Premier et Unique

Dan Abnett · Chapitre 7 sur 15

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Premier et Unique

Quatriame Partie - Cracia, Pyrites

QUATRIÈME PARTIE

 

CRACIA, PYRITES

 

Un

 

L’Aiguille impériale avait dû représenter une sacrée masse de boulot, se dit Colm Corbec. La tour de trois mille mètres de haut dominait tout Cracia, la plus grande et la plus ancienne ville de Pyrites ; elle avait été érigée quatre cents ans auparavant, dans le but théorique d’honorer l’Empereur, mais principalement pour glorifier le savoir-faire métallurgique des Pyritéens. L’Aiguille faisait paraître minuscules les miradors de la caserne de l’Arbites, et dépassait même les deux clochers jumeaux du palais ecclésiarcal. Les jours sans nuages, la cité devenait un cadran solaire géant dont elle était le style planté en son centre, et les résidents de la cité savaient précisément l’heure qu’il était s’ils se trouvaient dans l’un des quartiers plongés dans son ombre.

Aujourd’hui n’était pas une journée sans nuages. C’était l’hiver, le ciel était d’un gris terne et mat semblable à celui d’un écran éteint. La neige voletante venait napper les faîtages gothiques de la vieille cité blafarde, les rebords de ses ornements, de ses gouttières en fonte et de ses avant-toits, les échelles à incendie et l’appui des fenêtres en ogive.

Il faisait tout de même bon en bas dans les rues. Sous les auvents de verre fumé qui couraient le long de chaque grande artère, les trottoirs étaient chauffés : des turbines implantées plusieurs kilomètres sous terre expédiaient l’énergie géothermique jusque dans l’hypocauste qui circulait sous le pavé. Une barrière de force à faible puissance déployée à hauteur des premiers étages empêchait la pluie et les flocons d’atteindre une grande partie des niveaux piétons.

Assis à une terrasse, la veste de son uniforme de Tanith déboutonnée, Corbec avala une gorgée de sa bière et se laissa retomber contre le dossier de sa chaise en fer forgé. Décidément, ils aimaient le métal ici sur Pyrites. Ils en faisaient tout et n’importe quoi. Même de la bière, à en juger par son goût.

Corbec sentait cependant le répit s’écouler dans ses membres pour la première fois depuis des mois. Ils avaient laissé Fortis Binary derrière eux, avec la boue, la vermine et l’artillerie. Mais les souvenirs venaient encore parfois le visiter la nuit dans ses rêves, et il s’éveillait souvent au bruit d’explosions imaginaires. Mais ça, une bière et une bonne chaise dans une rue accueillante, c’était ce qu’il appelait vivre.

Une ombre apparemment plus grande que l’Aiguille impériale éclipsa la faible lumière.

— Ça va, bien installé ? demanda le soldat Bragg.

Corbec plissa les yeux pour discerner le visage placide de l’homme, le plus massif de tous ceux qu’il avait sous ses ordres, et de beaucoup.

— Il est encore tôt. Paraît qu’il y a de l’ambiance dans cette ville le soir, mais ça ne commencera pas avant qu’il fasse nuit.

— Ça a l’air mort. Y a rien dans le coin, se désola Bragg.

— Eh, c’est déjà pas mal d’avoir eu droit à Pyrites plutôt que Guspedin. À ce qui se dit, là-bas, c’est que des déchets miniers et des cités-ruches à perte de vue.

Les lampadaires qui bordaient l’avenue s’allumèrent tandis que leur cycle automatisé prenait la relève du jour défaillant.

— On a causé avec des gars… commença Bragg.

— Qui ça, « on » ? l’interrompit Corbec.

— Euh, Larkin et moi… Et puis Varl. Et Blane. On a entendu parler d’un petit tripot où ça risque d’être sympa.

— Parfait.

— Mouais, sauf que…

— Sauf que quoi ? demanda Corbec en sachant pertinemment ce que signifiait cette tergiversation.

— C’est dans une zone froide.

Corbec se leva et jeta quelques pièces de la monnaie locale sur sa table à côté de sa chope vide.

— Les zones froides sont interdites à la troupe, soldat, lui dit-il posément. Les régiments ont reçu quatre jours de permission dans cette ville, mais sous réserve de plusieurs conditions. Un niveau de comportement raisonnable, pour ne pas offenser ou perturber les citoyens de cette belle bourgade raffinée, un usage des installations de loisirs restreint aux bars, maisons closes et clubs de jeu autorisés, et une interdiction formelle pour tout le personnel de la Garde Impériale de quitter les parties chauffées de la ville. C’est l’anarchie dans les zones froides.

Bragg savait déjà tout cela.

— Ouais, ouais… Mais il y a cinq cent mille gardes en permission sur Cracia en ce moment. Il y en a plein les spatioports et les dépôts des tramways. Ils ont tous passé ces derniers mois au casse-pipe, vous croyez vraiment qu’ils vont se tenir tranquilles ?

Corbec fit la moue et soupira.

— Non, j’y crois pas trop. Dis-moi où est ce trou. J’ai une ou deux courses à faire, je vous retrouverai là-bas plus tard. Évitez juste de vous attirer des ennuis entre-temps.

 

Deux

 

Non loin du complexe de l’Administratum, au Polar Imperia, l’un des meilleurs hôtels du centre de Cracia, ou plus précisément dans son bar enfumé aux murs couverts de miroirs, le commissaire Vaynom Blenner décrivait la destruction du cuirassé ennemi, l’Eradicus. Une évocation complexe, qui exigeait l’emploi d’un cigare allumé, à grands renforts de gestes et de sons de gorge expressifs. Son récit trouvait autour de sa table un public favorable.

Ibram Gaunt, lui, écoutait sans rien dire. Il restait souvent taciturne, et son silence désarmait les bavards potentiels.

Blenner aimait déjà raconter des histoires à l’époque de la Schola Progenium, et Gaunt attendait toujours chacune de leurs retrouvailles avec impatience. Vaynom était pour lui ce qui s’approchait le plus d’un meilleur ami ; cela le rassurait singulièrement de retrouver son visage, constant au fil des années quand tant d’autres disparaissaient.

Mais Blenner était aussi un vantard invétéré devenu complaisant et moins efficace à force de trop profiter de la vie. Il servait depuis dix ans auprès du 3e grégorien. Peu de régiments étaient aussi farouchement loyaux à l’Empereur que celui-là. Ses hommes étaient aussi endurcis qu’efficaces.

Blenner appela le serveur et commanda un autre plateau de consommations pour les officiers de son auditoire. Les yeux de Gaunt parcouraient le salon bondé où la structure de commandement de la Garde se relaxait.

À l’autre extrémité de la pièce, sous le cadre doré d’une glorieuse représentation à l’huile de Titans impériaux partant en guerre, il remarqua de nouveaux arrivants, porteurs de l’uniforme d’apparat pourpre des Patriciens jantins, les soi-disant « élus de l’Empereur ». Le groupe comptait une silhouette au visage brûlé à l’acide, que Gaunt ne connaissait que trop bien : le colonel Draker Flense.

Leurs regards se croisèrent durant quelques secondes, avec autant de cordialité qu’entre deux détecteurs de cible bloqués dans un verrouillage mutuel. S’il avait su que le cadre des officiers jantins était en résidence ici, Gaunt se serait arrangé pour l’éviter. Une confrontation publique était la dernière chose qu’il souhaitait.

— Commissaire Gaunt ?

Il releva les yeux. Un portier vêtu d’une livrée de l’hôtel se tenait près du bras de son fauteuil, la tête dressée dans une posture à la fois obséquieuse et hautaine. Cet homme ne devait aimer les soldats que tant qu’ils partaient sauver l’univers à sa place, se dit Gaunt, mais dès qu’ils mettaient les pieds dans sa pension de luxe, il devait avoir peur. Peur qu’on lui érafle ses boiseries.

— Un jeune homme vous attend à la réception, l’informa l’employé avec dédain. Il dit vouloir vous parler.

— Un jeune homme ?

— Qui m’a demandé de vous remettre ceci. Il lui tendit la boucle d’oreille de Tanith qu’il tenait avec méfiance entre son pouce et son index gantés de velours.

Gaunt hocha la tête, quitta son siège et le suivit.

De l’autre côté de la salle, Flense le regarda partir. D’un geste du doigt, il fit approcher son aide de camp, Ebzan.

— Allez me trouver le major Brochuss et sa clique, pour qu’il se charge d’une affaire que je désire régler.

Gaunt se laissa escorter par l’homme à la démarche affectée jusqu’au comptoir de marbre. L’aversion qu’il éprouvait pour cet endroit s’amplifiait à chaque seconde. Pyrites était doucereuse, prétentieuse, tellement éloignée de la dure réalité du front ; ses habitants payaient leur dîme à l’Empereur, en échange de quoi ils s’autorisaient à ignorer complètement la triste vérité de ce qui existait au-delà de leur monde civilisé. Mêmes les troupes de l’Imperium qui y étaient stationnées en garnison permanente lui semblaient se laisser aller.

Il sortit de sa rêverie et vit celui qui l’attendait assis sous un buisson d’ouroboros en pot. Le garçon portait son uniforme de Fantôme et son moral ne paraissait pas être au beau fixe.

— Milo ? Je te croyais parti avec les autres. Corbec avait dit qu’il t’emmènerait. Qu’est-ce que tu fais dans un bouge aussi mal famé que celui-ci ?

Milo tira de sa poche une plaque de données de petite taille et la lui présenta.

— C’est arrivé après que vous soyez parti, commissaire, et le commandant en second Kreff a jugé préférable que ça vous soit apporté au plus vite. Et puisqu’il paraît que je suis votre ordonnance, c’est à moi qu’ils ont confié la corvée.

Son ton désabusé fit presque sourire Gaunt, qui prit la plaque et pressa la touche d’ouverture.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Tout ce que je sais, commissaire, c’est que quelqu’un a envoyé ça à votre attention par un canal crypté il y a quarante minutes. Il consulta sa montre. Quarante-sept.

Gaunt étudia le charabia incompréhensible qui s’afficha, puis le contact de l’empreinte de son pouce sur l’icône de décodage y donna un sens. L’expéditeur tenait réellement à ce qu’il lût en personne.

Ibram, tu es le seul assez proche pour aider. Va au 1 034 boulevard de l’ombre de l’Aiguille. Utilise notre ancien identificateur. Trésor vermillon à la clé. Fereyd.

Gaunt releva brusquement les yeux et referma la plaque comme s’il avait été surpris en pleine indiscrétion. Son rythme cardiaque s’emballa brièvement. Par le Trône de Terra, combien d’années s’étaient-elles écoulées depuis qu’il avait éprouvé cette sensation pour la dernière fois ? Fereyd ? Son vieil ami, son frère de sang depuis…

Milo le dévisageait avec une curiosité anodine.

— Un problème ? s’inquiéta-t-il.

— Une tâche à accomplir, murmura Gaunt. Il rouvrit la plaque pliante et pressa le symbole Effacer. Tu sais conduire ? demanda-t-il à Milo.

— Si je sais ? lui répondit celui-ci avec une lueur d’excitation dans le regard.

Gaunt refréna son enthousiasme en lui posant ses deux mains à plat sur les épaules.

— Descends au garage et trouve-nous un transport. Dis-leur que c’est moi qui t’envoie.

Milo s’exécuta de bon cœur et le commissaire se retrouva à nouveau seul. Il prit une profonde inspiration, puis une seconde, et une grande claque amicale dans le dos faillit le faire tomber.

— Bram ! Sale rabat-joie ! Ne me dis pas que tu t’en vas ? grommela Blenner.

— Écoute, Vay, il y a quelque chose dont je dois m’occuper…

— Non, non, non ! s’offusqua le commissaire convenablement éméché en ajustant les plis de son manteau de cuir. Est-ce que c’est souvent qu’on a l’occasion de parler du bon vieux temps, toi et moi, hein ? Honnêtement ? J’ai l’impression que c’est tous les dix ans, pas plus ! J’te quitte pas des yeux ! Tu reviendras pas, j’te connais !

— Vay… Vraiment, c’est juste de la gestion de régiment…

— Alors je viens avec toi, et ça sera fini deux fois plus vite ! Deux commissaires d’un coup, tu vas voir !

— Vay, je te jure… C’est tout ce qu’il y a de plus fastidieux…

— Raison de plus pour que je vienne ! Comme ça, ça sera moins ennuyeux ! Hein ? Pas vrai ? voulut lui faire dire Blenner. Il fit dépasser de sa poche intérieure la bouteille de cognac millésimé qu’il avait réquisitionnée afin que Gaunt puisse la voir. Comme le purent toutes les autres personnes présentes à la réception.

Si ça continue, se dit Gaunt, je pourrais aussi bien faire une annonce au haut-parleur. Il attrapa Blenner par le bras et le fit sortir.

— Tu peux venir, grogna-t-il, mais tiens-toi tranquille ! Et pas un mot !

 

Trois

 

La jeune femme qui virevoltait sur l’avant-scène au son des caisses claires était plutôt jolie et déjà presque entièrement nue, mais le major Rawne ne s’y intéressait pas.

Son regard était rivé de l’autre côté de la table, où Vulnor Habshept kal Geel, assis comme lui sous une lumière basse, remplissait deux petits verres d’une liqueur transparente et huileuse. Même s’il avait été décharné, Geel aurait tout de même été grand, mais rembourré comme il l’était par plus de trois cents kilos de chair flasque, il aurait fait passer Bragg pour un gosse mal nourri.

Rawne savait pertinemment que sa propre masse corporelle était loin d’égaler celle du malfrat habillé d’une façon opulente. Et cela ne l’effrayait pas.

— Allez, trinque avec moi, petit soldat, l’invita Geel avec un accent pyritéen à couper au couteau. D’une main gargantuesque, il leva un des deux verres.

— À la tienne… accepta Rawne en brandissant le sien. Et je préférerais que tu t’adresses à moi en m’appelant major Rawne… Petite frappe.

Le truand se figea ; peu après, son bar surpeuplé de la zone froide fut entièrement silencieux. La fille arrêta de se trémousser.

Geel se mit à rire de bon cœur.

— Bravo ! Ah, dis donc ! J’aime ça, les rigolos qui ont du cran ! Ha, ha, ha ! Il continua de glousser pendant un moment, puis vida son verre d’un trait. La foule soulagée reprit ses occupations.

Rawne avala le spiritueux en une seule gorgée exagérément lente, puis saisit la carafe d’une main et descendit le restant du litre d’eau-de-vie sans même sourciller. C’était un alcool à base de seigle, certainement assez voisin par sa structure chimique de celui utilisé dans le dégivrant des transports Chimère et Rhino. Juste avant d’entrer, par précaution, il avait ingéré quatre comprimés anti-ivresse. Quatre pilules qui lui avaient coûté une petite fortune au marché noir, mais le résultat était là : il avait l’impression de boire de l’eau de source.

Geel oublia un instant de fermer la bouche avant de retrouver son arrogance.

— Tu bois comme un vrai Pyritéen, major Rawne ! le félicita-t-il.

— Beaucoup de Pyritéens aimeraient pouvoir boire comme moi… dit celui-ci. Si on passait aux affaires sérieuses ?

Geel se mit laborieusement sur ses pieds.

— Par ici. Rawne lui emboîta le pas, suivi de près par les quatre gardes du corps de son hôte.

Tous les regardèrent quitter le bar par la porte de service.

Sur scène, la danseuse venait juste d’ôter son ultime minuscule vêtement et s’apprêtait à le faire tourner au bout de son doigt pour le lancer dans l’assistance. Après avoir réalisé que personne ne lui prêtait plus la moindre attention, elle repartit en coulisses d’un pas furibond.

Un camion décoloré à six roues les attendait derrière le club dans la ruelle enneigée.

— Liqueur de grain, clopes, plaques de lecture porno. Tout ce que tu as demandé, énuméra Geel.

— Tu es un homme de parole, reconnut Rawne.

— Alors parlons pognon. Deux mille crédits impériaux. Et ne me fais pas perdre mon temps avec la monnaie planétaire, je veux de l’impérial.

Rawne acquiesça et fit claquer ses doigts. L’adjudant Feygor émergea des ombres avec un sac à dos plein à craquer.

— Mon associé, le présenta Rawne. Vas-y, Feygor, montre-lui ce qu’on lui a amené.

Feygor posa le sac dans la neige, l’ouvrit, puis y plongea la main. Et en sortit un pistolet laser.

Les deux premiers rayons, qui atteignirent Geel au visage et à la poitrine, le firent basculer en arrière de tout son poids. Avec une aisance due à la pratique, Feygor abattit chacun des gardes du corps éberlués d’un tir à travers la tête.

Rawne courut jusqu’à la cabine du camion et grimpa à l’intérieur.

— En route ! cria-t-il à Feygor, qui réussit à s’accrocher au flanc du véhicule au moment où il enclenchait la première et démarrait en trombe.

Alors qu’ils passaient sous l’arche au bout de l’allée, une grande forme noire se laissa tomber dans le camion et atterrit sans bruit sur les bâches dans lesquelles étaient enveloppés les produits de contrebande. Feygor, qui était finalement parvenu à se hisser sur le plateau arrière, aperçut le passager clandestin et voulut le faire passer par-dessus bord, mais un puissant direct du droit l’étendit d’un coup dans les replis des toiles goudronnées.

Assis au volant, Rawne vit Feygor s’écrouler dans son rétroviseur et paniqua quand son assaillant ouvrit l’autre portière pour se laisser tomber sur le siège à côté du sien.

— Salut, major.

— Corbec ! explosa Rawne. Mais qu’est-ce que vous foutez là ?

— Si j’étais à ta place, je garderais un œil sur la route, lui renvoya le colonel en regardant derrière lui. J’ai comme l’impression que les autres gorilles de Geel aimeraient avoir une petite discussion avec toi.

Le camion dévalait la chaussée neigeuse. Quatre limousines énervées s’étaient engouffrées à sa suite.

— Et merde ! murmura Rawne.

 

Quatre

 

Le véhicule d’état-major noir descendait l’avenue sous la lumière des lampadaires. Le trafic était léger et ne l’empêchait pas de changer de file avec souplesse et vivacité. Les autres conducteurs semblaient même plus que disposés à céder le passage à ce sinistre monstre mécanique, dont le ronronnement guttural était pour eux plus intimidant que l’écusson de l’aigle à deux têtes.

Derrière les vitres blindées du compartiment passager monté sur chenilles, Gaunt, assis sur la banquette en cuir quadrillée de clous argentés, se pencha en avant pour actionner l’interrupteur de communication, alors qu’à côté de lui, Blenner remplissait le fond rond de deux larges verres.

— Milo, ne conduis pas si vite. J’aimerais éviter d’attirer l’attention sur nous, et cela ne va pas nous aider si tu tentes de battre un record de vitesse.

— Compris, commissaire, répondit Milo depuis son siège de pilotage.

Assis à califourchon sur la section frontale, Milo se redressa, serra les poignées du guidon et se remit à sourire. Leur allure diminua. Un peu.

Gaunt ignora le verre que Blenner lui offrait et ouvrit la plaque cartographique qui contenait le plan des rues de la ville. Il utilisa à nouveau l’interphone.

— Prends à gauche au prochain croisement et suis le passage souterrain en direction de la place Zorn.

— Mais… commissaire, ça nous emmène vers les zones froides, lui fit remarquer Milo.

— Je vous en donne la consigne, ordonnance, répondit simplement Gaunt, et il coupa la liaison.

— Ça n’a rien à voir du tout avec la Garde, vieux, pas vrai ? dit sèchement Blenner.

— Ne me pose pas de questions, Vay, et tu n’auras pas à mentir plus tard. Ne te fais pas voir et fais semblant de ne pas être là. Je te promets que tu seras de retour au bar dans une heure à peine.

Si tout se passe bien, ajouta-t-il trop bas pour être entendu.

Rawne lança le camion dans un virage serré et les six pneus se mirent à déraper sur le bitume mouillé. Derrière lui, l’adhérence au sol de leurs poursuivants n’était guère meilleure.

— Il ne fallait pas prendre par-là ! s’irrita le major. On est en train de s’enfoncer de plus en plus dans la zone froide !

— On n’avait pas vraiment le choix, rétorqua Corbec. Ils nous coincent. Vous n’aviez pas prévu d’itinéraire de repli ?

Rawne ne répondit pas et resta concentré sur sa conduite : une des voitures venait de les contraindre à emprunter un autre tournant hasardeux.

— Pourquoi vous êtes là ? finit-il par s’enquérir auprès de Corbec.

— J’me pose exactement la même question, réagit celui-ci avec légèreté. En fait, je me suis dit que j’allais faire ce que fait tout bon colonel d’un régiment en permission après six mois dans un coin abominable comme Fortis : un petit tour dans les districts autour du centre-ville, histoire de dégoter quelques bouteilles au marché noir et d’autres trucs du genre. Les hommes apprécient toujours que leur colonel s’occupe un peu d’eux.

Rawne serra les dents en luttant contre le volant.

— Et il s’est trouvé que je vous ai vus, toi et ton acolyte, et j’ai compris que vous faisiez ce que ferait n’importe quelle paire de fouille-merdes pas très recommandables quand ils sont en permission : arnaquer un criminel local pour lui piquer sa camelote et la revendre à leurs petits camarades. Alors je me suis dit : l’union fait la force, Rawne a déjà tout ce qu’il me faut, et sans mon aide, son cadavre flottera dans le fleuve avant l’aube.

— Votre aide ? éructa Rawne. Plusieurs tirs firent soudain voler en éclats la lucarne à l’arrière de la cabine. Les deux hommes baissèrent la tête.

— Eh ouais, confirma Corbec en tirant un pistolet automatique de sa redingote. Je suis meilleur tireur que ton lèche-cul de Feygor.

Il abaissa la vitre de sa portière et se pencha à l’extérieur du camion lancé à pleine vitesse pour libérer une rapide succession de projectiles.

Le pare-brise d’une des voitures explosa, puis elle chassa de l’arrière en heurtant un des autres véhicules, percuta un mur de plein fouet et décrivit trois tonneaux avant de s’immobiliser sur un parterre de bris de verre.

— Je n’ai pas grand-chose à ajouter pour ma défense, votre honneur, se congratula-t-il.

— Ah ouais ? Il en reste encore deux qui nous collent au train !

— Très juste, reconnut Corbec en enfonçant un chargeur neuf, mais un petit futé comme moi ne sort jamais sans munitions.

Gaunt demanda à Milo de se garer au coin du boulevard de l’ombre de l’Aiguille et sortit dans la nuit fraîche.

— Reste ici, dit-il à Blenner, qui lui répondit jovialement d’un petit signe de la main. Et toi aussi, ajouta-t-il pour Milo qui faisait mine de vouloir le suivre.

— Vous êtes armé, commissaire ? lui demanda son ordonnance.

Gaunt réalisa que non. Il secoua la tête.

Milo tira sa dague de Tanith et la lui tendit.

— On n’est jamais trop prudent.

Le commissaire le remercia et s’éloigna.

À l’instar de celle-ci, les zones froides illustraient tristement le fait que dans une cité aussi vaste que Cracia, la société était strictement compartimentée. En son milieu était planté le grand castel de l’ecclésiarque à proximité de l’Aiguille ; tout autour, le centre et les riches quartiers résidentiels étaient surveillés, chauffés, isolés tels de merveilleux petits microcosmes au confort sécurisé, et on pouvait y profiter de toutes les commodités de la citoyenneté impériale.

Mais au-delà de ces limites, le reste de la ville ne connaissait pas un pareil luxe. Kilomètre après kilomètre, des quartiers sur le déclin, aux immeubles d’habitations parfois vieux de mille ans, pourrissaient le long de rues sans éclairage et sans protection. Le crime y était florissant et l’Adeptus Arbites, la police impériale, ne s’y montrait jamais, car sa juridiction ne dépassait pas la lisière des circonscriptions intra-muros.

Il s’aventurait dans un zoo humain, une jungle urbaine qui entourait la civilisation. Par beaucoup d’aspects, cette allégorie lui rappelait l’Imperium dans son ensemble : un noyau cerné par une terrible vérité dont il savait bien peu de chose, ou qu’il ne se souciait pas de connaître.

Il s’était mis à tomber une neige légère trop humide pour se fixer.

Gaunt continua son chemin sur le trottoir encombré de détritus. Le 1 034 était un vestige maussade, hanté par une unique lueur souffreteuse allumée à son sixième étage.

Il pénétra sur la pointe des pieds. Le tapis de l’entrée sentait la moisissure. Plus aucune ampoule ne semblait devoir fonctionner, mais il trouva l’escalier éclairé par la lumière jaune et fumante de centaines de chandelles plantées dans un assortiment hétéroclite de bouteilles.

La musique lui parvint avant même qu’il eût atteint le troisième palier. Un genre de ballade désuète chantée d’une voix spectrale. Le vieil enregistrement grésillait.

Sixième étage, le logement du haut. Des fragments de plâtre tombés du plafond parsemaient la moquette élimée du couloir ; quelque part dans l’ombre, des rats couinèrent. La musique était plus forte dans la pièce dont il approchait. Par la porte entrebâillée de l’appartement brillait une lumière plus intense que celle des bougies, l’aura violette d’une lanterne autoalimentée.

Gaunt entra, les doigts serrés sur le manche du couteau dans la poche de son pardessus.

 

Cinq

 

La pièce ne comportait plus aucun meuble qui eut pu masquer son papier peint décollé par endroits ou les lames rayées de son plancher. Le poste audio roucoulait doucement, perché au sommet d’une pile de livres défraîchis. La lampe se trouvait dans un coin et l’intégra dans son éclat surnaturel.

— Il y a quelqu’un ? appela Gaunt, presque surpris d’entendre le son de sa propre voix.

Une forme obscure bougea dans la salle de bains attenante.

— Quel est le mot de passe ? dit-elle.

— Comment ?

— Je n’ai pas de temps à perdre. Le mot.

— Eagleshard, articula Gaunt, réemployant le code de reconnaissance dont Fereyd et lui s’étaient servi des années auparavant sur Pashen 9-60.

La silhouette parut se détendre. Un homme d’un certain âge en costume civil râpé s’avança dans la lumière afin que son visiteur pût le voir, en abaissant une petite arme de poing à canon court.

Son cœur se serra. Ça n’était pas Fereyd.

— Qui êtes-vous ?

Pour toute réponse, l’homme fronça les sourcils.

— Dans les circonstances présentes, donner mon nom ou vous demander le vôtre me paraîtrait un peu déplacé.

— Si vous le dites, lui concéda Gaunt.

L’inconnu traversa la pièce pour aller changer de morceau. Une autre rengaine passée de mode, une chanson d’amour désinvolte, pleine de promesses et de regrets, introduite par l’envolée d’un ensemble de cordes.

— Je suis un auxiliaire, un courrier, et aussi très probablement un homme mort, se présenta-t-il. Avez-vous la moindre idée de l’ampleur que prend cette histoire ?

Gaunt avoua son inaptitude à le deviner.

— Non, et je ne suis même pas sûr de savoir à quelle histoire vous faites référence. Je fais confiance à mon ami Fereyd et cela me suffit. À l’en croire, je me doute de la gravité de la situation, mais pour ce qui est de sa complexité…

L’homme l’étudia du regard.

— L’agence de renseignement de la Flotte a mis en place un système d’espionnage dans les mondes de Sabbat, afin de surveiller la croisade.

— Ça ne m’étonne pas.

— Je fais partie de cette toile gigantesque. Et vous aussi, même sans en avoir conscience. La vérité que nous découvrons est sidérante. Mon ami, une dangereuse lutte de pouvoir se déroule en ce moment même au sommet des échelons de cette noble campagne.

Gaunt sentit l’impatience monter en lui : il n’avait pas fait toute cette route pour prêter l’oreille à des spéculations grandiloquentes.

— Pourquoi devrais-je m’en préoccuper ? Je ne fais pas partie du haut commandement. Que ses membres continuent donc à se jalouser et à se poignarder dans le dos.

— Vous laisseriez sacrifier une décennie de libérations, et toutes les victoires du maître de guerre Slaydo ?

— Non, admit Gaunt d’un air sombre.

— Ces conspirations menacent tout. Comment une armée de croisade de cette envergure pourrait-elle poursuivre son action si ses dirigeants sont en permanence à couteaux tirés ? S’ils se battent entre eux, comment pourraient-ils combattre l’ennemi efficacement ?

— Pourquoi est-ce que je suis ici ? le coupa Gaunt sans cérémonie.

— Parce qu’il a dit que vous sauriez être prudent.

— Qui ça ? Fereyd ?

L’étranger marqua une pause mais ne lui répondit pas explicitement.

— Il y a deux nuits, certains de mes associés présents à Cracia ont intercepté un signal envoyé par canal astropathique depuis un vaisseau éclaireur qui patrouillait dans l’emprise de Nubila. Ce message était destiné au quartier général de flotte du seigneur général militant en chef Dravere. Son niveau de sûreté était classé vermillon.

Gaunt cligna des yeux. Vermillon.

L’homme tira un petit polyèdre brillant de sa poche et fit jouer la lumière mauve sur ses facettes.

— Les données sont consignées sur ce cristal d’archivage. Détourner le signal et le transférer à l’intérieur de ceci a coûté la vie de deux psykers. Dravere ne doit en aucun cas mettre la main dessus.

Il le tendit à Gaunt.

Celui-ci fut déconcerté.

— Et vous me le donnez ?

Les lèvres de l’individu se pincèrent.

— Depuis que mon réseau a capté cette transmission, nous nous faisons démolir. L’unité de contre-espionnage de Dravere est après nous et fait tout son possible pour retrouver ce que nous leur avons pris. J’ai contacté mon supérieur, qui m’a dit d’attendre un allié en qui il croit. Qui que vous soyez, vous êtes tenu en haute estime. Il vous fait confiance, et dans cette guerre secrète, cela veut dire beaucoup.

Gaunt prit le cristal qui reposait au creux de sa main tremblante sans trop savoir quoi dire. Il ne voulait pas devoir conserver cette chose prétendument vitale et commençait toutefois à réaliser ce qui pouvait être en jeu.

L’homme lui sourit et commença à dire quelque chose.

Le mur qui se trouvait derrière lui explosa en un bouquet de fragments de briques disloquées, et les rayons de deux puissants tirs de laser bleuté le sectionnèrent en trois tronçons distincts avant qu’il n’eût le temps de bouger.

 

Six

 

Gaunt plongea à plat ventre vers l’entrée de l’appartement. Malgré le peu de différence que cela ferait, il tira la dague de Milo.

Des bruits de pas remontaient l’escalier en courant.

En tournant la tête depuis sa position peu avantageuse, il vit les deux agresseurs pénétrer dans l’appartement au travers de la façade éventrée : ils étaient râblés, vêtus d’armures de combat noires dépourvues d’insignes et armés de fusils laser compacts. Des crampons adhérents fixés à leurs genoux et leurs avant-bras lui révélèrent comment ils avaient escaladé la maçonnerie avant de se ménager un accès à l’aide d’une mine magnétique directionnelle. Leurs rayons traceurs verts balayèrent la pièce. L’un d’eux repéra Gaunt étendu face contre terre et ouvrit le feu. Le tir toucha le cadre de la porte en projetant une gerbe d’échardes de bois.

Gaunt se prépara à déguerpir la tête la première. Il allait mourir. À moins que…

Le pistolet du vieil homme se trouvait presque juste sous son nez. Par chance, il devait avoir glissé jusque-là lorsque son propriétaire légitime l’avait lâché en s’effondrant. Gaunt s’en empara et se retourna pour s’en servir.

L’arme était assez petite, mais sa forme insolite la désignait d’emblée comme un prototype customisé, ancien et certainement d’une valeur inestimable. Quand il pressa la détente, son recul et son rugissement lui parurent ceux d’un Basilisk.

Le premier tir surprit Gaunt autant que les deux tueurs furtifs et fora dans le mur un trou de la taille d’une fenêtre. Le second éviscéra littéralement l’un de ses attaquants.

Sur la crosse du pistolet, une petite rune était passée de « V » à « III ». Gaunt s’enfuit en soupirant rageusement. Cet engin de mort n’était en tout cas pas pourvu d’un chargeur surabondant.

Les pas qui montaient se firent de plus en plus audibles et empressés. En se penchant brièvement, Gaunt aperçut trois nouveaux arrivants équipés du même arsenal que les précédents, qui faisaient vaciller sur leur passage les flammes des bougies.

Il se laissa tomber sur un genou et fit sauter la tête du premier lorsqu’il se présenta devant lui, mais les deux autres levèrent leurs armes vers le haut de la cage d’escalier au moment où le fantassin qui se trouvait encore dans l’appartement commençait à mitrailler lui aussi. Le feu croisé des trois fusils laser en tir rapide saccagea le palier. Gaunt se laissa tomber à plat si brusquement que sa main percuta violemment le sol, et le pistolet dégringola de plusieurs marches.

Après quelques instants, la fusillade cessa et les assaillants se rapprochèrent à pas mesurés pour venir inspecter leur carnage. Des poussières et de la fumée étaient suspendues dans la pénombre. Certaines des décharges avaient traversé le plancher et la carpette à un cheveu de la tête de Gaunt, en laissant pour preuve de leur passage des trous aux bords calcinés. Mais Gaunt était toujours intact.

Lorsque le soldat de l’appartement passa sa tête à la porte, trente centimètres d’argent tanith lancés avec vigueur lui transpercèrent le crâne et il tomba au sol crispé dans un spasme d’agonie. Gaunt se releva d’un bond. Une seconde ou deux et il aurait le fusil laser de l’homme mort entre les mains, prêt à arroser les suivants.

Cependant, les deux autres étaient en vue. Un scintillement fugace l’éblouit et il réalisa que leurs désignateurs verts s’étaient alignés sur sa poitrine. Après une brusque rafale frénétique de tirs de lasers, une nuée de fumerolles délétères se répandit dans les escaliers.

Blenner apparut en prenant soin d’enjamber les corps à demi consumés, un pistolet laser encore fumant à la main.

— J’en ai eu marre d’attendre, se plaignit-il. De toute façon, on dirait que tu avais besoin d’un coup de main, non ?

 

Sept

 

Le camion, qui n’avait plus qu’un ultime véhicule aux trousses, grimpa la pente à pleine vitesse et quitta le sol pour un court vol plané qui leur secoua les boyaux.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’exclama Rawne après qu’ils eurent atterri et que les roues se furent raccrochées de mauvais gré à la chaussée glissante.

— Ça s’appelle un barrage routier, il me semble, dit Corbec.

Devant eux, la rue était condamnée par une rangée de feux allumés dans des bidons et de piliers de béton renversés, autour desquels plusieurs silhouettes armées les attendaient.

— Dégage-nous de là ! Sors de la route ! Corbec finit par se pencher pour faire tourner lui-même de toutes ses forces le volant en forme de croissant.

Ils partirent de travers sur la neige fondue et enfoncèrent les portes en bois d’un entrepôt apparemment à l’abandon.

Là, dans l’obscurité dégoulinante, le camion fit enfin halte en grommelant et la note de son moteur s’étrangla en une brève toux caverneuse.

Rawne ne se considérait pas beaucoup plus avancé.

— Et maintenant ?

— Eh ben, il y a toi, moi et Feygor… exposa Corbec.

À l’arrière, l’adjudant commençait à se redresser en chancelant, encore tout secoué par la promenade.

— Trois des Fantômes de Gaunt, à mon humble avis le meilleur régiment de la Garde, qui excelle dans les missions requérant une certaine discrétion. Et regarde autour de toi, nous voilà arrivés dans un grand hangar sombre.

Il arma son automatique. Rawne dégaina son pistolet laser et en fit autant. Il souriait d’un air mauvais.

— Alors c’est parti.

Des années plus tard, l’histoire du règlement de comptes dans l’entrepôt du Vieux Vinchy continuait de faire le tour des bouges clandestins des zones froides de Cracia. Il se disait que des milliers de cartouches avaient été tirées, principalement par les pistolets mitrailleurs que portaient vingt hommes en armes, la milice redoutée du baron de la pègre locale Vulnor Habshept kal Geel, qui étaient entrés dans le bâtiment pour y dénicher des gangsters venus d’outre-monde.

Tous les vingt étaient morts, tués par les vingt autres tirs qui avaient été entendus, principalement ceux de pistolets laser ; pas un de plus, pas un de moins.

Personne n’avait revu les malfaiteurs, ni retrouvé le camion de marchandises volées qui avait été le point de départ de cette sanglante affaire.

Le véhicule d’état-major remontait les rues pour aller retrouver la sécurité du centre de la cité. À l’arrière, Blenner leur versa deux mesures de son cognac hors de prix. Cette fois, Gaunt accepta celle qui lui était proposée et la jeta au fond de sa gorge.

— Tu n’es pas obligé de me raconter ce qui s’est passé, Bram.

Gaunt soupira.

— Et si j’étais obligé de ne rien te dire, est-ce que tu comprendrais ?

Blenner partit d’un petit rire.

— Je suis dévoué à l’Empereur, Gaunt, et doublement dévoué à mes amis, qu’est-ce qu’il te faut de plus ?

Gaunt sourit et lui tendit son verre le temps que Blenner le remplît à nouveau.

— Rien, je le sais et ça me suffit.

Vaynom se pencha vers lui, sérieux pour la première fois depuis des années.

— Écoute… Je te donne peut-être l’impression de m’encroûter à force d’avoir à surveiller un régiment presque parfait, mais je n’ai pas oublié ce que c’est que de se battre, ni la raison pour laquelle je suis ici. Tu peux compter là-dessus, je serai toujours là pour toi.

— Et pour l’Empereur, lui rappela Gaunt.

— Et pour ce sacré Empereur, répéta Blenner, et ils entrechoquèrent leurs verres. Dis voir, reprit-il quelques instants plus tard, pourquoi est-ce que ton chauffeur ralentit ?

En effet, Milo avait levé le pied. Les deux engins sur chenilles qui bloquaient la route devant eux avaient pointé leurs projecteurs dans leur direction, mais cela n’empêchait pas de remarquer qu’ils étaient peints aux couleurs des Patriciens jantins. Des hommes aux têtes rasées, armés de gourdins et de pelles, en étaient sortis pour venir à leur rencontre.

Gaunt sortit sous la neige dès que Milo les eut fait s’arrêter. Il plissa les yeux pour discerner les traits de ceux qui approchaient.

— Brochuss, put-il établir.

— Colonel-commissaire Gaunt, lui répondit le major des Patriciens, les manches retroussées et saoul comme une bourrique, en faisant rebondir sur sa paume le bâton court qu’il tenait à la main. C’est l’heure de vérité. Vous et les rebuts de votre régiment, vous nous avez volé la vedette sur Fortis, espèce de petits salauds. Vous avez préféré jouer aux soldats intrépides alors que nous étions sur le point de passer à l’action. Vos Fantômes pathétiques auraient dû crever là d’où ils viennent.

Gaunt soupira.

— Ça n’est pas la véritable raison, n’est-ce pas, Brochuss ? Oh, bien sûr, vous n’avez pas digéré que la gloire nous soit revenue, mais ce n’est pas ça votre problème ; après tout, pourquoi cela vous dérange tant ? Toujours cette vieille question d’honneur, n’est-ce pas ? La dette pour laquelle vous et Flense pensez devoir obtenir réparation. Vous êtes des imbéciles. Il n’y aurait rien d’honorable à nous tuer dans une ruelle, ici, dans la zone froide, pour que nos corps ne soient pas retrouvés avant des mois.

— Je ne crois pas que vous soyez en position de discuter, dit Brochuss. Sur Jant, nous nous faisons justice là où l’occasion se présente. Cet endroit conviendra aussi bien que n’importe quel autre.

— Pour commencer, il n’y a pas eu d’affront, je n’ai fait que vouloir corriger ce qui était condamnable. Et vous agiriez avec bassesse pour laver un affront à votre honneur ? Brochuss, vous êtes trop con pour saisir l’ironie de ce que vous dites.

— Bram ! marmonna Blenner à son oreille. Tu n’as jamais su te montrer diplomate. Ces hommes veulent du sang, alors les insulter ne va pas améliorer leur humeur !

— Peut-être, mais je peux m’en occuper tout seul, Vay, lui certifia Gaunt.

— Non, c’est moi qui vais me charger de ça… Blenner l’obligea à reculer et fit face aux projecteurs. Major… Si c’est un combat de rue que vous voulez, je vous promets que vous allez être servi. Vous m’accordez une minute ? sollicita-t-il en levant un index. Il se tourna vers Milo et lui demanda à voix basse : à quelle vitesse penses-tu pouvoir conduire ?

— Suffisamment vite, chuchota Milo, et je sais exactement où aller…

Blenner se retourna vers les Jantins et leur adressa son sourire le plus désarmant.

— Bien, après avoir dûment consulté mes compagnons ici présents, major Brochuss, je pense maintenant parler au nom de chacun d’entre eux en vous disant d’aller tous vous faire mettre, bande de sacs à merde !

Il plongea sur la banquette en poussant Gaunt à l’intérieur de l’habitacle, que Milo fit pivoter dans la seconde en ouvrant les gaz à fond tandis que les Patriciens enragés leur couraient après.

Trois secondes encore et le véhicule de Gaunt s’éloignait le long de la voie enneigée. Après s’être répandus en injures, Brochuss et ses hommes regagnaient leurs transports pour leur donner la chasse.

— Je suis bien content de t’avoir laissé régler ça, Vay, s’égaya Gaunt. Je ne suis pas sûr que j’aurais réussi à être aussi diplomate.

 

Huit

 

Bragg embrassa ses trois dés porte-chance avant de les faire rouler. Des acclamations s’élevèrent autour de la table de jeu et une pile de jetons fut poussée vers lui.

— Vas-y, continue comme ça ! l’encourageait Larkin le Dingue. Ça te réussit, l’alcool ! Refais-nous la même chose !

Bragg se mit à rire en lui-même et ramassa les dés.

C’était ce qu’il appelait vivre. Être enfin loin des combats sur Fortis, et des mutilations, et de la mort, sous une coupole enfumée au fin fond des quartiers prohibés de la ville. Lui et ses quelques véritables amis, un bon nombre de jolies filles et une salle de pari ouverte toute la nuit.

Varl se faufila soudain à côté de lui. La claque dans le dos qu’il voulait amicale fut beaucoup trop appuyée : il ne s’était pas encore habitué à l’articulation cybernétique que les chirurgiens lui avaient adaptée à l’épaule sur Fortis.

— La partie peut attendre, Bragg. Venez plutôt voir dehors.

Bragg et Larkin réclamèrent un baiser d’adieu à leurs cavalières outrageusement maquillées et suivirent Varl par une porte de service qui débouchait sur la rampe de livraison du club de jeu. Suth se trouvait là, Melyr, Meryn, Caffran, Curral, Coll, Baru, Mkoll, Raglon… En tout une vingtaine de Fantômes.

— Il se passe quoi ? demanda Bragg.

Melyr indiqua du pouce l’endroit où Corbec, Rawne et Feygor déchargeaient des caisses de boissons et de cigarettes d’un six-roues cabossé.

— Le colonel nous a ramené de la bonne came à nous partager.

— Sympa, constata Bragg. Il se passa la langue sur les lèvres, sans être sûr de comprendre pourquoi Rawne et Feygor avaient l’air aussi contrariés, mais Corbec levait vers eux son visage souriant.

— Faites rappliquer tous les autres, on va faire la fête ! Pour Tanith ! Rien que pour nous !

Il y eut une ovation générale et des applaudissements. Varl sauta la rambarde et alla ouvrir une caisse à l’aide de sa dague effilée pour faire passer des bouteilles à ceux qui s’étaient rassemblés autour de lui.

— Hé, y a du monde qui se pointe ! dit soudain Raglon en pointant un doigt vers les ténèbres enneigées.

Le semi-chenillé vint se ranger dans la cour derrière le camion de Corbec et Gaunt en sortit sous un tonnerre d’acclamations. Quelqu’un lui fit passer une bouteille. Le commissaire en arracha la capsule et prit une longue lampée, avant de désigner à son tour l’obscurité dont il avait surgi.

— Les gars ! Un petit coup de main serait le bienvenu… commença-t-il à expliquer.

Le major Brochuss était penché sur le pare-brise du poste de conduite et scrutait au travers de la neige que l’essuie-glace écartait sans cesse.

— C’est bon, on l’a ! Il s’est arrêté là-bas devant !

Il fit jouer ses doigts autour de sa matraque.

Ce ne fut qu’alors qu’il découvrit la foule railleuse des Fantômes massés autour de l’arrière-cour. Une bonne centaine d’entre eux… Ou plutôt deux cents.

— Connerie, parvint-il tout juste à balbutier.

Le bar était presque vide et l’aube proche. Ibram Gaunt finissait de siroter sa consommation et surveillait Vaynom Blenner du coin de l’œil. Ce dernier dormait sur le siège voisin, le front à plat sur le comptoir.

Il sortit le cristal de la poche intérieure où il l’avait dissimulé, et le fit sauter deux fois dans sa main.

Corbec vint s’asseoir à côté de lui.

— Décidément, ça aura été une longue nuit, commissaire.

Gaunt le regarda en rattrapant le cristal dans son poing.

— Peut-être même la plus longue de ma vie, Colm. J’ai entendu dire que vous vous étiez bien amusé.

— Et vous serez sans doute content d’apprendre que ça a été aux dépens de Rawne. Et vous, vous ne voudriez pas me raconter ce qui vous est arrivé

?

— Je préfère vous payer un verre, lui dit-il en adressant un signe au barman épuisé. Et oui, je voudrais vous raconter, et je le ferai, mais seulement quand l’heure sera venue de le faire. Colm, vous êtes loyal ?

Corbec parut faussement outré.

— Je donnerai ma vie pour l’Empereur, répliqua-t-il sans hésiter.

Gaunt acquiesça.

— Moi aussi. Peu importe que la route qui nous attend soit éprouvante, tant que je peux compter sur vous.

Corbec ne répondit rien, mais leva son verre, contre lequel Gaunt fit tinter le sien.

— Au Premier et Dernier, trinqua Corbec.

Gaunt sourit paisiblement.

— Au Premier et Unique, répondit-il.