Premier et Unique
Sixiame Partie - Menazoad Epsilon
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
SIXIÈME PARTIE
MENAZOÏD EPSILON
Un
Personne ne voulait être envoyé sur Epsilon, comme personne ne voulait mourir.
Le colonel-commissaire Gaunt se remémorait son débat intérieur sous la verrière de l’Absalom en souriant d’un air désabusé. Il se rappela comment il avait prié pour que ses Fantômes fussent rattachés à l’offensive contre la planète principale, Menazoïd Sigma. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, se railla-t-il lui-même. Si quelqu’un lui avait dit alors qu’il choisirait délibérément Epsilon comme destination…
Choisir n’était peut-être pas le terme exact. La fortune avait fait son œuvre, ainsi que des mains invisibles. Lorsque l’Absalom s’était amarré à l’une des prodigieuses hexathédrales, ces têtes de pont spatiales alignées comme une rangée de perles d’un bout à l’autre de l’étreinte de Menazoïd, un nombre invraisemblable de régiments et de formations blindées s’y trouvaient déjà dans l’attente de leur largage en zones hostiles, et la plupart des commandants se bousculaient pour solliciter l’honneur d’avancer sur Sigma. Le conseil tactique du maître de guerre Macaroth avait été inondé de propositions et de contre-propositions concernant la répartition de l’armée impériale. Gaunt avait songé à la façon dont Fereyd, l’imperceptible Fereyd et son réseau d’agents, s’était arrangé pour qu’il reçût le soutien des Vitriens à bord de l’Absalom ; sans moyen direct d’entrer en communication avec lui, il espérait qu’il continuait à l’observer, et qu’il comprendrait que les deux régiments étaient désormais liés par un plan commun.
Il avait donc pour sa part annoncé à la division stratégique que ses Fantômes, dont la discrétion et le savoir-faire en matière de reconnaissance n’étaient plus à prouver, devaient selon lui être affectés à l’assaut sur Epsilon.
Peut-être avait-ce été la chance. Peut-être qu’aucun autre régiment ne s’était porté volontaire. Peut-être Fereyd et les siens avaient-ils remarqué sa requête et agi en silence dans les coulisses de la croisade, ou peut-être la faction séditieuse, après avoir échoué dans ses tentatives de lui arracher les secrets du cristal, avait-elle décidé que la seule manière de les découvrir était de le laisser agir à sa guise et de le suivre. Peut-être était-ce lui qui allait les mener vers ce butin qu’ils convoitaient tant.
Cela n’avait que peu d’importance. Après une semaine et demie d’organisation, de réapprovisionnement et de traitement des données tactiques au cœur des hexathédrales, les Fantômes avaient été désignés pour participer à la prise de Menazoïd Epsilon, où ils devraient avancer devant une marée de quarante mille véhicules, ceux des Canonniers de Lattarii, du 17e de Ketzok, des 4e, 5e et 15e de Samothrace, des Chiens de l’enfer borkellides, de la 3e colonne blindée de Cadia et de la cavalerie motorisée de Sarpoy. Aux côtés du 1er de Tanith avanceraient huit régiments mordians et quatre de Pragar, le 1er et le 3e des Ravageurs afghalis, six bataillons d’irréguliers venus d’Oudinot et les Dragons vitriens.
L’inclusion de ces derniers avait amené Gaunt à se dire que les décisions du déploiement étaient influencées par des personnes favorables à leur cause.
Toutefois, après que les Patriciens jantins eussent été ajoutés à la liste des unités de la première vague, et que le seigneur général Dravere fut chargé de superviser Epsilon, il fut bien forcé de modérer son jugement optimiste.
Quelle part de tout cela était due à l’intervention de Fereyd, et quelle autre à celle du camp adverse ? Que restait-il de pur hasard entre les deux ? Il finirait par le découvrir avec le temps.
Les stratèges du seigneur général avaient prévu pour le débarquement principal six points de chute éparpillés sur une bande de cent vingt kilomètres de plaines basses, adjacentes à une chaîne de collines que les cartes désignaient comme la cible Primaris. Quatre autres sites d’arrivée couvraient un bassin de sel en contrebas d’une ligne de falaises, quinze cents kilomètres plus à l’ouest, la cible Secundus ; les trois derniers étaient destinés à prendre d’assaut la cible Tertius sur une vaste péninsule océanique à deux mille kilomètres au sud.
Les vagues de barges de débarquement descendirent vers la planète sous couvert de l’obscurité qui précédait l’aurore, leurs réacteurs éclairant le dessous des nuages encore sombres. Le soleil se leva, pâle et faible, sur un ciel encombré par les transporteurs de troupes aux carlingues luisantes tels des insectes géants, les navettes plus petites qui charriaient les ravitaillements en munitions par groupes de deux ou trois, et les traînées croisées des chasseurs d’escorte. Les déflagrations des missiles tirés depuis l’orbite géostationnaire des croiseurs de combat et le tir occasionnel d’une canonnière martelaient les hauts plateaux presque déserts au- dessus des points de répartition.
Au milieu de l’agitation générale, soldats et machines se posaient dans la lueur de l’aube. Les composantes humaines du dispositif se rangeaient en formation ou attendaient par groupes ; les unités blindées s’éloignaient en meutes, traçant leurs propres routes parmi le remous des herbes desséchées par le vent. L’air s’emplit de fumées d’échappement, du grondement des moteurs, du rugissement sifflant des turbines de freinage et de la reprise des communications radio. Certains pelotons organisaient la répartition des vivres, ou en secondaient d’autres dans le montage des tentes anti- explosions qui abriteraient les hôpitaux et les centres de transmissions, autour desquels les unités du génie érigeaient leurs fortifications et établissaient des chicanes de défense. Les équipes du Munitorum brisaient les couvercles des caisses d’équipement et le distribuaient aux collecteurs de chaque compagnie en cours de rassemblement. Dans le balancement de ses encensoirs, les prêtres du Ministorum sillonnaient avec solennité la cohue de ses ouailles, en entonnant des hymnes ininterrompus afin de la bénir et de lui accorder courage et protection.
Gaunt descendit de la rampe dans l’atmosphère encore fraîche du petit matin, qui recouvrait l’étendue de boue piétinée et malaxée par les chenilles des tanks. Le bruit, la vibration, les odeurs pétrochimiques l’entouraient de toutes parts, ainsi que les lumières ; celles des feux de camps et des lampes-tempête, des phares des véhicules, des vaisseaux en approche, des flambeaux électriques que les assistants de guidage au sol agitaient à bout de bras pour aiguiller le déchargement et le triage des troupes.
Il leva les yeux vers la déclivité qui menait vers les hautes terres : de larges pentes aux fougères flétries. Au-delà se profilaient les escarpements et les sommets plus abrupts de la cible Primaris. C’était là, si les données vermillon étaient exactes, qu’il trouverait ce en quoi le seigneur général militant en chef Hechtor Dravere et ses larbins plaçaient leurs espoirs. C’était là que lui et ses Fantômes rencontreraient leur destin.
Plus loin sur la plaine, des Devourers ouvraient grand leurs mâchoires de métal pour dégorger l’infanterie. Les hommes des pelotons de Tanith sortirent en clignant les yeux, leurs regards balayant le tableau des collines habillées d’un maquis ocre et surmontées d’un manteau de nuages bas. Sous la direction du service d’agencement, Gaunt les fit grimper vers une des hauteurs proches qui leur avait été désignée comme leur point de rassemblement. Ils quittèrent les fumées d’échappement qui voilaient le site de dispersion et eurent enfin un aperçu de ce qu’était Menazoïd Epsilon, une planète aride et fraîche, où le vent cinglant charriait étrangement une odeur persistante de chèvrefeuille. Celle-ci fut agréable au premier abord, mais elle devint vite écœurante après quelques inspirations.
Gaunt confirma leur position et reçut rapidement l’instruction d’avancer selon ce que précisaient ses ordres de bataille. Ses troupes reprirent leur ascension parmi les fougères, laissant derrière elles un nombre invraisemblable de traces de bottes. Les herbes leur arrivaient à la taille, mais elles étaient fragiles et cassantes ; leur seule partie résistante était leurs racines dans lesquelles les Fantômes ne cessaient de se prendre les pieds.
Le commissaire mena son régiment jusqu’à la crête de la colline, puis lui fit prendre la direction de l’ouest, comme il lui était demandé. Deux kilomètres derrière eux, plusieurs barges décollèrent du point de largage en soufflant des rafales d’herbes desséchées, avant de s’élever au-dessus des collines, portés dans l’air frissonnant par leurs réacteurs.
À trois kilomètres sur leur flanc, Gaunt distinguait derrière ses jumelles deux régiments de la Garde de fer mordiane. Deux kilomètres plus loin, les Dragons vitriens avançaient eux aussi en formation. Le paysage fourmillait à présent de soldats, d’attroupements de petits points noirs qui affluaient toujours depuis le site d’arrivée.
Vers le milieu de la matinée, les régiments d’infanterie et de blindés de la Garde Impériale avaient tous entamé leur remontée parallèle au travers des graminées filiformes et des éboulis. Sur le site de dispersion qu’ils avaient laissé loin derrière eux, les vaisseaux continuaient de décharger les approvisionnements du vaste dispositif d’assaut. Le ronflement de leurs turbines grondait parfois comme un roulement de tonnerre lointain.
Ils commençaient à apercevoir les fameux élancements de pierre, hauts d’une trentaine de mètres, qui s’élevaient de la végétation à environ cinq cents mètres d’intervalle les uns des autres. Gaunt transmit la nouvelle au haut commandement ; d’autres rapports émis sur la fréquence commune corroboraient le sien. Partout, les hautes terres étaient traversées par des alignements de ces tours, lesquelles semblaient faites de plaques empilées ; larges à la base, plus étroites en leur milieu avant de s’évaser à nouveau vers leur sommet. Toutes paraissaient sur le point de s’écrouler, ce qui avait bel et bien été le cas de certaines d’entre elles, éparpillées en amas de pierre brisée à moitié cachés par la flore qui y avait pris racine.
Pour Gaunt, comme pour beaucoup d’autres, il ne s’agissait pas de formations naturelles. Leur espacement régulier et leur forme étrange suggéraient le contraire. Cela lui rappela les briefings orbitaux préparatoires, et le manque singulier d’informations sur Epsilon.
« Peut-être un monde-sanctuaire. » C’était là tout ce que le cadre de campagne avait eu à leur offrir. « La surface de la planète est couverte de structures géologiques inexplicables, arrangées en lignes qui convergent vers les ruines principales : les cibles Primaris, Secundus et Tertius. »
Gaunt envoya le peloton de Mkoll en avant, contourner une colline pour franchir la ligne de tours à demi désagrégées et aller inspecter la vallée au-delà. Il tira de sa poche de redingote la plaque de données qu’il dissimulait depuis deux jours et consulta les données du cristal.
Après avoir fait venir à lui le soldat Rafflan, il décrocha le micro de l’unité émettrice que celui-ci portait sur son dos et donna ses ordres. Ses pelotons allaient ouvrir le chemin. Les Mordians qui progressaient derrière eux resteraient en attente d’un signal. L’astre local indiquait midi.
En se tournant vers ses hommes, le premier qu’il remarqua fut le major Rawne, qui tenait son fusil laser d’une main lâche, les épaules voûtées.
Gaunt avait formellement refusé qu’il se joignît à eux, malgré quoi les médecins de l’hexathédrale l’avaient déclaré apte. Rawne n’était que l’ombre de lui-même depuis qu’il avait subi les mauvais traitements des Jantins et de ce mystérieux individu encapuchonné abattu par Larkin. Le commissaire regrettait son attitude acerbe, mordante, qui faisait du major un allié dangereux, et un excellent meneur d’escouade.
Feygor se trouvait là, et lui aussi devait désormais sa vie à Dorden. Personne n’était plus imprévisible aux yeux de Gaunt qu’un homme réellement en colère, crevant d’envie de passer ses nerfs sur quelqu’un ; il redoutait ce qui risquait de se produire si les Fantômes et les Jantins se croisaient sur Epsilon, et plus particulièrement si Rawne n’était pas assez alerte pour faire rentrer son adjudant dans le rang.
Ce qui doit arriver arrivera, se dit-il, en croyant entendre les conseils de Fereyd dans sa tête. Il était sur le point de demander à Milo de jouer quand les notes d’une marche s’élevèrent de sa cornemuse pour résonner jusque de l’autre côté de la vallée.
Ils y étaient. Gaunt ne devait plus s’inquiéter que de ce qu’il avait à faire.
Deux
Le Léviathan du seigneur général Dravere, une vraie forteresse blindée de la taille d’une petite ville, gravissait pesamment la pente qui surplombait l’un des sites de dispersion principaux de la cible Primaris.
Dravere flottait en son cœur dans un hamac antigravitationnel capitonné de cuir. Son humeur était au beau fixe. Suite à ses requêtes insistantes, le maître de guerre Macaroth lui avait confié personnellement la conduite de l’offensive d’Epsilon. Le pauvre fou. C’était là que l’attendait ce dont cette bête abjecte de Heldane lui avait parlé sur Fortis Binary. Sa récompense. Celle qui lui permettrait tout.
Avant la descente, Dravere avait consacré deux jours à passer en revue toutes les données disponibles sur Menazoïd Epsilon. Celle-ci ne paraissait guère plus qu’une simple lune en comparaison avec sa voisine Sigma, mais il ne pouvait s’agir que d’un monde-temple dédié aux Puissances de la Ruine : les reliefs septentrionaux étaient dominés par de hautes colonnes de roche aux formes énigmatiques, arrangées selon des alignements dont l’étrangeté ne pouvait être pleinement appréciée que depuis la haute orbite. La majeure partie des cohortes du Chaos déployées contre eux s’était retranchée dans les cités de la planète principale, mais des clichés d’observation avaient décelé sur Epsilon les indices d’une présence adverse d’ampleur inconnue. Bien que ce monde ne parût pas avoir de valeur significative, l’ennemi lui en reconnaissait une ; pour quelle autre raison se serait-il sinon risqué à diviser ses forces ?
La possibilité d’un anéantissement pur et simple depuis l’espace avait été formulée, mais Dravere avait formellement opposé son veto au plan de la Flotte. Il voulait qu’Epsilon soit prise, afin qu’il fût possible de comprendre et d’étudier ce à quoi l’ennemi accordait tant d’importance. Telle était l’explication officielle qui justifiait son assaut.
Mais le général en savait plus qu’il ne l’avait dit ; par exemple que Gaunt le récalcitrant s’était proposé pour ce théâtre d’opérations, un fait qui à lui seul suscitait son intérêt. Dravere était prêt. Il savait comment utiliser les autres. Toute sa carrière s’était construite là-dessus. À présent, il allait utiliser Gaunt. Il avait été impossible de subtiliser au commissaire la localisation de ce trésor, c’était donc lui qui allait les y mener.
Il actionna un levier pour faire tourner sa couchette, lut en diagonale les rapports de position que répétaient en boucle les plaques flottantes autour de sa station et demanda une liaison avec les globes de commandement du maréchal Sendak et du maréchal Tarantine, qui dirigeaient respectivement l’avancée vers les cibles Secundus et Tertius. Les deux hommes rapportèrent la fin de leur mise en formation et la progression de leurs colonnes. Aucun contact avec l’ennemi n’était à signaler pour le moment.
L’après-midi serait bientôt à moitié passée. Dravere se désolait que les combats n’eurent encore éclaté sur aucun des trois fronts, mais cela le consolait de se dire qu’il avait supervisé le déploiement d’une force expéditionnaire d’une telle ampleur, répartie entre trois objectifs, le tout en moins d’une journée. Peu de commandants de la Garde Impériale parmi ceux qu’ils côtoyaient auraient été capables d’en faire autant en moins du triple de temps.
Il s’intéressa à d’autres plaques et examina la disposition de la force d’invasion Primaris placée sous ses ordres directs. Les régiments d’infanterie s’étaient déjà éloignés de leurs points de chute et les sections motorisées débarquées des navettes occupaient le fond des vallées. Trois fers de lance allaient encercler les structures de la cible Primaris taillées à même la montagne. L’agencement en demi-cercle de ses chars soutiendrait trois avancées d’infanterie, menées à l’ouest par les Mordians, à l’est par les Lattarii, et au sud par les Tanith. Jusqu’à présent, aucun signe de l’ennemi. Pas le moindre signe à vrai dire ; rien pour l’instant n’indiquait s’il se trouvait quelqu’un d’autre que des troupes impériales sur Epsilon.
L’avancée de Gaunt était la seule qui le préoccupât. Dravere prit un stylet pour adresser un court message au colonel Flense des Patriciens jantins. Flense allait être ses yeux et ses oreilles, suivre les Fantômes comme leur ombre et se tenir prêt à intervenir au besoin.
Le message fut traduit par la plaque en langage de combat jantin et diffusé sur canal vocal. Flense ne le décevrait pas.
Dravere se rallongea en s’autorisant un léger sourire. Il savait que ce pari allait avoir son coût, mais il disposait des vies nécessaires pour le payer. Les vies des cinquante mille fantassins qui lui devaient obéissance, ici, sur Epsilon. Ceux qu’ils considéraient comme un acompte sur le prix de son apothéose.
Le moment lui parut opportun pour aller prendre un repos bien mérité et méditer sur la suite des événements.
L’aube du deuxième jour commençait à poindre lorsqu’il réintégra son poste et consulta les relevés de la nuit. Toutes les unités avaient avancé de la distance escomptée avant d’établir leurs campements d’étape, toutes étaient reparties dès les premières lueurs. La nuit n’avait apporté aucune nouvelle de l’ennemi. Cela aurait d’ailleurs surpris Dravere, dont l’état-major avait reçu pour consigne de le réveiller immédiatement au premier coup de feu.
L’activité allait bon train dans le globe de commandement, au-delà de la rambarde qui ceignait la fosse centrale. Devant les pupitres, les officiers de la Flotte et les auxiliaires du Munitorum, mêlés au personnel tactique de la Garde et aux membres de son état-major personnel, recevaient, classaient et reportaient les mouvements de troupes sur la gigantesque représentation lumineuse tridimensionnelle que projetait vers le bas le plafond holographique du dôme.
Un rapport se répercuta soudain sur tout le pont.
— Combats autour de la cible Tertius ! Le maréchal Tarantine nous informe que ses unités cadiennes et afghalies sont attaquées par l’ennemi !
Premier sang. Enfin, se félicita Dravere. Des marqueurs runiques se manifestèrent sur la carte continentale, suivis de taches d’un rouge foncé très parlant qui délimitaient l’étendue et la portée des fusillades. L’analyse des départs de tir dévoila les positions ennemies, sous la forme de petits losanges d’un jaune agressif.
Dravere ordonna que l’artillerie lourde fût pointée vers la ligne de bataille de Tarantine pour commencer à la couvrir. Deux autres zones de combats intenses apparurent soudain sur la carte lorsque la poussée du dispositif Secundus s’enlisa devant des emplacements camouflés. L’ennemi amorça un bombardement de riposte ; d’autres taches, d’autres petits losanges. Le seigneur général gardait un œil fixé sur les indicateurs de l’avance tanith, talonnée par les colonnes mordiennes, jantines et vitriennes. L’assaut Primaris ne rencontrait jusqu’à présent aucune opposition.
— Cela a commencé pour de bon, monseigneur, dit une voix. Dravere découvrit sur sa gauche le regard perçant du tacticien impérial Wheyland, un homme au crâne parfaitement chauve et à la carrure imposante. Wheyland portait l’uniforme noir à galons rouges des conseillers stratégiques de Macaroth, mais Dravere l’avait reconnu pour ce qu’il était dès la première fois où il l’avait vu. Un espion, un observateur, envoyé par le maître de guerre pour surveiller ses actes.
— Votre analyse ? lui demanda-t-il d’un ton neutre.
Le stratège scruta la carte.
— Nous nous attendions à une importante résistance. Je soupçonne l’ennemi de conserver quelques cartes dans sa manche.
— Toujours rien dans le secteur Primaris. Et dire que vous pensiez tous qu’il serait le pire, n’est-ce pas ?
— En effet. Wheyland ne parut pas relever le sarcasme qui sous-tendait la remarque de Dravere. Mais cela va venir. Si cette planète est bien le monde-temple que nous craignons qu’elle soit, ses défenseurs seront sans doute plus galvanisés que nous ne pouvons l’imaginer. Ne dispersez pas vos forces trop rapidement, seigneur général, vous les rendriez vulnérables.
Dravere aurait aimé pouvoir dire à ce tacticien où exactement il pouvait se coller ses recommandations, mais Wheyland faisait partie de l’aristocratie militaire de Macaroth et une insulte aurait été contre- productive. Plutôt que de même seulement lui crier : « Je mène cette invasion plus vite et plus efficacement qu’aucun autre commandant ne saurait le faire, et vous osez me conseiller de ralentir ? », il se contenta de hocher la tête et de ravaler son ressentiment.
L’objet de son hostilité s’assit sur le garde-fou et soupira pensivement.
— Cela commence à dater pour nous, pas vrai, Hechtor ?
Dravere se tourna vers lui, l’air revêche.
— À dater ? Que voulez-vous dire exactement ?
Wheyland lui sourit.
— Je vous parle des combats. Nous avons tous deux été des hommes de troupe autrefois, mais ma dernière action sur le terrain remonte à il y a vingt ans, sur Ondermanx, contre ces maudits eldars. Maintenant, nous sommes devenus des observateurs de cartes. Des pousseurs de boutons. Commander est une fonction honorable, mais il arrive quelquefois que les tueries me manquent.
Dravere se lécha les lèvres à la pensée délicieuse qui lui traversa l’esprit.
— Nous avons toujours besoin de bonnes volontés désireuses de se battre, Wheyland. Voulez-vous aller faire un tour sur le front ?
L’homme parut naturellement surpris, mais il se leva soudain avec une expression radieuse.
— J’accepte volontiers. J’ai entendu dire beaucoup de bien de la technique de combat qu’emploient les Tanith, et je suis sûr que l’examen de leurs méthodes d’infiltration me permettrait de proposer des idées neuves au conseil tactique. Avec votre permission, je serais ravi de me joindre à eux.
Tout cela était tellement transparent, se renfrogna le seigneur général, Wheyland tenait à aller voir de lui-même ce qui se passait là-bas. Néanmoins, Dravere se savait ne pas être en mesure de refuser. Contrarier maintenant un tacticien de la croisade risquait plus tard de compromettre son plan. Je m’occuperai de toi plus tard, décida-t-il.
— Consentez-vous à être déployé à leurs côtés en tant qu’observateur officiel ? J’aimerais recueillir vos impressions sur le déroulement des opérations.
— Si vous le souhaitez, approuva Wheyland en faisant mine de partir. Je vais mobiliser une des Chimères de réserve pour remonter la ligne avec ma garde rapprochée, et je vous communiquerai bien évidemment toutes mes constatations.
— Bien évidemment, souligna Dravere, pour qui cela allait de soi. Je vais faire entrer votre identifiant. Votre code de bataille sera ?
Wheyland réfléchit un instant.
— Pourquoi pas le nom de mon ancienne unité, Eagleshard ?
Dravere le nota et transmit la besogne à un de ses aides.
— Bonne chasse… Tacticien, lui souhaita-t-il en le voyant quitter la coupole.
Trois
Gaunt releva les yeux de la transcription que l’officier radio Rafflan avait faite du message intercepté.
— J’ai capté ça hier après-midi. Ça vous parle, à vous, commissaire ? demanda-t-il.
Gaunt acquiesça. La dépêche avait été émise en langage de combat jantin. À l’affût d’un signe des partisans de Macaroth, il avait donné pour instruction à Rafflan d’épier toutes les fréquences de la campagne, mais le message émanait de Dravere, à l’attention de Flense, à qui il ordonnait de se rapprocher des Fantômes. Gaunt se frotta le menton. Ses adversaires dévoilaient progressivement leur main.
Il regarda devant lui vers le haut du col montagneux et ses alignements de colonnes rocheuses effondrées. La tentation était grande de renvoyer Rawne au bas de la pente, pour lui faire miner le chemin en prévision du passage des Patriciens, cependant, en dépit des querelles intestines, eux et les Jantins étaient dans le même camp. La nouvelle leur était parvenue que des combats sanglants s’étaient engagés autour des deux autres objectifs.
Or, rien ne permettait de prédire ce qu’eux-mêmes allaient rencontrer plus en altitude. Il n’osait pas couper la route aux unités qui risquaient d’être leur seul soutien en cas d’affrontement direct.
Gaunt tira un carnet de sa poche et consulta plusieurs pages noircies par l’écriture de Zoren. Lentement, en vérifiant sa syntaxe, il composa à son tour un message, dans la langue des Vitriens dont Zoren lui avait enseigné les rudiments. Puis il le fit envoyer.
— Alors, commissaire, on pratique les langues ? plaisanta Rafflan en employant ironiquement le jargon de guerre des Tanith, que Gaunt s’était obligé à apprendre très tôt. Sur un champ de bataille, pouvoir préserver le secret de ses mouvements était primordial, et nombreux étaient les régiments à employer leur langue natale pour leurs communications internes. Dravere ne pouvait pas se douter que le commissaire possédait une bonne connaissance du jantin.
Gaunt appela le sergent Blane.
— Prenez le septième peloton et déployez-vous en arrière-garde, lui ordonna-t-il sans détour.
— Vous croyez que des troupes du Chaos vont nous prendre à revers ? s’étonna Blane. Les hommes de Mkoll ont couvert tout le versant, elles ne réussiront pas à nous attaquer sur nos arrières.
— Ce n’est pas cet ennemi-là qui m’inquiète. Je veux que vous surveilliez les Patriciens qui nous suivent à la trace. Notre mot de code sera « Ils arrivent ». Cela signifiera que les Jantins auront ouvert les hostilités. Je n’ai pas envie de devoir me battre contre eux, mais peut-être en serons-nous réduits à cette extrémité. Si je devais vous entendre me dire ces mots, je ferais revenir tout le monde en arrière pour vous soutenir. Si c’est moi que vous entendez les prononcer, ne reculez pas devant ce que je vous demande. De mon point de vue, les Jantins sont autant nos ennemis que les choses qui nous attendent là-haut.
— Compris, souscrivit Blane, le regard sombre. Après qu’ils eurent découvert le contenu du cristal, Corbec s’était chargé de briefer la structure de commandement. Les officiers savaient ce qui était en jeu et ne le perdaient pas de vue, tout en continuant de cacher la vérité à leurs hommes, lesquels avaient déjà suffisamment de problèmes. Gaunt éprouvait un respect particulier pour cet homme bourru aux allures d’ouvrier qu’était Blane. Celui-ci était aussi doué ou loyal qu’un Corbec, un Mkoll ou un Lerod, mais peut-être encore plus fiable. Presque sans s’en être rendu compte, Gaunt avait tendu le bras vers lui.
Ils échangèrent une poignée de main. Blane commençait seulement à réaliser la gravité de ce qui était exigé de lui.
— L’Empereur soit avec vous, commissaire, dit-il en se tournant pour redescendre la pente.
— Et puisse-t-Il veiller sur vous, lui renvoya Gaunt.
Non loin, Milo avait assisté à leur échange tranquille. Il secouait sa cornemuse de Tanith et se préparait à entamer un nouvel air. Nous y sommes, se disait-il. Le commissaire s’attend au pire.
Les éclaireurs du sergent Mkoll étaient revenus de leur exploration. Gaunt les rejoignit pour entendre leur rapport.
— Il vaudrait mieux que vous veniez voir ça par vous-même, se contenta de dire Mkoll en lui indiquant le haut du relief.
Gaunt ordonna la dispersion de trois équipes de tir sur le contrefort de la vallée et monta en compagnie du peloton de reconnaissance. Tous les Fantômes avaient piqué des rameaux de fougère dans le tissu de leurs capes, qu’ils avaient auparavant frotté sur le sol pour mieux le faire se fondre dans le décor environnant. Leur commissaire ne put s’empêcher de sourire quand son sergent-éclaireur fit mine de le réprimander pour sa tenue indigne d’un Tanith et fonça scrupuleusement la couleur de sa cape avec une poignée de terre. Gaunt retira ensuite son képi et reprit son ascension en essayant de s’enrouler dans sa cape d’un geste aussi exercé que celui de Mkoll. Derrière eux, deux mille Fantômes s’étaient répartis sur le flanc de la montagne, sans que leur propre commandant ne parvînt à distinguer un seul d’entre eux.
Il finit d’atteindre le sommet en rampant dans la poussière et emprunta une paire de jumelles.
Celles-ci lui furent à peine utiles. La saillie en haut de laquelle ils étaient allongés déclinait en pente abrupte, et la paroi verticale d’une falaise se dressait devant eux. Sa façade de granite laiteux avait été taillée en une succession d’étages pareils à ceux d’une ziggourat, un vaste empilement de plateaux aux arêtes polies par les intempéries, garnies de rangées d’arcades dont certains blocs étaient tombés en contrebas. Gaunt sut dès le premier coup d’œil qu’il avait devant lui la cible Primaris, sorti de quoi il n’avait pas la moindre idée sur sa nature. Un site funéraire, ou un sanctuaire, peut-être une ruche antique ? L’endroit sentait le mal, et la puanteur des ténèbres. Une impression d’impureté transpirait par tous les pores de l’édifice.
Mkoll résuma platement sa pensée.
— Je n’aime pas ça.
Gaunt eut un sourire lugubre et se référa à sa plaque de données.
— Moi non plus. Nous ne devons pas tenter une approche directe. Il va falloir partir vers la gauche en suivant la courbe de la vallée. Il pointa ses jumelles dans cette direction. La structure creusée dans le granite s’étendait au-delà du méandre, vers l’endroit où plusieurs lignes de colonnes de pierre remontaient la pente pour venir à sa rencontre, tels des tentacules que le temple avait étendus autour de lui. Il remarquait à présent que des flèches de granite bleu s’élançaient vers les nuages derrière la falaise : celle-ci n’était que le faubourg d’une véritable nécropole, une cité abandonnée depuis des lustres, que des mains inhumaines avaient édifiée bien avant le début des annales de l’histoire.
Le parfum de chèvrefeuille présent dans l’air s’était mué en puanteur intenable. Les voix qui s’adressaient à lui par l’oreillette de sa radio personnelle lui apprenaient que ses hommes commençaient tous à être pris d’une nausée indéfinissable.
— Vous voulez prendre par la gauche ? s’inquiéta Mkoll. Ça n’est pas en accord avec le plan d’offensive.
— Je sais.
— Le seigneur général sera furax si nous dévions de la voie d’approche prévue.
— J’ai reçu d’autres ordres, rappela Gaunt en lui montrant sa plaque de données.
— Et je suis sûr que l’Empereur vous remerciera pour votre loyauté, mais commissaire… On compte sur nous pour lancer un assaut contre ce… ce truc.
— Et nous allons le faire, Mkoll, mais pas ici.
— Plus à gauche, alors. À quelle distance ?
— Un kilomètre ou deux. Le cristal parlait d’un dôme. Chargez-vous de le trouver pour moi.
— Avec plaisir, approuva le sergent. Mais si nous changeons de voie d’approche, ça donnera d’autant plus de raisons aux Jantins de nous courir après.
— Absolument, conclut Gaunt. Plus que jamais, il appréciait la façon dont ses plus proches officiers s’étaient accommodés de leur nouveau devoir tout en sachant quels en étaient les réels dangers.
Mkoll et le caporal Baru prirent la tête de la progression des Fantômes, juste en dessous du niveau de la crête.
L’éclaireur Thark fut le premier à annoncer au groupe de commandement avoir repéré ce qu’ils cherchaient : un dôme bulbeux, qui lui paraissait impossible d’avoir taillé dans du granite, et qui avait poussé au fronton de l’escarpement opposé. Gaunt se hâta de gagner l’avant de la colonne pour observer de lui-même ce gigantesque oignon de pierre d’un kilomètre de diamètre, à moitié enfoncé dans la roche qui subsistait autour de lui. Sa surface était gravée de milliards de signes à la signification obscure.
Thark fut aussi le premier à mourir. Un chapelet de projectiles d’autocanon crépita le long de la pente, soufflant les herbes sèches et soulevant des mottes arides. Le pauvre soldat éclata en morceaux épars. Comme éveillés par le bruit, d’autres emplacements d’armes répartis dans les renfoncements de la falaise ouvrirent le feu, faisant pleuvoir sur les Fantômes salves de laser et sphères de plasma.
Leurs tirs de riposte achevèrent de tisser une toile de fils lumineux d’un versant à l’autre du précipice.
La tuerie avait commencé.
Quatre
Le maréchal Gohl Sendak, surnommé le « ravageur de la souche Gamma », avait abandonné son Léviathan de commandement pour mener ses troupes en personne à bord d’un Leman Russ des régiments borkellides, qui progressait à la tête d’une phalange rapide au milieu des vallonnements rocheux dominés par les structures de la cible Secundus.
Précédés par leur pilonnage de couverture, les chars passèrent deux lignes de remparts délabrés et pénétrèrent dans l’enceinte gigantesque du temple, où des pentes encombrées de gravats leur faisaient face, barrées en pointillés par les alignements de ces tours angoissantes. Sendak entra en contact radio avec l’infanterie oudinote pour lui ordonner de les suivre à l’intérieur du périmètre. Un tir soutenu pleuvait depuis les niches et les alcôves de l’édifice.
Sendak sentit un picotement cuisant lui congestionner le nez et renifla bruyamment. Cette satanée odeur de chèvrefeuille commençait à lui peser, comme elle importunait tous ses hommes.
Une moiteur empesait sa moustache, qu’il essuya d’un revers du poignet. Le tissu gris de sa manche était taché de sang frais. Le liquide tiède lui coula dans la bouche et il cracha, les oreilles bourdonnantes. En regardant autour de lui dans l’éclairage vert de l’habitacle, il constata que tous les membres de l’équipage souffraient eux aussi de saignements spontanés ou s’étaient mis à tousser des postillons écarlates.
Une vibration chantait dans l’air. Lente, paresseuse, et déplaisante.
Il fit pivoter le périscope pour observer la scène au-dehors. Les colonnes évasées qui les flanquaient de part et d’autre s’étaient mises à luire, baignées par des envolées de brumes et par les volutes d’une énergie à la teinte rose foncé.
— Par l’Empereur ! s’écria Sendak, les dents et les lèvres rougies par son propre sang.
À l’extérieur, deux choses se produisirent en l’espace d’un battement de cœur humain. Les lignes qui n’étaient un instant plus tôt que des rangées d’aiguillons de pierre renaquirent à la vie, et redevinrent des barrières de force hautes de quarante mètres. Tels des fils barbelés géants et surnaturels, des courants crépitants bleu et blanc relièrent chaque tour à ses voisines. Deux autres battements de cœur plus tard, tout homme, tout véhicule pris dans la trajectoire de ces rayons avait été carbonisé ou taillé en pièces. Le reste des blindés se retrouvait parqué entre ces clôtures inattendues, sans possibilité de faire machine arrière ou de partir sur un de leurs flancs.
Tandis que ces champs électrisés connectaient les tours auparavant endormies, quelque chose d’autre était apparue à leur sommet, sur chacune des plates-formes, dans des bouffées de vapeur rosâtre.
Téléportées par un procédé certainement trop hérétique pour qu’un esprit sain pût en comprendre le principe, des escouades déployèrent instantanément leurs armes lourdes pour ouvrir le feu sur les assaillants en contrebas. Les combattants du Chaos étaient maigres et décharnés, habillés de voiles translucides et de masques rieurs faits d’os. Leurs mains bandées dans des courroies de plastique dirigeaient des canons laser montés sur trépied, des fuseurs et d’autres armes plus étranges. Parmi ces silhouettes se trouvaient quelques-uns de leurs maîtres, des Marines du Chaos quasi mécaniques, les Obliterators, aux armes fondues dans leur chair.
Sendak hurla ses ordres à pleins poumons pour essayer de maintenir un semblant de cohésion. À sa droite, deux tanks qui avaient amorcé un virage et s’étaient décalés sans la voir vers la barrière d’énergie la plus proche disparurent dans l’énorme nuage de flammes que produisit l’explosion de leurs munitions. Le toit d’un autre blindé fut transpercé par les projectiles tirés depuis le haut des colonnes de pierre. L’ennemi disposait à présent d’emplacements d’armes lourdes le long de toutes les lignes de tours, qui remontaient jusqu’à l’arrière de la formation attaquante.
Même si la technologie employée dépassait son entendement, Sendak ressentait presque de l’admiration pour cette tactique. Sa vision était à ce point brouillée par la douleur dans ses sinus qu’il avait du mal à réfléchir.
Il attrapa le combiné de la radio de bord et chercha la fréquence du haut commandement.
— C’est encore pire que nous le craignions ! Ils utilisent une science impie pour nous couper la route et nous massacrer ! Informez tous les groupes d’offensive, qu’ils n’approchent pas des tours ! Qu’ils n’approchent pas des tours !
L’obus qui traversa alors la tourelle dispersa les corps de Sendak et de son artilleur ; la main du maréchal encore serrée autour du micro retomba sur le sol de la cabine. Un instant plus tard, une roquette à fragmentation emporta toute la chenille droite, son train de roulement et son garde-boue. Le char se retourna sur sa tourelle et éclata de l’intérieur, détruisant un autre Leman Russ à côté de lui.
Voyant les chars se faire décimer, les Oudinots voulurent prendre la fuite, mais ils n’avaient nulle part où aller.
Cinq Les étages de la falaise qui s’élevaient autour de ce dôme au-dessus du niveau des Tanith semblaient cracher la mort par la moindre de leurs ouvertures : des décharges de laser, couvertes par les détonations sourdes des canons, des bolts, des projectiles inconnus qui bourdonnaient comme des insectes et allaient du même vol nonchalant.
Corbec arpentait la ligne des pelotons parvenus jusqu’au sommet, leur indiquant de sa voix tonitruante quand adopter une posture de tir et quand replonger derrière les couverts. Ceux-ci étaient rares, à l’exception du repli de la crête et d’étranges affleurements de roche ancienne qui dépassaient de la végétation éparse, semblables à des chicots cariés et décolorés.
— À terre ! Rampez ! Regardez ! beuglait Corbec, reprenant la rengaine d’entraînement qu’ils avaient entendue pour la première fois sur les champs de la fondation. Et prenez le temps de viser ! Il ne suffit pas d’arroser en espérant que ça touchera !
Plus loin le long de la crête, près de la position de Lerod, Bragg pressa la gâchette de son lance-missiles, rapidement imité par Melyr et plusieurs autres servants d’arme. Les missiles antichars traversèrent le défilé pour aller percuter la façade opposée et en décrocher des tronçons de maçonnerie dans de grandes gerbes de flammes.
Gaunt approcha à quatre pattes pour venir retrouver Corbec derrière le rebord de la pente. La tempête de tirs sifflait au-dessus de leurs têtes, et l’odeur du chèvrefeuille cédait peu à peu la place à celle des fougères calcinées.
— Nous devons à tout prix atteindre l’autre côté ! lui hurla-t-il pour se faire entendre malgré le bruit de milliers de fusils et le sifflement des roquettes.
— J’aimerais beaucoup pouvoir vous obéir ! retourna Corbec d’un ton sans illusions, en lui indiquant la scène. Gaunt exhiba sa plaque de données, et ils comparèrent le plan à l’édifice en gardant la tête basse par peur des balles perdues.
— C’est impossible, jugea Corbec. Contre une opposition frontale comme celle-là, on n’arrivera jamais à l’intérieur !
Gaunt lui donnait raison, et il retourna à l’étude de la plaque. Les données du cristal, parfois complexes, mais par endroits totalement impénétrables, avaient été rédigées, ou du moins transcrites dans un code suranné. La portion limpide égalait en quantité celle qui demeurait obscure. Maintenant que Gaunt pouvait comparer les informations avec le site à proprement parler, d’autres éléments lui paraissaient intelligibles. Et un en particulier.
— Restez ici, imposa-t-il laconiquement à Corbec, puis il rampa à reculons, se remit debout et descendit en hâte la pente qu’ils venaient de gravir.
Il ne lui fallut pas longtemps pour trouver l’endroit, un peu plus bas, au pied d’une des colonnes de pierre élancées. Les broussailles, une fois arrachées, révélèrent la bouche d’un ancien conduit dont il espérait qu’il se trouverait là. Il s’accroupit et son regard plongea dans les abysses d’un noir d’encre.
Gaunt appuya sur son oreillette pour ouvrir la fréquence et ordonna à certains des hommes de se replier vers sa position : Mkoll, Baru, Larkin, Bragg, Rawne, Dorden, Domor et Caffran.
Peu de temps après, les convoqués étaient réunis autour de lui et regardaient le puits étroit avec suspicion.
— Voici la porte de derrière, leur expliqua-t-il. Selon le diagramme du cristal, cette cheminée descend sur une bonne profondeur avant de rejoindre les catacombes, en dessous de ce temple. Il nous faut des cordes, des pitons et un marteau.
— Qui va descendre là-dedans ? demanda sèchement Rawne.
— Nous y allons tous… Et moi le premier, lui répondit Gaunt.
D’une nouvelle pression du doigt, il entra en liaison avec Corbec pour lui confier le commandement du corps principal des Tanith et le charger de maintenir le tir contre la façade. Le commissaire retira ensuite sa cape, sa redingote, et sangla le fourreau de son épée tronçonneuse dans son dos. Mkoll avait enfoncé des sardines de plastacier dans la roche de la colonne pour y faire passer une longueur de câble.
Gaunt ramena en arrière la glissière de son pistolet laser, puis le rangea dans son holster.
— Et c’est parti, dit-il en s’engageant dans le conduit après avoir enroulé la corde autour de sa taille.
Mkoll le retint en l’attrapant par le bras. Le soldat Vench avait quitté la zone de la fusillade et se précipitait vers eux. Gaunt se glissa hors de la cavité et prit la plaque de données qui lui était tendue.
— Un message du sergent Blane, rapporta Vench, le souffle court. Une Chimère est en train de monter le col que nous avons passé et ses occupants aimeraient se joindre à nous.
Gaunt fronça les sourcils. Cela n’avait aucun sens. Il étudia la transcription de la plaque.
— Le sergent Blane voudrait savoir s’il doit les laisser passer, ajouta Vench. Ils se sont présentés comme un groupe d’observation tactique détaché du conseil du maître de guerre. Leur nom de code est Eagleshard.
Gaunt se figea comme s’il venait d’être foudroyé.
Les hommes murmurèrent et s’observèrent du coin de l’œil. Ça n’était pas tous les jours qu’ils voyaient leur commissaire réagir de manière aussi impulsive.
— Restez là, leur dit-il en détachant la corde pour dévaler la pente au pas de course. Dites à Rafflan de contacter Blane ! lança-t-il à Vench par-dessus son épaule. Qu’il les laisse passer !
Six
La Chimère, dont la coque d’un vert mat n’affichait aucun marquage hormis l’écusson impérial, remonta depuis le piquet de surveillance de Blane et s’arrêta perpendiculairement à la pente sur une saillie horizontale. Gaunt descendait à sa rencontre, plus méfiant qu’il ne l’avait été de toute son existence.
La rampe s’ouvrit dans un grincement de charnières métalliques et trois soldats en sortirent, l’arme à l’épaule, arborant l’armure de combat noir et rouge aux couleurs de l’état-major de croisade. Ces troupes d’élite, dont les visages étaient masqués par leurs visières réfléchissantes, assuraient la garde rapprochée du cadre des officiers supérieurs. Une figure plus large, habillée de la même tenue protectrice, débarqua à son tour et se tint entre eux, les mains sur les hanches, à scruter les alentours tandis que le commissaire approchait de lui.
L’individu ramena sa visière en arrière et enleva son casque. Gaunt ne le reconnut pas… Pas avant d’avoir tenu compte des années passées et d’avoir intégré à son souvenir un certain gain de muscle, ainsi que cette tête rasée.
— Eagleshard, dit-il.
— Eagleshard, répondit l’homme. Ibram !
Gaunt serra la main de son vieil ami.
— Comment il faut t’appeler ?
— Sur cette planète, je suis le tacticien impérial Wheyland, mais mes hommes sont dans la confidence, dit-il en lui désignant la petite escouade, dont la vigilance s’était modérée. Tu peux m’appeler par le nom que tu connais.
— Fereyd…
— Allons-y… Raconte-moi un peu ce que j’ai raté.
— Je peux faire mieux que ça. Je peux t’amener au trésor.
Le boyau était long et étroit. Gaunt s’y laissait glisser, à moitié en rappel, ses pieds et ses mains scrutant tant bien que mal la paroi désagrégée à la recherche de prises. Il essayait de s’imaginer ce que cet endroit avait bien pu être à l’époque de sa construction. Peut-être une ville, un lieu de vie aménagé à l’intérieur et autour de la falaise. Cette cheminée avait probablement été un puits de ventilation. L’Empereur seul savait sur quoi elle allait déboucher.
Ses pieds rencontrèrent un sol ferme et il détacha la corde afin que les autres pussent descendre à leur tour. Le tunnel tortueux dans lequel il se trouvait avait le plafond bas. Ici, l’air était chargé d’une humidité saumâtre.
— Fusil ! retentit un avertissement depuis le haut du conduit. Gaunt l’attrapa adroitement et son premier geste fut d’allumer la lampe que Dorden avait fixée sur le dessus du canon en les entourant de sparadrap. Il fit jouer le faisceau lumineux sur les parois sordides, le doigt sur la détente. Au-dessus lui parvenait le bruit d’un autre qui s’engageait à sa suite.
Une demi-heure se passa avant que le reste du groupe ne l’eût rejoint. Tous portaient des fusils laser garnis de lampes, à l’exception de Dorden qui n’avait emporté qu’une torche électrique, et Bragg, dont la préférence était cette fois allée à un autocanon. Large d’épaules, maladroit, et convaincu qu’il resterait coincé à mi-trajet, Bragg avait commencé à paniquer ; sa descente avait été la pire.
Larkin marmonnait quelque chose à propos de mort et de claustrophobie, le jeune Caffran était manifestement inquiet, Dorden se montrait pessimiste, Baru se moquait d’eux et Rawne restait aussi renfrogné que d’ordinaire. Gaunt se félicitait en lui-même d’avoir fait le bon choix. Au moins, ils n’avaient pas peur d’avouer leurs angoisses. À eux tous, ils représentaient ce que le Premier et Unique de Tanith avait à offrir de mieux en termes de discrétion, de bravoure, de savoir médical, de précision au tir et de puissance de feu.
Ses hommes paraissaient se méfier du tacticien impérial qu’il avait décidé d’inviter à les accompagner, et encore plus de ses gardes du corps. Ces soldats, du genre silencieux, qui avaient glissé le long du conduit avec une aisance exercée, ne lâchaient pas leur leader d’une semelle.
Ils remontaient le passage en se courbant à chaque abaissement de la voûte et chaque stalactite, la lueur de leurs lampes découpant des ombres sur les surfaces inégales.
Après vingt autres minutes et deux cents mètres parcourus avec réserve, le groupe émergea dans une caverne dont la roche suintante luisait d’une irisation minérale. Devant eux, ils éclairèrent une arche de pierre parfaitement taillée.
Gaunt la désigna en imprimant à son arme un léger mouvement vertical qui fit osciller le faisceau de sa lampe.
— Suivez-moi.
Sept
— Il vous réclame, seigneur général, l’informa son aide de camp.
Dravere ne réagit pas, et continua de regarder fixement les écrans suspendus devant lui, qui lui avaient détaillé l’ampleur du carnage total qu’avait connu l’avancée du maréchal Sendak vers la cible Secundus. Depuis quelques minutes, la plupart s’étaient pourtant éteints ou mis en veille.
Il ne s’y était pas préparé. C’était… Ce n’était pas croyable.
— Seigneur général ?
— Ne voyez-vous pas que la situation est critique, pauvre idiot ? s’emporta Dravere en se retournant et en écartant violemment certaines des plaques flottantes d’un revers de la main. Nous nous sommes fait massacrer sur le deuxième front ! Que le personnel tactique rapplique ici sur-le-champ !
— Je vais leur ordonner de se rassembler immédiatement, lui assura l’homme en détachant ses mots, comme si quelque chose lui faisait plus peur encore que la rage de son supérieur. Néanmoins, l’inquisiteur insiste.
Dravere hésita un instant, puis il ouvrit la boucle de son harnais et se laissa glisser au bas de son hamac gravitationnel. Il détestait avoir peur, la peur était pourtant bien ce qui lui tordait les entrailles. Ayant traversé le globe de commandement jusqu’à la trappe, il fit brièvement volte-face pour ordonner au commandant en second de prendre la relève et de rassembler les recommandations des conseillers stratégiques à mesure de leur arrivée.
— Faites contacter ce qu’il reste des forces de Sendak et dites-leur de se retirer vers le point A11-23. Alertez les autres formations du danger que représentent ces lignes de colonnes. Je veux que les estimations et les alternatives soient prêtes à mon retour.
L’accès à la sphère d’isolation enfouie dans le ventre du dôme se faisait par une échelle de bronze.
Dravere s’avança dans la faible lumière. Les appareils émettaient des pulsations irrégulières en essayant de maintenir en vie le corps proche. Une vapeur pâle s’élevait de la tente stérile érigée au-dessus du lit, au centre de cette pièce où l’odeur de l’encens se mêlait à celle du désinfectant. Dès son arrivée, l’équipe médicale s’éclipsa en silence.
— Vous souhaitiez me voir, inquisiteur Heldane ? amorça le seigneur général.
Le patient remua derrière les pans de bâche à demi transparents. Dravere aperçut les divers tubes de drainage reliés à la blessure béante de son cou et à celle de sa tête, laquelle était enveloppée de bandages, de film plastique et d’armatures de métal.
— Nous y sommes, seigneur Hechtor, murmura Heldane, sa voix relayée par les enceintes posées à côté de son chevet. Notre but est proche. Je le sens au travers de mon pion.
— Que devons-nous faire ?
— Agir en toute diligence. Faites avancer les Jantins, je les guiderai sur les traces de Gaunt. L’heure n’est plus à la faiblesse ou à la subtilité. Nous devons frapper.
Huit
Un véritable blizzard de tirs de lasers continuait de s’abattre depuis les arcades de la nécropole. L’air était également saturé par le bourdonnement des projectiles de métal barbelé dont l’ennemi faisait usage, assez lents pour être aperçus en pleine course, et qui fondaient sur eux, pareils à des guêpes resplendissantes, infligeant des dommages considérables là où ils atteignaient la chair. Corbec avait vu certains de ses hommes se faire cisailler sur le coup. D’autres avaient été mutilés par les éclats quand ces redoutables créations s’étaient fracassées contre la pierre à côté d’eux.