Premier et Unique
RÉminiscence: Darendara
UNE RÉMINISCENCE
DARENDARA,
VINGT ANS PLUS TÔT
Quatre soldats hyrkiens manipulaient des fruits dans la cour enneigée qu’éclairait un cercle de braseros. Les tonneaux qu’ils avaient découverts dans un cellier s’étaient avérés remplis de la récolte d’été des vergers, conservée dans un liquide aux senteurs d’épice, et ils riaient et plaisantaient tandis que les énormes drupes rondes alignées sur le bord d’un affût attendaient d’être découpées en quartiers à la baïonnette. L’un d’entre eux avait volé dans les cuisines un grand plateau plaqué or sur lequel s’empilaient les tranches, prêtes à être emportées vers le grand hall où l’essentiel des hommes s’était installé pour trinquer à leur victoire.
La nuit glissait sur les toits défoncés du palais d’hiver, et les petits points givrés des étoiles commençaient à percer.
Le commissaire cadet était dans la cour, à respirer le calme. Les voix filtraient au travers des ruines. Gaunt souriait. Il avait reconnu une célèbre chanson de corps de garde, reprise par une chorale dissonante de cinquante Hyrkiens, peut-être davantage, qui avaient eu l’idée de remanier les paroles pour y intégrer son nom à la place de celui du héros. Les vers ne rimaient plus, mais ils s’égosillaient de bon cœur, en redoublant d’entrain quand arrivaient les couplets les plus paillards.
Les omoplates de Gaunt continuaient à lui faire mal après avoir reçu tant de tapes amicales durant les dernières heures. Peut-être allaient-ils enfin arrêter de l’appeler « le Gamin ».
Il leva la tête et aperçut les lumières d’atterrissage d’une dizaine de transports de troupes qui débarquaient les forces d’occupation depuis l’orbite. Ces lueurs lui évoquaient des constellations. Il n’avait jamais réussi à trouver un sens aux étoiles. Certains y voyaient des dessins : des guerriers, des taureaux, des serpents, des couronnes. Des formes arbitraires, lui semblait-il, une signification imparfaite donnée aux positions des astres.
Des années plus tôt, chez lui, sur Manzipor, le cuisinier l’asseyait sur ses genoux à la tombée du soir et lui apprenait le nom des groupements stellaires. À l’époque où il n’était encore effectivement qu’un gamin. Oric traçait leur forme du doigt, en reliant les étoiles jusqu’à ce qu’il vît apparaître un bélier ou un lion. Le petit Ibram n’avait jamais été capable de voir les formes seul en imaginant ces lignes sans son aide.
Aujourd’hui, il savait que ces lumières représentaient des vaisseaux, mais il n’arrivait pas à en déduire exactement leurs formes. Ça n’était pour lui que des lumières. Des étoiles et des lumières, des lumières et des étoiles, dont la portée et les fins demeuraient indéchiffrables à ses yeux.
À l’instar des étoiles, les fanaux des navettes disparaissaient sporadiquement derrière les colonnes de fumée, noires sur le ciel noir, qui s’élevaient des parties du palais toujours en feu.
Gaunt boutonna son manteau et traversa la large étendue de dalles, ses bottes dérapant dans la neige fondue. Des casques sécessionnistes avaient été empilés en un grand tas ornemental près duquel il passa. Il en montait une odeur moisie de sueur et de défaite. Quelqu’un s’était donné la peine de peindre sur chacun d’eux une version sommaire du griffon régimentaire hyrkien.
Lorsque sa silhouette surgit de l’obscurité, les hommes assis autour des feux levèrent la tête vers lui.
— Regardez, c’est le Gamin ! l’acclama l’un d’eux. Apparemment, ce ne serait pas pour tout de suite.
— Le vainqueur de Darendara ! l’appela un autre avec une éloquence avinée et totalement dénuée d’ironie.
— Venez vous joindre au festin, commissaire ! l’invita le premier en essuyant sur le devant de sa veste ses mains tachées par le jus des fruits. Les gars ici présents aimeraient tous boire un verre ou deux avec vous !
— Ou même trois !
— Ou quatre, ou une petite quinzaine !
Gaunt leur manifesta sa gratitude d’un hochement de tête.
— Je serai bientôt revenu. Vous n’avez qu’à ouvrir un fût en m’attendant.
Ils lui répondirent par quelques ricanements approbateurs et retournèrent à leur besogne. Alors que Gaunt s’apprêtait à s’éloigner, l’un d’eux lui tendit une demi-lune dégoulinante.
— Prenez au moins ça ! C’est ce que nous avons de plus frais à manger depuis des semaines !
Gaunt accepta la tranche dont il retira avec un doigt l’amas de fibres blanches et de pépins en son milieu. Posée sur un croissant d’écorce suintante, la chair d’un rose saumoné avait l’air gorgée de suc et mûre à point. Il mordit à pleines dents, puis s’éloigna en remerciant d’un signe de la main.
La matière du fruit se désagrégea dans sa bouche affamée. La saveur en était rafraîchissante. Du jus lui ruisselait le long du menton et il s’esclaffa, comme le gamin qu’il avait été. Il n’avait goûté à rien de meilleur sur Darendara.
Enfin, non, pas tout à fait.
C’était ici qu’il lui avait été donné de goûter à son premier triomphe. Sa première passation d’autorité. Sa première chance de servir l’Empereur et la doctrine qu’on lui avait apprise à honorer.
Devant lui apparut sous une arcade éclairée le profil familier que Gaunt reconnut de suite. Il tenta maladroitement de tenir le quartier glissant d’une seule main pour pouvoir saluer.
— Repos, Ibram. Je t’en prie, mange, ça a l’air très bon. Je devrais même aller m’en trouver un bout. Viens marcher avec moi.
En continuant de rogner, Gaunt emboîta le pas à son tuteur. Ils repassèrent à côté des braseros. Oktar attrapa le fruit entier qui lui fut lancé et l’ouvrit en deux en y enfonçant ses larges pouces. Sans un mot, ils déambulèrent vers le parvis de l’oratoire du palais, en traversant des jardins parfumés plongés dans le crépuscule bleu. Oktar tendit à Gaunt une portion de son fruit qu’ils finirent à deux.
Arrivés sous l’oriel de la chapelle, ils jetèrent les écorces dans les haies et passèrent un moment à lécher le jus de leurs doigts.
Oktar fut le premier à rompre le silence.
— C’était bon, pas vrai ?
— Est-ce que ça le sera toujours autant ?
— Toujours, tu peux me croire, c’est pour ça que la victoire est ce que nous recherchons tous. Oktar s’essuya le menton, son visage caché par les ombres.
— Mais n’oublie jamais une chose, Ibram, gagner n’est pas toujours aussi évident qu’il paraît. Il n’y a que la victoire qui importe, le tout est de savoir quand une victoire en est véritablement une. Tuer son ennemi est à la portée de n’importe quel soldat. Le travail d’un commissaire est plus subtil.
— Parce qu’il doit savoir comment gagner ?
— Ou quoi gagner. Ou quel genre de victoire aura de l’importance à long terme. Tu devras tenir compte de tout, chaque intuition, chaque perspective. Ne sois jamais l’esclave des directives tactiques. L’état-major peut être étonnamment stupide parfois, tu verras. Nous sommes des officiers de propagande, Ibram. Si nous remplissons bien notre devoir, c’est au travers de nous que le noir et le blanc se définissent. Nous sommes comme des interprètes. C’est nous qui donnons un sens à la guerre, c’est nous qui lui donnons un but. Tuer est la profession la plus exécrable que puisse choisir un homme, notre rôle est d’en faire une action positive. Pour l’Empereur et pour le bien de nos consciences.
Ils restèrent un instant à méditer ses paroles. Oktar alluma un de ses cigares et souffla des ronds de fumée blanche que la brise dispersa.
— Avant que j’oublie, poursuivit-il, tu vas être chargé d’une dernière chose avant de pouvoir aller te reposer. Te reposer, mais qu’est-ce que je raconte ? Avant d’aller retrouver les autres et de prendre une cuite mémorable.
Gaunt se mit à rire. Il y songeait précisément.
— L’inquisiteur Defay vient d’arriver pour interroger les prisonniers. La chasse aux sorcières habituelle, celle que le haut commandement exige toujours. Mais Defay est un homme intelligent, ça fait des années que je le connais. Je viens de lui parler et il souhaiterait que tu l’aides.
— Moi ?
— C’est ce qu’il m’a demandé. Un de ses prisonniers refuse de parler à qui que ce soit d’autre.
Malgré son étonnement, Gaunt croyait maintenant savoir à qui le général-commissaire faisait référence.
— J’aimerais que tu fasses un détour pour aller lui parler avant de ne plus en être capable. D’accord ?
Gaunt acquiesça.
Oktar lui posa une de ses mains épaisses sur le bras.
— Tu t’en es très bien sorti, tout à l’heure. Ton père aurait été fier de toi.
— Je suis sûr qu’il l’est.
Oktar avait peut-être souri, mais l’obscurité des jardins ne permettait pas de s’en rendre compte. Gaunt se tourna pour prendre congé.
Il s’arrêta après quelques pas.
— Vous me rendriez un service ? dit-il en revenant vers Oktar.
— Demande toujours.
— Vous pourriez essayer d’encourager les hommes à ne plus m’appeler « le Gamin » ?
Gaunt s’éloigna en abandonnant Oktar à son hilarité.
Le jus séché avait rendu ses mains poisseuses. Il ajusta le pli de son manteau du mieux qu’il put et remonta la longue galerie illuminée en ajustant son képi de cadet sur sa tête.
Des Hyrkiens en tenue de campagne montaient la garde sous une arche, leurs armes en bandoulière. Ils n’étaient pas seuls : des individus encapuchonnés tapis dans l’ombre des bougies se marmonnaient les uns aux autres en échangeant des plaques de données et des transcriptions de témoignages sous scellés.
L’ambiance était lourde d’encens. Quelqu’un, quelque part, se mit à sangloter.
Le major Tanhause, chargé de superviser la présence hyrkienne, lui adressa un clin d’œil et lui fit signe de passer en le dirigeant vers la gauche.
Il y avait un deuxième adolescent de son âge dans le couloir qu’il emprunta, debout devant une porte fermée. Pas plus vieux que moi, en tout cas, évalua Gaunt en approchant de celui qui leva les yeux dans sa direction. L’autre était grand et maigre, plus encore que lui. Il portait une longue robe d’un brun roux et une ardeur intense brillait dans son regard. Des cheveux lisses pendaient d’un côté de son visage.
— Tu n’as pas le droit d’être ici, fut-il averti sur un ton pontifiant.
— Je suis le commissaire cadet Gaunt.
Le jeune factionnaire fronça les sourcils. Il se tourna, frappa à la porte et l’entrebâilla quand une voix grave et résonnante lui eut répondu. Après un échange de mots dont Gaunt n’entendit rien, un grand personnage sortit de la pièce en la refermant derrière lui.
— Ce sera tout pour le moment, Gravier, dit-il à son novice qui se retira dans les ombres. Puissamment bâti, davantage même qu’Oktar ne l’était, l’homme portait une armure aux ornements compliqués drapée dans une longue cape violette, et sa tête était entièrement recouverte d’une cagoule de tissu blanc, par les trous de laquelle des yeux pénétrants observèrent Gaunt sous toutes les coutures. Alors seulement il lui dévoila ses traits.
Ceux-ci étaient avenants et aquilins. Pétrifié un instant plus tôt, Gaunt fut surpris de deviner autant de compassion, de souffrance et d’accablement sur ce visage dont la peau était d’une pâleur extrême, et dont il irradiait néanmoins une chaleur indéniable.
— Je m’appelle Defay, se présenta l’inquisiteur. Tu dois être le cadet Gaunt, je présume.
— Oui, éminence. Que puis-je faire pour vous aider ?
Defay s’approcha, lui posa une main sur l’épaule et le fit se tourner avant de lui en dire plus.
— J’interroge une jeune fille. Tu vois de qui je veux parler.
Ce n’était pas une question.
— Il me semble. Je… Je l’ai déjà vue.
— Elle est la clé. Son esprit renferme l’explication quant au désordre qui a contaminé ce monde. Ça n’a rien d’amusant, mais mon devoir est de la lui soutirer.
— Chacun à sa manière se doit de servir l’Empereur, monseigneur.
— Précisément. Elle prétend te connaître. Un mensonge, j’en suis sûr, mais elle dit que tu es le seul à qui elle acceptera de répondre. J’exerce mon sacerdoce depuis assez longtemps pour reconnaître une opportunité. Je pourrais… lui arracher ses secrets d’un certain nombre de façons. La moins pénible, pour moi comme pour elle, serait cependant que tu acceptes de me seconder. Te sens-tu à la hauteur de le faire ?
Gaunt leva les yeux vers Defay. Ses manières sévères et néanmoins paternelles lui rappelaient quelqu’un. Oktar. Non. L’oncle Dercius.
— Qu’est-ce que vous attendez de moi ?
— Rentre dans cette cellule et parle avec elle. Rien d’autre. Il n’y a pas de micro pour vous enregistrer, pas de caméra de surveillance, je veux simplement que tu lui parles. La laisser te dire ce qu’elle pense avoir à te raconter lui prouverait ma bonne disposition à son égard.
La porte se referma derrière lui. Il n’y avait rien dans la pièce, à l’exception d’une table et deux tabourets, sur un desquels la fille était assise. Une lampe à sodium grésillait faiblement contre l’un des murs.
Gaunt alla se poser sur l’autre siège, face à elle.
Ses yeux étaient aussi noirs que sa chevelure, sa robe aussi blanche que sa peau. Tout en elle était stupéfiant de beauté.
— Ibram ! Enfin ! J’ai tellement de choses à te dire ! Sa voix était douce mais ferme, son haut gothique irréprochable. Gaunt chercha à éviter son regard.
Elle se pencha sur la table pour river ses yeux dans les siens.
— N’aie pas peur, Ibram.
— Je n’ai pas peur.
— Oh, mais si. Pas besoin de lire dans ton esprit pour le voir. Même si j’en suis capable, bien entendu.
Il inspira profondément.
— Alors dites-moi ce que j’ai envie de savoir.
— C’est vrai, je pourrais faire ça, gloussa-t-elle en se redressant.
Ce fut au tour de Gaunt de se pencher, l’air insistant.
— Écoutez, moi non plus, ça ne me plaît pas d’être ici, alors essayons d’en finir vite. Vous êtes une psyker, épatez-moi avec vos visions ou bien fermez-la. J’ai d’autres choses à faire.
— Boire avec tes hommes. Ou les fruits ?
— Quoi ?
— Tu as envie de fruits. Très envie. Tu sais, ces bons fruits juteux…
Gaunt tressaillit.
— Comment le savez-vous ?
Elle lui sourit d’un air espiègle.
— Tu as du jus partout sur le menton et sur le devant de ta gabardine.
Gaunt ne put lui cacher son sourire.
— Ça n’avait rien d’une révélation de psyker, ça, c’était de la pure observation.
— Mais c’était la vérité, non ? Est-ce que ça fait une si grande différence ?
— Oui… Oui, il y en a une. Ce que vous m’avez dit tout à l’heure, ça n’avait aucun sens, mais ça n’avait rien à voir non plus avec des taches sur mon manteau. Pourquoi vous avez demandé à me parler ?
La fille soupira, en courbant la tête. Elle ne répondit pas tout de suite.
Et la voix qui le fit n’était plus la sienne. C’en était une grinçante et aérienne, qui le fit reculer en sursaut. Qu’il faisait froid tout d’un coup dans cette pièce !
Son expiration devenue un filet vaporeux lui confirma que son imagination ne lui jouait pas des tours.
— Je ne veux pas voir ces choses, Ibram, mais je les vois. Dans ma tête. Des fois, elles sont merveilleuses, ou bien elles sont atroces. Je vois ce que les gens me montrent. Les esprits sont comme des livres.
Gaunt refluait vers l’arrière de son tabouret.
— J… J’ai… J’aime beaucoup lire.
— Je sais. Tu adorais les livres de Boniface. Il en avait tellement…
Sa nuque fut parcourue de frissons d’inquiétude. Une goutte glacée partie de ses cheveux lui traversait le front. Il se sentait pris au piège.
— Comment vous pouvez savoir ça ?
— Tu le sais très bien.
La température de la petite pièce était tombée en dessous de zéro. Gaunt voyait les cristaux de glace se former à la surface de la table, dont ils faisaient crisser le bois. Le froid n’était pas seul à lui donner la chair de poule.
Il se leva d’un bond et plaqua son dos contre la porte.
— Ça suffit, cette petite discussion est terminée.
Pressé de quitter la salle d’interrogatoire, il baissa la poignée. La porte était verrouillée. Ou elle refusait du moins de s’ouvrir. Quelque chose la maintenait close.
— Inquisiteur Defay ! Inquisiteur ! Faites-moi sortir !
Sa voix lui parut se perdre malgré les dimensions de la petite salle transie.
Il se retourna. La fille rampait au sol, les yeux vitreux et la salive s’écoulant de sa bouche béante. Elle souriait. Le jeune Ibram Gaunt n’avait encore jamais rien vu d’aussi effrayant de toute son existence.
Lorsqu’elle lui parla, son élocution ne correspondait plus au mouvement de ses lèvres. Ce qu’elle bredouillait provenait de quelque autre origine horrible, sa bouche ne faisait qu’essayer de suivre le rythme.
Acculé dans un coin, la voyant se traîner vers lui, lente et inhumaine, Gaunt réussit à lui murmurer :
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— Ta vie.
— N’approchez pas de moi ! cria-t-il en s’escrimant contre la poignée, sans plus de succès qu’auparavant.
— Que voudrais-tu savoir ? demanda-t-elle soudain d’un ton calculateur.
Ses idées s’emballèrent. S’il la faisait parler, peut-être cela la ralentirait-il et lui laisserait le temps de trouver un moyen de lui échapper…
— Est-ce qu’Oktar va me nommer commissaire ? lança-t-il sans réfléchir en martelant la porte.
— Évidemment.
La serrure commençait à céder. Encore quelques secondes. La faire parler !
— Dites-moi le reste, l’encouragea-t-il en espérant ainsi la voir cesser de ramper vers lui.
Elle demeura songeuse pendant un moment. Ses iris redevinrent plus noirs. La voix fine et chevrotante reprit néanmoins.
— Je te l’ai déjà dit, il y en aura sept, sept pierres de pouvoir. Sépare-les et tu seras libre. Ne les tue pas. Mais avant cela, tu devras trouver tes fantômes.
Gaunt s’était acharné contre la serrure sans vraiment l’écouter.
— Mais merde, ça ne veut rien dire !
— Ton futur empiète sur toi, Ibram. Des fantômes, des fantômes, rien que des fantômes.
Il se retourna. S’il le fallait, il allait se battre. La porte ne voulait rien savoir et cette tarée occupée à baver par terre se rapprochait dangereusement.
— Dans mon métier, je passe mon temps à en fabriquer, des fantômes. Dites-moi quelque chose que je ne sais pas.
— Tu es un anroth.
— Un quoi ?
Elle siffla et releva brusquement les yeux vers lui.
— Je n’ai pas la moindre idée de ce que c’est, je sais juste que tu en es un. Un anroth. Anroth. C’est ce que tu es.
D’une large foulée, Gaunt traversa la pièce jusqu’au mur opposé pour mettre de la distance entre eux.
Elle se tortilla lentement pour faire demi-tour.
— Ça n’a aucun sens. Je m’en vais, s’exhorta-t-il en refaisant chemin inverse.
— Alors va-t’en. Mais une dernière chose avant que tu t’en ailles.
Il tourna la tête et la vit sourire sous le rideau de ses cheveux noirs.
— Le Warp te connaît, Ibram Gaunt.
— Allez vous faire foutre ! vociféra-t-il.
— Ibram, il viendra un jour… Un jour très lointain où une chose colorée de vermillon sera la plus précieuse que tu n’approcheras jamais. Cherche-la, trouve-la. D’autres la chercheront aussi, et tu la défendras avec ton sang et celui de tes fantômes.
— Ça suffit !
Elle se redressa à quatre pattes et accourut vers lui comme un animal. L’écume de sa bouche s’écrasait en gros paquets sur le sol.
— Souviens-toi de ça, Ibram ! Ibram ! Je t’en prie ! Tant de gens mourront si tu ne le fais pas !
— Si je ne fais pas quoi ? lui jeta-t-il en se démenant pour trouver une issue à cet enfer.
— Détruis-la. Tu dois la détruire. Cette chose vermillon, détruis-la. Elle forge du fer sans âme.
— Vous êtes folle.
— Du fer sans âme !
Elle se suspendit à ses jambes par les pans de son manteau ourlé de glace.
— Lâchez-moi !
— Des mondes mourront ! Un maître de guerre mourra ! Ne laisse aucun d’entre eux s’en emparer ! Aucun d’entre eux ! Elle ne doit pas tomber entre de mauvaises mains, et toutes seront de mauvaises mains ! Personne n’a le droit de s’en servir ! Détruis-la, Ibram ! Je t’en supplie !
Il l’écarta d’un coup de pied et elle retomba sur la pellicule gelée, où elle se recroquevilla en pleurant.
Gaunt regagna la porte et leva la main vers la serrure. Elle n’était plus verrouillée. Il se retourna vers la jeune fille, qui se relevait du sol, ses yeux sombres encore humides. Sa voix était redevenue la sienne.
— Ne les laisse pas l’avoir. Détruis-la.
— Je n’ai jamais entendu un tel ramassis de conneries, lança Gaunt d’un ton mal assuré. Si vous avez vraiment un don, pourquoi vous ne me dites rien de concret ? Quelque chose que je pourrais avoir envie de savoir, comme… Comment mon père est mort.
Elle se hissa sur son tabouret en reniflant et l’air se rafraîchit à nouveau.
Il fut bientôt d’un froid mordant. Gaunt sentit son regard noir lui pénétrer le cerveau.
Au mépris de sa répugnance, il se rassit à sa place et garda les yeux fixés sur les siens.
— Ton père… Tu étais son premier et unique enfant. Son premier et unique… Elle s’interrompit un instant avant de poursuivre de sa voix douce : Kentaur. C’était sur Kentaur. Dercius menait le contingent principal et ton père commandait le groupe d’élite…