Premier et Unique

Dan Abnett · Chapitre 10 sur 15

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Premier et Unique

RÉminiscence: Khedd 1173

UNE RÉMINISCENCE

 

KHEDD 1173,

SEIZE ANS PLUS TÔT

 

Les Kheddites ne s’étaient pas attendus à leur offensive, mais pour la Garde Impériale des Hauts seigneurs de Terra, dont les régiments habitaient des soutes de vaisseaux sans cesse confrontés au froid immuable de l’espace, il n’existait pas de distinction entre les mois d’été et les traditionnels mois de trêve. Ils avaient rasé deux villes claniques de l’estuaire du fleuve Heort, là où les anses profondes des fjords s’ouvraient sur la mer glacée et l’archipel, avant de s’enfoncer dans les terres gelées à la poursuite des nomades qui avaient harcelé les avant-postes impériaux durant tout l’été.

Ici au nord, l’air était limpide comme du cristal, et le ciel d’un bleu turquoise. Les transports Chimère, les half-tracks à cabine montée sur skis, les Hellhounds et les chars Leman Russ se déplaçaient à bonne vitesse sur le désert de glace, en laissant dans leur sillage leurs fumées d’échappement et une écume de neige. Le camouflage kaki de leur dernière campagne dans la poussière aride de Providence Lenticula avait été recouvert de taches de léopard, gris, bleu et blanc. Seuls les aigles impériaux d’argent et l’insigne pourpre des Patriciens jantins se détachaient du flanc des véhicules.

Les marcheurs de combat envoyés en éclaireurs au-devant de l’avance principale étaient revenus de leur large foulée. Une helouka avait été localisée à trois kilomètres de là, de l’autre côté d’un glacier à la surface éclatante. Le général Aldo Dercius fit arrêter la colonne et s’assit au sommet de la tourelle de son tank de commandement, où il retira ses mitaines de fourrure, afin de pouvoir feuilleter les vues de reconnaissance à la netteté toute relative que les sentinelles avaient ramenées.

Ce campement paraissait normal. Une palanque de pins élagués avait été levée autour de dix-huit tentes d’habitation bulbeuses, faites de peau de mahish soutenue par un assemblage des côtes de l’animal. Un corral adjacent retenait au moins soixante anahigs, les montures aviaires au dos courbé qui avaient la préférence des Kheddites. Aussi comiques qu’ils pouvaient paraître, sur neige molle, ces satanés bipèdes pouvaient courir plus vite qu’une Chimère à vide, tourner presque sur place, et les écailles que dissimulait leur plumage poisseux arrêtaient les tirs de laser, tandis que d’un claquement de bec, ils sectionnaient un homme en deux.

Dercius releva ses lunettes anti-aveuglement pour mieux examiner les relevés ; l’éclat de la blancheur qui les entourait le força à plisser les yeux. En bas, à l’avant du Leman Russ, son équipage profitait de la halte pour s’étirer. Une bouilloire faisait chauffer de l’eau. Les deux gradés de l’escorte de Dercius avaient sorti des petites boîtes troquées avec la population et appliquaient du gras de mahish sur les gelures de leurs joues et de leurs nez. Cela le fit sourire. Les Patriciens avaient une réputation de snobisme, ils n’étaient en tout cas pas prétentieux au point de dénigrer la sagesse locale, ni trop fiers pour s’enduire la figure de graisse de cétacé afin de bloquer les rayons impitoyables des soleils.

Le visage couvert de la pâte blanche odorante, l’adjudant Brochuss rangea sa petite boîte dans la poche de son uniforme pourpre à col de fourrure et monta un quart de café corsé en haut du char.

Dercius l’accepta avec gratitude. Brochuss, un jeune soldat puissamment bâti, désigna des yeux les vues photographiques étalées sur le dessus de la tourelle.

— Une cible, ou encore un groupe de chasseurs de thlaks ?

— J’essaie de voir ça, répliqua Dercius.

Depuis qu’ils avaient quitté l’embouchure de l’Heort huit jours auparavant, ils avaient eu la chance de frapper très tôt un camp de la guérilla itinérante, pour perdre ensuite quatre après-midi à prendre d’assaut des heloukas qui n’avaient abrité personne d’autre que des éleveurs et des trappeurs regroupés en communautés familiales. La Garde Impériale avait la force, la technologie et la puissance de feu dans son plateau de la balance, mais les rebelles avaient pour eux leur sens patriotique et leur opiniâtreté. Sans parler des conditions environnementales.

De nombreuses offensives s’enlisaient dès l’instant où les contingents expéditionnaires donnaient d’eux-mêmes l’avantage aux autochtones en les suivant sur un terrain inhospitalier. Plus que toute autre chose, Dercius souhaitait éviter une guerre d’usure qui les aurait bloqués ici pour des années. Les Kheddites savaient tirer parti de cette nature merveilleuse et cruelle. Les Patriciens risquaient de les traquer pendant des mois, en subissant une lente érosion de leurs effectifs contre les frappes éclair d’un ennemi insaisissable. Si seulement il y avait eu une base, un Q.G. statique, une ville qui eût pu être assiégée. Mais la culture des Kheddites était nomade. Ce royaume était à eux, et ils en seraient les maîtres tant que lui ne parviendrait pas à les attraper.

Une promesse le rassurait néanmoins : celle que lui avait faite le maître de guerre Slaydo de lui envoyer trois autres formations de la Garde pour aider dans leur devoir le 4e et le 11e jantins. Plus qu’un jour ou deux…

Il reporta son attention sur les relevés et distingua quelque chose.

— C’est assez prometteur, dit-il à Brochuss en prenant une gorgée de sa timbale. Un grand bivouac, en comparaison avec les autres heloukas que nous avons vues. Plus de soixante animaux. Ces anahigs sont plutôt gros, je dirais que ce sont des montures de guerre.

— De vrais destriers ! ironisa Brochuss. Sa plaisanterie faisait référence aux magnifiques étalons traditionnellement élevés dans les haras des baronnies de Jant Normanidus Prime.

Ce trait d’esprit amusa Dercius. Tout à fait le genre de répartie que son ancien major, Gaunt, aurait lâchée au beau milieu d’une campagne difficile, pour relâcher la tension accumulée. Il écarta ce souvenir. Tout cela, il avait fallu le laisser derrière lui sur Kentaur.

— Regarde un peu ici, dit-il en tapotant du doigt sur une des photos. Brochuss se pencha dessus. Qu’est-ce que c’est, à ton avis ?

— Une tente commune ? Là où vous avez votre doigt ? Je ne sais pas, un conduit de cheminée ? Une aération ?

— Peut-être, dit Dercius, mais il leva la feuille afin que son adjudant pût la regarder de plus près. C’est vrai qu’il en sort de la fumée, mais nous savons tous à quel point il est facile d’en produire… Ce petit reflet de lumière, là.

Le visage de Brochuss s’éclaira.

— La vache ! Un mât de transmission. Aucun doute, ils ont un relais de communication, et ça, c’est son antenne qui dépasse par l’ouverture. Vous avez de bons yeux, mon général !

— C’est pour ça que c’est moi le général ! légitima Dercius avec une bonne dose d’humour. Alors, qu’est-ce que ça nous fait ? Une helouka plus grande que d’habitude, un enclos de soixante têtes…

— Et depuis quand les éleveurs de thlaks ont besoin d’unités de liaison intercontinentale ? termina l’adjudant.

— Je pense que l’Empereur a fini par nous sourire. Va dire au major Saulus qu’il fasse déployer les tanks en croissant derrière l’arête du glacier. Les Hellhounds en première ligne, et les troupes en retrait pour achever le travail. Nous allons les encercler.

Brochuss acquiesça et sauta du garde-boue du Leman Russ pour aller répercuter les ordres.

Dercius jeta le marc de sa tasse par-delà la chenille. La caféine macula le manteau blanc à côté des empreintes du véhicule.

La helouka n’était plus elle aussi qu’une tache foncée sur la neige. Le premier soleil d’un rose givré finissait de plonger derrière l’horizon, tandis que le second jetait encore une lueur abricot sur les filets nuageux d’un ciel obscurci.

Les Kheddites s’étaient défendus férocement… Aussi férocement que l’auraient fait n’importe quels hommes dont les habitations se seraient fait pilonner par les obus et incendier par les flammes infernales des Hellhounds. La plupart des cadavres et des débris s’étaient mêlés en petites dunes sous la couche de gel rapidement reformée ; des formes tordues, brisées et noircies, autour desquelles la glace fondue s’était solidifiée à nouveau.

Environ une vingtaine de Kheddites étaient parvenus à rejoindre leurs anahigs pour orchestrer une contre-charge sur le flanc nord. Quelques-uns de ses fantassins avaient péri cisaillés par les becs avides ou broyés sous les énormes pattes à trois doigts ; Dercius avait alors ordonné le repli de ses troupes afin de laisser la place à l’avance inexorable des lames de bulldozer dont les chars de sa compagnie étaient équipés.

Le coucher des soleils sur Khedd était de toute beauté. Dercius avait fait monter ses véhicules en haut du relief gelé, d’où ils dominaient l’océan. Dans le jour déclinant, les vagues s’étaient teintées d’un rouge intense, où fourmillait la bioluminescence du plancton et du krill qui prospéraient dans ces mers hivernales. De temps à autre, les rayons mourants trahissaient la remontée d’un mahish dont les fanons démesurés venaient moissonner la surface. Dercius épiait les eaux à la recherche des gerbes que soulevaient leurs nageoires de vingt mètres, et tendait l’oreille pour distinguer les notes de leur voix venue des profondeurs.

En dessous de lui, dans la tourelle, le bruit de fond des conversations radio fut coupé par un message qui le tira de sa contemplation. La voix avait formulé son annonce en langue jantine.

Qui est en train d’émettre ? s’interrogea-t-il en se laissant tomber à l’intérieur.

Sa réaction immédiate fut de sourire. Les renforts envoyés par Slaydo étaient arrivés, le 5e et le 6e hyrkiens. Et le message provenait de leur commissaire, le petit Ibram.

Des phares antibrouillard éclairaient la crête du glacier. Les blindés de la colonne hyrkienne apparurent bientôt, leurs chenilles soulevant des gerbes immaculées tandis qu’ils approchaient de la formation jantine.

Combien de temps s’était écoulé ? Au moins treize ou quatorze ans ? Ibram devait avoir grandi depuis la dernière fois qu’il l’avait vu, et était certainement devenu aussi grand que son père.

Dercius s’était renseigné pour suivre au fur et à mesure l’évolution de sa carrière. Il était devenu officier, comme son père le voulait, mais pas le premier sergent venu. Un commissaire, rien de moins. Le commissaire Gaunt. Quelle joie cela allait être de le revoir.

En dépit du passé.

Le half-track de Gaunt se rangea non loin du Leman Russ de commandement. Dercius en descendit pour le recevoir après avoir enfilé sa casquette et ajusté à sa ceinture le fourreau de son épée tronçonneuse réglementaire.

Il reconnut à peine l’homme qui s’avançait vers lui.

Ibram avait grandi. Les épaules carrées, le visage fin, les yeux aussi fixes et pénétrants que des cellules de ciblage. Le long manteau noir et le képi de commissaire lui allaient comme un gant.

— Ibram… l’accueillit-il avec un lent sourire. Cela faisait si longtemps…

— Une éternité, reconnut platement le commissaire, le visage inexpressif. La galaxie est vaste. J’attendais ce moment depuis des années. Tout ce temps, j’ai espéré que les circonstances nous réuniraient, et que nous trouverions enfin l’un en face de l’autre.

— Ah… Moi aussi, Ibram ! Je suis tellement content de te revoir, dit-il en lui tendant ses bras grands ouverts.

— Mon père m’élevait pour faire de moi un homme franc et honnête, oncle Dercius, déclara Gaunt d’un ton étonnamment froid, je dois donc vous dire ceci. Il y a quatre ans, sur Darendara, une série de révélations m’ont été faites. J’y ai reçu des informations. Certaines n’avaient aucun sens, ou peut-être n’étaient-elles pas encore compréhensibles. D’autres m’ont ouvert les yeux. Une vérité m’a été dévoilée, et c’est depuis ce jour que je n’ai pas cessé de vouloir vous retrouver.

Dercius se raidit.

— Ibram, mon garçon… Qu’est-ce que tu racontes ?

Gaunt dégaina son épée tronçonneuse, laquelle se mit à ronronner avec hargne dans l’air du soir.

— Je sais ce qui s’est passé sur Kentaur. Je sais que mon père est mort pour ne pas nuire à votre carrière.

L’adjudant de Dercius s’interposa subitement entre eux.

— Ça suffit ! cracha Brochuss. Reculez !

Le major Tanhause et le sergent Kleff se tenaient prêts à seconder leur officier.

— Vous vous adressez à un commissaire impérial, rappela Gaunt. Réfléchissez bien avant de vouloir me faire obstruction. Brochuss fit un pas en arrière, l’incertitude l’emportant sur le sens du devoir.

— Eh oui, je suis devenu commissaire, continua Gaunt en s’adressant de nouveau à Dercius. Je dispose du droit de délivrer la justice là où elle me semble faire défaut. Je dispose du droit de punir la lâcheté. J’ai été investi de la pleine autorité pour juger et condamner, au nom de l’Empereur, sur tous les théâtres d’opérations.

Réalisant quelles implications se cachaient derrière ses propos, Dercius tira sa propre épée tronçonneuse et se rua sur lui. Gaunt leva la sienne pour parer.

La démence et la crainte s’emparèrent du commandant jantin… Mais comment ce petit fumier avait-il découvert la vérité ? Qui avait bien pu la lui dire, qui avait pu deviner ? La confiance sereine qui l’habitait depuis le début de la campagne de Khedd s’était évanouie aussi vite que la réverbération de la clarté diurne sur la glace. Le jeune Ibram savait. Il savait, après tout ce temps, et malgré le soin qu’il avait mis à étouffer l’histoire ! La seule chose qu’il avait toujours redoutée, et dont il s’était promis qu’elle n’arriverait jamais.

Les chaînes vrombissantes des épées se heurtaient et se repoussaient l’une l’autre, jetant leurs étincelles dans les prémices de la nuit. Quelques dents brisées fusaient comme des éclats de shrapnel.

Sur Jant Normanidus, Dercius avait suivi l’enseignement d’escrime de l’académie militaire, ce dont attestaient les scarifications cérémonielles sur sa joue et ses avant-bras. Ce combat était bien sûr très différent de ceux qu’il avait connus alors : une épée tronçonneuse était dix fois plus lourde et plus lente qu’un fleuret, et la torsion à l’impact ajoutait à son maniement un facteur aléatoire. Néanmoins, dès son admission chez les Patriciens, Dercius avait intégré à ce qu’il avait appris les nuances propres à cette arme brutale. Les duels se faisaient rares, mais n’avaient pas disparu pour autant. Le secret pour vaincre résidait dans la force du poignet, l’élan, et l’usage calculé d’un renversement du sens de rotation pour détourner l’arme de l’adversaire en le faisant ouvrir sa garde.

Il n’était pas de feinte possible avec une rapière aussi pesante, quand chaque mouvement comptait. Ils se tournaient autour, frappaient, se séparaient, reprenaient leur ronde, attaquaient à nouveau. Les quelques témoins de la scène en appelèrent d’autres qui accoururent. Nul n’osa s’immiscer dans ce que la détermination des deux officiers désignait clairement comme une joute d’honneur.

Dercius amorça une frappe basse en renversant le roulement de sa lame. Le choc repoussa l’arme de Gaunt dans un crissement de métal torturé.

L’ouverture qu’il lui fallait était ménagée. Il porta horizontalement un coup de taille et le tranchant atteignit Ibram à la ceinture, éventrant sa redingote de commissaire et sa tunique, faisant jaillir le sang à gros bouillons de la déchirure de son abdomen.

Gaunt faillit s’écrouler sur le coup. La douleur était insoutenable, et la vue de sa blessure ne l’était pas moins. Il avait échoué. Failli à son honneur et à la mémoire de son père. Dercius était trop grand, sa présence était restée trop formidable dans son esprit pour qu’il pût le vaincre. Oncle Dercius, le monsieur immense, le géant rieur, charismatique, dont le pas démesuré l’avait fait apparaître dans sa vie les poches pleines d’histoires et de merveilleux cadeaux. Celui qui lui avait sculpté ses frégates, qui l’avait assis sur ses genoux pour lui montrer sa collection de dents d’orks.

Dercius qui, armé d’une tige de bois, se mesurait à lui sur la terrasse au-dessus des cataractes. Gaunt se souvenait s’être immanquablement retrouvé le derrière contre la pierre, à se frotter l’épaule, chaque fois que son ami gigantesque l’avait déconcentré avec ce petit moulinet avant de piquer de la pointe. Un coup facile à l’épée, mais impossible à pratiquer avec une épée tronçonneuse.

Ou peut-être que si. Entraînant après lui les lambeaux de ses vêtements et de sa chair, Gaunt se redressa, trompa le regard de son adversaire, le geste léger comme celui d’un enfant, et se fendit avec une arme qui n’était pas conçue pour frapper d’estoc.

Une expression de stupeur incrédule se forma sur les traits de Dercius quand l’arme de Gaunt fit céder son sternum, s’enfonçant avec un cri convulsif au travers de l’os, des tissus et des organes, jusqu’à ressortir entre ses omoplates, les vestiges des muscles dorsaux pris entre les dents qui les avaient dévorés. Le général jantin s’effondra, sa dépouille vibrant au rythme du moteur resté enclenché.

Gaunt tomba à genoux, les bras refermés sur ses entrailles et le sang chaud qu’elles déversaient.

Tanhause était à ses côtés au moment où il se sentit partir.

— Vous êtes vengé, père, essaya-t-il de prononcer vers les premières étoiles, avant que l’inconscience ne le prît.