Premier et Unique

Dan Abnett · Chapitre 1 sur 15

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Premier et Unique

Un - L’Emprise De Nubila

UN

 

L’EMPRISE DE NUBILA

 

Les deux intercepteurs de classe Faustus ralentirent jusqu’à retrouver leur vitesse de croisière et descendirent frôler les milliers de tonnes tourbillonnantes d’un astéroïde couleur de jade, dont les lueurs fugaces se reflétaient en traînées informes sur le métal de leurs coques. La brume de la nébuleuse baptisée l’emprise de Nubila étendait devant eux son fond safran sur un millier d’années-lumière, un rideau estompé qui abritait dans ses plis les abords des mondes de Sabbat.

Chacun de ces vaisseaux de patrouille ressemblait à une élégante pointe droite, longue d’une trentaine de mètres depuis leur nez saillant jusqu’à leur dérive de queue ; les Faustus étaient des appareils effilés, semblables à des flèches de cathédrale garnies sur l’arrière d’arcs-boutants évasés qui abritaient leurs propulseurs principaux. Le blindage de leurs flancs arborait l’aigle impérial aux côtés des marquages verts et de l’insigne de flotte du Segmentum Pacificus.

Prisonnier du carcan de contention hydraulique qui le clouait au fauteuil de pilotage de l’engin de tête, le capitaine Torten Lahain força son rythme cardiaque à calquer la décélération. Des jonctions à commande mentale mises en place par l’Adeptus Mechanicus reliaient son métabolisme aux systèmes de navigation, dont il percevait en lui la moindre réponse, la moindre fluctuation dans la trajectoire ou dans le rendement de sortie des réacteurs.

Lahain avait vingt ans de service derrière lui, et cela faisait si longtemps qu’il pilotait des intercepteurs Faustus qu’ils étaient devenus comme une extension de son corps. Son regard se tourna derrière lui en contrebas, vers l’annexe de vol où son auxiliaire d’observation s’affairait devant son pupitre.

— Alors ? le questionna-t-il sur le canal interne.

L’homme compara ses calculs à plusieurs runes apparues sur le tableau devant lui.

— Cinq degrés à tribord. Les instructions de l’astropathe sont d’aller raser la limite des nuages de particules une dernière fois, et ensuite, ce sera retour vers la flotte.

Derrière lui se manifesta un murmure. L’astropathe voûté avait remué dans son siège ovoïde. Des centaines de filaments connectaient les embouts dont son crâne était incrusté aux instruments de détection qui encombraient le ventre du Faustus. De chacun d’eux pendait un petit bout de parchemin jauni, imprégné d’une odeur écœurante d’encens et couvert de mots que Lahain ne voulait pas avoir à lire.

— Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda-t-il.

L’observateur haussa les épaules.

— Est-ce que je sais ? Il faudrait déjà que j’aie envie de le savoir.

Les patrouilleurs tels que celui-ci étaient les yeux de la flotte. Alors même qu’il sondait psychiquement la dimension du Warp, le cerveau de l’astropathe analysait en permanence la vague colossale de données astronomiques que les capteurs du vaisseau lui faisaient parvenir. L’effort était intense, et il ne fallait pas s’inquiéter d’un gémissement ou d’une grimace occasionnelle. Il y avait eu pire. La semaine précédente, il leur avait fallu traverser un champ d’astéroïdes riches en nickel et le psyker avait été pris de convulsions.

— Au rapport, lança Lahain dans l’intercom.

— Tourelle de queue parée, commença de sa voix grésillante le serviteur en poste à l’autre bout de l’appareil.

La réponse de la salle des machines arriva ensuite.

— Ingénieur de bord, tout est O.K.

Lahain contacta son ailier.

— Moselle, passez les premiers. Nous restons en arrière pour un second passage.

— Bien reçu, valida l’autre pilote dont l’appareil accéléra brusquement en laissant dans son sillage une gerbe de perles scintillantes.

Lahain était sur le point de s’élancer à sa suite lorsque la fréquence interne relaya soudain la voix de l’astropathe, qu’il était rare d’entendre s’adresser au reste de l’équipage.

— Capitaine… Mettez le cap sur ces coordonnées. Je reçois un signal… Un message de provenance inconnue.

Lahain obéit aux instructions qui lui étaient données et le vaisseau vira sur l’aile, mû par la poussée spasmodique de ses réacteurs, pendant que l’auxiliaire d’observation faisait pivoter toutes les antennes de repérage.

— De quoi s’agit-il ? s’enquit le capitaine sur un mode impatient, lui qui n’appréciait guère que des manœuvres imprévues viennent perturber le bon déroulement d’un circuit de reconnaissance.

L’astropathe s’accorda un moment avant de répondre et se racla la gorge.

— Un communiqué astropathique ayant des difficultés à traverser le Warp. Il nous arrive depuis une distance faramineuse. Je dois le recevoir et le relayer vers le commandement de la flotte.

— Mais pourquoi ? l’interrogea Lahain. Tout cela ne lui plaisait décidément pas.

— Je perçois que ces renseignements sont de la plus haute importance. Ils ont été classés vermillon.

Il se fit à bord du vaisseau un long et pesant silence, que seuls perturbaient le ronflement des turbines, l’apparition des caractères sur les écrans d’affichage et le bourdonnement des filtres à air.

— Vermillon… répéta Lahain, abasourdi.

Le vermillon correspondait au niveau de sûreté maximal employé par les cryptographes de la croisade. Un échelon irréel, presque mythique. Même les plans des offensives majeures ne justifiaient ordinairement que le magenta. Une raideur le prit aux poignets et un tremblement s’empara de son cœur.

Par résonance, des fibrillations du réacteur central secouèrent l’intercepteur. Lahain avala sa salive avec peine. Une journée de routine venait de sortir subitement de l’ordinaire et il se devait maintenant de tout mettre en œuvre pour une récupération efficace de ces données télépathiques.

— Combien de temps vous faut-il ? crut-il bon de savoir.

Une nouvelle pause.

— Le rituel me prendra quelques minutes. Ne me dérangez pas pendant que je me concentre, réclama l’astropathe. Sa voix avait pris le ton flegmatique d’une personne déjà fatiguée et commença à marmonner une prière. La température à l’intérieur de la cabine tomba sensiblement. Quelque part, une console se mit à gémir.

Les doigts de Lahain se crispaient autour du manche de direction et la chair de poule s’étendait sur ses bras. La sorcellerie des psykers lui faisait horreur, il pouvait en sentir le goût dans sa bouche, amer et prononcé. Une sueur glacée perlait sous son masque. Plus vite… Cela prenait trop de temps et les rendait vulnérables. Et il voulait que ce frisson cessât de courir sur sa peau.

Le murmure de l’astropathe se poursuivait. Au travers de sa verrière, Lahain observait le manteau de brume rosâtre replié vers le centre de la nébuleuse, à quelques milliards de kilomètres de lui. Comme les rayons d’une aube jouant sur les filandres d’une toile d’araignée, la lumière froide et perçante de soleils anciens traversait ce voile, où des brouillards chargés virevoltaient et s’épanouissaient en lentes volutes silencieuses.

— Contacts ! annonça soudain l’observateur à l’arrière. Trois ! Non, quatre hostiles en formation d’attaque ! Ils foncent droit sur nous !

Le capitaine avait été immédiatement tiré de sa contemplation.

— Angle et délai d’arrivée ?

Un ensemble de coordonnées lui parvint et il tourna la tête dans la direction qu’elles indiquaient.

— Ils approchent ! répéta l’assistant de navigation. Et ils sont rapides, par le Trône de Terra !

Lahain baissa les yeux vers son écran de balayage et vit les curseurs runiques faire leur entrée sur la grille de localisation tactique.

— Systèmes de défense activés ! Armes parées à tirer ! aboya-t-il. La mise sous tension des autocanons de la tourelle frontale fit cliqueter les barillets d’approvisionnement situés sous ses pieds. Les réservoirs d’alimentation des lance-plasma principaux montés sous le nez de l’engin commençaient à siffler.

— Wing Deux à Wing Un ! Moselle s’égosillait sur le transcodeur longue portée. Ils sont sur moi ! Dégagez-vous ! Fuyez, au nom de l’Empereur !

Alors que des milliers de kilomètres les séparaient encore, l’image amplifiée de l’autre intercepteur apparut dans les oculaires de Lahain, projetée par les systèmes d’agrandissement visuel intégrés au cockpit. L’appareil revenait vers eux à pleine vitesse. Derrière lui, avec la lenteur paresseuse des grands prédateurs, se traînaient les formes vampiriques des navires du Chaos. Les feux de leurs tirs clignaient dans l’immensité nocturne. Les trajectoires ambrées d’une mort ardente.

Le cri bref et déchirant que Moselle poussa dans les haut-parleurs prit brutalement fin.

La course de son intercepteur s’était terminée en une boule incandescente. Ses trois attaquants poursuivirent leur charge au travers du remous des flammes.

— Ils se dirigent vers nous ! Virage sur tribord ! annonça Lahain avant d’engager la manœuvre en faisant s’emballer les moteurs. Combien de temps encore ? lança-t-il à l’attention de son passager.

— Le communiqué m’est parvenu. Je procède… à sa transmission… énonça l’astropathe d’une voix entrecoupée.

— Plus vite ! Nous ne pouvons pas rester là !

L’engin de combat élancé partit vers l’avant dans une brusque éruption de lumière bleue, son capitaine exalté par les trépidations des réacteurs qu’il sentait lui faire vibrer les sangs. Les organes du vaisseau approchaient de leurs seuils de tolérance et des symboles d’alerte écarlates envahirent bientôt les écrans. Lahain se sentait écrasé progressivement contre le cuir craquelé du fauteuil des commandes.

Dans le poste de queue, le serviteur-mitrailleur, à la recherche d’une cible, faisait pivoter ses autocanons jumelés. Il lui était impossible de viser ces assaillants qu’il ne discernait pas, mais il aligna sa mire sur l’indice de leur présence : des taches d’obscurité mouvantes qui masquaient les étoiles.

L’armement de la tourelle s’éveilla pour cracher en un flot ininterrompu ses rafales de projectiles à haute vélocité.

Les indicateurs de l’habitacle hurlèrent leurs avertissements suraigus. Les batteries de l’ennemi étaient verrouillées sur eux. Des appels de l’auxiliaire d’observation montaient jusqu’à Lahain pour l’implorer d’amorcer une procédure de désengagement. À l’autre bout de la liaison intérieure, l’ingénieur de bord Manus vociférait au sujet d’une fuite des valves d’injection.

Lahain restait impassible.

— C’est fait ? demanda-t-il calmement à l’astropathe.

Il s’écoula à nouveau un silence interminable. Le psyker affalé dans son siège remua faiblement. Proche de la mort, son cerveau ravagé par l’effort qu’il venait d’accomplir, il balbutia.

— C’est terminé.

Lahain fit cabrer son appareil dans un demi-tour résolu et se présenta face à ses poursuivants en déchaînant toute la puissance de feu du considérable arsenal à plasma implanté sous sa cabine. Il ne pouvait pas espérer les semer ou les vaincre, mais par l’Empereur, il en emporterait au moins un avec lui.

La tourelle avant tirait à chaque seconde un millier de bolts lourds qui accompagnaient le venin phosphorescent des lance-plasma dans sa traversée du néant. Une des ombres confuses explosa dans un gonflement de flammes éblouissantes, les débris de son fuselage et de son armature portés jusqu’à l’intercepteur par une large vague de combustible embrasé.

Lahain améliora encore son tableau de chasse en crevant le ventre bouffi d’un des autres attaquants dont les viscères pressurisés se répandirent dans le vide. Dévié par son éclatement, le vaisseau poursuivit sa course en vrille, son contenu traçant derrière lui un fin sillage.

L’instant d’après, une pluie d’ogives toxiques et corrosives pareilles à des échardes de métal salies cribla le Faustus d’une extrémité à l’autre de sa coque, pulvérisant la tête de l’astropathe. Les restes éparpillés de l’auxiliaire d’observation furent instantanément aspirés vers l’extérieur par les perforations du blindage. Un autre projectile avait tué l’ingénieur de bord sur le coup et détruit la régulation des machines.

Deux millièmes de seconde plus tard, ces avaries critiques firent voler l’intercepteur en éclats comme une bouteille de verre. Une déflagration intense partie du cœur de son réacteur vaporisa l’appareil et Lahain avec lui.

L’auréole de l’explosion se propagea sur quatre-vingts kilomètres jusqu’à se fondre dans l’ocre estompée de la nébuleuse.