Premier et Unique

Dan Abnett · Chapitre 8 sur 15

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Premier et Unique

RÉminiscence: Manzipor

RÉMINISCENCE

 

MANZIPOR,

TRENTE ANS PLUS TÔT

 

Ils possédaient une demeure dont les colonnades surplombaient les cataractes sur les hauteurs du mont Resyde. Le ciel y était d’or, jusqu’au coucher du soleil où il s’embrasait et prenait des teintes de feu. Des lucioles, alourdies par les fibres de pollen, voletaient chaque soir dans l’air tiède de l’atrium ; Ibram imaginait qu’elles étaient des navigators de la Flotte décrivant des circuits au travers du Warp, entre ses courants tourmentés.

Il venait souvent s’amuser sur la terrasse qui dominait les brumes de la cascade, laquelle allait s’écraser au fond de l’abîme béant du rift septentrional long de sept kilomètres. De là, on pouvait parfois apercevoir les croiseurs de combat qui décollaient ou revenaient au spatioport de Lanatre. À cette distance, ils ne paraissaient pas plus gros que les lucioles.

Ibram ne s’était jamais lassé de les suivre du doigt et de déclarer que son père était à bord.

Sa nourrice et Benthlay le reprenaient à chaque fois. Ils n’avaient pas d’imagination ; Benthlay n’avait d’ailleurs même pas de bras. Son vieux précepteur tendait sa prothèse grinçante vers les lumières et expliquait patiemment que si le père d’Ibram avait été de retour, la nouvelle leur aurait été donnée à l’avance.

Le cuisinier, Oric, avait l’esprit plus large. Il prenait le garçon dans ses bras et pointait avec lui son nez vers le ciel pour entrapercevoir chaque vaisseau et chaque navette. Ibram avait un croiseur, que l’oncle Dercius avait sculpté pour lui dans un gros morceau de plastine ; calé contre l’épaule d’Oric, il le faisait voler et combattre les lumières dans le ciel.

Oric arborait sur son avant-bras gauche un énorme tatouage en forme d’éclair qui fascinait Ibram. À chaque fois que l’enfant le questionnait, il répondait en disant : « Garde Impériale, dans le 3e jantin pendant huit ans. Marque d’honneur. »

Il n’en disait jamais beaucoup plus. Chaque fois qu’il reposait le garçonnet pour retourner aux cuisines, Ibram se demandait ce qui pouvait bien faire ce bruit sous son grand tablier de chef, le même bruit que faisaient les faux bras de Benthlay quand ils bougeaient.

Le soir où l’oncle Dercius lui rendit visite, ce fut sans que sa venue n’eût été annoncée à l’avance.

Oric avait joué avec lui et lui avait taillé une nouvelle frégate dans une branche. Quand ils avaient entendu la voix d’oncle Dercius, Ibram avait sauté par terre et couru jusqu’au salon.

Il lui percuta la jambe comme un météore et la serra de toutes ses forces.

— Ibram, Ibram ! Alors, tu es content de me voir ?

Dercius avait l’air de faire mille mètres de haut dans son uniforme violet. Il souriait au garçon, mais son regard avait quelque chose de triste.

Derrière eux, Oric entra un instant dans la pièce pour présenter ses excuses.

— Je dois retourner en cuisine, déclara-t-il.

Oncle Dercius fit quelque chose d’étrange : il alla droit vers Oric et le serra dans ses bras.

— Ça fait du bien de te revoir.

— Mon général. Ça faisait un bail.

— Tu m’as rapporté un jouet, oncle Dercius ? les interrompit Ibram en forçant sa nourrice au visage grave à lui lâcher la main.

Dercius revint près de lui.

— Franchement, comme si j’avais pu t’oublier ! Il serra Ibram sous son bras et lui montra une chevalière passée au petit doigt de sa main gauche. Tu sais ce que c’est ?

— Une bague !

— Exactement ! Mais c’est même plus que ça. Dercius fit tourner l’ornement greneté de la monture, et elle s’ouvrit. Il en sortit un fin rayon de lumière tronqué. Et ça, tu sais ce que c’est ?

Ibram secoua la tête.

— C’est une clé. Les officiers comme moi ont besoin de pouvoir ouvrir certains documents secrets avec des ordres dedans.

— Mon père me l’a dit ! Il y a des codes, et ça s’appelle des « niveaux d’accès » !

Dercius et les autres se mirent à rire de la précocité du petit garçon, mais quelque chose dans leur gaieté sonnait faux.

— Tout à fait, des niveaux comme panther, esculis, cryptox, ou ceux du vieux code de couleurs, cyan, pourpre, et ça continue jusqu’à magenta, obsidienne et vermillon, développa-t-il en enlevant la chevalière de son doigt. Les généraux comme moi reçoivent une de ces bagues pour pouvoir ouvrir ces documents et les décoder.

— Est-ce que mon père en a une aussi, oncle Dercius ?

La réponse ne vint pas immédiatement.

— Bien entendu.

— Est-ce que mon père va revenir ? Est-ce qu’il est avec toi ?

— Ibram, il…

Ibram avait pris la chevalière pour l’étudier de plus près.

— C’est juré, je peux vraiment l’avoir, oncle Dercius ?

Il releva brusquement les yeux et s’aperçut que tout le monde le regardait.

— Je l’ai pas volée ! C’est oncle Dercius qui me l’a donnée !

— Mais oui, tu peux l’avoir, bien sûr. Elle est à toi… le tranquillisa Dercius en s’accroupissant, l’air préoccupé. Écoute-moi, Ibram. Il faut que je te parle de quelque chose… C’est à propos de ton père.