Premier et Unique
Deuxiame Partie - Fortis Binary
DEUXIÈME PARTIE
FORTIS BINARY
MONDE-FORGE
Un
Le ciel était aussi sombre et mat que le tissu des treillis qu’ils portaient jour après jour. Silencieuse et soudaine comme un coup de couteau, l’aurore se mit à poindre, son rouge terne s’accumulant derrière le drap obscur de l’horizon.
Enfin le soleil se leva et jeta sa lumière brute au-dessus des tranchées ; c’était une étoile replète, pourpre comme un fruit séché à moitié pourri. Au loin grondaient les éclairs qui accompagnaient l’aube.
Colm Corbec passa brièvement en revue le millier de raideurs et de crampes qui ankylosaient ses membres, puis roula hors de sa couverture pour sortir de l’abri. Sa large botte s’enfonça dans la glaise grisâtre du sol de la tranchée à l’endroit précis où les caillebotis se rejoignaient mal.
Corbec était un homme à la quarantaine passée, bâti comme un ours, dont la barbe fournie restait constamment en bataille. Des tatouages tournaient en spirales sur ses avant-bras épais et velus. Comme tous les conscrits de son monde, il portait la cape de camouflage qui était devenue leur marque distinctive, partageant également avec eux un teint pâle et les mêmes pupilles bleues. Il était le colonel du Premier et Unique de Tanith, le régiment des Fantômes de Gaunt.
Il bâilla. Dans toute la tranchée, au pied des sacs de sable surmontés de frises barbelées, les Fantômes ouvraient les yeux un à un. Il s’entendait des quintes de toux, des sursauts, quelques soupirs lorsque les cauchemars redevenaient réalité à la lueur du jour. Des allumettes étaient grattées sur le rebord du parapet. Les chiffons enroulés pour la nuit autour des armes à feu épongeaient maintenant la rosée. Les paquets de nourriture étaient décrochés de leur position surélevée, hors d’atteinte des rongeurs.
À onze kilomètres droit devant, les lumières clignotantes d’antennes de liaison satellite s’élevaient entre des toits grêlés de trous d’obus, ceux des gargantuesques silos rouillés, des chaînes d’assemblage de Titans et des fonderies où officiait le clergé de l’Adeptus Mechanicus. En évitant de glisser, Corbec s’étira et alla jeter un regard le long des traverses en zigzag pour assister au retour des sentinelles prêtes à s’endormir debout.
La boue raidissait les capes foncées des factionnaires du quart de nuit. Avant d’échanger avec eux une plaisanterie ou des cigarettes, leurs remplaçants, les yeux encore bouffis, accueillaient par des tapes sur l’épaule ceux dont ils allaient hériter du poste de guet. Ces derniers étaient cependant trop éreintés pour se montrer très expansifs.
De vrais fantômes retournant vers leurs tombes, songea Corbec. Comme ils l’étaient tous.
Au creux du mur de la tranchée, Larkin le Dingue, le sniper sec et nerveux de la première escouade, faisait tiédir sur un réchaud à fusion quelque chose qui devait s’approcher de la caféine synthétique dans une cuvette de tôle informe. L’odeur âcre happa le colonel par les narines.
— Verse-m’en un peu, Lark, le pria Corbec alors qu’il parvenait à sa hauteur.
Larkin était un homme maigrelet d’une cinquantaine d’années à la lividité inquiétante, dont l’oreille gauche était percée de trois anneaux d’argent, opposés au motif de dragon violacé qui s’enroulait sur sa joue droite. Il lui tendit une timbale cabossée ; dans ses yeux se lisait un mélange de fatigue et de crainte.
— Ce matin, à ton avis ?
Corbec fit la moue et profita de la chaleur de la tasse dans sa large paume.
— Qui sait… Sa voix se perdit dans un sifflement assourdissant.
Deux chasseurs impériaux passèrent au-dessus d’eux dans la troposphère orange et survolèrent les lignes avant de virer au nord. À l’horizon, de la fumée s’éleva des cathédrales de l’Adeptus Mechanicus. Quelques secondes plus tard, les échos étouffés des détonations leur parvinrent, portés par le vent.
Corbec regarda les appareils s’éloigner en buvant une gorgée du breuvage. Le goût en était infect.
— Ça réveille, complimenta-t-il Larkin.
Un kilomètre plus loin sur le tracé sinueux de la tranchée, le soldat Fulke sombrait rapidement dans une névrose hystérique. Le bruit d’un fusil laser vidé à courte portée et des impacts dans la bourbe arracha à son sommeil le major Rawne, l’officier en second du régiment.
Rawne s’extirpa de sous son velum étriqué au moment où son adjudant, Feygor, achevait de se redresser sur ses pieds. Fulke avait vu la vermine, l’omniprésente vermine, s’attaquer à ses rations et entamer leur plastique d’emballage à grands coups de mâchoires claquantes. Tandis que Rawne progressait tant bien que mal au milieu des curieux, les bestioles bondissantes passèrent à côté de lui pour prendre la fuite sur leurs énormes pattes arrière, leur fourrure galeuse aplatie par la crasse. Fulke avait réglé son fusil en mode automatique et arrosait la cavité dans laquelle il avait dormi, en braillant des obscénités à tue-tête de sa voix brisée.
Feygor fut le premier sur place et prit l’arme des mains du forcené, lequel tourna ses poings contre l’adjudant et lui broya le nez, ses bottes éclaboussées par la fange cendrée qu’elles soulevaient frénétiquement.
Rawne se glissa devant Feygor et envoya Fulke au sol d’un crochet au menton.
Il y avait eu un craquement d’os. Le soldat prostré resta par terre à sangloter, la tête dans la rigole d’écoulement.
— Rassemble-moi un peloton d’exécution, au trot, trancha-t-il sans cérémonie à l’attention de Feygor, avant de repartir vers son abri d’un pas irrité.
Bragg se frayait un chemin jusqu’à l’endroit où il pourrait enfin s’allonger. Dans le corps musculeux de celui qui était indiscutablement le plus large d’épaules de tous les Fantômes se nichait une âme simple, amicale, même envers ceux qui l’avaient surnommé « Essaye Encore » à cause de la précision lamentable de ses tirs. Après avoir monté la garde toute la nuit, Bragg ne se sentait plus de taille à lutter contre l’appel de son sac de couchage. À un détour de la tranchée, le jeune Caffran qui arrivait en sens inverse le heurta de plein fouet et tomba lourdement sur le dos. Bragg le releva, mais l’épuisement endigua ses paroles dans sa bouche.
— Y a pas de mal, Bragg, le rassura Caffran. File te pieuter.
Bragg reprit son chemin. Deux pas de plus avaient suffi à lui faire oublier ce qui venait de se passer ; il n’en restait que le souvenir confus d’excuses qu’il aurait dû présenter à un bon camarade. La somnolence l’emportait sur cette image fuyante.
Juste au sortir de la troisième sape transversale, Caffran se faufila dans l’entrée de l’abri de commandement, protégée par un épais panneau amovible en polyfibre et plusieurs pans de rideaux anti-gaz. Il frappa deux coups secs contre le rebord, puis referma les lourdes toiles derrière lui et descendit dans la cavité.
Deux
Le fond de l’abri n’était accessible que par l’échelle d’aluminium fixée à sa paroi ; à l’intérieur, tout paraissait couvert de givre sous la lumière argentée des brûleurs à sodium. Le sol grillagé était assez propre, et il se trouvait même d’autres indices de civilisation, tels que des étagères, des livres, des relevés, et l’arôme d’un café décent.
En arrivant au bas de ce terrier, Caffran nota avant tout la présence de Brin Milo, la mascotte des Fantômes depuis leur fondation. Le bruit courait que Milo avait été secouru des flammes de leur monde natal par le commissaire en personne, et que c’était ce lien qui l’avait conduit à devenir le musicien du régiment et l’ordonnance de leur officier supérieur. Caffran n’appréciait guère de se trouver en présence de ce garçon. Quelque chose en lui, peut-être sa jeunesse, ou la vivacité de son regard, lui rappelait la planète qu’ils avaient perdue. Cela ne manquait pas d’ironie : sur Tanith, avec seulement un an ou deux d’écart entre eux, ils auraient pu être amis.
Milo préparait le petit-déjeuner sur un coin de table. L’odeur était engageante : des œufs, de la viande et du pain grillé. Caffran enviait au commissaire le luxe que permettait son rang.
— Il a bien dormi ? demanda-t-il.
— Il n’a pas dormi, lui apprit Milo. Il a passé toute la nuit à éplucher les transmissions de surveillance orbitale.
Hésitant, Caffran resta planté au pied de l’échelle à serrer contre lui sa besace fermée. Il n’était pas grand pour un Tanith, et pas très âgé non plus, avec des cheveux noirs taillés à ras qui laissaient apparaître le dragon bleui tatoué sur sa tempe.
— Je t’en prie, assieds-toi. Caffran pensa d’abord que Milo lui avait parlé, mais le commissaire Gaunt émergea de l’arrière de l’abri, l’air assommé, habillé de son pantalon d’uniforme et d’un tricot de peau blanc, les bretelles réglementaires passées sur ses épaules. Arrivé devant sa table de camp, il indiqua à Caffran le siège en face du sien et se laissa tomber sur l’autre tabouret.
Caffran tergiversa à nouveau avant de s’asseoir.
Gaunt était un homme élancé dont le long visage fin trahissait à peine ses quarante ans. Le simple soldat qu’était Caffran admirait énormément le commissaire pour toutes ses précédentes actions sur Balhaut, sur Formal Prime, son service auprès du 8e hyrkien, et même sa gestion admirable du désastre qu’avait été Tanith.
Le commissaire paraissait plus exténué que Caffran ne l’aurait cru possible, mais il faisait confiance à cet homme pour les guider envers et contre tout. Si quelqu’un pouvait offrir aux Fantômes la rédemption, c’était bien Ibram Gaunt, un spécimen rare, un officier de propagande auquel avaient été accordés le plein commandement de son régiment et le grade de colonel.
— Désolé d’interrompre votre petit-déjeuner, commissaire, s’excusa Caffran, mal à l’aise devant cette table, sans cesser de palper nerveusement sa sacoche de communiqués.
— Pas du tout, Caffran. En fait, tu arrives juste à temps pour te joindre à moi.
Caffran sourcilla, ne sachant pas s’il s’agissait d’une plaisanterie.
— Je suis sérieux, assura Gaunt. Tu as l’air aussi affamé que moi. Et je suis sûr que Milo en a préparé bien assez pour nous deux.
Comme s’il avait attendu cette réplique, le jeune garçon produisit devant eux deux écuelles de céramique : des œufs brouillés et du jambon cuit, servis sur des tranches de pain chaud. Caffran resta un moment à contempler son assiette tandis que Gaunt entamait la sienne avec appétit.
— Vas-y, mange. Ça n’est pas tous les jours que tu auras la chance de goûter aux rations des officiers, l’encouragea Gaunt en engloutissant une bouchée d’œufs.
Caffran prit timidement sa fourchette et commença à manger. Il n’avait pas fait un aussi bon repas depuis au moins deux mois. Cela lui rappelait sa vie d’apprenti dans les scieries de la belle Tanith, avant la fondation et la défaite, la nourriture saine servie au dîner sur les longues tables du réfectoire après le poste de jour. Il ne lui fallut pas longtemps pour se régaler avec autant d’entrain que le commissaire, lequel le gratifia d’un sourire complice.
Milo ramena une bouilloire de café épais et dense. Il était temps de revenir aux choses sérieuses.
— Alors, que disent les dépêches ce matin ? amorça Gaunt.
— Je n’en sais rien, commissaire, rappela Caffran en soulevant sa musette pour la poser devant lui sur la table. Je suis seulement chargé de vous les apporter. Je ne demande jamais ce qu’il y a dedans.
Gaunt s’accorda un instant pour finir de mâcher un morceau de jambon. Il aspira longuement le contenu de son quart fumant, puis tendit la main vers le sac.
Caffran crut plus approprié de détourner les yeux pendant que le commissaire décachetait l’enveloppe imperméable et parcourait les lignes imprimées qu’elle contenait.
— Je suis resté toute la nuit devant ce truc, reprit Gaunt en désignant par-dessus son épaule le rayonnement verdâtre du pupitre de correspondance tactique encastré dans le mur de terre. Et il ne m’a rien appris.
Il continua d’examiner les rapports que dégorgeait la besace de Caffran.
— Je parie que toi et les autres, vous vous demandez combien de temps nous allons rester enterrés dans ce trou à rats. La vérité, c’est que je l’ignore moi-même. C’est une guerre de position. Nous sommes peut-être ici pour des mois.
Caffran se sentait à ce point comblé et rassasié par le festin qu’il venait de faire que le commissaire aurait bien pu lui annoncer que sa mère avait elle-même été mangée par des orks, il s’en serait à peine soucié.
— Commissaire ? La voix de Milo s’immisça dans le calme ambiant.
Gaunt releva la tête.
— Oui, Brin, qu’y a-t-il ?
— Nous allons… Enfin… Je pense que nous allons être attaqués.
Caffran s’esclaffa.
— Comment est-ce que tu pourrais… eut-il le temps de dire avant que le commissaire ne le coupât.
— Jusqu’ici, Milo a prédit chaque agression contre nous avant qu’elle ne produise. À chaque fois. On dirait qu’il a un don pour anticiper les pluies d’obus. Mais c’est peut-être seulement grâce à son oreille musicale ? Gaunt adressa à Caffran une grimace ironique. Qu’est-ce que tu en penses ?
Caffran était sur le point de répondre quand la première bordée tomba.
Trois
Gaunt se releva d’un bond en renversant la table ; ce fut davantage ce déplacement brusque que le vacarme du bombardement qui fut à l’origine du sursaut de Caffran. Le commissaire alla chercher son arme de service dont le holster pendait à un crochet non loin de l’échelle, puis il attrapa le boîtier émetteur du poste de radio posé sous les rayonnages où sa bibliothèque était alignée.
— Gaunt à toutes les unités ! Alerte générale ! Préparez-vous à résister !
Caffran n’avait pas attendu ses instructions. Il s’était déjà hissé jusqu’en haut des échelons et écarta les rideaux anti-gaz alors qu’une deuxième salve pilonnait les tranchées. Une haute gerbe de tourbe désagrégée jaillit depuis l’autre côté de la levée de terre où il s’adossa. L’étroit goulet s’était empli des exclamations agitées qu’échangeaient les gardes impériaux pris de court.
Un tir rasa sa position en sifflant et creusa un trou de la taille d’un module d’atterrissage à quelques mètres du muret arrière de sa tranchée. La bruine fangeuse le recouvrit. Caffran passa la courroie de son fusil laser autour de sa tête et se percha sur la marche de tir où il resta accroupi. En proie à la désorganisation, des soldats couraient dans toutes les directions.
Était-ce l’heure ? Était-ce l’épisode final de ce conflit interminable dans lequel ils s’étaient retrouvés embringués ? Caffran essaya de se redresser suffisamment pour regarder par-dessus le remblai vers les positions ennemies, au-delà du terrain humide sur lequel ils étaient restés bloqués durant ces six derniers mois. Ce qu’il vit se bornait à une chape de fumée.
Quelque part, des armes laser ouvrirent le feu et occasionnèrent plusieurs râles. D’autres obus suivirent. L’un d’eux trouva le centre d’une sape proche, les hurlements se firent plus réels et immédiats. L’averse qui lui retomba dessus n’était plus uniquement composée d’eau et de sédiments. De la matière humaine s’y était mêlée.
Caffran poussa un juron et essuya la lentille de son viseur. Derrière lui, les cris d’une voix puissante se répercutèrent dans les traverses, presque assez énergiques pour faire vibrer les planches qui en tapissaient le fond. Il se retourna et vit le commissaire Gaunt émerger de sa tanière.
Gaunt avait revêtu sa grande tenue d’apparat, la cape de camouflage de son régiment d’adoption enroulée autour des épaules, ses traits figés en un masque de rage tonitruante. D’une main, il tenait son pistolet bolter, de l’autre son épée tronçonneuse dont le moteur chantait dans l’air frais du petit matin.
— Pour l’honneur de Tanith, nous devons nous battre maintenant qu’ils sont sur nous ! Tenez la ligne, et ne tirez pas avant qu’ils aient franchi le talus !
Cette présence réchauffait l’âme de Caffran ; aussi mauvaise que pouvait être la situation, le commissaire était avec eux et ils ne pouvaient que l’emporter. Ce fut alors que les limites de son monde se recroquevillèrent, à la suite d’un choc vibratoire qui parut sur le point de séparer son esprit de son corps.
Cette section de la tranchée avait essuyé une touche directe. Des dizaines d’hommes étaient morts.
Caffran, étendu au milieu de la boue et des débris du sol disloqué, sentit une main l’agripper par le col. Il cligna longtemps des yeux, puis les leva vers le visage de Gaunt, qui le toisait de son regard solennel et néanmoins mobilisateur.
— On s’offre une petite sieste digestive ? s’informa l’officier auprès du soldat désorienté.
— Non, chef… Je… J…
Autour d’eux, le bruissement des décharges de lasers avait investi les meurtrières blindées des postes de tir. Gaunt acheva de remettre Caffran debout.
— Je pense que l’heure est venue, lui dit-il, et j’aimerais savoir tous mes hommes avec moi lorsque nous avancerons.
En crachant un peu de salive grise, le miraculé partit d’un petit rire.
— Je suis avec vous, commissaire. Quel que soit le trou perdu où nous irons crever.
Caffran entendit s’éloigner le murmure de son épée tronçonneuse lorsque Gaunt eut gravi d’un bond les barreaux rivetés à la paroi de la tranchée pour s’adresser à ses troupes.
— Hommes de Tanith ! Voulez-vous vivre à jamais ?
Leur long cri rauque fut couvert par le tumulte du barrage d’artillerie, mais il savait quelle avait été leur réponse.
Les Fantômes escaladèrent à leur tour le parapet et s’élancèrent au pas de course vers la mort, la gloire, ou quoi que pouvait être ce qui les attendait derrière la nappe opaque.
Quatre
Une forêt de tirs de lasers serpentait sur une vingtaine de kilomètres de long et cent mètres de profondeur, là où les légions en marche de l’ennemi avaient buté contre les régiments de la Garde lors de leur assaut frontal. Ce spectacle ressemblait au ballet d’une colonie d’insectes grégaires sortis de leurs monticules, un désordre de formes grouillantes, éclairées par le feu croisé incessant de leurs armes.
Le seigneur général militant en chef Hechtor Dravere abandonna sa lunette montée sur trépied, lissa de ses mains manucurées le devant irréprochable de sa redingote et soupira.
— Qui est en train de mourir là-bas ? demanda-t-il de sa voix flûtée et dérangeante.
Le colonel Flense des Patriciens jantins, l’un des régiments de la Garde les plus anciens et les plus respectés, quitta son divan et vint se mettre au garde-à-vous. Flense était un homme de bonne carrure, vigoureux, dont la joue gauche avait autrefois été brûlée par une éclaboussure de bio-acide tyranide.
— Mon général ?
— Ces… Ces fourmis qui se battent en bas… Dravere esquissa un geste indolent par-dessus son épaule. Je me demandais qui ils étaient.
Flense traversa la véranda d’un pas alerte en direction d’une plaque rétroéclairée par des indications runiques. Son doigt effleura le verre, évaluant la situation d’un front de quatre cents kilomètres qui constituait le point de concentration des hostilités sur Fortis Binary ; deux vastes réseaux de tranchées passablement parallèles s’y faisaient face, d’un bout à l’autre d’une étendue de boue crevassée, semée d’usines en ruines.
— Les tranchées ouest… compulsa-t-il. Elles sont tenues par le 1er régiment de Tanith. Vous les connaissez, je pense : la bande de Gaunt, ceux que les hommes appellent les « Fantômes », il me semble.
Dravere traversa paresseusement la pièce jusqu’à une desserte ornementée afin de se verser une minuscule tasse de café noir. Il referma le bec du samovar doré à l’or fin, sirota le liquide au goût riche et le fit clapoter un long moment sur sa langue.
Son interlocuteur aurait presque souhaité ne pas être là. Ce qu’avait pu voir le colonel Draker Flense aurait consumé l’âme de la plupart des hommes ordinaires. Devant ses yeux, des cohortes entières étaient mortes durant les dernières minutes d’une guerre, des soldats avaient dévoré leurs camarades sous l’ascendant d’une folie frénétique induite par le Chaos ; il avait vu des planètes, des planètes entières, s’effondrer sur elles-mêmes, pourrir et s’éteindre. Il y avait pourtant chez le général Dravere quelque chose de plus innommable que tout cela, qui l’affectait profondément. Devoir le servir était une véritable affliction.
Dravere avala enfin et reposa sa tasse.
— Alors ce sont les Fantômes de Gaunt qui ont eu droit au réveil pénible…
Hechtor Dravere, un petit sexagénaire rougeaud, ramassé et bien en chair, s’évertuait à ramener ses dernières mèches de cheveux vaillantes sur le dessus de son crâne, comme si elles devaient lui permettre de prouver quelque chose, et son uniforme semblait requérir chaque matin toute une ration régimentaire d’amidon. Les médailles dont il ne se séparait jamais pendaient à sa poitrine sur une baguette d’airain. Flense n’était pas certain de savoir ce que chacune représentait, mais n’envisageait nullement de poser la question. Il avait sûrement vu au moins autant de campagnes que lui, mais Dravere s’était prévalu de la moindre once de gloire qu’il y avait à en tirer. Flense acceptait parfois mal de voir le seigneur général porter ses distinctions en permanence, certainement parce qu’il avait été autant décoré et lui non.
La véranda du palais ducal sur laquelle ils se tenaient, restée miraculeusement intacte après six mois de bombardements incessants, surplombait le rift de Diemos, jadis le cœur de l’activité hydroélectrique de Fortis Binary, devenu l’axe autour duquel pivotait le conflit. Dans toutes les directions s’étendait l’architecture rudimentaire de la zone manufacturière : les tours et les hangars, les bastions, les réservoirs de stockage et les rangées de cheminées. Au nord s’élevait une grande ziggourat dont le flanc affichait l’icône de l’Adeptus Mechanicus. Cet édifice concurrençait, surpassait peut-être même le temple de l’Ecclésiarchie dédié à l’Empereur-Dieu, un sujet de discorde que les techno-prêtres de Mars éludaient en rappelant que ce monde tout entier était un sanctuaire du Dieu-Machine incarné.
La pyramide à plateaux avait été le cœur administratif de l’industrie sur Fortis, d’où les techno-adeptes dirigeaient une main-d’œuvre de dix-neuf milliards d’individus occupés à la production de blindés et d’armes lourdes pour la machine de guerre impériale. Ce n’était plus désormais qu’une coquille vide qui avait été la première cible du soulèvement.
Sur les lointains contreforts de la vallée, l’ennemi s’était retranché dans les usines fortifiées, les habitats et les dépôts de matériaux : une foule d’un milliard de cultistes, adorateurs des Sombres Dieux.
Personne ne savait comment une telle portion du personnel avait été infectée par la souillure des Puissances de la Ruine, comment les dieux haïssables étaient parvenus à investir Fortis Binary, un monde-forge de premier ordre, résolu et volontaire. Mais cela s’était produit. Huit mois auparavant, presque du jour au lendemain, les vastes arches de montage et les aciéries avaient été plongées dans le trouble par les ouvriers corrompus, encore liés la veille au service du culte de la Machine. Seule une poignée de techno-prêtres avait échappé aux tueries inopinées en évacuant la planète in extremis.
Les colonnes de la Garde Impériale étaient désormais là pour libérer ce monde. La nature de l’action entreprise avait pour une bonne part été dictée par l’importance du lieu : les usines maîtresses et les archivages techniques de Fortis Binary avaient bien trop de valeur pour être anéanties par un bombardement orbital.
Quel qu’en serait le coût, pour le bien de l’Imperium, ce monde devait être repris mètre après mètre par une progression au sol ; celles des gardes impériaux, des fantassins qui, à la sueur de leurs fronts, déracineraient et éradiqueraient la moindre trace de la présence du Chaos, en laissant intactes les précieuses fabriques qui n’attendraient plus que leur repopulation.
— Ces derniers temps, ils nous ont éprouvés tous les deux ou trois jours, en attaquant une nouvelle section des tranchées pour y déceler un point faible. Le seigneur général reprit son observation à la longue-vue du carnage qui se déroulait quinze kilomètres plus loin.
— Ceux du Premier de Tanith sont de bons combattants. C’est du moins ce que j’ai entendu dire, mon général. Flense approcha de Dravere et se campa près de lui, les mains derrière le dos. Les tissus rongés de sa joue se crispaient par intermittence, comme cela arrivait souvent lorsqu’il était tendu. Ils se sont acquittés de leurs obligations au cours de plusieurs campagnes, et on dit de Gaunt que c’est un homme plein de ressources.
— Vous le connaissez ? l’interrogea le général en écartant l’œil de sa lunette.
Flense prit un instant avant de répondre.
— J’ai entendu parler de lui, mon général. Je le connais essentiellement de réputation, prétendit-il en omettant bon nombre de vérités, mais j’ai eu l’occasion de le rencontrer. Sa philosophie du commandement ne correspond pas à la mienne.
— Vous ne l’appréciez guère, n’est-ce pas, Flense ? demanda pertinemment Dravere. Il lisait sur son visage comme dans un livre ouvert, et y voyait le ressentiment monter de la poitrine du colonel chaque fois que le sujet déviait sur le célèbre, l’héroïque commissaire Gaunt. Ça n’était pas une surprise. Il avait lu les rapports, et il savait aussi que jamais Flense n’en ferait mention.
— Honnêtement, non, mon général. C’est un commissaire, un officier politique qu’une pirouette du destin a placé à la tête de son régiment. Le maître de guerre Slaydo n’aurait pas dû lui confier le commandement des Tanith sur son lit de mort. Je conçois le rôle qu’ont les commissaires dans cette armée, mais je me méfie de son statut bancal. Gaunt se montre compatissant lorsqu’il devrait persuader, et persuade quand il devrait être dogmatique. Mais enfin… Malgré tout cela, il reste un meneur en qui nous pouvons probablement avoir confiance.
Les propos de Flense lui venaient du cœur, mais ne faisaient qu’effleurer diplomatiquement leur fondement. Dravere sourit.
— Je ne fais confiance à personne d’autre qu’à moi pour mener les hommes, confia-t-il platement. Lorsque je ne peux pas voir la victoire moi-même, je ne la confie pas à d’autres. Vos Patriciens sont quelque part en réserve, est-ce bien cela ?
— Cantonnés dans les logements ouvriers de l’ouest, prêts à soutenir une poussée sur n’importe quel flanc.
— Rejoignez-les et faites-les se tenir prêts, ordonna le seigneur général. Il retourna à la table lumineuse et dessina quelques longues lignes au stylet sur sa surface. Nous sommes ici depuis trop longtemps et ma patience s’épuise. Cette guerre aurait dû se terminer il y a des mois. Combien de brigades avons-nous déjà engagées pour sortir de cette impasse ?
Flense avait perdu le compte. Dravere, connu pour ses extravagances en matière de dépenses en hommes, répétait à qui voulait l’entendre que n’importe qui pouvait asphyxier l’Œil de la Terreur s’il disposait de suffisamment de cadavres pour le colmater, et l’absence de progrès des dernières semaines n’avait fait que l’agacer graduellement. Flense supposait que Dravere se souciait de plaire au maître de guerre Macaroth, nouveau commandant en chef de la croisade des mondes de Sabbat. Tous deux avaient prétendu à la succession de Slaydo ; après avoir perdu, le seigneur général avait certainement beaucoup à prouver. Comme sa fidélité envers son nouveau supérieur.
Flense avait également entendu des rumeurs selon lesquelles l’inquisiteur Heldane, l’un des fidèles associés de Dravere, s’était déplacé une semaine plus tôt dans le but de s’entretenir avec lui. Il semblait que le général n’aspirait plus qu’à progresser, afin d’aller ensuite accomplir une tâche plus prestigieuse que la seule reconquête d’un monde, même d’un monde aussi vital pour l’Imperium que Fortis Binary.
Dravere lui parlait à nouveau.
— Les Shrivens ont trop dévoilé leur main ce matin. Leur nombre est plus important que d’habitude, il leur faudra huit ou neuf heures avant de réussir à se replier et à se regrouper suite aux mouvements qu’ils effectuent maintenant. Amenez vos régiments par l’est et coupez leur retraite ; ces Fantômes vont vous servir de tampon. Vous pourrez ensuite pousser vers leurs défenses principales. Si telle est la volonté de notre Empereur bien aimé, nous pourrons enfin les briser et triompher d’eux. Le seigneur général marquait le rythme de ses phrases sur l’écran avec la pointe de son stylet, comme pour insister sur le caractère non négociable de cette requête.
Flense était trop heureux de pouvoir s’y plier. Comme selon son ambition, les régiments jantins rempliraient un rôle déterminant dans la victoire de Fortis Binary. La seule idée que Gaunt pouvait le priver de cette gloire le rendait malade et lui rappelait de mauvais souvenirs.
Il chassa cette pensée de son esprit en se délectant de la perspective que Gaunt et sa racaille de basse extraction allaient être utilisés, que leur sacrifice sur les armes de l’ennemi l’aiderait à se couvrir de gloire. Alors qu’il s’apprêtait à partir, Flense hésita. Couvrir ses arrières ne pouvait pas lui nuire. Il revint vers la plaque lumineuse et pointa un doigt ganté de cuir sur l’une des courbes de la carte.
— La zone à couvrir est large, mon général, et si les troupes de Gaunt devaient… disons-le, fuir par lâcheté, mes Patriciens se retrouveraient à la fois vulnérables aux forces shrivennes retranchées et au retour de leurs éléments avancés.
Dravere pondéra un instant cette remarque. Lâcheté. Concernant Gaunt, quel mot lourd de sens dans la bouche de Flense. Il tapa plusieurs fois des mains avec autant d’impatience qu’un jeune enfant lors de sa fête d’anniversaire.
— Transmissions ! Préposé aux transmissions demandé sur-le-champ !
La porte intérieure de la grande salle s’ouvrit. Un lieutenant à l’air las s’empressa d’entrer et salua les deux officiers en faisant claquer les talons de ses bottes fatiguées, mais cirées avec soin. Dravere était occupé à gribouiller ses ordres sur une tablette. Il les relut et tendit le message au nouveau venu.
— Nous allons envoyer les Dragons vitriens soutenir les Fantômes, pour repousser la horde shrivenne sur les plaines d’inondation. De cette façon, les combats devraient se poursuivre sur le flanc gauche le temps que les Patriciens affrontent l’ennemi. Faites diffuser mes instructions à cet effet, et entrez en contact avec Gaunt, le commandant des Tanith. Ordonnez-lui de presser de l’avant. Ses impératifs ne se limitent pas à repousser l’assaut, il doit profiter de l’opportunité pour aller prendre la première tranchée shrivenne. Assurez-vous qu’il sache que cette sommation vient directement de moi. Il n’a pas le droit à l’échec, dites-le lui bien. Pas de retraite, ils rempliront leur devoir ou ils mourront.
Flense s’autorisa un bref sourire de jubilation. Sa propre situation était désormais confortablement assurée, et Gaunt venait d’être forcé à accomplir une percée qui causerait sa mort avant la tombée de la nuit. L’estafette salua une seconde fois et fit mine de s’éclipser.
— Une dernière chose, l’arrêta le général.
Le jeune gradé se retourna, l’air inquiet.
Dravere fit tinter son épaisse chevalière contre la cuve du samovar.
— Faites-moi envoyer du café. Celui-ci n’est pas frais. Le soldat acquiesça et fit volte-face. D’après le bruit qu’avait produit la bague, il était évident que l’énorme récipient était encore presque plein. Un régiment aurait pu consommer pendant plusieurs jours ce que leur général s’apprêtait à faire mettre à l’égout. Il parvint à attendre d’être arrivé derrière la double porte avant de marmonner une insulte à voix basse contre l’homme qui orchestrait tout ce bain de sang.
Flense prit congé à son tour et se dirigea vers la sortie, près de laquelle, posé sur un buffet, l’attendait son couvre-chef à visière. Il en appuya l’arrière contre son occiput et l’enfonça en place.
— Gloire à l’Empereur, seigneur général, salua-t-il.
— Comment ? Ah, oui, bien entendu, renvoya Dravere d’un air absent, en s’asseyant sur son fauteuil pour s’allumer un cigare.
Cinq Le major Rawne plongea à plat ventre dans un large cratère et faillit suffoquer, le nez dans les eaux laiteuses qui s’y étaient accumulées ; en s’étranglant à moitié, il rampa jusqu’au rebord pour y appuyer son fusil laser. Tout autour de lui, l’air était saturé de fumée et de rayons foudroyants. Sans lui laisser le temps de presser la détente, d’autres vinrent se serrer à ses côtés dans son trou de tirailleur improvisé : Neff et l’adjudant du peloton, Feygor, suivis de près par les soldats Caffran, Varl et Lonegin.
Il y en avait un autre avec eux dans la boue, mais Klay était mort. L’intensité des échanges de tirs lui avait cautérisé le visage avant qu’il n’ait pu se mettre à couvert. Aucun d’entre eux n’accorda plus d’un regard à ce qu’ils avaient déjà vu un millier de fois trop souvent.
Le viseur de Rawne balaya l’espace plat sur lequel ils avaient trouvé leur abri. Quelque part là devant, les Shrivens avaient amené une arme lourde pour soutenir leur infanterie, et les rafales nourries de projectiles explosifs accueillaient les Fantômes qui approchaient par cette voie. Neff tripotait maladroitement son arme et Rawne baissa les yeux vers lui.
— C’est quoi le problème ? s’énerva-t-il.
— Il y a de la crasse dans mon mécanisme de tir, major ! J’arrive pas à l’enlever !
Feygor arracha le fusil des mains du jeune soldat, éjecta la cellule d’énergie et ramena en arrière le capot huilé de la chambre de convergence afin de mettre à l’air libre les lentilles focales, puis il cracha dans le mécanisme ouvert et le referma d’un coup sec. Il secoua alors l’arme vigoureusement et renfonça le chargeur dans son logement étroit. Neff le regarda se retourner et lever l’arme horizontalement au-dessus de sa tête pour la faire tirer à plein régime.
Feygor lui renvoya l’arme.
— Tu vois ? Maintenant ça marche.
Les doigts de Neff se refermèrent solidement autour de son arme et il grimpa en se tortillant vers la bordure du trou.
— On sera morts avant d’avoir pu avancer d’un mètre, évalua derrière eux la voix de Lonegin.
— Bordel ! éructa Varl. Il faut qu’on leur fasse un peu baisser la tête. Il décrocha de sa ceinture une grappe de grenades et les distribua à ses compagnons d’infortune comme un jeune chapardeur partageant autant de fruits volés avec d’autres garçonnets. Une pression du pouce fit sauter chaque goupille et Rawne sourit à ses hommes en s’apprêtant à lancer en premier.
— L’idée de Varl me paraît correcte. On les sonne.
Les explosifs tracèrent leurs ellipses dans le ciel. C’étaient des grenades à fragmentation, conçues pour assourdir, aveugler et cribler d’éclats acérés quiconque se trouvait trop près.
Les détonations assourdies se succédèrent rapidement.
— Ça a dû les calmer, jugea Caffran avant de s’apercevoir que les autres s’étaient déjà élancés hors de leur abri. Il se hâta de les suivre.
Les Fantômes parcoururent en rugissant une courte étendue de bourbe grise pour aller se laisser tomber dans un creux que la fumée leur avait auparavant caché. Un revêtement noirci par le souffle des grenades s’étalait tout autour d’eux, ainsi que les dépouilles déchiquetées de plusieurs de leurs adversaires.
Rawne atterrit sur ses pieds au bas de la pente et regarda par terre autour de lui. Pour la première fois en six mois passés sur Fortis Binary, la possibilité lui était donnée de voir l’ennemi qu’ils étaient venus combattre.
Malgré leurs difformités, ces fameux Shrivens lui paraissaient étonnamment humains. Leurs protections étaient d’astucieux recyclages des tenues de travail qu’ils avaient dues porter dans les forges de cette planète. Les masques et les gants avaient cependant fini par se fondre dans leurs chairs blêmes et dévastées. Rawne essaya de ne pas s’attarder ; cela lui rappelait trop quelle multitude ils avaient encore à exterminer. Plus loin dans la fumée, il trouva deux autres Shrivens mutilés par l’explosion des grenades et se dépêcha de les achever.
Caffran le suivait de près. Le jeune homme semblait ne pas croire ce qu’il découvrait.
— Ils ont des fusils laser, dit-il, abasourdi, et des gilets pare-balles…
Neff retourna un des cadavres de la pointe du pied.
— Et regarde… Ils ont aussi des grenades et plein de munitions. Caffran et lui se tournèrent vers leur major.
Rawne haussa les épaules.
— Ben oui, ce sont de vrais méchants. Vous vous attendiez à quoi ? Ça fait six mois qu’ils tiennent l’Imperium en échec. Lonegin, Varl et Feygor, qui remontaient l’épaulement de béton, arrivèrent à leur hauteur. Rawne leur fit signe de le suivre et continua à avancer. Le goulot qu’ils empruntaient s’élargit et ils virent apparaître devant eux des bâtiments en dur, ceux d’un immense silo industriel.
Rawne leur intima de rester à couvert. Presque aussitôt, des tirs fusèrent dans leur direction ; Varl fut touché et son épaule disparut un instant derrière un bouquet de brume écarlate. Il s’effondra lourdement sur le dos, puis se retourna, la main de son bras encore valide resserrée sur sa plaie dont la douleur était si cuisante qu’il ne parvenait même pas à crier.
— Et merde ! s’exclama Rawne. Neff, occupe-toi de lui !
Neff, qui était l’infirmier de l’escouade, ouvrit la trousse de secours fixée sur sa cuisse tandis que Feygor et Caffran traînaient Varl vers eux. Les stries luminescentes des tirs ennemis continuaient de piqueter les parois de terre et menaçaient de les abattre tous. Neff recouvrait de compresses la blessure à l’allure inquiétante.
— Major, il faut le ramener ! décréta-t-il.
Rawne avançait le long du peu de couverture qu’offrait le défilé, dont la tourbe grise lui plaquait les cheveux sur le crâne. Sa réponse fut laconique.
— Pas maintenant.
Six
Ibram Gaunt sauta à l’intérieur de la tranchée, où ses semelles brisèrent la nuque du premier Shriven qu’il rencontra. L’épée tronçonneuse qui vibrait dans son poing lui ménagea un espace dans un emplacement d’armes où il déboucha en étripant deux de ses défenseurs dans une bruine de sang. Un troisième le chargea, une grande lame incurvée à la main. Gaunt leva son pistolet bolter et lui pulvérisa la tête.
Ces combats étaient les plus intenses de tous ceux que Gaunt et ses hommes avaient rencontrés sur Fortis : pris dans la frénésie confinée des tranchées adverses, ils étaient accueillis par l’arrivée incessante de nouveaux Shrivens. Bloqué derrière le commissaire, Brin Milo parvenait tout de même à faire usage de son arme, un pistolet automatique compact dont il lui avait fait cadeau quelques mois auparavant. Il abattit un de leurs assaillants d’une balle entre les deux yeux, puis un autre, que le premier tir fit basculer en arrière et que le second atteignit sous son menton renversé. Milo frissonna. C’était cela l’horreur de la guerre, dont il avait longtemps rêvée sans jamais souhaiter la voir de près. Des hommes avides de se sauter à la gorge dans un trou de trois mètres sur six. Les Shrivens étaient des monstres, presque éléphantins avec leurs longs nez, ceux des masques à gaz cousus sur leurs visages. Leurs protections caoutchoutées étaient d’un vert industriel. Ils avaient conservé les tenues ignifugées de leur précédente condition pour en faire leurs tenues de combat, en les recouvrant des mêmes symboles proscrits qu’ils apposaient partout.
Forcé de reculer contre le parapet par la chute d’un corps, Milo posa les yeux sur les dépouilles qui s’entassaient autour d’eux, contemplant pour la première fois, en détail, la nature de leur ennemi… Les silhouettes autrefois humaines, altérées, défigurées, les runes peintes sur le plastique terne de leur équipement ou gravées sur leur peau…
Un des Shrivens parvint à passer sous la garde de Gaunt et se jeta sur Milo, qui plongea à terre pour laisser le cultiste aller percuter seul le mur de la tranchée. En cherchant à tâtons dans la souillure humide, le jeune adolescent trouva un fusil laser tombé des mains agonisantes d’une des précédentes victimes du commissaire. Le Shriven était presque sur lui lorsqu’il épaula l’arme en tirant à bout touchant. La décharge perfora le torse de l’adorateur du Chaos qui s’écroula sur lui, en le clouant de tout son poids contre le sol suintant. Le goût d’une eau croupie mêlée de boue et de sang s’engouffra dans sa bouche ; une seconde plus tard, il se sentit soulevé par Bragg, le plus massif de tous les hommes de Tanith, qui avait étrangement toujours été là pour veiller sur lui.
— Baisse-toi, lui intima son libérateur en calant un lance-missiles sur son épaule. Milo s’agenouilla et pressa fortement ses deux paumes contre ses oreilles. Récitant avec espoir la litanie de visée inflexible, Bragg envoya sa roquette soulever une fontaine de glaise et de nombreux fragments indéfinissables au bas de la volée de marches qui se trouvait face à lui. Bragg ratait souvent ce qu’il avait dans sa mire, mais aujourd’hui il ne pouvait pas se le permettre.
Sur leur droite, Gaunt, couvert du sang que faisaient gicler sur lui les dents de son épée, était parti d’un rire enthousiaste et se frayait un passage dans les rangs compacts de l’ennemi, en ponctuant de temps à autre son avancée d’un tir de pistolet.
La fureur l’envahissait. L’ordre du seigneur général Dravere avait été impérieux et cruel. Gaunt était tout disposé à prendre les fortifications ennemies s’il le pouvait, mais l’obligation de le faire sans autre alternative que la mort émanait, de son avis, d’un esprit capricieux et bancal. Il n’avait jamais aimé Dravere, à aucun moment depuis leur première rencontre vingt ans auparavant, alors que celui-ci n’était encore qu’un colonel de division blindée ambitieux. Cela les ramenait tous deux sur Darendara, aux côtés d’Oktar et des Hyrkiens…
Gaunt, qui comprenait les rouages du moral et de l’inspiration, à la différence de Dravere, avait préféré cacher à ses soldats la nature de leurs instructions. Et ils prenaient à présent ces satanées tranchées, en dépit des ordres plutôt qu’à cause d’eux. Son rire était celui de la rage et du ressentiment, de la fierté qu’il éprouvait pour ses hommes accomplissant l’impossible.
À quelques pas de là, Milo se relevait en s’appuyant sur un fusil.
Nous avons réussi, se dit Gaunt, nous avons pris pied !
Dix mètres plus loin sur la ligne enfoncée, comme pour confirmer son estimation, le sergent Blane arrivait avec son peloton, en tirant rafale sur rafale tandis qu’ils chargeaient baïonnette au canon, les longs couteaux de Tanith luisant au milieu de la fusillade.
Milo tenait encore cette arme qui n’était pas la sienne quand Gaunt s’approcha de lui pour la lui arracher des mains.
— Tu te prends pour un soldat, mon garçon ?
— Oui, commissaire !
— Oh, vraiment ?
— Vous savez que j’en suis un.
Penché sur ce héros de seize ans, Gaunt lui sourit tristement.
— Peut-être bien, mais pour le moment, sors ton instrument. Joue-nous un air qui nous emmènera vers la gloire !
Milo tira la cornemuse de Tanith de son sac et souffla dans son embout. Les bourdons commencèrent d’abord par pousser le râle d’un mourant. Puis Milo se mit à jouer. C’était la gigue de Waltrab, une mélodie du passé qui avait toujours incité à boire et à se réjouir du temps des tavernes de leur planète disparue.
Le sergent Blane entendit les notes monter et se jeta dans la mêlée avec une expression conquérante. Son officier radio, Symber, s’était quant à lui mis à fredonner en tirant de plus belle. Bragg se contenta de sourire et fit glisser un nouveau missile dans l’énorme tube qu’il transportait ; peu après, une autre section du boyau qu’ils arpentaient se désagrégea bruyamment.
Caffran entendit la musique, venue de quelque part sur le champ de bataille telle une plainte distante, et elle lui mit du baume au cœur tandis qu’il avançait derrière le major Rawne parmi les cadavres des Shrivens, avec les autres, Larkin, Neff, Lonegin et le reste. À l’heure qu’il était, Varl était rapatrié vers leurs lignes et devait commencer à gémir maintenant que l’effet des analgésiques se dissipait.
Ce fut alors qu’un nouveau bombardement démarra. Caffran se sentit voler, porté par le mur d’air d’une explosion qui venait de creuser un cratère de dix mètres de large.
La chute fut rude et éprouvante. Il resta allongé là, l’esprit étrangement en paix. Autant qu’il pouvait en juger, Neff, le major Rawne, Feygor, Larkin, Lonegin, tous avaient été tués et éparpillés.
Tandis que les obus continuaient de pleuvoir, Caffran laissa sa tête basculer dans la vase collante et supplia en silence d’être libéré de ce cauchemar.
Loin de là, le seigneur général militant en chef Dravere entendit les batteries de l’artillerie shrivenne débuter leur hécatombe et réalisa qu’après tout, ce ne serait pas pour aujourd’hui. En poussant un soupir contrarié, il se tourna vers le samovar récemment rempli et se versa une nouvelle tasse.
Sept
Le colonel Corbec avait pris trois pelotons avec lui et les faisait progresser le long des sapes transversales du réseau ennemi. Cela faisait maintenant deux heures que le bombardement tempêtait au-dessus de leurs têtes, martelant les emplacements avancés des fortifications shrivennes après avoir décimé tous ceux des gardes impériaux qui n’avaient pas pénétré assez loin dans le couvert relatif des positions adverses. Les boyaux qu’ils empruntaient étaient abandonnés : de toute évidence, les Shrivens s’étaient retirés dès les prémices du pilonnage. L’agencement et la réalisation de ces galeries n’avaient rien à envier aux leurs, mais au moindre tournant se dressait une petite chapelle dédiée aux Sombres Dieux.
Corbec les faisait purger au lance-flammes par le soldat Skulane avant qu’aucun des autres hommes n’eût l’occasion d’apprécier pleinement en quoi consistaient les offrandes qui y étaient déposées.
D’après les estimations de Curral après qu’il eut consulté les rouleaux des relevés cartographiques, ils arrivaient à présent dans les tranchées d’approvisionnement derrière la ligne principale. Corbec se sentait coupé du monde, et pas seulement par le canonnage implacable qui résonnait dans leurs os à chaque seconde, même s’il priait ardemment pour qu’aucun obus ne tombât au milieu d’eux. Pire que tout, il se sentait coupé du régiment. Les interférences électromagnétiques dues au tir de barrage incessant brouillaient leurs équipements de communication, les émetteurs radio personnels que portaient tous les officiers autant que les attirails classiques à longue portée. Aucun ordre ne leur parvenait, pas de signal de ralliement, pas de point de rendez-vous avec les autres unités, pas de déplacement programmé vers un objectif ni même de consigne de retraite.
En de telles circonstances, les règles du code stratégique de la Garde Impériale étaient claires : dans le doute, avancer.
Parmi ceux qu’il savait rapides et aptes, Corbec désigna Baru, Kolmar et le sergent-éclaireur Mkoll. Ceux-ci s’enroulèrent dans leurs capes de Tanith et partirent en avant dans le demi-jour cendreux. Des écrans de poussière dérivaient au-dessus des tranchées où la visibilité diminuait. Le sergent Blane leva silencieusement l’index vers les gonflements d’un nuage qui descendait sur eux.
Corbec comprit que Blane n’avait pas parlé de peur d’inquiéter son escouade. Les Shrivens n’avaient pas d’états d’âme quant à l’emploi d’agents infectieux, portés par des gaz nauséabonds qui faisaient bouillir les veines et suppurer les poumons. Corbec tira un sifflet de sa poche et souffla dedans à trois reprises ; derrière lui, les hommes posèrent leurs fusils crosse à terre et sortirent leurs équipements respiratoires. Le colonel les imita et sangla son propre masque autour de son visage, lui qui détestait pourtant cette réduction de son champ de vision, le sentiment de claustrophobie qu’il éprouvait derrière les épaisses lentilles et les difficultés qu’il y avait à respirer par l’épais filtre placé devant sa bouche. Cependant, les gaz n’étaient presque qu’un moindre mal : la mer de boue agitée par le bombardement jetait aux quatre vents ses gouttelettes chargées d’autres poisons, les spores volatiles de maladies couvées dans les cadavres qui pourrissaient un peu partout. Le typhus, la gangrène, le scorbut, incubé dans les carcasses des animaux de bât et des montures de la cavalerie, sans compter les mycotoxines rageuses qui dévoraient avec appétit toute matière organique, la transformant en une moisissure noire et collante.
En tant qu’officier du Premier de Tanith, Corbec avait eu connaissance des avis que faisait circuler l’état-major général, et savait que près de quatre-vingts pour cent des pertes enregistrées par la Garde Impériale depuis le début de l’invasion étaient imputables aux gaz, aux maladies et aux infections. Devant un soldat shriven armé d’un fusil chargé, les chances de survie étaient presque meilleures qu’après être revenu d’une balade dans le secteur.
À moitié bâillonné par son masque et avec la sensation de porter des œillères, il intima à sa section de reprendre son lent cheminement. Une bifurcation se présenta bientôt et il fit venir à lui le sergent Grell, du cinquième peloton, pour lui ordonner d’emmener trois équipes de tir sur la gauche et de nettoyer ce qu’ils y trouveraient. Alors que le petit groupe se séparait d’eux, Corbec prit conscience de sa contrariété croissante. Aucun signe des éclaireurs ne leur était revenu et il se sentait toujours aussi aveugle qu’avant de les avoir envoyés.
Il fit accélérer la cadence. Une centaine d’hommes le suivait dans le lit d’une large tranchée de jonction. Devant eux, en quête de charges explosives et de pièges, une avant-garde de deux soldats choisis pour leurs yeux perçants balayait le sol avec les longues baguettes métalliques reliées à leurs paquetages. Il apparaissait que les Shrivens s’étaient repliés trop en hâte pour laisser une ou deux petites surprises sur leur passage, ce qui n’empêchait pas la colonne de s’arrêter tous les quelques mètres à chaque fois qu’un des démineurs tombait sur un objet suspect ; une coudière, une gamelle oubliée, un quart en ferraille. Ou parfois une idole étrange, faite du minerai des forges qu’occupaient les façonniers corrompus, coulé dans un moule à la forme bestiale. Corbec dégainait personnellement son pistolet laser pour chacune d’entre elles, qu’une décharge suffisait à mettre en miettes.
La troisième fois qu’il le fit, le tir toucha une imperfection du métal ; la chose projeta aux alentours une quantité de fragments. Le soldat Drayl attendait quelques mètres plus loin et reçut un des éclats, qui s’enfonça dans sa chair en dessous de la clavicule. Les dents serrées, il s’adossa contre la paroi. Le sergent Curral appela son infirmier afin de faire recouvrir l’écorchure.
Corbec se maudissait pour son idiotie. Effacer toute trace du culte des Shrivens le préoccupait tant qu’il venait de blesser par inadvertance un de ses propres hommes.
— C’est pas grand-chose, mon colonel, le rassura Drayl, qu’il aidait à se redresser. On m’a déjà planté une baïonnette dans la jambe sur Voltis.
— Et sur Tanith, il a pris un tesson de bouteille dans la joue une fois où il avait trop bu, ajouta le soldat Coll. C’est dire s’il a vu pire !
Ceux qui les entouraient s’esclaffèrent, un rire rendu étrange au travers de leurs masques. Corbec hocha la tête pour leur montrer sa connivence. Drayl était un personnage attachant, populaire, dont les chansons et les facéties entretenaient la bonne humeur du reste de son peloton. Corbec ne perdait pas non plus de vue que ses exploits intrépides étaient passés dans la légende du régiment.
— Désolé, s’excusa-t-il. Je te dois un verre.
— Ce sera un minimum, mon colonel, accepta Drayl, et il réarma son fusil laser d’un geste exercé pour indiquer qu’il lui tardait de se remettre en route.
Huit
Ils arrivèrent devant une section de tranchée où un obus certainement énorme s’était abattu, changeant le fin boyau en un immense cratère d’une quinzaine de mètres de rayon. Les remontées saumâtres d’une eau souterraine s’accumulaient déjà dans cette cuvette, où Corbec s’engagea en pataugeant derrière les démineurs pour ouvrir la marche vers l’autre côté, là où leur chemin à couvert reprenait. L’eau lui arrivait jusqu’à mi-cuisse lorsqu’il réalisa qu’elle était acide : il la sentait brûler la peau de ses jambes au travers de son treillis, dont le tissu dégageait un filet de fumée presque imperceptible. Il ordonna à ceux qui s’apprêtaient à l’imiter de faire demi-tour et s’empressa d’atteindre le bord opposé pour rejoindre les deux hommes passés les premiers. Tous les trois scrutèrent leurs jambes, horrifiés de la façon dont l’eau avait déjà commencé à ronger le textile. Corbec sentait des lésions se former sur ses mollets.
Il interpella le sergent Curral, à la tête de la colonne sur l’autre bord.
— Faites le tour par le haut ! cria-t-il. Et que le toubib fasse partie du premier groupe.
Inquiets de contourner le cratère au vu et au su de tous en se détachant sur le fond clair du ciel, les hommes coururent en baissant timidement la tête. Corbec demanda à Curral de les faire se regrouper en équipes de tir alignées de chaque côté de la tranchée. Le médecin vint s’occuper de lui et de ses deux compagnons d’infortune. Leurs jambes furent aspergées avec le contenu d’un flacon d’antiseptique, la douleur s’apaisa et ils imbibèrent leurs pantalons d’eau propre pour les faire s’arrêter de fondre lentement.
Corbec ramassait son fusil quand Grell l’apostropha. Il passa entre les rangs parallèles des soldats et vit ce que le sergent avait trouvé un peu plus loin.
C’était Kolmar, l’un des éclaireurs qu’il avait envoyés en reconnaissance. Il était mort, et pendait mollement contre le mur de la tranchée, la poitrine empalée sur un barreau de fer rouillé, une sorte de levier pointu qui avait autrefois dû servir sur ce monde-forge à manipuler les creusets de minerai dans les fournaises de l’Adeptus Mechanicus. On lui avait coupé les pieds et les mains.
Corbec resta là à le fixer pendant près d’une minute avant de réussir à en détacher son regard. Même s’ils n’avaient pas rencontré de résistance sérieuse, il était désormais évident qu’ils n’étaient pas seuls dans les environs. Quel que pouvait être le nombre des Shrivens encore sur place, qu’ils fussent des traînards égarés ou des unités de guérilla délibérément chargées de les harceler, une présence les épiait dans les sapes de ces lignes d’arrière.
Il agrippa la barre et tira un coup sec pour décrocher Kolmar. Corbec ne pouvait se résoudre à faire incinérer ce soldat, comme il l’avait ordonné plus tôt pour les chapelles impies : il sortit alors le drap de sol de son propre matériel de couchage pour y enrouler la dépouille amputée, afin que personne d’autre ne la vît.
— En avant, commanda-t-il, et Grell fit reprendre la marche derrière les démineurs.
Corbec se figea sur place comme si un insecte venait de le piquer ; une stridulation soudaine l’avait inquiété, mais celle-ci provenait de son oreillette, qu’il avait presque oubliée. Un immense soulagement le saisit à l’idée que les communications radio fonctionnaient à nouveau, même lorsqu’il réalisa qu’il s’agissait seulement d’une transmission courte portée de son sergent-éclaireur.
— Vous avez entendu, mon colonel ? répéta la voix parasitée de Mkoll.
— Quoi donc ? Tout ce que Corbec entendait était le roulement de tonnerre incessant des canons ennemis et la rumeur grondante des déflagrations.
— Des tambours. C’est ce qu’il m’a semblé.
Neuf
Brin Milo avait encore une fois réagi avant Gaunt. Le commissaire savait apprécier les facultés de perception presque surnaturelles de son musicien, mais cela n’empêchait pas qu’elles le perturbaient parfois. Cette acuité pénétrante lui rappelait quelqu’un. La fille, peut-être. Celle qui avait ce don de voir. Celle qui avait hanté ses rêves pendant tant d’années après leur rencontre.
— Des tambours ! murmura le jeune garçon, et un instant plus tard, Gaunt perçut le bruit à son tour.
Son groupe faisait mouvement au milieu des silos et des édifices ravagés de la zone manufacturière, qui débutait juste derrière les lignes shrivennes ; des structures de pierre noircie ou de céramite fissurée, aux poutrelles corrodées et fondues par endroits. Des gargouilles sculptées pour préserver les bâtiments de la contamination par le Chaos avaient été défigurées au marteau. Gaunt se montrait exceptionnellement prudent. L’action du jour ayant récolté un succès imprévu, ils avaient avancé bien plus loin qu’ils ne s’y étaient attendus au départ, dans le sillage du retrait conciliant d’une attaque adverse, à la fois grâce à leur bonne fortune et aux directives sans appel de Dravere. Parvenus sur l’avant des lignes ennemies, ils les avaient généralement trouvées à l’abandon, comme si la majorité des Shrivens s’était repliée sans attendre dès les combats initiaux. Même si un rideau d’explosions coupait leur couloir de retraite, Gaunt jugeait que les Shrivens avaient commis une erreur, en reculant trop loin dans leur empressement à éviter l’arrivée de la Garde et la réponse de leur propre artillerie. Ou peut-être manigançaient-ils quelque chose.
Cette idée ne lui plaisait guère. Deux cent trente hommes le suivaient en une longue pointe de flèche, mais si la contre-attaque shrivenne frappait maintenant, cela revenait à se retrouver seul.
À mesure de leur progression, ils fouillaient chaque bunker-usine, chaque entrepôt et chaque haut-fourneau à la recherche de signes de l’ennemi, en passant sous des lambeaux de bannières qui claquaient au vent tandis que des bris de vitres teintées crissaient sous leurs pas. Les machines avaient été démontées et emmenées, parfois seulement vandalisées : il ne restait rien d’intact à l’exception des autels érigés par les Shrivens à intervalles réguliers. Comme le colonel Corbec, le commissaire se faisait suivre d’un lance-flammes pour effacer toute trace de ces outrages ; l’ironie du sort faisait néanmoins qu’il se déplaçait dans la direction exactement inverse. Les communications avaient été coupées, par faute de quoi les éléments avancés du Premier et Unique de Tanith erraient à tâtons et sans le moindre repère dans ce qu’il fallait toujours considérer comme territoire ennemi.
Ce fut à ce contexte que le son des tambours s’ajouta. Gaunt héla son opérateur radio, Rafflan, et vociféra abruptement dans le combiné du lourd émetteur dorsal, en exigeant de savoir si quelqu’un se trouvait à proximité.
Les tambours continuaient de battre.
Il y eut un retour dans l’écouteur, un charabia incompréhensible qui fit d’abord penser à Gaunt que la liaison était brouillée, avant de comprendre que son interlocuteur parlait un langage qui lui était inconnu. Il réitéra sa demande. Après un long silence préoccupant, une réponse cohérente lui parvint dans un bas gothique aux intonations hachées.
— Ici le colonel Zoren des Dragons vitriens. Nous venons vous apporter de l’aide. Ne tirez pas.
Gaunt accusa réception du message et envoya sa division se répartir dans les ombres sur le pourtour du silo. Quelque chose devant eux brillait à la faible clarté du jour. Gaunt et les siens finirent par voir avancer vers eux des soldats, qui eux-mêmes ne remarquèrent leur présence qu’à la dernière minute. Avec leurs capes et leur habitude de réussir à se cacher n’importe où, les Fantômes étaient passés maîtres dans l’art de passer inaperçus.
Les Dragons approchaient à au moins trois cents, en ordre de marche irréprochable. Gaunt constata que ces arrivants étaient bien équipés, des hommes sveltes et athlétiques, vêtus d’une sorte d’armure de mailles aux reflets singuliers, sur lesquelles la lumière jouait comme sur un métal mal lustré. Il rejeta sur ses épaules la cape de camouflage qui complétait sa tenue usuelle depuis qu’il avait rejoint le Premier et Unique et se dévoila en leur adressant ouvertement un signe de la main tandis qu’il se remettait sur ses pieds.
De plus près, alors qu’il allait à la rencontre de leur commandant, les Vitriens lui semblèrent véritablement impressionnants. Leur uniforme inhabituel était fait de plusieurs ajustements d’écailles crantées qui collaient à leurs silhouettes et luisaient comme de l’obsidienne. Seules deux fines fentes de verre sombre rompaient la sobriété de leurs casques intégraux. Leurs armes elles aussi paraissaient bien entretenues.
— Commissaire Gaunt du Premier et Unique de Tanith, se présenta-t-il en saluant.
— Zoren, des Dragons vitriens, lui fut-il renvoyé. Content de voir que vous avez encore du monde. Nous avions peur d’avoir été envoyés en renfort d’un régiment déjà massacré.
— Ces tambours viennent de chez vous ?
Zoren releva sa visière et dévoila un visage engageant à la peau noire, dont les yeux se posèrent sur Gaunt avec une expression perplexe.
— Non… Nous nous demandions justement d’où ils venaient.
Le regard de Gaunt se tourna vers les émanations opaques et les constructions éventrées qui les entouraient. Le bruit s’était amplifié. Il paraissait désormais provenir de centaines de tambours… Peut-être des milliers… De part et d’autre d’eux. Pour chaque tambour, un batteur au moins. Ils étaient encerclés, et en nette infériorité numérique.
Dix
Caffran se traîna dans la boue pour aller se glisser dans un cratère. Autour de lui, le bombardement ne semblait pas devoir s’apaiser. Il avait égaré son fusil laser, et la majeure partie de son fourniment, mais il lui restait sa longue dague argentée et un pistolet automatique, un trophée récupéré il ne savait plus trop où ni quand.
En se tortillant jusqu’au rebord de son refuge, il distingua bon nombre de formes humaines distantes, des individus qui lui paraissaient habillés de cristal. Toute une unité prise dans le feu du pilonnage intensif. Ils se faisaient laminer.
Les obus se rapprochèrent. Caffran recula et croisa les bras par-dessus la tête. Ils se trouvaient tous en enfer, sans aucun moyen d’en réchapper.
Il releva la tête et sortit son pistolet en entendant quelque chose tomber près de lui dans le trou. C’était un de ces soldats resplendissants qu’il avait vus de loin, sans doute un qui comme lui avait cherché à se mettre à l’abri. L’homme leva les mains pour se protéger de la réaction de Caffran.
— Ne tire pas ! Je suis de la Garde, comme toi ! balbutia-t-il précipitamment, en rejetant en arrière la plaque faciale de son casque afin de révéler ses traits flatteurs et harmonieux, presque aussi noirs que de l’ébène cirée. Soldat Zogat, des Vitriens. On nous a appelés pour venir vous soutenir, mais la moitié de notre régiment était à découvert quand ça a commencé à tomber.
— Condoléances, compatit Caffran d’un ton qui n’avait rien d’ironique en rengainant son pistolet.
Il tendit une main vers l’homme en cuirasse articulée et remarqua la manière dont celui-ci observait le dragon tatoué au-dessus de son œil droit.
— Caffran, du Premier de Tanith. Le Vitrien se décida enfin à lui serrer la main.
Un obus atterrit et les aspergea de terre. Dressés sur leurs genoux, ils contemplèrent le panorama apocalyptique qui s’étendait autour d’eux.
— Eh ben tu vois, déclara Caffran, j’ai l’impression qu’on est là pour un moment.
Onze
À bord de leurs transports de troupes Chimère qui tressautaient pesamment sur les irrégularités du paysage boueux, les Patriciens jantins se rapprochaient par l’ouest sous la direction du colonel Flense. Ses combattants résolus, au port hautain, à l’allure fière dans leurs uniformes d’un violet profond rehaussé par des boutons de chrome, lui avaient valu quantité d’éloges, et Flense percevait comme un honneur d’être devenu leur chef de corps six ans auparavant. Les annales de leurs régiments recensaient quinze générations de triomphes notables et d’associations avec d’illustres généraux depuis leur première fondation au pied des tourelles de garnison de Jant Normanidus Prime. Une seule tache maculait leur prestigieuse histoire, cet épisode pour lequel Flense se torturait jour et nuit. Il veillerait bientôt à obtenir réparation. Ici, sur Fortis Binary.
Il déplia sa lunette pour inspecter l’itinéraire qu’ils devaient emprunter. Les dix mille hommes embarqués dans sa double ligne de véhicules cisailleraient bientôt le flanc des Shrivens que repoussaient les Tanith et les Vitriens, dont les escouades avaient eu amplement le temps de se déployer le long des lignes ennemies. Flense n’avait cependant pas compté avec ce canonnage de l’artillerie shrivenne implantée sur les collines.
Deux kilomètres devant eux, les macro-ogives faisaient régner une agitation quasi volcanique ; un brouillard marron parvenait déjà jusqu’à leurs blindés. Pouvoir contourner le danger paraissait exclu et Flense ne souhaitait même pas envisager l’option de faire passer la colonne au travers du tir de barrage. En d’assez nombreuses occasions, le seigneur général Dravere lui avait démontré sans remords les aspects pratiques de sa théorie des pertes acceptables, mais Flense n’avait aucunement l’intention de courir à sa propre perte. Sa joue scarifiée se remit à frémir. Après toutes ses manigances serviles auprès de Dravere, cela n’aurait pas dû se passer de cette manière. On l’avait privé de sa garantie de victoire.
— Demi-tour, ordonna-t-il dans le pavillon transmetteur de la cabine. Le mécanisme d’une des chenilles s’enclencha en sens inverse et les fit pivoter sur eux-mêmes.
Son officier en second, un homme plus âgé du nom de Brochuss, le guettait fixement sous le front bas de son casque.
— Nous n’allons pas reculer, mon colonel ? récrimina-t-il, l’air déçu, comme si recevoir un projectile d’artillerie était un sort qu’il appelait de ses vœux.
— Silence ! lui aboya son supérieur, puis il répéta sa directive aux autres chars.
— Et Gaunt ?
— Qu’est-ce que vous croyez ? ricana Flense en lui montrant par une des fentes de tir à l’arrière de la Chimère quelle tourmente faisait rage au-dehors. Nous ne nous couvrirons pas de lauriers aujourd’hui, mais nous pouvons au moins nous réjouir que ce bâtard soit condamné.
Brochuss approuva et un sourire de consolation égaya graduellement son expression. Aucun des vétérans n’avait oublié Khedd 1173.
Le convoi blindé des Patriciens se retourna sur place et reprit la route des lignes alliées sans laisser le temps aux batteries shrivennes de calculer leur portée. La victoire devrait encore attendre, mais les soldats du Premier et Unique de Tanith et du régiment de soutien vitrien se retrouvaient seuls. Si l’un d’entre eux était encore en vie.