à pas lents, ainsi que Mkoll et la plupart des hommes, ceux qui ne portaient pas secours à leurs compagnons touchés par Drayl mais encore en vie.
— Bordel de merde… marmonna-t-il en arrivant devant le corps du soldat qu’il avait abattu. Mais qu’est-ce qui s’est passé ?
Mkoll ne lui répondit pas. Il traversa d’un bond les quelques mètres qui les séparaient encore et percuta Corbec pour le plaquer à terre.
Drayl n’était pas mort. Quelque chose d’insidieux et d’épouvantable enflait dans son cadavre. Il se releva, d’abord en posture assise, puis sur ses pieds : il avait atteint le double de sa taille, et son uniforme comme sa peau se craquelaient pour laisser croître le squelette disproportionné qui se transmutait à l’intérieur de lui.
Corbec préféra ne pas regarder. Il ne voulait pas voir cette infamie osseuse émerger de la chair de Drayl, dont les fluides se répandaient alors que l’infection du Chaos croissait en son sein et se libérait des lambeaux de la carcasse qu’elle avait phagocytée.
Drayl, ou plutôt la chose qui avait été Drayl, les dominait à présent de ses quatre mètres de haut, une forme squelettique démesurée et absurde, dont les os semblaient avoir été fondus à partir d’un acier terni. De l’huile, du sang et d’autres viscosités innommables suppuraient d’elle. Deux cornes aux enroulements asymétriques surmontaient un crâne démesuré qui regardait de droite à gauche en donnant l’impression de sourire, comme par anticipation du carnage à venir.
En dépit du fait que toute la substance de Drayl eût glissé de sur elle, l’obscénité arborait toujours ses plaques d’identité en médaillon autour des vertèbres de son cou.
La tête renversée, elle leva ses longues griffes métalliques et poussa son hululement vers le ciel.
— À couvert ! s’exclama Corbec, dont les soldats désemparés se précipitèrent vers le moindre coin d’ombre et le moindre creux qu’ils purent trouver. Lui et Mkoll, lequel tremblait de tous ses membres, se laissèrent tomber dans le fossé de drainage, dans lequel Melyr, qui transportait le lance-roquettes de leur troupe, avait également trouvé refuge. L’homme était trop hébété et trop terrifié pour lui répondre. Corbec rampa vers lui au milieu de l’humidité fétide et essaya de lui prendre l’arme lourde, mais la frayeur lui interdisait de la céder aussi facilement.
— Mkoll ! Un coup de main, s’il te plaît ! cria Corbec tandis qu’il luttait.
Melyr lâcha prise et il eut enfin le lanceur entre les mains. Le poids mal réparti de l’arme n’était pas un fardeau dont son épaule avait l’habitude. Un rapide coup d’œil lui apprit que le cran de sûreté était enlevé, mais une ombre tomba sur lui.
La créature qui n’était plus Drayl sifflait de contentement au travers des dents équines de sa mâchoire émoussée.
Accroupi, Corbec voulut viser en reculant par réflexe, mais le sol était glissant et il chuta le dos dans les immondices du canal.
— Saint Empereur, délivrez-nous de la Noirceur du Vide, et guidez mon tir pour Votre gloire… Saint Empereur, délivrez-nous de la Noirceur du Vide… Il pressa la détente. Rien ne se produisit. L’eau fangeuse qui obstruait l’arrière du tube étouffait le mécanisme de mise à feu.
Les doigts métalliques se tendirent vers lui et l’agrippèrent par son treillis. Corbec se sentit soulevé à bout de bras hors du conduit ; l’embout d’échappement était désengorgé. Il appuya une seconde fois sur la gâchette et le projectile explosif emporta la tête de l’abomination.
Le souffle projeta Corbec vingt pas en arrière et le fit atterrir sur le dos dans un tas de bourbe. Le lance-missiles rebondit hors d’atteinte.
Décapitée, l’horreur tituba brièvement avant de basculer dans le canal. Le sergent Grell se tenait prêt avec une dizaine d’hommes que ses imprécations avaient tirés de leur stupeur. Ils se perchèrent sur le rebord du fossé et déchargèrent leurs fusils laser sur le squelette pris de convulsions. Quelques instants plus tard, il ne resta plus de la silhouette métallique de la bête qu’un émiettement de scories.
Corbec continua de regarder un court moment, puis il se laissa retomber en arrière et demeura étendu.
Décidément, rien ne lui aurait été épargné. Il ne parvenait cependant pas à se défaire de l’idée que tout était de sa faute, et que Drayl avait été contaminé par le fragment de cette maudite statuette. Reprends-toi, se dit-il en lui-même, les hommes ont besoin de toi. Ses dents claquaient. Les rebelles, les bandits, même les orks, il pouvait tout encaisser. Mais ça…
Derrière eux, le pilonnage n’avait pas faibli. Plus proches, les tambours continuaient de délivrer leur message décousu. Pour la première fois depuis la perte de Tanith, brisé au-delà de toute mesure, Corbec sentit les larmes lui monter aux yeux.
Trois
Le soir était tombé. Tandis que la lumière déclinait, le bombardement soulevait toujours ses panaches de flammes mêlées de boue sur trois cents kilomètres. Gaunt pensait avoir compris les deux tenants de la tactique adverse.
Les Shrivens avaient lancé leur offensive à l’aube avec l’espoir de briser la ligne impériale, tout en s’attendant à la résistance obstinée que Gaunt et ses hommes leur avaient opposée. Ils avaient alors réagi en reculant plus loin qu’il n’était nécessaire, cela afin d’inviter la Garde Impériale à avancer, à occuper les tranchées adverses… et à se placer d’elle-même à portée des batteries shrivennes déployées sur les collines.
Le seigneur général Dravere avait pourtant assuré à Gaunt et aux autres commandants que trois semaines de bombes larguées en série depuis la haute orbite avaient réduit les emplacements d’artillerie ennemis en ferraille inutile, assurant ainsi une relative sécurité pour une avancée d’infanterie. Il fallait bien reconnaître que les canons de campagne mobiles qu’employait l’ennemi pour harceler les lignes impériales avaient reçu ce qu’ils méritaient, mais les Shrivens disposaient clairement de pièces fixes à plus long rayon d’action, enfouies dans des bunkers qui avaient résisté aux frappes orbitales.
Les tubes qui tiraient de tels projectiles vers eux devaient être de véritables léviathans, et Gaunt n’en fut pas surpris. Ils étaient sur un monde-forge, et après tout, même rendus déments par les doctrines du Chaos, les Shrivens n’étaient pas stupides. Ils avaient été les ingénieurs artisans de Fortis Binary, formés et éduqués par les techno-prêtres de Mars, ils savaient produire tout ce qui leur chantait et avaient eu des mois pour se préparer au conflit.
Il s’agissait donc de cela, d’un piège finement orchestré à l’échelle de tout un champ de bataille, qui avait attiré le Premier de Tanith, les Dragons vitriens, et l’Empereur seul savait qui d’autre, vers des fortifications abandonnées, où un tapis rampant d’explosions reculerait lentement, un mètre à la fois, et les laminerait tous.
Les anciennes positions de la première ligne devaient déjà être totalement détruites. Quelques heures seulement auparavant, Gaunt et ses soldats s’étaient battus comme des diables le long de ces tranchées pour conquérir le dispositif shriven. La futilité de ces combats lui paraissait bien amère à présent.
Les Fantômes et le groupe des Dragons qui les avaient rejoints s’étaient réfugiés dans un espace manufacturier en ruine, à un kilomètre encore du tir de barrage qui revenait vers eux. Ils n’avaient plus aucun contact avec les autres unités vitriennes ou tanith. Il leur semblait être les seuls à être parvenus si loin, et aucun signe ne laissait présager une manœuvre de soutien venue des lignes impériales. Gaunt avait espéré que les Patriciens jantins, ou peut-être même certaines des troupes de choc de Dravere seraient envoyés pour une prise de flanc, mais le bombardement avait réduit cette possibilité en poussière, peut-être même littéralement.
Les interférences électromagnétiques de la canonnade brouillaient les ondes. La communication n’était plus possible avec l’état-major ou les escouades restées sur leurs lignes, et même les transmissions à courte portée étaient au mieux saccadées. Le colonel Zoren avait recommandé à son officier radio d’essayer d’établir une liaison terre/espace afin d’entrer en contact avec n’importe quel vaisseau à l’écoute, dans l’espoir qu’il pourrait relayer leurs coordonnées et leur situation. Toutefois, l’atmosphère d’une planète où les affrontements faisaient rage depuis six mois devenait un épais manteau de brouillards pétrochimiques, de cendres, d’anomalies électriques, et pire encore. Rien ne pouvait passer au travers.
Les seuls sons qui leur parvenaient étaient les grondements funestes du pilonnage, avec pour thème de fond le rythme incessant des tambours.
Gaunt faisait les cent pas au milieu du hangar humide où ils s’étaient cachés. Les hommes étaient assis en petits groupes, avec leurs capes de camouflage pour seul rempart contre l’air froid du crépuscule : il avait interdit de faire fonctionner les systèmes de chauffage au cas où les pointeurs ennemis utilisaient des équipements de vision thermique. Le béton de l’édifice renforcé de plaques de plastacier ne pouvait masquer davantage que les traces de leur chaleur corporelle.
Le nombre des Dragons vitriens, restés entre eux à l’autre extrémité de l’entrepôt, dépassait de près d’une centaine celui des Fantômes. Quelques conversations furtives avaient démarré entre les deux régiments là où leurs soldats respectifs se trouvaient à proximité, mais celles-ci se bornaient à un échange guindé de salutations et de questions brèves.
Les Vitriens formaient une troupe ordonnée et austère. Gaunt avait entendu dire le plus grand bien au sujet de leur comportement stoïque et de leur approche de la guerre. Il se demandait toutefois s’il ne manquait pas à cette attitude impassible, aussi nette et tranchante que les arêtes des écailles qui composaient leurs armures, la flamme primordiale, celle qui faisait l’âme des meilleures formations de combat. Maintenant que les obus se rapprochaient, il n’était pas certain d’avoir l’occasion de le découvrir.
Le colonel Zoren se résigna à ne rien pouvoir tirer de sa radio et traversa son groupe pour venir se camper devant Gaunt. Sous l’ombre du toit, son visage paraissait creusé et maussade.
— Qu’allons-nous faire, colonel-commissaire ? demanda-t-il avec déférence. Rester assis ici comme des vieillards à attendre que la mort vienne nous chercher ?
Gaunt resta silencieux tandis que ses yeux inspectaient le bâtiment. De la tête, il fit signe que non.
— Si nous devons mourir, dit-il enfin, faisons au moins en sorte de mourir utilement. Nous disposons de près de quatre cents hommes à nous deux, colonel, et on dirait que notre décision a été prise pour nous.
Zoren fronça les sourcils.
— C’est-à-dire ?
— Retourner en arrière nous ferait traverser le bombardement, et partir vers la droite ou la gauche le long des fortifications ne nous éloignerait pas de ce rideau de mort. Il n’y a plus qu’une direction : droit devant, en nous forçant à atteindre leurs nouvelles lignes pour y faire le plus de dégâts possibles une fois que nous y serons arrivés.
Zoren réfléchit à cet exposé un instant, puis son visage fut éclairé par un sourire dont la dentition éclatante et égale luisait dans l’obscurité. L’idée semblait le séduire ; la logique en était limpide et contenait une promesse de fin honorable, dont Gaunt se doutait qu’elle correspondait à la façon de penser des Vitriens.
— Quand devons-nous partir ? demanda-t-il en enfilant ses gantelets de mailles.
— Les batteries des Shrivens auront rasé cette zone dans une heure ou deux, le mieux serait probablement d’être partis avant cela. Dès que nous serons prêts.
Gaunt et Zoren s’adressèrent un hochement de tête réciproque et allèrent sortir leurs officiers de leur torpeur pour les faire arranger les soldats en ordre de marche.
En moins de dix minutes, la section fut parée à faire mouvement. Les Tanith avaient tous remplacé les cellules énergétiques de leurs fusils laser, vérifié leurs lentilles focales et abaissé leur réglage de charge à mi- puissance comme Gaunt leur en avait donné l’instruction. Le plat de leurs dagues argentées, fixées au bout de leurs armes, avait été frotté à la suie pour les empêcher de trahir leur présence. Enveloppés dans leurs capes, les Fantômes se scindèrent en petites escouades d’une dizaine d’hommes, chacune accompagnée d’au moins une arme lourde.
Gaunt observait la préparation des Vitriens, qui s’étaient regroupés par vingt en unités de combat plus conséquentes mais peu pourvues en armes spéciales. Là où celles-ci apparaissaient, leur préférence semblait aller au lance-plasma, et aucun d’entre eux ne portait de fuseur ou de lance-flammes. Les Fantômes passeraient en premier, décida-t-il.
Les Vitriens mirent en place des baïonnettes à lames crantées sous les canons de leurs fusils, procédèrent à l’inspection de leurs armes avec une simultanéité presque chorégraphique et poussèrent leur réglage de charge au maximum. Toujours à l’unisson, ils portèrent la main à leurs ceintures et firent tourner entre leurs doigts une petite molette. Un léger miroitement parcourut les ténèbres lorsque les écailles finement endentées de leurs tenues protectrices pivotèrent sur elles-mêmes et se resserrèrent : les mailles entremêlées ne montraient plus leur surface brillante, mais un revers mat. Gaunt en fut impressionné. Ces armures opérationnelles possédaient donc un mode de dissimulation pour les sorties après la tombée de la nuit.
Le bombardement rugissait toujours derrière eux, mais sa permanence avait fait qu’il ne les obsédait plus. Gaunt conféra avec Zoren cependant qu’ils ajustaient leurs oreillettes.
— Branchez-vous sur la fréquence kappa, prescrivit Gaunt, et en cas de problème, passez en fréquence sigma. Je passe en premier avec les Fantômes. Ne restez pas trop à la traîne.
Zoren approuva.
— J’ai constaté que vous avez demandé à vos soldats de régler la puissance de leurs tirs au maximum, repensa soudain le commissaire.
— Dans notre art de la guerre, il est écrit : « Que ton premier coup soit assez assuré pour tuer, et il n’y aura pas besoin d’un second. »
Gaunt laissa cette réflexion faire le tour de son esprit, puis il se tourna pour donner à la colonne l’ordre d’avancer.
Quatre
Il n’existait plus que deux réalités : la noirceur de leur cratère étroit et l’enfer flamboyant du dehors.
Caffran et le Vitrien s’étaient recroquevillés dans la boue au fond de leur abri de fortune, et la tempête de feu continuait de faire rage au- dessus de leurs têtes, pareille à une éruption à la surface d’un soleil.
— Tu parles d’un merdier ! J’ai pas l’impression qu’on sortira de ce trou sur nos deux jambes… se lamenta Caffran, l’air sombre.
Le Vitrien ne lui accorda pas même un regard.
— La vie est un lent chemin vers notre mort, et celle-ci est aussi bienvenue que celle de notre adversaire.
Caffran réfléchit en ce sens pendant un instant et finit par secouer la tête tristement.
— C’est quoi, ce fatalisme ?
Zogat, le soldat vitrien, le toisa avec indifférence. La visière de son casque était relevée et il se lisait peu d’indulgence dans ses yeux.
— Le Byhata, l’art de la guerre vitrien. C’est notre code, la philosophie qui guide notre caste guerrière. Je ne m’attends pas à ce que tu la comprennes.
Caffran se renfrogna.
— Je ne suis pas idiot. Vas-y, explique-moi ce qui pourrait faire de la guerre un art.
Le Vitrien ne paraissait pas certain de savoir s’il se moquait de lui. Le seul idiome qu’ils avaient en commun, le bas gothique, n’était la langue natale d’aucun d’entre eux, même si Caffran le maîtrisait mieux que lui ; culturellement, leurs mondes n’auraient pas pu être plus différents.
— Le Byhata renferme toute la pratique et la sagesse d’une existence de guerrier. Tous les Vitriens l’étudient et apprennent ses principes, qui nous éclairent quand nous sommes dans l’arène de la guerre. Sa doctrine régit nos tactiques, sa force affermit notre bras, sa lumière aide nos esprits à réfléchir. Et l’honneur décide de notre victoire.
— Ça doit être un sacré bouquin, conclut Caffran sur un ton sardonique.
— Ça l’est, répondit sereinement Zogat pour couper court à d’autres commentaires.
— Et tu l’as appris par cœur ou tu le trimbales partout avec toi ?
Le Vitrien déboutonna l’avant de sa tunique protectrice et lui montra le haut d’une petite pochette d’étoffe grise.
— Il se porte sur le cœur. Un ouvrage de huit millions de signes, transcrit et encodé sur du papier monofilamentaire.
Caffran en fut presque intéressé.
— Je peux voir ? demanda-t-il.
Zogat secoua la tête et referma son uniforme.
— Ce livre ne reconnaît que les gènes du soldat auquel il appartient pour que personne d’autre ne puisse l’ouvrir, et le texte est écrit en vitrien, que tu ne sais pas lire. Et même si tu en étais capable, c’est un crime que de laisser un non-Vitrien avoir accès au texte saint.
Caffran n’insista pas et resta un moment sans rien dire.
— Nous, les Tanith… Nous n’avons rien qui ressemble à ça. Pas de grand discours sur la façon de faire la guerre.
Zogat releva les yeux vers lui.
— Vous n’avez pas de préceptes de combat ? Pas de code ?
— On fait ce qu’on a à faire… amorça Caffran. Notre devise, ce serait plutôt : « Ne te fais pas voir, mais si tu dois te battre, donne tout. » C’est déjà moins lyrique.
Le Vitrien médita sur ces mots.
— C’est vrai que… qu’on ne retrouve pas la même subtilité, ni la même profondeur de formulation que dans le Byhata, dit-il enfin.
Il y eut un long silence.
Caffran se mit à ricaner et ils furent bientôt pris tous les deux d’un rire presque incontrôlable.
Leur hilarité mit quelques minutes à retomber, en même temps que la tension morbide que les horreurs de cette journée avaient fait s’accumuler. Malgré le bombardement et la perspective qu’un obus pouvait leur tomber dessus à tout instant, la peur qui les habitait semblait s’être apaisée.
Le Vitrien dévissa le bouchon de sa gourde, prit une lampée et offrit à Caffran d’en faire autant.
— Vous, les hommes de Tanith… Vous n’êtes pas nombreux, à ce qu’il paraît ?
Caffran acquiesça.
— À peine deux mille, tous ceux que le colonel-commissaire Gaunt a pu sauver le jour de l’instauration de notre régiment. Le jour où notre planète natale a disparu.
— Mais vous avez une bonne réputation, le flatta Zogat.
— Tu trouves ? C’est le style de réputation qui fait qu’on nous choisit pour toutes les missions commandos. Le genre qui nous envoie dans les ruches tenues par l’ennemi et les mondes où personne d’autre ne voudrait mettre les pieds. Je me demande qui ils trouveront pour faire tout le sale boulot quand ils nous auront fait flinguer jusqu’au dernier.
— Je rêve souvent de ma planète, lui confia le Vitrien, l’air absorbé. Je rêve des cités de verre et de leurs pavillons de cristal. Même si je suis pratiquement sûr que je ne les reverrai jamais, ça me rassure qu’ils existent toujours dans mon esprit. Mais ça doit être affreux de ne plus avoir de racines.
Caffran soupira.
— Est-ce que c’est pire que de devoir prendre d’assaut une position ennemie ? Ou pire que de mourir ? Rien n’est agréable quand tu es un soldat de l’Empereur. Et d’une certaine façon, ne plus avoir de chez-soi, c’est presque un atout.
Zogat lui lança un regard surpris.
— Je n’ai plus rien à perdre, plus rien qu’on puisse menacer de m’enlever pour me forcer la main ou m’obliger à me soumettre. Il n’y a plus que moi, le garde impérial Dermon Caffran, au service de l’Empereur, puisse-t-Il conserver Son trône à jamais.
— Alors toi aussi tu as une philosophie, finalement.
Ils abandonnèrent leur conversation pour écouter le bruit des explosions.
— Dis-moi… Comment est-ce que ton monde est mort, homme de Tanith ? interrogea le Vitrien.
Caffran ferma les yeux et resta ainsi, avec une expression pensive, comme si ce souvenir remontait d’un recoin perdu de son esprit où il l’avait délibérément enterré. Il prit une profonde inspiration.
— C’est arrivé le jour de notre fondation… commença-t-il.
Cinq
Ils ne pouvaient pas rester sur place. Même s’il n’y avait pas eu ce pilonnage qui progressait lentement vers eux, l’épisode avec Drayl les avait tous laissés tremblants, et impatients de déguerpir de là.
Corbec ordonna aux sergents Curral et Grell de faire sauter les entrepôts et de faire taire le vacarme infernal des tambours. Ils pousseraient ensuite vers les lignes ennemies, pour y causer autant de dommages qu’ils le pourraient.
Alors que le cortège, fort d’un peu moins de cent vingt hommes depuis la métamorphose de Drayl, se préparait à repartir, Baru, le dernier des trois éclaireurs que Corbec avait envoyés en reconnaissance, réapparut enfin, et il n’était pas seul. Les obus ennemis l’avaient retenu une bonne demi-heure dans les tranchées à l’est, et avaient coupé sa voie de retour la plus directe, Baru avait bien cru qu’il ne réussirait jamais à rejoindre la troupe. En cheminant avec précaution le long des fils barbelés et des étais de bois, il avait eu la surprise de rencontrer cinq autres Tanith, Feygor, Larkin, Neff, Lonegin et le major Rawne, qui s’étaient eux aussi aventurés dans le réseau sinueux au début du bombardement et y erraient comme du bétail isolé de son troupeau.
Corbec était aussi content de les revoir qu’eux de retrouver le reste de leur compagnie. Larkin était le meilleur sniper du régiment, un talent inestimable pour le genre de randonnée qui s’annonçait. Feygor lui aussi était un bon tireur. Lonegin avait le doigté pour manipuler les explosifs ; Corbec l’envoya immédiatement assister Curral et Grell dans leur tâche. Neff était un infirmier et toute l’aide médicale qu’ils pouvaient trouver était la bienvenue. Quant à Rawne, tous s’accordaient à reconnaître son génie tactique et Corbec ne tarda pas à détacher une portion des hommes sous son commandement direct.
L’éclairage spasmodique des explosions brisait l’obscurité des prémices de la nuit ; leur rythme syncopé se superposait à celui des tambours, toujours aussi insupportable. Grell revint vers Corbec pour lui annoncer que les charges étaient placées, et leurs détonateurs réglés sur quinze minutes.
Le colonel fit reprendre l’avance au pas de course le long de la principale voie de communication de l’espace industriel, selon une formation en double colonne précédée d’une équipe de six tireurs en pointe flottante : le sergent Grell, Larkin, Mkoll et Baru les deux éclaireurs, Melyr avec son lance-roquettes et Domor avec sa perche de déminage. Leur fonction était d’ouvrir la voie à l’expédition et de sécuriser son chemin, en transportant suffisamment de puissance de feu pour pouvoir faire davantage que simplement avertir le reste du peloton.
Les hangars qu’ils avaient minés commencèrent à exploser derrière eux. Des champignons incandescents vert et jaune montèrent dans le noir en éventrant les formes sombres des bâtiments qu’ils venaient de quitter. Les percussions furent réduites au silence.
D’autres, plus distantes, se firent entendre alors que les déflagrations s’estompaient. Les mécanismes tapageurs les plus proches avaient dissimulé le fait que d’autres tambourinaient au loin. La persistance de ce murmure provocateur leur tapait sur les nerfs. Corbec cracha, l’air amer ; il sentait son exaspération l’emporter. Cela lui rappelait les nuits passées dans les forêts de nals sur Tanith. Écrasez un grillon près de votre feu de camp et vous pouviez être sûr qu’une centaine d’autres cachés dans les ombres reprendraient son pénible chant.
— Venez, grogna-t-il à ceux qui le suivaient. On va tous les trouver et on va les foutre en l’air. Jusqu’au dernier.
Une vague de grommellements approbateurs s’éleva derrière lui.
Milo attrapa Gaunt par la manche et le fit se retourner une fraction de seconde avant que des explosions verdoyantes ne se mirent à illuminer le ciel environ six kilomètres à l’ouest.
— Ça se rapproche ? demanda Milo. Le commissaire porta sa paire de jumelles à ses yeux, et dans le bourdonnement de leur focale automatisée, scruta l’alignement distant de constructions.
— Qu’est-ce que c’était ? s’inquiéta la voix de Zoren à l’autre bout de leur liaison permanente. Pas des obus, en tout cas.
— Je ne pense pas, concéda Gaunt. Il ordonna à ses hommes de faire halte et de tenir leur position dans l’endroit détrempé qu’ils avaient atteint au milieu d’un groupement de baies de stockage, puis il repartit en arrière avec Milo et une poignée de soldats pour aller à la rencontre de Zoren qui avait fait activer la cadence des siens.
— Il y a quelqu’un d’autre ici avec nous, coincé du mauvais côté du bombardement, dit-il au chef des Vitriens. Ces bâtiments ont été détruits par des charges de démolition de type standard.
Zoren reconnut la justesse de cette estimation.
— Mais j’ai bien peur… continua-t-il. Je… Je doute qu’il s’agisse d’une de mes sections. Notre discipline est stricte. À moins qu’ils n’y aient été poussés par une nécessité qui nous est inconnue, des Vitriens n’auraient pas déclenché d’explosion à la légère. Celles-ci vont agir comme un marqueur de pointage pour les canons ennemis. Ce secteur va bientôt être pilonné s’ils savent que quelqu’un s’y trouvait récemment.
Gaunt se grattait le menton. Lui aussi était convaincu que cela avait dû être une initiative des Tanith. Rawne, Feygor, Curral… Ou peut-être même Corbec. Tous avaient la mauvaise habitude d’agir sans réfléchir de temps à autre.
Alors qu’ils faisaient face à la direction des précédentes détonations, une autre série se déclencha et d’autres entrepôts disparurent.
— À cette allure-là, s’écria Gaunt, ils auraient aussi vite fait de donner directement leurs coordonnées à l’ennemi !
Zoren appela le soldat qui transportait la radio de son régiment, et Gaunt fit fébrilement tourner le sélecteur de fréquence tandis qu’il répétait son indicatif dans la grille du microphone. S’ils n’étaient pas loin, il avait une chance de les joindre.
La troisième série de hangars à tambours venait juste de partir en fumée, et ils s’apprêtaient à s’engager dans un passage ceint de poteaux métalliques quand Lukas interpella son colonel. Il recevait quelque chose.
Corbec se hâta de traverser les flaques du béton mouillé en lançant à Curral d’emmener son escouade de démolition vers la rangée suivante. Il attrapa les écouteurs qui lui étaient tendus. Une voix enrouée répétait son appel rendu grésillant par les mauvaises conditions de transmission. Il n’y avait pourtant aucun doute : l’indicatif était celui du commandement de leur régiment.
Sur son instance, Lukas poussa l’amplification sonore et Corbec hurla sa réponse dans l’émetteur.
— Corbec ! …olonel Corbec !… Vous êtes là ? Rép… renez v… essez imm…
— Répétez ! Commissaire, je perds votre signal ! Répétez !
L’opérateur radio de Zoren releva la tête, l’air pessimiste.
— Plus rien, commissaire. Je n’ai que la friture de fond.
Gaunt lui intima d’essayer à nouveau. Une chance se présentait, si près de leur but, d’accroître la taille de leur groupe expéditionnaire et d’avancer en force, si Corbec pouvait être dissuadé de poursuivre ses agissements suicidaires.
— Corbec ! Ici Gaunt ! Cessez votre cirque et repliez-vous plein est au plus vite ! Corbec, répondez !
— Parés à faire sauter, notifia Curral, mais il se tut en voyant la main levée de Corbec qui demandait le silence. Accroupi près de sa radio, Lukas s’efforçait d’entendre malgré la pétarade du bombardement et le roulement importun des tambours.
— N… nous devons arrêter… Il nous demande d’arrêter et de partir vers l’est au plus vite… Nous…
Lukas regarda le colonel avec des yeux devenus soudain anxieux.
— Il dit que nous allons attirer les canons ennemis sur nous.
Corbec se redressa lentement, en pivotant vers l’endroit de la nuit où les obus tirés depuis les collines soulevaient des bouquets lumineux fugaces sur les ténèbres.
— C’est pas vrai… se maudit-il dans un souffle en réalisant quelle imprudence la colère les avait fait commettre. On dégage ! Allez ! ordonna-t-il, et tous suivirent sa course effrénée dans une confusion générale. Le message d’aller rappeler l’avant-garde pour lui donner l’ordre de suivre le mouvement fut répercuté vers la queue du groupe. Corbec ne disposait que de quelques secondes pour sortir ses hommes de la zone qu’ils avaient désignée à l’ennemi, à qui un alignement de repères d’un vert éblouissant permettait de suivre leur progression.
Il devait les diriger vers l’est, c’était ce que Gaunt avait dit. À quelle distance pouvait bien se trouver le commissaire ? Un kilomètre ? Deux ? Et combien de temps avant le tir adverse ? Des ogives au deutérium remplies d’oxyde de phosphore gélifié étaient-elles déjà logées dans les culasses béantes des pièces d’artillerie shrivennes, pendant que les estimateurs de portée calibraient leurs visées et que des servants en sueur actionnaient les engrenages graisseux qui abaissaient les gigantesques fûts d’une fraction de degré ?
Corbec fit accélérer ses soldats. Ils n’avaient plus le temps de se couvrir mutuellement. Il devait placer sa foi dans l’espoir que tous les Shrivens avaient quitté la zone.
L’officier de communication vitrien leur repassa la dernière transmission reçue, en ajustant les variations de sortie pour essayer d’en estomper les bruits parasites. L’attention de Gaunt et Zoren était fixée sur lui.
— Un signal de réponse, je dirais, dit-il. Une confirmation.
Gaunt le remercia.
— Déployez-vous ici. Nous allons tenir cette position jusqu’à ce que Corbec nous ait rejoints.
À ce moment précis, l’endroit que les charges de Corbec avaient éclairé à l’ouest, ainsi que tout le secteur environnant, entra en éruption. D’immenses fontaines de feu s’y épanouirent paresseusement, salve après salve, et anéantirent leurs parages. Les explosions se succédèrent. Les Shrivens avaient fait reculer tout un pan de leur pilonnage d’à peu près trois kilomètres, afin de prendre pour cible les signes d’activité qu’ils avaient aperçus.
Impuissant, Gaunt ne pouvait rien faire d’autre que de regarder.
Le colonel Flense avait conduit toute sa carrière en saisissant des opportunités. C’était ce qu’il s’apprêtait à faire une nouvelle fois, et il goûtait par avance la saveur du triomphe.
Depuis que l’avancée jantine avait avorté en fin d’après-midi, il s’était replié au poste du haut commandement impérial pour considérer quelles alternatives s’offraient à lui. Rien n’était possible tant que le barrage ennemi murait l’intégralité du front, mais Flense voulait être prêt à faire mouvement au moment même où les tirs cesseraient ou faibliraient. Après un pareil déluge, la terre là devant ne serait plus qu’une désolation de cendre et de boue, aussi dure à tenir pour les Shrivens qu’elle l’aurait été pour les impériaux. Le terrain parfait pour une intervention blindée.
À six-zéro-zéro ce soir-là, l’heure où la lumière du jour commençait à diminuer, une force de frappe était rassemblée dans les rues crevassées derrière une des courbures du fleuve. Huit chars de siège, des Démolisseurs, ceux que préférait Flense, reconnaissables à leurs canons courts caractéristiques ; quatre Leman Russ standard de modèle Phaethon, trois Griffons, et dix-neuf Chimères transportant près de deux cents Patriciens jantins en tenue de campagne.
Il se trouvait au palais ducal, occupé à discuter des procédures opérationnelles avec Dravere et plusieurs autres officiers supérieurs qui eux aussi cherchaient à chiffrer les pertes du jour en termes de Tanith et de Vitriens, lorsque le préposé de la salle d’observation entra avec une liasse de transparents que les cogitateurs de la flotte en orbite venaient de leur faire parvenir.
Il s’agissait de relevés photographiques du front que les autres étudièrent avec un intérêt éphémère. Cependant, Flense les éplucha en détail. L’un d’eux montrait une série de déflagrations à près d’un kilomètre à l’intérieur de la ligne de bombardement.
Flense prit Dravere à part et lui désigna ce qu’il avait découvert.
— Des obus défectueux, commenta le général.
— Non, mon général, les points de chute seraient trop alignés… Ce sont les aires de souffle d’explosions déclenchées. Quelqu’un se trouve là-bas.
Dravere haussa les épaules.
— Eh bien, quelqu’un a survécu.
Flense fut cinglant.
— Nous nous sommes dédiés, moi et mes Patriciens, à la prise de cette portion du front, ce qui reviendra à mettre ce monde à genoux. Je ne resterai pas à rien faire pendant que des rescapés vagabondent derrière les lignes, interviennent sans savoir ce qu’ils font et réduisent à néant nos stratégies.
— Vous prenez tout cela tellement à cœur, Flense… s’amusa Dravere.
Flense en était bien conscient, mais il avait trouvé là son aubaine.
— Mon général, si le pilonnage marque une trêve, ai-je votre permission d’avancer ? Mes blindés se tiennent déjà en ordre.
Perplexe, le seigneur général donna néanmoins son consentement. L’heure de passer à table approchait et son esprit était ailleurs, malgré quoi la perspective de victoire savait retenir sa concentration.
— Si vous gagnez ce conflit pour moi, Flense, je saurai m’en souvenir. Mon futur déborde de possibilités prometteuses, pour peu que je ne sois plus coincé ici, et je les partagerai avec vous.
— Vos désirs sont des ordres, seigneur général.
L’esprit opportuniste de Flense avait perçu l’éventualité, celle que les Shrivens redirigeraient leur bombardement, ou mieux encore, seulement une partie de leurs tirs, pour engloutir les indices de vie apparus derrière leurs anciennes tranchées. Et cela lui accorderait une ouverture.
En s’aidant des instructions de trajectoire transmises depuis la flotte à un astropathe embarqué dans son tank de tête, Flense faisait sortir sa colonne de l’ouest par la route qui longeait le fleuve. Ils traversèrent un pont flottant et se risquèrent aussi loin qu’ils l’osèrent. Devant eux, le canonnage des Shrivens se laissait aller à sa fureur.
Flense faillit rater sa chance : il avait à peine eu le temps de mettre ses véhicules en formation quand la brèche se profila. Une déchirure de cinq cents mètres dans le rideau embrasé, où les explosions cessèrent avant de réapparaître plusieurs kilomètres derrière, aux environs de la bande suspecte que les vues spatiales avaient indiquée.
Un passage s’était ouvert au travers de la destruction, une passerelle menant jusqu’à l’ennemi.
Flense donna l’ordre. Les chars enclenchèrent les gaz, se mirent en branle, rebondirent, glissèrent sur la glaise amollie et pénétrèrent en territoire shriven.
Six
La voix du soldat Caffran montait de leur trou de souris, à peine audible au milieu du fracas des détonations.
— Tanith était vraiment magnifique. C’était un monde forestier, tu vois, toujours vert, dense et mystérieux. Les forêts étaient presque des églises. On y trouvait la paix… Et elles étaient bizarres, à cause de ce qui s’appelle la croissance migratrice, c’est ce qu’on m’a dit, je crois. Les arbres étaient d’une essence qu’on appelait des nals. Eh ben, crois-le ou pas… Ils se déplaçaient et ils se replantaient, en fonction du soleil, des pluies, et de toutes les envies qui pouvaient bien couler dans leur sève. Je ne te dis pas que je savais pourquoi. Sacré Feth, c’était comme ça.
Bref, l’essentiel, c’est qu’il n’y avait pas de paysage de référence pour se retrouver sur Tanith. Un chemin au travers des bois pouvait changer, ou disparaître, ou s’ouvrir d’un jour sur l’autre, alors au fil des générations les gens avaient acquis un instinct pour s’orienter. Pour se repérer et pour repérer les traces des autres. Je suppose qu’on peut remercier les forêts de notre planète pour notre réputation de bons éclaireurs et de pisteurs très discrets.
Notre activité était agraire, on exportait essentiellement des madriers secs et des sculptures sur bois. Le travail des artisans, c’était quelque chose à voir. Les cités de Tanith étaient splendides, des bastions de pierre qui apparaissaient au-dessus de la cime des arbres. Tu disais que chez toi il y a des palais de verre, eh bien nous, ça n’avait rien d’aussi recherché. Juste de la simple pierre empilée, grise comme les océans.
Zogat ne disait rien. Caffran essaya de trouver une position plus confortable. En marge de l’aigreur dans son timbre et dans son âme, il éprouvait un sentiment de perte, un deuil qu’il n’avait plus ressenti depuis longtemps.
— On nous a annoncé que Tanith devait fournir trois régiments pour la Garde Impériale. C’était la première fois qu’une telle chose était demandée à notre planète, mais il y avait déjà un grand nombre de soldats entraînés par les milices municipales. Le processus de la fondation a pris huit mois, et quand les vaisseaux de transport sont arrivés, les troupes s’étaient rassemblées pour les attendre sur des vastes clairières. On nous a dit qu’on allait rejoindre les forces impériales engagées dans la croisade des mondes de Sabbat pour chasser les armées du Chaos. Et aussi qu’on ne reverrait probablement plus jamais notre monde, parce qu’une fois qu’un homme était incorporé, il voyageait partout où la guerre l’appelait, jusqu’à sa mort ou sa démobilisation, et qu’à ce moment-là, il commençait une nouvelle vie là où il avait atterri. Je suis sûr qu’ils vous ont dit la même chose.
Le noble profil de Zogat esquissa un triste signe d’approbation dans les ténèbres humides. Les explosions se propageaient toujours au-dessus d’eux en longues bordées interminables. Le sol tremblait.
— Alors on attendait là, reprit Caffran, on était des milliers, dans nos treillis tout neufs qui nous grattaient, à regarder les vaisseaux arriver. On était impatients d’y aller, et en même temps tristes de dire au revoir à Tanith, mais ça nous consolait de savoir qu’elle existait et qu’elle serait toujours là. Et le dernier matin, on a appris que le commissaire Gaunt avait été rattaché à notre régiment pour nous mettre au pas. Caffran soupira, en essayant de résorber ses sombres pensées au sujet du sinistre sort de son monde. Gaunt avait déjà une longue histoire, et une réputation impressionnante avec les vétérans des régiments hyrkiens. On était des bleus sans expérience, avec plein d’angles à arrondir. Le haut commandement s’était certainement dit qu’il fallait un officier de la trempe de Gaunt pour réussir à faire de nous une vraie formation de combat.
Caffran marqua une pause. Pendant un instant, sa voix avait déraillé tandis que la colère grandissait en lui. La colère et une sensation de manque. Il réalisa que pour la première fois depuis la défaite, il racontait toute l’histoire à voix haute. Son cœur se serrait convulsivement autour du fil que dévidait sa mémoire et son chagrin se fit plus cuisant.
— Ça s’est passé pendant la toute dernière nuit. L’embarquement avait déjà commencé. La plupart des troupes étaient soit à bord des transports qui attendaient de pouvoir décoller, soit dans ceux qui se dirigeaient déjà vers l’orbite. Les appareils de surveillance n’ont pas bien fait leur boulot, et une flotte du Chaos de taille significative s’est pointée dans le système de Tanith. Une armada encore plus colossale venait d’être fractionnée par la défaite que la Flotte Impériale lui avait infligée. Ils nous ont pris par surprise. Les forces des ténèbres ont attaqué ma planète et l’ont rayée des annales galactiques en une seule nuit.
Caffran s’interrompit à nouveau pour s’éclaircir la gorge. Zogat le fixait avec intensité.
— Gaunt a eu à faire un choix simple : déployer les troupes dont il disposait pour un dernier carré mémorable, ou emporter avec lui tous ceux qu’ils pouvaient sauver. Et par Feth, c’est ce qu’il a préféré, et aucun d’entre nous n’était d’accord avec sa décision. On aurait tous voulu donner nos vies en nous battant pour le monde où on était nés. Je suppose que si on était restés sur Tanith, ça n’aurait rien donné, sauf peut-être une petite remarque sur notre vaillance en bas de page dans les archives militaires. Gaunt nous a sauvés. Il nous a arrachés à un cataclysme où nous aurions tous aimé y rester, pour qu’on puisse aller trouver la mort autre part de façon plus utile.
Les yeux de Zogat brillaient dans l’obscurité.
— Et tu le détestes.
— Non ! Enfin, oui, comme je hais tous ceux qui sont un peu responsables de la mort de ma planète, qui l’ont sacrifiée à un combat plus important.
— Tu penses qu’il existe des combats plus importants ?
— J’ai déjà combattu avec les Fantômes sur une dizaine de fronts et je n’en ai pas encore vu.
— Donc tu le détestes.
— Non. Je l’admire. Je le suivrais n’importe où. Il n’y a rien d’autre à dire là-dessus. J’ai laissé ma planète derrière moi la nuit où elle a disparu, et depuis je me bats pour son souvenir. Nous autres, les Tanith, nous sommes devenus une espèce en voie d’extinction. Il ne reste plus ou moins que deux mille d’entre nous. Gaunt n’a pas pu sauver plus de ce qu’il fallait pour un seul régiment. Le 1er régiment de Tanith. Le Premier et Unique. C’est ce qui fait de nous les Fantômes, tu vois ; les dernières âmes d’un monde perdu qui n’ont pas trouvé le repos. Et à mon avis, ça nous collera à la peau jusqu’à ce qu’on soit tous de la viande froide.
Caffran se tut et le silence revint dans la pénombre du cratère, troublé par le bruit des obus venu de l’extérieur. Zogat laissa passer un long moment, puis il leva les yeux vers le ciel pâlissant.
— Dans deux heures, ce sera l’aube, déclara-t-il d’un ton suave. Peut-être qu’on pourra y voir quelque chose, et alors on n’aura qu’à mettre les voiles.
— T’as peut-être raison, répondit Caffran en tendant ses jambes courbaturées et couvertes de boue durcie. On dirait bien que ça s’éloigne. Qui sait, peut-être qu’on va s’en sortir ; après tout, j’ai déjà survécu à pire.
Sept
Le jour afflua, charriant son lot de nuages que la poursuite du bombardement éclairait par en dessous. Le ciel était hachuré de stries obliques, tracées par les projectiles tirés depuis les emplacements shrivens sur les hauteurs embrumées. En bas, dans la large vallée, la fumée soulevée par le tir de barrage qui durait maintenant depuis plus de vingt et une heures, au rythme de deux ou trois obus à la seconde, s’était figée sur les tranchées comme un brouillard caillé ; épaisse, laiteuse et répugnante, avec son odeur de cordite et de fycélène.
Gaunt fit arrêter sa compagnie à proximité d’une bâtisse qui paraissait avoir contenu autrefois des fours et des séchoirs. Les soldats retirèrent leurs masques. Le sol, l’air lui-même, tout était imprégné d’une poussière vaguement verte qui laissait dans la bouche un goût de fer et de sang. De vieux caissons de plastique renversés étaient dispersés un peu partout. Ils se trouvaient à cinq kilomètres environ de la ligne d’explosions, et son bruit n’était plus rien comparé à celui des tambours qui se répondaient d’un entrepôt à l’autre tout autour d’eux.
Même si tous avaient été jetés à terre par l’onde de choc, Corbec avait tiré ses hommes de la zone de danger juste à temps. Malgré cela, dix-huit d’entre eux seraient sourds à vie. Derrière leurs lignes, les hôpitaux de campagne de la Garde Impériale auraient eu tôt fait de remplacer leurs tympans éclatés par des diaphragmes de plastine ou des implants acoustiques. Mais ils n’étaient pas derrière leurs lignes. Là où ils se trouvaient pour l’instant, dix-huit hommes sourds constituaient un handicap. Gaunt les avait fait se placer en milieu de cortège, là où ils pouvaient respecter les ordres en observant et en imitant les autres autour d’eux. D’autres blessures s’ajoutaient à cela, un bon nombre de bras et de côtes cassés, mais au moins, tout le monde pouvait encore marcher.
Le commissaire entraîna Corbec à l’écart. D’expérience, Gaunt croyait savoir reconnaître un bon soldat, et il s’inquiétait d’envisager que sa confiance eût pu être mal placée. Il avait choisi Corbec en écartant Rawne. Les deux hommes détenaient le respect du Premier et Unique de Tanith, le premier parce qu’il était aimé, le second parce qu’il était craint.
— Une erreur tactique de cette ampleur, ça ne vous ressemble pas… amorça-t-il.
Corbec allait commencer à dire quelque chose et se ravisa. L’idée de présenter des excuses au commissaire lui restait en travers de la gorge.
Gaunt les exprima pour lui.
— Tout le monde connaît une mauvaise passe. Les circonstances sont difficilement supportables et votre groupe a souffert plus particulièrement. On m’a dit pour Drayl. Je pense aussi que ces regroupements de tambours, que vous avez décidé de démanteler avec une détermination suicidaire, sont là pour nous désarçonner. Pour nous pousser à agir de façon irrationnelle. Ils sont une arme, autant que les canons, conçue pour nous avoir à l’usure.
Corbec en convint. La guerre avait fait s’amonceler l’amertume dans sa carcasse marquée par l’âge. Son expression et ses manières trahissaient une touche de lassitude.
— C’est quoi, le plan ? On attend que le barrage se calme et on se replie ?
Gaunt secoua la tête.
— Maintenant que nous sommes arrivés si loin, je pense que nous avons une carte à jouer. Nous allons attendre que l’avant-garde revienne.
Les unités de reconnaissance furent toutes de retour dans la demi-heure. Les données collectées par tous les éclaireurs, certains vitriens mais pour la plupart des Tanith, furent combinées pour Gaunt et Zoren en un plan du secteur sur un rayon de deux kilomètres.
Ce qui intéressa le plus Gaunt était une structure repérée à l’ouest.
Leur route les fit passer sous un vaste alignement de conduits de drainage en empruntant plusieurs passages souterrains bétonnés, maculés de débris et de taches graisseuses.
Un petit vent faisait dériver au-dessus d’eux le brouillard aux effluves de nitrocellulose. Immédiatement au nord, la masse sombre des tours d’habitation, d’immenses beffrois coniques destinés à la main-d’œuvre, surgissait de ce tapis nébuleux. Leurs centaines de milliers de fenêtres avaient toutes été soufflées. À l’ouest s’élevait le fronton du relief. Dans cette partie du territoire adverse, les tambours n’étaient plus si nombreux, mais ils n’avaient toujours pas trouvé le moindre signe de vie, pas même de la part des rongeurs.
Ils commencèrent à côtoyer des bunkers de bonne dimension, entièrement déserts, si ce n’était la présence de longues sellettes et de palettes en fibreplast, devant lesquelles un large parc de véhicules de levage jaunes avait été abandonné.
— Des dépôts de munitions, suggéra Zoren. Ils devaient avoir accumulé une bonne provision d’obus en vue de leur bombardement, et ces réserves sont déjà vides.
Gaunt se rangea à cette évaluation. Ils continuèrent leur chemin en restant sur leurs gardes. La structure inattendue dont l’exploration préliminaire avait fait état apparaissait maintenant devant eux : une rampe de chargement faite de tubes d’acier et de panneaux rivetés. Sa longueur en surface était jalonnée de grues hydrauliques, disposées pour abaisser leurs nacelles dans une cavité obscure.
Les gardes impériaux dévalèrent un escalier aux marches grillagées, jusqu’à un vaste palier accroché au flanc d’un tunnel bien éclairé qui s’étendait des deux côtés à perte de vue. Une arête surélevée courait au milieu du fond plat. Feygor et Grell examinaient l’installation, ainsi que le poste blindé qui la surplombait.
— Une ligne levmag. Lévitation magnétique, expliqua Feygor, qui avait fait tout son possible pour pallier les lacunes de sa formation d’ingénieur en matière de technologies inusitées sur leur planète. Elle a l’air active. Ils récupèrent leurs ogives dans les remises de munitions, ils les font descendre, puis ils les chargent sur leurs trains pour les livrer aux batteries sur les collines.
Il montra à Gaunt une plaque indicatrice dans la cabine de contrôle. L’écran monochrome scintillant affichait la représentation runique d’un réseau ferré.
— Il y a toute une installation de transit là-dessous, certainement construite pour relier toutes les forges et permettre une distribution rapide des matériaux.
— Et cette bretelle a été abandonnée parce qu’ils ont épuisé tous les stocks qu’elle desservait. Gaunt réfléchissait. Il sortit sa plaque de données tactiques et y ébaucha en quelques traits la carte du réseau.
Le commissaire décréta un arrêt de dix minutes, puis il alla s’asseoir au bord de la plate-forme et compara son croquis avec les cartes de l’ancien complexe d’usines archivées dans la mémoire de sa plaque. Les Shrivens avaient modifié quelques détails, mais les éléments basiques étaient demeurés les mêmes.
Le colonel Zoren se joignit à lui.
— Vous avez une idée en tête.
Gaunt regarda vers le tunnel.
— Cette ligne va nous mener droit sur le centre de l’agencement shriven. Ils n’auront pas bloqué cette arrivée, parce qu’ils ont besoin que ces lignes restent opérationnelles pour que les trains d’approvisionnement puissent continuer d’alimenter leurs canons.
— Mais il y a tout de même quelque chose de bizarre, vous ne trouvez pas ? dit Zoren en relevant l’avant de son casque.
— Je vous écoute ?
— Hier soir, je partageais votre vision de leur stratégie, qu’ils avaient tenté un assaut frontal pour percer nos lignes, mais qu’après avoir échoué, ils avaient battu en retraite en concédant énormément de terrain pour nous entraîner derrière eux, et que le bombardement était censé éradiquer toutes les forces impériales qu’ils avaient attirées.
— Cela paraît sensé à la lumière des faits, estima Gaunt.
— Encore maintenant ? Ils devaient se douter que seuls quelques milliers de soldats tomberaient dans le panneau, et que la plupart seraient logiquement morts à l’heure qu’il est. Alors pourquoi continuent-ils de tirer ? Sur qui ? Ça fait plus d’une journée entière qu’ils y vont de bon cœur. Et ils ont évacué une telle portion de leur terrain…
Gaunt acquiesça.
— Ce sujet m’a effleuré l’esprit tôt ce matin. Je pense qu’au départ, ils voulaient bel et bien décimer tous ceux qu’ils avaient pris au piège, mais maintenant ? Ils ont sacrifié des positions très avancées et leur acharnement à les arroser n’a aucun sens.
— Sauf s’ils cherchent à nous tenir à l’écart, proposa une voix dans leur dos. Rawne les avait rejoints.
— Écoutons un peu votre point de vue, major, l’encouragea Gaunt.
Rawne renifla et cracha sur le sol de la coursive. Ses yeux noirs se froncèrent.
— Les armées du Chaos ne mènent pas leurs guerres à notre manière. Nous sommes tous coincés sur ce front depuis des mois. Je pense qu’hier, c’était leur dernière tentative d’offensive conventionnelle, et qu’ils ont dressé un mur de flammes pour nous empêcher de débarquer pendant qu’ils essayent autre chose. Peut-être quelque chose qu’il leur a fallu des mois pour préparer.
— Comme quoi par exemple ? demanda Zoren d’un air importuné.
— Quelque chose. J’en sais rien, quelque chose qui ferait appel à leur sorcellerie. Une cérémonie ou un truc du genre. Ces tambours, là, peut-être que ça n’est pas seulement de la guerre psychologique. Peut-être qu’ils font partie d’un rite.
Les trois officiers restèrent silencieux un moment. Puis Zoren se mit à pouffer, avec aux lèvres un sourire goguenard.
— D’un rituel magique ?
— Il ne faut jamais prendre à la légère ce que l’on connaît mal, l’avertit Gaunt. Rawne pourrait avoir raison. L’Empereur sait quelle décadence nous avons déjà constatée chez l’ennemi. Zoren ne répondit pas. Lui aussi avait dû voir des choses que son esprit lui conseillait de nier et de tenir pour impossibles.
Gaunt se releva en pointant un doigt vers le tunnel.
— Et nous ferions mieux d’y aller - parce que si Rawne devine juste, nous sommes les seuls en mesure d’y faire quoi que ce soit.
Huit
Le tunnel était assez large pour être remonté en rangs de quatre, deux de chaque côté du rail central. Toute sa longueur était baignée par la lumière légèrement bleutée des néons encastrés dans ses parois. Gaunt envoya néanmoins Domor et les autres démineurs en avant pour s’assurer qu’aucun traquenard ne les attendait.
Sans rencontrer d’autre résistance que celle d’une atmosphère étouffante chargée d’électricité statique, leur avance les mena deux kilomètres plus à l’est, au-delà de plusieurs autres sites de chargement délaissés et d’intersections avec deux autres voies. Des courants d’air tiède balayaient périodiquement leurs visages, comme pour annoncer un train qui n’arriva jamais.
Au troisième tournant, Gaunt fit s’engager la colonne dans un nouveau tunnel selon ce qu’indiquait sa carte. Ils y avaient parcouru une vingtaine de mètres quand Milo s’adressa au commissaire en chuchotant.
— Je pense que nous devrions revenir vers l’embranchement.
Gaunt ne demanda pas pourquoi. Il faisait confiance aux intuitions de Milo car il savait qu’elles surpassaient les siennes. Il fit reculer la compagnie jusqu’à la jonction qu’elle venait de passer : une minute plus tard, une brise chaude les entoura, le tunnel se mit à vibrer et un train glissa à toute allure le long de l’axe qu’ils étaient sur le point d’emprunter. C’était un convoi de soixante plateaux ouverts, peints en kaki avec des revêtements noir et jaune. Chacun était rempli de projectiles, des centaines de tonnes de munitions rapatriées depuis des dépôts reculés et destinées aux pièces d’artillerie principales. Alors que la file de wagons s’éloignait sur son rail de lévitation magnétique dans un élan souple et sans inertie, bon nombre des hommes ne purent masquer leur expression sidérée. Certains balbutièrent des suppliques de protection.
Gaunt consulta sa carte. Il était difficile de déterminer à quelle distance se trouvait la prochaine gare, et sans connaître la fréquence des passages, il n’était pas garanti qu’ils seraient sortis de ce tunnel avant que le train suivant ne surgisse pour leur passer dessus.
Il se refusait à rebrousser chemin. Son esprit passa en revue les dossiers de ses soldats, en essayant de s’en remémorer les détails personnels.
— Domor ! appela-t-il. Le démineur revint vers lui.
— Sur Tanith, toi et Grell, vous étiez mécaniciens, pas vrai ?
Le jeune soldat fit signe que oui.
— Je travaillais comme apprenti chez un haleur de rondins à Tanith Attica, commissaire. J’ai été formé pour la maintenance sur machines lourdes.
— Avec les ressources que tu as sous la main, tu pourrais m’arrêter un de ces trains ?
— Pardon ?
— Et le faire redémarrer ?
Domor se gratta la nuque tandis qu’il réfléchissait.
— À part en faisant sauter le rail… Il faudrait couper ou dérouter l’énergie qui le propulse. Le train flotte au-dessus de son rail et c’est de lui qu’il tire son courant par un échange électrique entre conducteurs, comme je l’ai déjà vu dans certains accumulateurs. Il nous faut de la matière isolante, un truc suffisamment fin pour pouvoir recouvrir cette barre sans pour autant faire dérailler la motrice. Qu’est-ce que vous voudriez, exactement, commissaire ?
— Arrêter ou ralentir le prochain train qui passera, sauter à bord et repartir.
Domor eut un large sourire.
— Par Feth, et laisser l’ennemi nous transporter jusqu’à lui ? L’idée lui plut et il se retourna, puis se dirigea vers le colonel Zoren, occupé à converser avec plusieurs de ses hommes là où ils se reposaient.
— Excusez-moi, mon colonel, commença Domor après un salut dans les règles, est-ce que je peux examiner votre armure ?
Zoren regarda le soldat de Tanith sans trop savoir quoi dire et avec un certain dédain, mais Gaunt le rassura d’un hochement de tête. Il retira un de ses gants et le présenta à Domor. Le jeune homme l’observa avec des yeux émerveillés.
— C’est du travail remarquable. Sa surface a l’air faite de lamelles de verre ?
— De mica, et non pas de verre, comme vous dites. Des segments en écailles assemblés sur une combinaison à isolation thermique.
— Impeccable, dit Domor en montrant le gant à Gaunt. Il m’en faudrait un échantillon de taille décente. Peut-être une veste entière, mais je ne garantis pas de la rendre en un seul morceau.
Gaunt s’apprêtait à expliquer en espérant que Zoren demanderait un volontaire parmi ses hommes, mais le colonel se redressa, ôta son casque, et le tendit à un de ses subalternes avant d’enlever sa propre armure, exposant pour la première fois son crâne rasé et son torse carré à la peau noire, couverte d’un maillot sans manches. Avant de tendre sa veste à Domor, le Vitrien prit le temps d’en retirer un fin livret aux feuilles ternes qu’il conservait dans un étui cousu à l’intérieur, puis de le glisser avec précaution sous sa ceinture.
— Je suppose que cela fait partie d’un plan ? demanda Zoren tandis que Domor s’éloignait en demandant à Grell et à d’autres de venir l’aider.
— Vous allez adorer, lui promit Gaunt.
Une bourrasque de chaleur signala l’approche d’un nouveau train un peu plus d’un quart d’heure après le précédent. Domor avait déposé la veste du gradé vitrien à cheval sur le rail juste après l’aiguillage, et y avait attaché une bande de tissu arrachée au bas de sa propre cape.
Le convoi arriva en vue, suspendu quelques centimètres au-dessus de l’arête de métal lisse grâce à un phénomène de répulsion électromagnétique, afin d’y circuler sans être ralenti par la friction. Chacun d’entre eux observa en retenant son souffle. La voiture de tête passa sans problème par-dessus la veste. Gaunt fronça les sourcils et fut convaincu pendant un instant que le stratagème n’avait pas fonctionné.
Cependant, aussitôt que le premier plateau eût dépassé la couche non conductrice, l’échange électrique fut brisé et le train décéléra instantanément, privé de sa source de propulsion. Son élan l’emporta encore sur quelques mètres, et Domor, debout près de la voie, pria pour qu’il ne fût pas emporté au-delà de la coupure dans le circuit, mais il s’immobilisa enfin, doucement bercé par le champ suspenseur.
Une acclamation enjouée monta de la compagnie.
— Grimpez ! Dépêchez-vous ! ordonna Gaunt. Vitriens et Tanith se hissèrent côte à côte sur les wagons encombrés d’obus en trouvant des prises là où ils le pouvaient, poussèrent la cargaison et tendirent leurs mains pour aider leurs camarades à prendre place. Gaunt, Zoren, Milo, Bragg et six Vitriens montèrent à l’avant, où se trouvaient déjà Mkoll, Curral et Domor, lequel tenait toujours l’extrémité de sa cordelette improvisée.
— Bon travail, soldat, le félicita le commissaire, puis il leva une main en observant la longueur du train pour s’assurer que tous étaient à bord. La compagnie entière fut bientôt prête à partir et cela lui fut confirmé par une validation progressive relayée jusqu’à lui.
Gaunt abaissa la main. Domor tira un coup sec sur le tissu ; la bande se tendit et résista un instant avant de se dégager en soulevant la veste de Zoren, suspendue comme un poisson plat au bout d’une ligne de pêche.
Puisque le circuit venait d’être rétabli, le train tressaillit et se remit à avancer en silence en prenant rapidement de la vitesse. L’éclairage des lampes du tunnel devint quasi stroboscopique.
En la retenant fermement entre ses doigts, Domor décrocha la veste de sa laisse de fortune et la rendit à Zoren : une partie des écailles de biotite avaient été ternies par le contact avec le rail et certaines s’étaient collées les unes aux autres, mais l’ensemble était intact. Le Vitrien la renfila avec un hochement de tête solennel.
Gaunt se retourna pour faire face au tunnel dans lequel ils étaient lancés. Il ouvrit une gaine accrochée à sa ceinture et en tira un chargeur circulaire plein pour son pistolet, en redécouvrant la croix bleue qu’il y avait tracée pour se rappeler que ses soixante projectiles étaient des bolts inferno. Il l’inséra en place et mit en marche le micro relié à ses écouteurs.
— Tenez-vous prêts. Nous nous jetons dans la gueule du loup et nous pourrions y être plus tôt que vous ne croyez. Attendez-vous à un engagement d’une minute à l’autre. L’Empereur soit avec vous tous.
Tout le long du train, la mise sous tension des fusils laser leur fit émettre un gémissement aigu. Les réservoirs de plasma sifflant commencèrent à vrombir, les lance-roquettes furent armés et les veilleuses des lance-flammes rallumées.
Neuf
— Allez, dit Caffran en émergeant du trou d’obus puant qui avait été leur tanière pendant presque toute une journée. Zogat le suivit. La clarté de l’aube les fit cligner des yeux. Le tir de barrage tumultueux s’éloignait et ses exhalaisons enfumées se répandaient sur le no man’s land.
— Par où on va ? le questionna Zogat, désorienté par la lumière et les brumes.
— Vers chez nous, répondit Caffran. À l’opposé de ce merdier tant qu’on nous en laisse la chance.
Ils commencèrent à clopiner péniblement, en se prenant les pieds dans des vestiges de barbelés et en trébuchant sur les fragments des plaques de béton.
— Tu crois qu’il ne reste plus que nous deux ? demanda le Vitrien en regardant par-dessus son épaule.
— Peut-être, ouais. Peut-être bien. Feth, ça fait de moi le dernier survivant de Tanith.
Les blindés de la colonne jantine s’étaient risqués derrière le rempart du bombardement mais n’avaient encore rencontré personne sur deux kilomètres. L’ancienne zone manufacturière était déserte.
Flense fit arrêter la progression et sortit la tête par l’écoutille supérieure pour observer la route aux jumelles. Devant eux, les bâtisses vides et en ruine naissaient du brouillard, telles des apparitions spectrales. Un bruit de tambour sans rémission lui mettait les nerfs à vif.
— Dirigez-nous vers les collines, lança-t-il au pilote en se laissant retomber à l’intérieur de l’habitacle. Même si nous ne faisons rien d’autre que de forcer ces batteries à se taire, nous aurons déjà mérité que notre nom soit porté dans la liste des actions de référence.
Quatre kilomètres, cinq kilomètres déjà à traverser des gares vides et des quais de chargement aux lumières éteintes. Une bifurcation vers la gauche, puis encore vers la gauche. Une attente angoissante de trois minutes, le temps de voir passer un autre train devant eux sur une voie transversale. Et ils redémarrèrent.
La tension enserrait Gaunt comme une camisole de force. Les tunnels qui s’enchaînaient se ressemblaient tous, sans aucun repère ou signe d’alerte. Mais ça ne tarderait plus.
Le convoi déboucha dans une vaste station de fret et se rangea de lui-même sur une des voies de garage, aux côtés de deux autres trains que des grues et des serviteurs mécanisés s’affairaient à délester de leur cargaison. Un troisième alignement de plateaux partait effectuer un demi-tour sur une boucle qui le renverrait dans la direction des réserves à munitions.
La gigantesque salle était haute de plafond, mal éclairée par des milliers de lanternes faibles et le rougeoiement des feux de position. L’air était chargé et sentait étrangement comme celui d’un fourneau. Aux endroits où ils les distinguaient nettement, les murs étaient couverts d’énormes symboles du Chaos, les insignes immondes de la décadence, et tendus de bannières repoussantes. Le moindre regard furtif vers ces emblèmes leur piquait les yeux et finissait par leur donner mal à la tête s’ils les lorgnaient un peu plus longtemps.
Plus de deux cents Shrivens se trouvaient dispersés entre les ponts roulants et les portiques, actionnant les palans ou poussant des chariots, mais aucun d’entre eux ne parut remarquer d’emblée le supplément de charge tassé à bord du dernier arrivage.
La section de Gaunt sauta du train et ouvrit le feu en pleine course, déclenchant une grêle de lasers crépitante comme un brusque flux électrique, où se mêlaient les sifflements sourds émis par les fusils des Tanith et les tirs vitriens à pleine puissance. Gaunt avait interdit l’emploi des fuseurs, des missiles et des lance-flammes tant qu’ils n’auraient pas quitté la proximité des projectiles. Aucun des obus n’avait encore reçu sa fusée-détonateur, mais il n’était pas nécessaire de risquer de les faire exploser par accident.
Des dizaines de Shrivens furent surpris par leur trépas en pleine activité. Deux nacelles encore à moitié remplies répandirent leur contenu lorsque des mains inertes lâchèrent leurs leviers, et les ogives roulèrent en résonnant sur le sol de la plate-forme. Après que son conducteur se fut affalé sur le volant, un véhicule de manutention tourna brutalement et fonça droit dans un mur.
La déferlante impériale se propagea, les Dragons vitriens se disséminèrent en ordre parfait, progressant couvert après couvert et fauchant les caristes en fuite. Quelques-uns des Shrivens avaient trouvé des armes et répliquaient aux tirs, mais leurs efforts étaient récompensés sans pitié.
Gaunt entama la remontée de la chaussée de chargement principale en mitraillant l’ennemi au pistolet bolter. Larkin le Dingue et un trio d’autres snipers équipés de fusils laser à canon long s’étaient mis en position à l’abri pour abattre un à un ceux qui parcouraient les coursives aériennes.
Quelques semaines auparavant, Bragg avait récupéré un canon d’assaut en le décrochant de son support pivotant. Gaunt n’avait jamais vu quiconque réussir à s’en servir sans l’aide des compensateurs de recul d’une armure énergétique. Bragg, lui, grimaçait sous la difficulté, mais faisait de son mieux pour maintenir à l’horizontale les six cylindres rotatifs. Sa précision restait aussi déplorable qu’à l’accoutumée, ce qui ne l’empêchait pas de massacrer des dizaines de Shrivens. Sans compter un train levmag.
Les Fantômes menèrent la percée vers l’extérieur de la baie de chargement, par des rampes autour desquelles s’étendaient d’énormes cavernes creusées sous le relief des collines. Une couche de fumée bleutée s’agitait sous le balancement des tubes d’éclairage suspendus.
Dès lors qu’ils eurent quitté les ponts à munitions, Gaunt appela ses armes spéciales en tête de cortège. Celles-ci déblayèrent le chemin en noircissant le sol des montées en béton, et firent fondre leurs cibles jusqu’aux os en mares sirupeuses.
La première résistance déterminée se présenta au sommet des rampes, à proximité des grands ascenseurs qui emportaient les caissons de projectiles vers les magasins des batteries situées loin au-dessus d’eux. Un rassemblement de troupes shrivennes dévala la pente, précédé par les rafales de ses fusils mitrailleurs. Rawne parvint à infiltrer une équipe de tir sur leur flanc gauche. Le peloton de Corbec l’imita sur le côté droit, établissant un feu croisé.
Au centre de la riposte shrivenne, Gaunt vit soudain apparaître un Space Marine du Chaos, une atrocité cornue, vieille de plusieurs siècles, qui portait les marquages sacrilèges de la légion des Iron Warriors et dont le larynx cybernétique surdéveloppé exhortait ses troupes mutantes à se ruer vers la victoire. Son antique bolter ornementé cracha la mort sur les rangs des Tanith. Le sergent Grell fut éparpillé par un des premiers projectiles, suivi par deux autres membres de son escouade une seconde plus tard.
— Vise-moi ça ! hurla Gaunt à Bragg, qui tourna sa considérable puissance de feu dans la direction désignée, mais sans grand succès. Le Marine du Chaos, quant à lui, infligea un traitement plus sévère à la première ligne vitrienne. Ce fut alors qu’il explosa. Un énorme trou béant dans son plastron apparut au milieu de la fumée et son corps vacilla un instant avant de s’effondrer en arrière.
L’air grave, le commissaire adressa un remerciement muet au soldat Melyr et à son lance-missiles. Les décharges de lasers et les balles des unités shrivennes continuaient de siffler autour d’eux. Gaunt plongea derrière une pile de palettes et s’aperçut qu’il partageait ce couvert avec deux Vitriens occupés à changer les cellules d’alimentation de leurs fusils.
— Combien il vous en reste ? voulut-il savoir tandis que lui-même remplaçait son chargeur par un autre de forme courbe, rempli de projectiles kraken à haut coefficient de pénétration.
— On en a déjà usé la moitié, répondit l’un d’eux, un caporal.
Le commissaire approcha son micro de sa bouche.
— Gaunt pour Zoren !
— Je vous reçois, colonel-commissaire.
— Ordonnez à vos hommes de ramener leur réglage de tir à mi- puissance.
— Pourquoi ?
— Mais parce qu’ils sont en train de gaspiller leurs munitions ! Écoutez, colonel, je respecte sincèrement votre éthique, mais il n’est pas indispensable de tirer en pleine charge pour mettre un Shriven au tapis et vos soldats vont être à court de chargeurs deux fois plus vite que les miens.
Il y eut une courte pause sur la fréquence avant que Gaunt n’entendît Zoren relayer la consigne. Il se pencha vers les deux Vitriens qui appliquaient cette nouvelle instruction.
— Comme ça, vous pourrez en renvoyer un peu plus en enfer. Pas la peine de les faire cuire sur pied, dit-il avec un sourire. Comment je dois vous appeler ?
— Zapol, l’informa le premier.
— Zezo, dit le caporal.
Gaunt leva son pistolet et poussa le moteur de son épée à sa vitesse de rotation maximale.
— Vous êtes avec moi ? demanda-t-il, la lèvre à demi retroussée. Ils approuvèrent, leurs fusils serrés entre des doigts déterminés.
Les deux Dragons sortirent avec lui de leur abri en pressant leurs gâchettes. Ils étaient déjà parvenus à plus de la moitié des rampes qui menaient aux monte-charge. La manœuvre de Rawne avait parqué les Shrivens aux alentours de leurs portes anti-explosions, à présent criblées d’une multitude d’impacts et de trous plus gros, aux contours dégoulinants de métal fondu.
Gaunt se sentit stimulé dans son assaut par la vague ardente du tir de couverture de ses unités. Il distinguait le bruissement effacé des tirs des snipers, celui plus strident des fusils réguliers et les soubresauts enchaînés du canon d’assaut.
— Attention à ce que tu fais, Bragg… pensa Gaunt en serrant les dents alors qu’ils approchaient des défenses que l’ennemi avait érigées à la hâte autour de lui.
Zezo tomba à terre, atteint par un tir de laser. Gaunt et Zapol sautèrent la barricade de débris et se jetèrent sur les Shrivens qui cédèrent à la panique. À chaque fois que sa baïonnette s’enfonçait dans un corps, Zapol tirait à bout portant afin d’assurer l’efficacité de ses coups. Gaunt eut bientôt vidé son pistolet bolter et s’en débarrassa pour faucher ses adversaires à l’épée tronçonneuse.
Il leur fallut deux minutes qui lui semblèrent une vie entière, chaque seconde de frénésie barbare s’écoulant aussi lentement qu’une heure. Enfin, ils eurent atteint avec Zapol le bas de la cage d’ascenseur où les cadavres de Shrivens s’empilaient autour d’eux. Cinq ou six Vitriens étaient arrivés en soutien juste derrière eux.
Zapol se tourna pour sourire au commissaire. Sa joie était prématurée.
Devant eux, les portes de l’ascenseur s’écartèrent et un second Iron Warrior se rua sur eux, revêtu d’une ancienne armure énergétique à l’allure d’une carapace d’insecte, tachetée des pieds à la tête de runes dédiées à ses maîtres immortels. Une bouffée de la plus abominable des puanteurs le précédait, exhalée par la grille de son masque, accompagnée d’un beuglement qui écorcha leur ouïe et ressemblait au son de poumons phtisiques éclatant sous la pression des profondeurs.
Rugissant comme une bête enragée, le poing tronçonneur s’abattit négligemment et sabra Zapol en deux. D’autres coups achevèrent de le tailler en pièces sanguinolentes pendant que l’hérétique ouvrait le feu au hasard et tuait au moins quatre des Vitriens venus en renfort.
Gaunt se trouvait juste devant lui, presque impuissant. C’est alors qu’il poussa de toutes ses forces son épée tronçonneuse au travers de l’épais plastron du Marine. La pointe de la lame crénelée hurla et protesta, puis l’arme se mit à fumer à mesure que sa chaîne mobile en dents de scie s’enfonçait parmi les entrailles visqueuses, consolidées par la manipulation génétique.
L’Iron Warrior recula en beuglant sa douleur et sa rage. L’épée tronçonneuse, après s’être finalement enrayée, était restée plantée dans sa poitrine. Des humeurs purulentes et méphitiques avaient éclaboussé le commissaire et l’entrée du monte-charge.
Gaunt avait épuisé ses dernières ressources. Alors que la créature blessée se cabrait, il se laissa tomber à terre.
Ses prières furent exaucées. Son monstrueux adversaire fut atteint à une, deux… quatre ou cinq reprises par des décharges de laser soigneusement placées. Quelque chose en Gaunt lui disait que c’était à Larkin qu’il devait ces tirs à la précision providentielle.
Un genou à terre, la bête se redressa encore, écumante de rage, la partie supérieure de son armure presque entièrement crevassée, laissant échapper de la fumée et des fluides noirs par les blessures épouvantables de son visage, de sa poitrine et de son cou.
Un dernier tir de laser à pleine puissance lui emporta la tête.
Gaunt se retourna pour apercevoir le caporal Zezo, debout sur la barricade. En dépit du vilain aspect de sa blessure, le Vitrien plaisanta douloureusement.
— J’ai bien peur d’avoir désobéi aux ordres, se disculpa-t-il. J’ai dû régler la charge à fond.
— J’ai noté ça… Et vous êtes tout excusé.
Gaunt se remit sur ses pieds, sali par le sang et d’autres substances plus sordides. Ses Fantômes et les Vitriens de Zoren montaient vers le haut de la rampe afin d’assurer le contrôle du terrain. Au-dessus d’eux, à l’autre bout des câbles de l’élévateur, se trouvaient peut-être un million de Shrivens, en sûreté dans leurs bunkers d’artillerie. L’expédition de Gaunt avait pénétré au cœur de la place-forte ennemie.
Cela le fit sourire.
Dix
Se regrouper et tout sécuriser depuis le quai jusqu’aux ascenseurs leur réclama une précieuse demi-heure. Les éclaireurs de Gaunt situèrent toutes les entrées et les condamnèrent, vérifiant même les bouches de ventilation et les grilles des égouts.
Gaunt ne tenait pas en place. L’horloge tournait et il ne faudrait pas longtemps aux contingents stationnés au-dessus d’eux pour se demander pourquoi leur ligne d’approvisionnement en obus s’était tarie. Et pour venir en chercher la raison.
C’était aussi à cause de cet endroit : la pénombre, l’odeur de l’air, l’iconographie blasphématoire barbouillée sur les parois. Il s’y sentait presque comme dans un lieu consacré, consacré mais impur. Tous étaient baignés de sueurs froides et la peur se devinait dans chaque regard.
Gaunt répondit à un message sur sa liaison radio qui lui demandait de rappliquer en urgence à la salle de contrôle des ponts de chargement, où Zoren, Rawne et quelques autres l’attendaient. Quelqu’un avait réussi à ouvrir les volets qui en protégeaient les amples baies vitrées.
— Au nom de l’Empereur, qu’est-ce que c’est que ça ? lui montra le colonel Zoren.
— Certainement ce que nous sommes venu arrêter, répondit Gaunt en se rapprochant du verre teinté.
Loin en dessous d’eux, au fond de la gigantesque cavité nouvellement révélée à leurs yeux, se dressait un mégalithe, un menhir peut-être haut d’une cinquantaine de mètres, rendu fumant par l’accumulation d’énergie du Chaos. C’était donc son essence qui emplissait l’atmosphère et les faisait tous paraître un peu absents. Ils n’arrivaient pas à l’observer sereinement. La pierre semblait plantée sur un monticule de… corps noircis. Ou de morceaux de corps.
L’expression toujours aussi renfrognée, le major Rawne leva un pouce vers le plafond.
— Ils ne vont pas tarder à remarquer que plus rien ne leur arrive du dessous. À ce moment-là, on pourra s’attendre à ce que les choses deviennent un peu plus sérieuses.
Gaunt hocha la tête mais ne dit rien. Il traversa le poste de contrôle vers le coin où Feygor et un sergent vitrien nommé Zolek tentaient d’avoir accès aux données. Le commissaire n’aimait pas Feygor : le Tanith long et sec était l’adjudant de Rawne et partageait avec lui son apparence cassante. Toutefois, Gaunt savait reconnaître ses talents, plus particulièrement dans le domaine des cogitateurs et autres machines pensantes.
— Tirez-moi ça au clair, dit-il en s’asseyant à côté de lui. J’ai le sentiment qu’il doit y avoir d’autres pierres comme celle-ci.
Feygor enfonça plusieurs touches sur la console.
— Nous sommes ici… indiqua-t-il en pointant le doigt vers un des signes luisants. Et voilà une carte à plus large échelle. Vous avez raison. Ce menhir-là fait partie de tout un arrangement enterré sous les collines. Il y en a sept au total, disposés en étoile. Je ne sais pas ce qu’ils ont l’intention d’en faire, mais tous sont en train de se charger en énergie.
— Combien ? demanda Gaunt d’un ton empressé après avoir réalisé.
— Sept, répéta Feygor. Pourquoi ?
Ibram Gaunt se sentit pris d’un frisson.
— Sept pierres de pouvoir… murmura-t-il. Une voix du passé affleura dans son esprit. Celle de la fille, cette fille sur Darendara, dont il n’avait jamais réussi à se souvenir du nom. Mais il revoyait son visage dans la salle d’interrogatoire. Et il entendait à nouveau ses mots.
Lorsque sa prophétie concernant les Fantômes s’était avérée vraie deux ans auparavant, il en avait été frappé et avait passé plusieurs nuits sans sommeil à essayer de se remémorer le reste de ses paroles. Il avait pris sous son aile les pauvres diables orphelins de Tanith, et l’un d’entre eux, supposé être Larkin le Dingue, les avait alors surnommés « les Fantômes de Gaunt ». Lui aurait voulu n’y voir qu’une coïncidence, mais depuis, il avait attendu que se manifestent d’autres fragments de la nuit des vérités.
Sépare-les et tu seras libre, avait-elle annoncé. Ne les tue pas.
— Qu’est-ce qu’on fait de ce caillou ? s’enquit Rawne.
— On ne manque pas de grenades, proposa Zoren. Faisons-le sauter.
Ne les tue pas.
Gaunt secoua la tête.
— Non ! Les Shrivens ont mis en place une sorte de rituel faisant intervenir ces pierres. C’est de ça dont ils se préoccupaient et dont ils voulaient nous tenir à l’écart. Ce serait une erreur de détruire un élément de leur cercle de cérémonie : qui sait ce que nous risquons de relâcher sur nous. Non, il faut que nous brisions le lien entre elles…
Sépare-les et tu seras libre.
Gaunt se releva et recoiffa son képi.
— Major Rawne, remplissez d’ogives tous les chariots que vous pourrez trouver, préparez un détonateur à retardement et soyez prêt à les envoyer aux Shrivens par l’ascenseur. On va leur faire goûter un peu à leurs propres obus. Colonel Zoren, j’ai besoin de tous les hommes dont vous pourrez vous passer. De leurs armures, à vrai dire.
Le major et le colonel le dévisagèrent sans paraître comprendre.
— Maintenant, si possible ? les pressa-t-il. Ils s’exécutèrent.
Gaunt les emmenait jusqu’au menhir et un fourmillement désagréable lui courait sur la peau. L’énergie du Chaos dégageait toujours les mêmes effluves, un parfum répugnant de sang bouilli et d’électricité. Aucun d’entre eux n’osait poser les yeux sur l’entassement solidifié qu’ils foulaient.
— Qu’est-ce que vous projetez ? demanda Zoren, manifestement angoissé d’avoir à se tenir aussi près de l’inexprimable.
— Il faut briser la chaîne. Nous devons perturber le cercle sans endommager la pierre.
— Comment le savez-vous ?
— Une information venue de l’intérieur, plaisanta Gaunt en faisant de son mieux pour amorcer un sourire. Faites-moi confiance. Nous allons la court-circuiter.
Sur un signe de tête de leur commandant, les Vitriens qui les escortaient s’avancèrent, approchèrent de l’énorme monolithe à pas hésitants et commencèrent à jeter les vestes autour de sa surface lisse. Zoren avait fait réunir les armures de mica d’une bonne cinquantaine de ses hommes. Il les soudait à présent avec une précision méticuleuse en employant un fuseur sur son réglage le plus bas. Timidement, les Dragons continuèrent à enrouler la chape scintillante autour de la pierre et se servirent d’autres fuseurs empruntés aux Tanith pour la faire tenir en place.
Zoren s’interrompit.
— Ça n’ira pas.
Et en effet, cela n’allait pas. Après quelques instants, les écailles des armures vitriennes se mirent à perler et à dégouliner, ne laissant que l’étoffe thermorésistante des combinaisons qui prirent feu et tombèrent à leur tour. Le commissaire se détourna pour envisager le problème sous d’autres angles.
— Et maintenant ? demanda Zoren, d’un ton découragé.
Sépare-les et tu seras libre.
Gaunt claqua des doigts.
— Il ne faut pas les isoler ! Nous devons briser leur alignement, c’est comme ça que le cercle sera coupé.
Il fit venir Tolus, Lukas et Bragg.
— Plantez des charges dans le monticule de soutien, mais pas sur la pierre elle-même. Faites en sorte qu’elle se couche ou qu’elle roule jusqu’en bas.
— Le monticule… balbutia nerveusement Lukas.
— Oui, soldat, le monticule, répéta Gaunt. Ils sont déjà morts, ils ne vous feront rien. Allez, exécution !
À contrecœur, les Fantômes partirent se mettre à la tâche.
Gaunt porta la main au commutateur de sa radio.
— Rawne, envoyez-leur ces obus.
— Reçu.
Le major aurait pu faire l’effort de l’appeler « commissaire » de temps en temps, se dit-il.
Au pied du monte-charge, les troupes sous les ordres du major poussèrent bruyamment les chariots d’ogives à l’intérieur de la cabine.
— Chut ! s’exclama un Vitrien. Tous s’arrêtèrent net. Le silence se fit, et ils entendirent à leur tour résonner des bruits métalliques étouffés, ténus et encore distants. Rawne se faufila à l’intérieur en pointant son fusil vers le haut, puis abaissa le levier qui ouvrait la trappe d’inspection.
Au-dessus de lui, la grande cage d’ascenseur béante se déroula comme la gorge d’un monstre. Il scruta les ténèbres pour tenter d’apercevoir ce qu’elles recelaient.
Quelque chose bougeait. Les Shrivens descendaient vers eux, en s’accrochant directement aux parois métalliques abruptes à l’instar de répugnantes araignées.
La terreur lui décocha un grand coup de poing droit au cœur. Rawne referma la trappe et cria :
— Ils arrivent !
Les fréquences furent soudain engorgées de rapports des sentinelles. Sur tout le pourtour de la rampe, des centaines, des milliers de poings cognaient contre les portes et les écoutilles scellées.
Gaunt poussa un juron en sentant la panique se répandre parmi ses hommes. Ils étaient enfermés, murés comme dans leur tombeau que l’ennemi infernal ne tarderait pas à infiltrer de toutes parts. Une voix râpeuse s’éveilla, reprise en écho par une centaine d’enceintes acoustiques fixées aux consoles et aux cloisons, pour déblatérer un charabia inarticulé et inhumain.
— Arrêtez ça ! hurla-t-il à Feygor.
L’adjudant triturait désespérément tous les poussoirs de son pupitre.
— Je peux pas !
Un des sas verrouillés à l’est explosa dans une grande gerbe d’étincelles. Les hommes s’affolèrent et les tirs de lasers commencèrent à fuser. Un peu plus au nord, une autre ouverture étanche fut catapultée vers l’intérieur dans un jet de flammes et davantage de Shrivens se déversèrent parmi eux, l’arme à la main.
Gaunt se tourna vers Corbec ; le colonel était livide. Il s’efforça de réfléchir, mais la réverbération des feulements rauques sortis des haut-parleurs l’empêchait de penser distinctement. Il leva son pistolet bolter et réussit au moins à faire taire le plus proche.
— Organisez la retraite. Laissez en arrière tous ceux qui oseront partir les derniers pour assurer notre couverture.
Corbec approuva et s’éloigna à toutes jambes. Le commissaire s’adressa à ses troupes sur la fréquence commune.
— Gaunt à toutes les unités ! Commencez à vous replier en opposant une résistance maximale ! Il traversa le désordre d’une foulée résolue jusqu’à la caverne du mégalithe, dont la puanteur délétère le freina un instant. Lukas, Tolus et Bragg s’apprêtaient juste à en sortir, leurs bras, leurs torses et leurs genoux couverts d’une sorte de goudron visqueux. Tous trois avaient le teint blême et les yeux caves.
— C’est fait, dit Tolus.
— Alors déclenchez le compte à rebours et dégagez ! leur intima Gaunt en les poussant hors de la grotte. Rawne !
— On a presque fini ! répondit ce dernier depuis le bas de l’ascenseur. L’un des Fantômes restés près de lui releva brusquement la tête en entendant quelque chose tomber sur le toit de la cabine. Le dernier chariot d’obus passa entre les portes.
— Reculez ! Barrez-vous ! ordonna Rawne à ses hommes, puis il pressa depuis l’extérieur le bouton de l’ascenseur qui entama une rapide remontée vers l’emplacement d’artillerie. Des hurlements leur parvinrent, ceux de plusieurs Shrivens broyés.
Les Fantômes et les Vitriens qui assistaient Rawne s’enfuirent ventre à terre. Quelques secondes plus tard, quelque part au-dessus d’eux, leur colis arriva à destination en explosant avec suffisamment de puissance pour faire trembler la terre et détacher de la voûte des fragments de roche. Les néons suspendus se mirent à clignoter en balançant comme des pendules.
Gaunt sentit les autres détonations s’enchaîner au sommet des collines et cela renforça sa résolution. Il se dirigeait vers le tunnel du réseau levmag au milieu d’une cohue de gardes impériaux dont le courant emportait Bragg, encore sonné d’avoir dû enfoncer ses mains dans une montagne de cadavres. Les tirs shrivens se mirent à pleuvoir. Un Fantôme s’effondra, fauché en pleine course. D’autres se retournèrent pour riposter. La fusillade s’intensifia dans les deux sens.
Derrière eux, dans la chambre du monolithe, les charges posées par l’équipe de Lukas éclatèrent enfin. Son support ébranlé, la pierre chancela avant de basculer dans l’obscurité de son antre. Les haut-parleurs se turent subitement et le silence retomba.
Un silence total. Les Shrivens avaient cessé de tirer. Tous ceux qui s’étaient engagés à leurs trousses se figèrent sur place, prostrés, et se mirent à sangloter ; les gardes impériaux n’entendirent plus que le martèlement de leurs pieds et leurs respirations haletantes.
Alors un grondement monta. Une onde verte incandescente déferla depuis la cavité du monolithe. Sans crier gare, les carreaux teintés de la salle de contrôle volèrent en éclats. Des fissures zébrèrent le ciment ; le sol se gondola, pareil à une mer démontée.
— Sortez ! Dépêchez-vous !
Onze
Après avoir faibli, le bombardement cessa. Caffran et Zogat, qui cheminaient avec peine sur les champs de dévastation détrempés, s’arrêtèrent et regardèrent derrière eux.
— Pas trop tôt ! s’égaya Caffran. Ils ont fini par…
Le relief explosa au-delà des lignes shrivennes et la magnitude de l’onde de choc les jeta tous les deux à terre. Les hauteurs se crevassèrent, crachèrent des poussières brûlantes, et enflèrent un moment avant de s’écrouler.
— Par le Trône d’Or ! s’enchanta Zogat en aidant le jeune Tanith à se relever. Ils voyaient les champignons de cendres s’élever des collines affaissées.
— Par Feth, exulta Caffran. Y en a qui ont eu ce qu’ils méritaient !
Dans la villa ducale, le seigneur général militant en chef Dravere reposa sa tasse et la vit curieusement tressauter sur la desserte. Il repartit vivement en direction de la véranda pour observer au travers de sa lunette, bien que cela fût à peine nécessaire. Un lourd nuage de fumée ocre bouillonnait en forme de cloche au-dessus du point de l’horizon où se trouvait auparavant le bastion des Shrivens. Des éclairs parcoururent le ciel. L’émetteur radio installé dans un coin de la pièce se tut. Des explosions secondaires, probablement celles de réserves de munitions, détonèrent le long des collines shrivennes, emportant toutes les positions qu’ils tenaient.
Dravere toussota, lissa sa redingote et se tourna vers son adjudant.
— Faites préparer mon transport personnel. Il semble que nous n’ayons plus rien à faire ici.
Une tornade de flammes portées par l’onde de choc passa par-dessus le convoi de véhicules blindés du colonel Flense. Une fois que l’orage fut passé, Flense s’extirpa de l’écoutille de tourelle et leva la tête vers les collines, des collines qui se ramassaient sur elles-mêmes tandis que d’autres explosions se succédaient.
— Non… gémit-il, ses yeux exorbités rivés sur l’anéantissement de ses espoirs. Non !
Ils avaient été jetés au sol par les vibrations et quelques-uns s’étaient fait calciner lorsque le rouleau de flammes vertes les avait rattrapés. Les autres avaient continué de courir au milieu de l’obscurité, leurs prières se perdant au milieu du fracas général.
Au final, il leur avait fallu presque cinq heures pour retrouver l’air libre. Gaunt fut le premier à s’extraire du tunnel, ouvrant la voie aux survivants des unités tanith et vitriennes, que la lumière du jour décroissant fit tout de même cligner des yeux. La plupart réussirent à faire encore quelques pas dans la boue, puis s’y affalèrent pour rire ou pleurer. La fatigue les avait tous rattrapés.
Gaunt s’assit sur une butte de terre et retira son képi. Lui se mit à rire pour se débarrasser des mois de tension accumulée. C’était terminé. Retrait ou opérations de nettoyage, quoi que leur réservait la suite des opérations, Fortis avait été reprise.
Et la fille avait dit vrai, quel que pouvait bien être son foutu nom.