Premier et Unique
RÉminiscence: Darendara
RÉMINISCENCE
DARENDARA
VINGT ANS PLUS TÔT
Le palais d’hiver était assiégé. Dans les bois sur la rive nord du lac gelé, les canons de campagne de la Garde Impériale poussaient leur grondement sourd. Des flocons voletaient autour d’eux, et à chaque tir de riposte, les tremblements du sol faisaient tomber des arbres de gros amas de neige compacte. Les douilles fumantes bondissaient en tournoyant des culasses, puis rendaient un bruit métallique étouffé sur le manteau immaculé, que les piétinements réduisaient à l’état d’eau boueuse.
Sur l’autre rive, le palais s’écroulait petit à petit et une de ses ailes était à présent en feu. Au-dessus des quelques trous apparus sur les remparts élevés, les obus allaient percuter les arches volumineuses des toits en surplomb. Chaque impact projetait vers le ciel des morceaux de tuiles et de poutrelles dans une gerbe de poudre blanche. Certains tirs trop courts allaient briser la surface figée du lac, d’où jaillissaient des geysers d’eau glacée mêlée de limon et de fragments semblables à du cristal.
Le général-commissaire Delane Oktar, premier parmi les officiers de surveillance des régiments hyrkiens, se tenait debout à l’arrière de son half-track au motif de camouflage gris clair et observait le pilonnage derrière ses jumelles. Il se doutait déjà que les choses se termineraient ainsi quand le commandement de flotte avait missionné les Hyrkiens afin de mater le soulèvement sur Darendara. C’était une fin cruelle. Mais combien d’opportunités de se rendre avait-il concédé aux sécessionnistes ?
Beaucoup trop, de l’avis de cette fiotte de colonel Dravere, qui commandait les brigades blindées envoyées soutenir l’infanterie hyrkienne, et c’était un point sur lequel il aimait insister dans ses rapports, Oktar le savait. Malgré sa noble naissance, Dravere était un soldat carriériste, dont les deux mains agrippaient si fermement les barreaux de l’échelle d’avancement que ses pieds étaient libres d’expédier des coups de botte à ceux qui montaient à ses côtés.
Oktar n’en avait que faire. Seule la victoire importait, non la gloire. En tant que général-commissaire, son autorité était appréciée, et personne ne mettait en doute sa loyauté envers l’Imperium, pas plus que son adhésion résolue aux ordres ou la détermination que ses discours passionnés inspiraient aux hommes. Cependant, Oktar restait convaincu que la guerre était une affaire simple, où la modération et la retenue permettaient de vaincre sans en payer le prix fort.
Il avait vu l’inverse se produire bien trop souvent. Lorsqu’il était question de la Garde Impériale, les échelons suprêmes de l’état-major misaient généralement sur les tactiques d’usure. N’importe quel adversaire pouvait être écrasé si les moyens y étaient mis, et la Garde constituait à leurs yeux une réserve infinie de chair à canon, levée dans ce but bien précis.
Telle n’était pas la façon de penser d’Oktar, et il avait éduqué en ce sens toute la structure de commandement hyrkienne. Il avait appris au général Cærnavar et à ses subalternes à reconnaître la valeur de chaque homme. Il connaissait la majorité des six mille Hyrkiens, dont la plupart par leurs prénoms. Oktar avait été des leurs depuis le début, depuis la première fondation sur les hauts plateaux de Hyrkan, ces vastes étendues d’herbe et de granite balayées par les vents. Six régiments y avaient été organisés, six fiers régiments, les premiers de ce qu’Oktar espérait voir devenir une longue lignée de soldats, qui hisseraient le nom de leur planète vers les sommets des listes honorifiques de la Garde Impériale, fondation après fondation.
Ils étaient des braves. Oktar se refusait à les sacrifier ou à laisser d’autres le faire. Son regard se perdit vers les rangées d’arbres où les équipes de servants s’affairaient autour des avant-trains. Les Hyrkiens partageaient tous une constitution solide, des traits tirés et un teint pâle, surmontés de cheveux presque blancs qu’ils avaient coutume de porter courts. Leurs tenues de combat gris foncé étaient agrémentées de sangles beiges, la même nuance qui se retrouvait sur leurs calots. Dans cet environnement froid, ils portaient habituellement des gants et de longs manteaux ; ceux qui armaient les canons n’avaient toutefois conservé que leurs maillots de corps, et leurs bretelles pendantes leur encadraient les cuisses tandis qu’ils se penchaient sur les tas de munitions ou se raidissaient au son d’une déflagration proche. Il paraissait singulier, dans ce paysage enneigé où le souffle se changeait en vapeur, de voir ces hommes aux joues rouges traverser la fumée en débardeurs dégoulinants de sueur.
Oktar connaissait les forces et les faiblesses de chacun d’eux. Il savait exactement à qui confier le rôle de tireur embusqué, qui envoyer en reconnaissance, qui charger de mener une charge offensive, de désamorcer une mine, de couper un barbelé, d’interroger des prisonniers. Il estimait chaque soldat pour ses talents particuliers dans l’art de la guerre, qu’il ne convenait pas de laisser perdre. Le général Cærnavar et lui les emploieraient de la manière appropriée, grâce à quoi ils vaincraient et vaincraient encore, cent fois plus que ceux qui n’utilisaient leurs escouades que pour absorber les tirs sur une ligne de front.
Des hommes comme Dravere. Oktar frissonnait rien que d’imaginer de quoi cet animal se rendrait coupable le jour où la conduite d’une telle attaque serait placée entre ses mains. Cet avorton dans son col empesé pouvait bien aller ensuite se plaindre aux huiles et passer pour l’imbécile qu’il était, ce n’était pas à lui d’enlever cette victoire.
Oktar sauta de la plate-forme du véhicule et tendit la paire de jumelles à son sergent.
— Où est le Gamin ? demanda-t-il de sa voix chaude et pénétrante.
Le sergent ne put s’empêcher de sourire pour lui-même.
Le Gamin détestait qu’on l’appelle ainsi.
— Il supervise l’artillerie sur cette saillie, général-commissaire, lui apprit-il dans un bas gothique irréprochable quoique saccadé, relevé d’intonations gutturales de l’accent hyrkien.
— Envoie-le moi, décréta Oktar en se frottant les mains pour y encourager la circulation. Je pense qu’il est temps de lui donner l’opportunité d’aller de l’avant.
Le sergent fit mine de partir et s’arrêta sur place.
— D’aller de l’avant, commissaire, ou d’aller à l’avant ?
Oktar sourit de toutes ses dents.
— Les deux, bien sûr.
Le sergent gravit la crête vers les batteries disposées à son sommet, là où les arbres avaient été dénudés une semaine auparavant par une frappe aérienne des sécessionnistes. Leurs troncs fendus n’arboraient plus qu’un semblant d’écorce blafarde, et sous la neige, le sol était couvert d’éclats de bois, de brindilles amoncelées et d’innombrables aiguilles odorantes.
Il n’y aurait plus de frappes. Plus maintenant. Les appareils adverses opéraient depuis deux bandes d’atterrissage localisées au sud du palais d’hiver, rendues inexploitables par les blindés du colonel Dravere. Non que l’ennemi ait eu au départ grand-chose à exploiter : peut-être une soixantaine d’anciens modèles, équipés de canons rotatifs fixés près de la carlingue, et d’attaches à l’extrémité des ailes pour les rares bombes qu’il parvenait à se procurer.
Le sergent hyrkien avait néanmoins éprouvé une inavouable admiration pour les pilotes sécessionnistes, qui s’étaient donné du mal et avaient pris d’énormes risques afin de larguer leurs charges sur les sites primordiaux, sans bénéficier de l’avantage d’une bonne instrumentation de visée air-sol. Il n’oublierait jamais l’épisode qui avait rayé de la carte leur bunker de communication, encore caché quinze jours plus tôt dans les replis de la montagne. Avant de situer son objectif, le biplace était passé deux fois à basse altitude, secoué par les projectiles à fragmentation des pièces de D.C.A. Il revoyait les visages tendus du pilote et de l’artilleur, lesquels avaient été obligés d’ouvrir la verrière de leur habitacle pour repérer leur cible de leurs propres yeux.
Courageux… Désespérés. Cela ne faisait pas une grande différence selon lui. Et déterminés, c’était le point de vue du général-commissaire. Ils savaient cette guerre perdue avant même qu’elle n’eût débuté et avaient malgré tout tenté de résister à l’Imperium. Le sergent savait qu’Oktar les admirait, et lui-même, en retour, admirait la façon dont Oktar avait insisté auprès du chef d’état-major pour que soient laissées aux rebelles plusieurs chances de capituler. Quelle utilité y avait-il à massacrer pour rien ?
Cela ne l’avait pas empêché de frémir quand la bombe d’une tonne et demie avait littéralement soufflé le centre de transmissions, tout comme il s’était ensuite joint aux acclamations lorsque les quatre fûts d’une batterie antiaérienne Hydra avaient abattu de concert celui qui l’avait lâchée. Sa queue projetée par-dessus lui, l’appareil sembla avoir été percuté par l’arrière, et il avait continué de tourner en se consumant le temps d’une longue chute vers un massif distant.
En atteignant le sommet du relief, le sergent aperçut le Gamin debout au milieu des emplacements, grand, blême, mince mais bien bâti, occupé à distribuer aux approvisionneurs les ogives neuves d’un stock à moitié enterré derrière un pare-éclats. Cet aspirant l’intimidait. Si la mort ne venait pas le prendre avant cela, le Gamin deviendrait un jour commissaire de plein droit. D’ici là, il bénéficiait du statut de commissaire cadet et servait son tuteur Oktar avec un enthousiasme et une énergie sans limites. À l’instar du commissaire, le Gamin n’était pas hyrkien. Le sergent réalisa alors, pour la première fois, qu’il ne savait même pas d’où venait le Gamin, et sans doute le Gamin ne le savait-il pas lui-même.
— Le général-commissaire veut te voir, lui transmit-il en parvenant à sa hauteur.
Le Gamin se baissa pour ramasser un autre obus de la pile et le posa dans les bras du servant qui attendait.
— Tu m’as entendu ? demanda le sergent.
— J’ai entendu, consentit enfin à répondre le commissaire cadet Ibram Gaunt.
Il le mettait à l’épreuve. Ce qu’on lui avait confié était une véritable responsabilité, et il valait mieux ne pas commettre d’impair. Gaunt savait aussi que le moment était venu de démontrer à son mentor qu’il avait l’étoffe d’un commissaire.
Aucune durée fixe n’était prescrite pour la période d’entraînement d’un cadet : après son éducation par la Schola Progenium et l’accomplissement de ses classes au sein de la Garde, il recevait le reste de sa formation sur le terrain, et son accession au rang de commissaire était laissée au bon vouloir de son officier de tutelle. La décision de le promouvoir ou de le briser appartenait à Oktar et à Oktar seul. Toute sa carrière de représentant impérial chargé de dispenser la discipline, l’inspiration et l’amour de l’Empereur-Dieu de Terra dans la plus gigantesque organisation militaire de l’univers dépendait de sa réussite.
Gaunt était un jeune homme calme et concentré. Le grade de commissaire avait été son ambition la plus chère depuis ses premiers jours à la Schola Progenium. Il faisait confiance à Oktar pour se montrer juste. Le général-commissaire l’avait pris à son service en le choisissant personnellement parmi les cadets du groupe d’honneur, et durant ces dix-huit derniers mois, il était presque devenu un père pour lui. Strict et intraitable, il était vrai. Le père qu’il n’avait jamais réellement connu.
— Tu vois l’incendie qui ravage cette aile ? lui avait-il dit en la désignant. C’est une ouverture. À l’heure qu’il est, les sécessionnistes doivent être en train de se replier vers l’intérieur du palais. Le général Cærnavar et moi avons décidé d’envoyer quelques escouades attaquer leur centre. Tu te sens à la hauteur ?
Gaunt, une boule coincée dans la gorge, avait mis du temps pour répondre.
— Commissaire ? Vous me demandez de…
— Les diriger, c’est bien ça. Ne prends pas cet air surpris, Ibram. Tu passes ton temps à me réclamer une occasion de montrer tes qualités de meneur d’hommes. Qui prends-tu avec toi ?
— Vous me laissez le choix ?
— Ceux que tu veux.
— Les engagés de la quatrième brigade. Tanhause est un bon chef d’escouade et ses hommes sont des spécialistes de la progression pièce par pièce. Eux et l’équipe d’armes lourdes de Rychlind.
— Excellent choix, Ibram. Prouve-moi que j’ai eu raison.
Ils progressaient au travers des flammes, le long de couloirs ornés de tapisseries battues par le vent sur lesquelles la lumière tombait depuis les hautes fenêtres. Gaunt le novice avait pris en personne la tête des opérations comme Oktar lui-même l’aurait fait, les doigts serrés sur son pistolet laser, fringant dans son uniforme d’aspirant garni de bleu.
Les sécessionnistes lancèrent leur contre-attaque de la dernière chance depuis l’extrémité du cinquième corridor.
Les impacts de tirs laser crépitèrent autour d’eux. Le cadet Gaunt plongea derrière un antique sofa qui ne fut bientôt plus qu’un tas de bois de chauffe jadis hors de prix. Tanhause se pressait derrière lui.
— Et maintenant ? le sollicita le major hyrkien.
— Grenades, réclama Gaunt.
Sa demande fut répercutée. Gaunt se saisit de la ceinture garnie d’explosifs qui lui était tendue et commença à régler chacun des vingt minuteurs.
— Dites à Walthem de venir ici.
Le soldat Walthem les rejoignit. Gaunt le savait célèbre dans tout le régiment pour la puissance de son bras. Sur leur monde natal, il avait été un champion au javelot.
— Envoie-moi ça là où il faut, lui fut-il ordonné.
Walthem agrippa la bandoulière et ponctua son lancer d’un grognement ténu. Six pas plus loin, le couloir se désintégra.
L’avance reprit au milieu de la fumée et des poussières de ciment. La défense des sécessionnistes avait définitivement perdu son ardeur. Là où ils le trouvèrent, Degredd, le commandant des rebelles, gisait mort, la bouche soudée autour du canon de son fusil laser.
Gaunt fit annoncer au général Cærnavar et au général-commissaire Oktar que les combats étaient terminés. Sous sa surveillance, les prisonniers furent dirigés vers l’extérieur les mains sur la tête pendant que d’autres Hyrkiens mettaient hors service les emplacements d’armes et leurs réserves de munitions.
— Et elle, qu’est-ce qu’on en fait ?
Gaunt se détourna du canon d’assaut dont il venait de démonter le percuteur.
La jeune fille était ravissante, sa peau laiteuse et ses cheveux noirs, comme cela était le propre de tous les Darendariens. Elle répondait en griffant les mains des soldats hyrkiens qui les bousculaient, elle et d’autres prisonniers, vers l’autre bout du corridor empli de courants d’air.
Lorsqu’elle aperçut Gaunt, la fille s’arrêta net. Il s’attendit à recevoir le vitriol de sa colère, et les injures communes à tous les vaincus dont les convictions et la cause avaient été réprimées, mais ce qu’il vit le figea à son tour. Les yeux de ce masque d’albâtre étaient vitreux, pareils à du marbre poli. Il y avait sur ce visage une expression qui fit frémir Gaunt lorsqu’il comprit que cette jeune fille semblait le reconnaître.
— Il y en aura sept, annonça-t-elle soudain dans un haut gothique étonnamment parfait, sans aucune trace de l’accent local. Cette voix éraillée ne semblait pas être la sienne, les mots ne correspondaient pas au mouvement de sa bouche. Sept pierres de pouvoir. Sépare-les et tu seras libre. Ne les tue pas. Mais avant cela, tu devras trouver tes fantômes.
— Ça suffit ! la coupa Tanhause avant d’ordonner à ses hommes de l’emmener. La fille avait à présent le regard perdu et la bave au menton, des signes évidents de son passage en transe. Les soldats se méfiaient d’elle et ne la poussaient plus qu’à bout de bras par crainte de sa magie. Dans le couloir, la température parut baisser encore ; les expirations de tous ceux présents se muèrent simultanément en bouffées blanches. L’atmosphère prit une odeur lourde et métallique, la même que durant les prémices d’un orage. Gaunt sentit se hérisser le duvet à l’arrière de sa nuque. Il ne parvenait pas à quitter des yeux celle qui marmonnait toujours tandis que ses gardiens l’éloignaient avec circonspection.
— L’Inquisition saura s’occuper d’elle, commenta Tanhause en grelottant. Encore une psyker non recensée au service de l’ennemi.
— Attendez ! Gaunt la rattrapa à grandes enjambées et se planta devant elle, néanmoins effrayé par l’aura surnaturelle de cet être auquel il était confronté. Vous pouvez m’expliquer ? Sept pierres ? Des fantômes ?
Les yeux de la jeune fille se révulsèrent, et la voix cassée s’échappa en un gargouillis immonde d’entre ses lèvres tremblantes.
— Le Warp te connaît, Ibram.
Celui-ci recula sous l’effet de la surprise.
— Comment connaissez-vous mon nom ?
Elle ne répondit pas. Pas de manière cohérente, se contentant de se débattre et de cracher. Les seuls sons qui montèrent ensuite de sa gorge furent des mots inarticulés sans le moindre sens et des grognements bestiaux.
— Emmenez-la ! répéta Tanhause.
Un des soldats s’approcha et s’effondra à genoux, frappé de convulsions, le nez dégoulinant de sang. Elle n’avait rien fait de plus que de se tourner vers lui. Les autres l’assommèrent à coups de crosse en psalmodiant fiévreusement des formules censées les protéger.
Gaunt était encore au milieu du couloir cinq bonnes minutes après qu’ils l’eurent emportée en la traînant sur le sol. Bien qu’elle eût quitté les lieux, l’air restait froid. Il se retourna et trouva derrière lui le visage préoccupé de Tanhause.
— N’y faites plus attention. Le vétéran hyrkien essayait de paraître confiant en ce qu’il disait. Il voyait bien que le cadet était sous le choc ; ça n’était que le manque d’expérience. Une fois que le Gamin aurait vu passer quelques années et d’autres campagnes, il arriverait à chasser de sa mémoire les divagations des aliénés et leurs avertissements sans fondement. Il n’y avait pas d’autre moyen de réussir à dormir la nuit.
Gaunt restait troublé.
— Qu’est que ça voulait dire ? s’inquiéta-t-il comme s’il espérait que Tanhause détenait l’explication.
— C’était de la foutaise. Laissez tomber.
— Oui. Vous avez raison.
Mais Gaunt n’était jamais parvenu à oublier.