Secret Défense d'aimer - Tome 3

Axelle Auclair · Chapitre 13 sur 27

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Secret Défense d'aimer - Tome 3

Chapitre 13

C H A P I T R E 1 3

En équipe.

 

[Notes du Docteur Cauvin – 21 juillet : Sujet Bonbon. Observation : Après la visite houleuse du général, j’ouvre un nouveau dossier. Je pense que cela sera nécessaire.]

– Sabine –

Après une soirée perturbée par mon estomac rebelle, je m’offre un long sommeil réparateur, n’en déplaise à Condor. Mon réveil s’en trouve facilité, car hormis me sentir un peu vaseuse, j’arrive à faire bonne figure et même à manger un peu de pain. Sans beurre puisque sa vue fait naître des nausées. Je vais devoir me passer de gras les prochaines semaines. Que mon corps choisisse ma période de grossesse pour m’aider à suivre un régime, c’est cocasse. Mais avec tout ce que j’ai lu, j’ai bien conscience qu’il ne faut pas chercher à comprendre ce que veut ton corps, il faut juste lui obéir.

Mû par son désir de se normaliser, Condor a préparé seul le déjeuner. Il se contente de servir en silence, non sans m’observer avec intérêt. Ce qui m’arrange bien puisque ma préoccupation est autre ce matin. En buvant mon café, j’attends avec impatience l’arrivée du gros chaton pour analyser sa tête. D’un coup d’œil, je découvrirai la conclusion de ce rendez-vous, son bonheur se lira sur son visage, ou pas.

Après le bruit de sonnette quotidien, seul Hector apparaît. Déçue, je le questionne :

– Lynx ne vient pas ?

– Non. Il a pris la voiture pour raccompagner sa copine.

– Pour commencer, tu vas nommer Sylvie par son prénom. Avant d’être mon amie ou la petite amie de Lynx, c’est une personne. Est-ce que tu parles de moi en disant « la femme de Condor » ? Non ! Alors, fais-en autant pour Sylvie. Non, mais alors ! je tempête en haussant le ton crescendo.

En pleine confusion, il me fixe pendant quelques secondes en silence. Condor vole à sa rescousse en intervenant avec calme.

– Tout va bien, Hector. Donc, Lynx a pris la voiture pour ramener Sylvie. Nous allons profiter de ton chauffeur et nous devrons également charger Squale.

– Voilà, répond Hector en m’épiant de biais.

– Je vais encore devoir attendre pour tout savoir ! C’est contrariant, je ronchonne.

– Nous sommes au Ministère dans moins d’une heure, précise Hector.

– La barbe quand même !

Irritée, je ponctue ma phrase d’un coup de poing sur le comptoir dans un concert de vaisselle qui tinte. Hector sursaute puis m’observe avec les yeux ronds. Blasé, Condor ne sourcille même pas.

– Hector, tu devrais boire ton café, l’invite-t-il.

Jusqu’à ce que nous arrivions sur le parking du Ministère, sans que j’en devine les raisons, ils ne prononcent plus un mot. Même si je bavarde, ils ne cèdent que des « Hin Hin » en réponse ou se contentent de hocher la tête. Hector m’observe avec méfiance, mais Condor fait preuve d’une sérénité inhabituelle. Dès que nous sommes stationnés, je descends du véhicule pour m’esquiver.

– Je vais chez Sylvie !

Et j’ai hâte ! Non seulement cela me permettra de profiter d’un vrai café, puisque Condor a subtilisé le nôtre chez nous, et je saurais enfin si la soirée Lyvie s’est bien déroulée. La curiosité me donne des ailes, alors je cours presque dans les couloirs pour piler devant son bureau. Je m’y engouffre puis ferme la porte.

– Raconte tout, absolument tout !

– Tu as besoin d’un dessin ? s’amuse-t-elle.

Sylvie me tend une tasse dont j’apprécie le fumet. Boire un bon café et écouter ses péripéties nocturnes, voilà qui me met en joie.

Une fois assise, j’inspecte son visage pendant quelques secondes. Faisons le bilan ensemble. Des yeux brillants, un sourire niais formé par des lèvres qui laissent franchir un petit soupir en accord avec son regard absent. On peut y ajouter un air rêveur et comblé. Sans nul doute, le matou a été à la hauteur de ses espérances.

– Il a été parfait. Gentil, prévenant, poli et tout doux, confie-t-elle.

– Rassure-moi. On parle de Lynx ou de ton animal de compagnie ?

– Arrête. Il manquait d’assurance, mais il n’était pas intimidé.

– Oh pardon ! Je ne voulais pas atteindre à la virilité de ton homme, je la taquine.

– Tu n’as pas intérêt. Il n’est pas semblable à Condor et en ce qui me concerne, c’est une qualité à lui ajouter. Pour être honnête, lorsque j’en ai eu la certitude, ce fut libérateur. Lui, il ne me fera pas de coup tordu, me toise-t-elle.

Ouille ! Bien visé. Vais-je oser la contredire ? Non. Il est plus prudent de conserver le silence, sinon, je vais m’embourber.

– Je me doutais que Lynx serait un amour et très respectueux. Je suis heureuse que tu acceptes de lui accorder ta confiance.

– Pas du tout déçue, bien au contraire. J’ai failli faire un malaise quand il a ôté sa cagoule. Il est superbe, souffle-t-elle en agitant la main.

– Tu vois que c’est bien cette histoire de cagoule. C’est le bonus CCLS, on craque une deuxième fois quand ils l’enlèvent.

– Mouais. Nous avons gagné à la loterie, bien que je n’en sache rien dans ton cas, mais c’est risqué cette affaire.

– Je l’avoue.

Nous nous esclaffons, puis Sylvie change subitement d’attitude. L’air gêné, elle se penche vers moi pour murmurer.

– Par contre, quelle surprise au moment de passer aux choses plus intimes. J’ai failli en tomber du matelas lorsqu’il m’a confié sa... hum... particularité.

J’ai une très bonne idée de ce à quoi elle fait référence, puisque j’ai été frappée par la même stupeur. Voilà un sujet délicat à aborder avec le plus grand sérieux.

– Tu veux dire que… il en a une toute petite ? je souffle en prenant soin de mimer un air atterré.

On ne se refait pas, pardon.

– Tu es con, des fois, me tance-t-elle en levant les yeux au ciel.

– Que des fois et c’était pour dédramatiser.

Nous rions de bon cœur, puis elle reprend :

– Il est irréprochable à tous points de vue, je te ferai un dessin si tu y tiens. Sinon, tu sais parfaitement de quoi je parle.

– Non merci pour le croquis. Je vais dépasser mon quota de visions acceptables à force. Mais oui, j’ai bien compris. Nous sommes leurs premières. Une situation ahurissante à vivre, mais pas étonnante avec leur historique.

– Voilà. Il a été pataud, me demandant sans cesse s’il s’y prenait bien et si j’appréciais tout ce qu’il me faisait. C’était horrible, confie-t-elle avant d’éclater de rire.

– Tu es dure avec lui.

Cela me chagrine que l’on se moque de Lynx, qui réalise tant d’efforts pour être un homme respectueux et soucieux de son bien-être. J’ai la sensation qu’elle dénigre mon frère adoré, ça me pique fort.

– Non ! Pas horrible dans ce sens-là ! Juste pour moi, ma gêne le temps de comprendre et ensuite d’oser m’exprimer pour l’aider.

– Ah, d’accord. Alors oui, je l’admets. Mais tu peux lui faire confiance parce que ces hommes apprennent vite. Houla, très vite, je pouffe en agitant la main.

– Je te le confirme. Après la quatrième fois, je lui ai expliqué avec tact que ce n’était pas un marathon, et qu’il ne devait pas viser la médaille d’or pour la première nuit. Je suis éreintée.

Elle soupire, moi, je lève un poing de vainqueur.

– Je suis fière de mon Lynxounet. C’est un winner !

– À présent, tu sais que tout va bien de mon côté. Passons à toi. Es-tu informée qu’il faut déclarer ta grossesse à tes supérieurs ?

– Je sais bien. Mais si je l’officialise, ils seront tous au courant et mon plan va s’effriter. Condor ne doit plus jamais décider seul de telles choses. Or, je ne pense pas que le peu qu’il a subi jusqu’ici soit assez percutant pour le tatouer dans sa cervelle.

– Sabine, je ne suis vraiment pas de ton avis.

– Pardon ?! Tu prends déjà sa défense ?! je m’insurge.

– Non, mais ça ne va pas ?! Je te parle d’informer les autres. Je suis presque certaine qu’ils seront indignés et qu’ils se rangeront de ton côté.

– Même le général ?

– Lui, je suis persuadée qu’il sera justement ton meilleur allié, affirme-t-elle avec conviction.

Tellement obnubilée par mon petit nombril, j’ai mis de côté ceux qui gravitent dans ma vie. Si Hector et Lynx ne comprennent pas tout à fait mon point de vue, ce sera en revanche le cas pour le général qui se trouve être le plus sensé de tous. Cela dit, si ma grossesse les concerne, ce n’est pas le cas du reste.

Après notre conversation, je rejoins le bureau dans lequel Hector et Lynx s’affairent déjà. Hector est concentré, Lynx un peu moins. Les petits cœurs qui volètent autour de son faciès heureux doivent y être pour quelque chose. Pendant que je passe mon uniforme, ils m’annoncent que Condor et Squale s’entraînent au gymnase. Je saute sur l’occasion, une fois ma tenue revêtue, je leur demande de m’accompagner chez le général. De façon réglementaire, j’aurais dû informer mon supérieur hiérarchique direct en premier. C’est-à-dire Hector, car même s’il est maintenant un personnel civil, son poste lui accorde ce rôle. Mais aucun d’eux ne me tiendra rigueur de n’avoir pas suivi la voie habituelle cette fois.

Sur le trajet, ils me submergent de questions pour savoir de quoi il retourne. Je finis avec un doigt dans chaque oreille en me fichant bien qu’ils me traitent de sale gamine. Ensuite, après les salutations souriantes au général et tous installés, je lâche la bombe.

– Je voulais vous annoncer que je suis enceinte.

Un jour, il faudra que l’on m’explique pourquoi tous accueillent cette déclaration comme une grosse blague. De toute évidence, je n’ai pas le profil de la future maman parfaite, puisqu’ils m’observent avec les yeux ronds. Un peu vexée, je leur laisse le temps d’assimiler la nouvelle, c’est le général qui se reprend en premier.

– Euh… Très bien. Je crois qu’il faut vous féliciter, alors. Il le faut ? hésite-t-il.

Finalement, ce n’est pas ma personne qui provoque le doute, mais mon mari. C’est logique, ils le connaissent bien.

– Oui. Vous pouvez.

– Mais pourquoi ? se réveille Hector.

– Oui, pourquoi un bébé ? répète Lynx encore ahuri.

– C’est vrai qu’avec vous, j’en ai déjà à la maison. Un de plus, ça va faire beaucoup, je ricane.

– C’est malin, ronchonnent-ils.

– Ça va tout changer, ajoute Lynx.

– Dites donc ! C’est une bonne nouvelle pour un couple, alors cessez de faire preuve d’égoïsme et réjouissez-vous pour eux, les recadre le général.

– Ok. Bravo, c’est super. Vous auriez juste pu nous prévenir que vous souhaitiez devenir parents.

– Oui, c’est chouette pour vous. Pour nous, c’est brutal, on ne s’y attendait pas du tout, approuve Lynx.

– C’est vrai et c’est ce qui m’amène à la seconde partie du sujet. Pour tout vous dire, ce fut aussi soudain pour moi.

Devant les trois hommes perplexes, je leur explique le déroulement des faits. Non pas pour me plaindre, c’est mon problème et je le gère avec mon mari comme je l’entends. Mais il se trouve que ce dernier est un agent qui opère sur des missions dangereuses, pour lui comme pour ceux qui l’entourent. Par conséquent, le fait que notre petite guerre de couple puisse le perturber, m’amène à les prévenir. Mon résumé terminé, le général bondit sur ses pieds, Hector et Lynx sont sidérés.

– Il a fait quoi ?! hurle le général

Question purement rhétorique à laquelle je me contente de répondre en hochant la tête. Au final, Sylvie était dans le vrai. Lynx et Hector mettent un peu plus de temps à mesurer les évènements.

– Vous vouliez un enfant. Il t’a juste aidée.

– C’est le meilleur moyen pour te faire la surprise.

– Stop ! Ce mot est désormais banni de votre vocabulaire. Je vous interdis de l’utiliser en ma présence sous peine de douloureuses représailles !

– J’y participerai en vous tapant sur le crâne ! me soutient le général.

Afin que tout soit clair, nous leur expliquons ce qu’implique le fait de trafiquer ma pilule. Une fois éclairés sur le ressenti de la personne trahie, tout devient limpide.

– Vous en aviez juste parlé.

– Mais pas décidé.

Bravo, les lapinous, je suis fière de vous.

Les voici donc tous les trois outrés et le plus impressionnant n’est pas celui qui porte une cagoule. Non. Le général est effrayant. Il est tout rouge, sa mèche de cheveux blancs en l’air et les yeux exorbités. Il ouvre tant la bouche que je peux compter toutes ses dents recouvertes de métal. Ça brille beaucoup là-dedans. L’inconséquence de Condor fait l’unanimité, ils râlent tous après lui.

Après quelques minutes, le général impose que les postérieurs rejoignent les chaises. Ensuite, il lance un débat plus calme en m’interrogeant sur ma santé, mon moral et pour finir, mes souhaits. En quelques mots, je dévoile ma décision, comme mon intention de faire tourner Condor en bourrique pour le vacciner.

Lynx et Hector ronchonnent, déçus par la douceur de mon plan. Pour eux, des coups de pied au cul seraient mérités. Un jour, ils apprendront à régler les soucis sans violence, je garde espoir. Pour l’instant, c’est le général qui parvient à leur faire entendre que c’est sans aucun doute le plus adapté pour Condor. Au final, comme l’avait prédit Sylvie, j’obtiens leur entière coopération. Hector et Lynx promettent de garder le silence et de ne pas s’en mêler. Pour ce dernier point, j’insiste beaucoup et longtemps.

Tout étant dit, ils quittent le bureau à la demande du général, non sans reluquer mon ventre avec un petit sourire au passage.

– Sabine, je vous présente toutes mes exc…

– Ah non ! Je refuse que vous les présentiez à sa place. Vous n’êtes pas responsable. Je vous rapporte la situation uniquement par obligation dans un premier temps, puis en ayant conscience que cela peut se ressentir sur son humeur et de ce fait, influer sur son travail.

– Certes, il est plus avisé que nous soyons informés, nous garderons un œil sur lui. En revanche, il vous a quand même prévenue qu’il demande à cesser son activité ?

– Oui, ça, il me l’a dit. Mais après les faits, je rouspète.

– Certes, vous n’en seriez pas là dans le cas contraire. Cet après-midi, nous devons discuter de son départ et de sa future affectation. Tous les services internes ou externes vont se l’arracher dès que nous l’annoncerons officiellement. Je veillerai à ce qu’il étudie son choix avec vous lorsqu’il me fera part de sa décision, on ne sait jamais. S’agissant de votre grossesse, nous en tiendrons compte pour vous éviter un déménagement au mauvais moment.

– Un déménagement ? Mais je ne veux pas changer de poste.

– Bien sûr que non. Nous tenons beaucoup à vous et ne vous lâcherons pas facilement, n’ayez crainte. Je parlais de l’appartement. C’est un logement de fonction. Il n’y en a que quatre pour les agents et ils sont tous pris. Or, il nous faut en intégrer deux nouveaux, dont le remplaçant de Condor. Ils sont prioritaires sur Hector et vous. Vous comprenez ?

Mince. C’est évident que les agents passent avant nous. J’ai eu la chance de profiter d’un appartement parce qu’il était disponible, mais là, Hector, Condor et moi allons devoir céder nos places. Zut ! Si j’ai confiance en Condor pour nous trouver un super logement, j’aime beaucoup cette vie qui me rappelle le casernement.

– Bien sûr, mon général, je comprends.

– Dans l’immédiat, que diriez-vous de prendre des vacances ? Condor a écourté les dernières et cela nous permettra d’organiser son départ en toute sérénité. Et un peu d’air vous fera du bien. Je parle d’un air sans lui, s’esclaffe-t-il.

– Les agents seront à Langley la semaine prochaine, ce n’est pas gênant ?

– Pas du tout, justement.

Refuser une proposition pareille, c’est inconcevable. À l’idée de passer du temps à Pornic avec mes parents, je frétille sur mon fauteuil.

– J’ai comme l’impression de vous offrir un merveilleux cadeau, mais entre nous, c’est justifié. Alors vendu pour au moins trois semaines ? s’amuse le général.

– Quatre ?

Je tente le coup puisqu’il me reste beaucoup de permissions à prendre, c’est le meilleur moment pour en profiter. Aussitôt, à la pensée d’Hector abandonné au bureau comme dans les appartements, je culpabilise.

– Vous pensez envisageable qu’Hector vienne avec moi pour éviter de se retrouver seul ?

– Hector n’a jamais pris de vacances, que des indisponibilités. D’ailleurs, je ne suis pas certain qu’il sache à quoi cela correspond. Je ne vois pas d’inconvénient, il en a désormais le droit. L’important est de savoir si vous le proposez uniquement pour lui ou si cela vous fait plaisir. Vous avez assez à gérer comme cela.

– Bien sûr que je suis très heureuse de l’inviter. J’adore mes parents, mais j’aime être accompagnée d’amis pour que ce soit plus sympathique.

– L’idée que vous dévergondiez Hector m’amuse beaucoup.

– Il n’a pas vraiment besoin de moi pour ça, fais-je remarquer en soupirant.

– C’est ce qui m’a été rapporté, en effet. Il faut que jeunesse se passe, n’est-ce pas ?

Lorsque je sors de son bureau quelques minutes plus tard, je plane. Je pars la semaine prochaine, le temps d’avancer mon travail avec Hector. Un peu de recul sur mon futur et bonjour la plage. Je n’y avais pas pensé, alors je ne peux que féliciter le général d’offrir à Condor un coup de massue supplémentaire en m’éloignant. Il va me manquer, c’est évident. Mais dès que cela arrivera, je me remémorerai que grâce à lui, ce sont mes dernières vacances en toute insouciance.

Au bureau, je retrouve Hector seul. Avec excitation, je lui annonce mon départ.

– C’est plus que mérité, approuve-t-il.

– Si un petit séjour à la plage te tente, tu peux venir. Le général donne son accord. Ça te plairait de découvrir les vacances au bord de mer ?

Hector reste muet, en pleine réflexion. C’est abstrait à ses yeux. Il n’a jamais marché en tongs sur le sable, batifolé dans l’eau, ne s’est jamais prélassé sur un transat ou toutes autres activités du genre.

– C’est bien les vacances ?

– Oh oui. Tu vas adorer.

– Tu m’emmènerais ? questionne-t-il encore hébété.

– Mais avec un immense plaisir. Les vacances, c’est fait pour se détendre, s’amuser et s’éclater. Avec mes parents, nous allons bien manger et nous serons aux petits oignons, mais pour la grosse marrade, je préfère, et de loin, que tu sois là.

– Oh oui, j’adorerais ça, souffle-t-il sans y croire.

– Yeah ! C’est parti pour quatre semaines tous les deux parce que le général te les donne également !

Euphorique, je sautille en tapant dans les mains pour exprimer ma joie.

– Stop !

La violence de son ordre me fige avec les deux mains en l’air.

– Je t’interdis de sauter. Tu as oublié ?

– Houla ! On va se calmer, hein. Je ne suis pas en train de faire du trampoline non plus, je le rabroue.

Attention à toi, Hector. Si tu me pourris mes vacances pour jouer au Condor, je vais te détester et te renvoyer chez toi par la poste en te collant des timbres sur le front. Je vais te piquer ton pied en fer pour le jeter dans le port. En avisant ma contrariété, il est contrit.

– Excuse-moi. Je me suis inquiété. Je vais être tonton, tu comprends ?

Il arbore une bouille de bienheureux, il est craquant.

D’accord. Je ne planquerai pas ton pied. Tu es trop mignon pour ça et moi, pas assez vilaine.

 

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Reconversion.

 

 

– Condor –

Nous sommes en train de faire le point avec le général, quand je bondis sur mes pieds pour me dresser devant son bureau.

– C’est une blague ?!

– Pas du tout. Dans le monde des gens normaux, partir en vacances se pratique et Sabine a beaucoup de jours en retard. Outre le fait que c’est un droit, c’est également la meilleure période, et donc la raison pour laquelle j’ai posé ses quatre semaines d’office, rétorque-t-il avec flegme.

– Tu lui as imposé ses permissions ?

– Oui, pour coïncider avec les exigences de la cellule.

– Mais, elle est d’accord ?

– Tu as un souci de compréhension aujourd’hui ? Quel mot te pose problème, « d’office » ou « imposé » ? me toise-t-il.

Inutile de répondre à son sarcasme, j’opte pour me rassoir. Donc, des congés. Je brûle de le questionner sur la nécessité, mais je vais m’en dispenser afin de m’éviter une nouvelle salve désagréable. J’imagine que cela offre à Sabine l’opportunité de se reposer, c’est donc bénéfique. En revanche, un détail coince.

– Depuis quand accordes-tu des repos sans me consulter ? Jusqu’à preuve du contraire, ma cagoule est encore sur ma tête. Mon ouïe va très bien, mais toi, aurais-tu un souci de vue ? Le logo sur mon front serait-il flou ?

– Quand tu seras parti, c’est moi qui devrai composer avec leurs jours en trop.

– Tant que je suis présent, on ne change rien.

– J’en prends bonne note. Euh… du coup, il faut que tu saches qu’Hector peut enfin en prendre aussi, alors je lui ai accordé les mêmes congés.

Pourquoi ai-je le sentiment qu’il y a une entourloupe là-dessous ?

– Et qui va assurer ici quand nous reviendrons de Langley ?

– Toi, puisque tu souhaites calmer le jeu. Ce qui nous permettra de travailler sur ta prochaine affectation.

Dans le mille.

– Et si je voulais des vacances, moi aussi ?

– Si tu veux des jours de repos, il n’y a pas de problème. Au pire, s’il y a une urgence, tu pourras intervenir du bureau de vos logements.

Excellente idée. Un peu de cocooning avec ma femme pour faire la paix.

– Ça me va. Ça me permettra de rester avec Sabine.

– Ah non. Sabine et Hector ont donné l’adresse de ses parents comme lieu de vacances. Avant que tu réclames à t’y rendre, je te rappelle que c’est impossible. Ton anonymat est toujours valable, tu comprends ?

– Je note que je suis encore le Condor quand ça t’arrange.

Pourquoi les annonces déplaisantes s’enchaînent-elles et que je me doute déjà la prochaine ?

– Et ils ont bien sûr donné cette adresse pour les quatre semaines à venir ?

– Attends, je vérifie sur le papier… Oui ! C’est exact.

Paf ! Bien joué, Sabine. Je reste calme, tout va bien. De plus, Hector sera avec elle, c’est rassurant. L’enfoiré.

– D’ailleurs, concernant ton anonymat, tu m’informeras dès que possible de ta décision, si tu optes pour le conserver ou le lever.

Effectivement, c’est un sujet important qui va déterminer mon futur professionnel.

– Publiquement, je le conserve autant que possible. Au niveau militaire, j’ai plus de choix d’affectations en étant l’ex-Condor.

– Tout à fait. Tu as une idée de ce que tu aimerais faire ?

– J’hésite encore entre deux types de postes. 

– Et qu’en pense Sabine ?

Voyons voir… En fait, rien puisque nous n’avons pas abordé ce sujet.

– Je vois. Vous n’avez pas encore décidé du mieux pour la suite de votre vie commune. Lorsque ce sera le cas, tu me préviendras.

Je sors de son bureau avec une phrase qui devient mon nouveau mantra : Lui parler. Communiquer. Lui parler. Cela va bien finir par se transformer en réflexe, non ? Je dois lutter contre mes habitudes de tout conserver et gérer, et ce n’est pas simple quand c’est ancré à ce point.

Lorsque j’entre dans la salle des archives, ils sont tous au travail, Squale en binôme avec Sabine. Nous avons décidé que nous devions tous être capables d’accomplir ses tâches pour les cas d’urgence, c’est donc une excellente initiative. Qu’ils plaisantent ensemble est la preuve qu’ils ont réglé leur souci. C’est une bonne chose. Normalement, du moins.

L’agacement que je ressens indique que je dérive sur le privé, alors vite : monter les cloisons ! Oui, il faut que la cohésion s’instaure dans l’équipe. Ce dont je me persuade en rejoignant le fond de la salle pour trier les informations sensibles.

Si Sabine m’a informé de ses vacances, il me faut attendre le soir et notre retour dans l’appartement pour aborder le sujet en privé. Sabine s’affaire dans la cuisine, je m’installe devant le comptoir pour lui soumettre une idée qu’elle acceptera, je l’espère.

– Alors, on t’impose des vacances ? Je peux intervenir si tu le souhaites.

– Pas besoin, je suis ravie d’aller chez mes parents, affirme-t-elle avec un grand sourire.

Perdu. Elle s’accommode très bien de cette « obligation ».

– Avec Hector et sans moi.

– Oui, c’est encore mieux !

– Pardon ? je gronde.

– Les vacances, c’est bien mieux avec des amis.

Je préfère, mais un petit coup de sécurité me rassurera tout de même.

– Je ne vais pas te manquer ?

– Mais si. Houlala, s’amuse-t-elle en agitant la main.

– Tu te fiches de moi.

Sabine cesse de remuer sa pâtée… Non, je crois qu’on appelle ça une pâte. Bref, elle se penche sur le comptoir en souriant, puis dépose un baiser sur le bout de mon nez avant de reculer.

– Un peu, c’est vrai. Quatre semaines, ce n’est presque rien. Tu m’as laissée seule plus longtemps et sans nouvelles. Cette fois, nous pourrons communiquer.

À part admettre que c’est toujours elle qui attend, que répondre ? Rien. Tout à coup, elle adopte un air autoritaire en levant un doigt devant moi.

– Et je ne veux pas te voir débarquer là-bas pour coller la frousse de leur vie à mes parents. Tu promets ?

– Oui, je ne viendrai pas, je bougonne.

À mon tour, je l’attrape pour la tirer vers moi, puis l’embrasser. Ensuite, je questionne avec espoir :

– Tu vas au moins leur parler de moi ?

Décontenancée, Sabine m’observe, se perdant en réflexion pendant quelques secondes avant de répondre.

– Tu le souhaites ? Et je peux le faire ?

– Bien sûr que je le veux ! Je rends ma cagoule pour faire entièrement partie de ta vie, et donc, de ta famille. En revanche, tu ne dis pas que je suis Condor, c’est tout. D’ailleurs, à ce sujet, pendant que tu seras en train de lézarder, je dois préparer ma prochaine affectation.

– Et qu’as-tu décidé ?

Attention, ma femme va tomber des nues dans deux secondes.

– Rien, je voulais en parler avec toi auparavant. Pour qu’on décide ensemble, je déclare non sans fierté.

Elle plisse les yeux, un rictus apparaît sur ses lèvres qu’elle dissimule aussitôt sous un air sérieux. Méfiante, elle ne commente pas. Je l’encourage :

– Tu es la personne qui me connaît le mieux, alors dis-moi ce que tu en penses.

– Eh bien, vu tes compétences, il y a l’embarras du choix. Catcheur, ça t’irait bien. La cagoule, tu as l’habitude, et l’idée de voir tes cuisses moulées dans un collant est plaisante. Sinon, forain pour tenir un stand de tir à la carabine, c’est dans tes cordes. Ça te permettrait de finir ta vie en offrant des grosses peluches avec le sourire, c’est cool. Maître-nageur, tu pourrais également, mais j’utilise mon droit de véto. Que tu sois reluqué par des nymphomanes toute la journée qui feraient exprès de se noyer pour te toucher, ça m’emballe moyen. Gardien de zoo, tu pourrais aussi avec tous les animaux qui t’ont entouré ces dix dernières années.

– C’est bon ? Tu as fini ?

– Je peux en trouver d’autres, pouffe-t-elle.

– Je te fais confiance pour ça. Déjà, première précision : je souhaite rester militaire. Ensuite, Sabine, ton avis m’importe. Réellement.

– Oh ! C’est sérieux alors ? Je suis confuse, mais tu avoueras qu’il y a de quoi me surprendre.

– J’en conviens, mais je t’ai dit que j’allais changer. Pas du jour au lendemain, puisqu’il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton. Tu peux me pardonner quelques boulettes quand même ?

Elle se renfrogne puis tourne la tête.

– Ça dépend de la taille de la boulette, marmonne-t-elle. 

Je répondrais bien que celle-ci fera environ trois kilos pour une cinquantaine de centimètres, mais je ne pense pas qu’elle goûte mon humour sur ce sujet.

– Ce qui te conviendrait le mieux, ce serait instructeur. Tu ne penses pas ?

– Ça me tente, mais je perds mes accès aux informations et j’aime tout savoir.

– Le renseignement te fera travailler dans un bureau. Tu ne le supporteras pas.

– Il y a des postes sur le terrain pour recueil… Non, oublie ce que je viens de dire puisqu’il s’agit de cesser les missions dangereuses, je me reprends en secouant la tête.

– En effet, c’est le but.

Le choix est assez restreint en fin de compte.

– Alors instructeur, mais au moins pour unité d’élite.

– Au minimum. Je ne te vois pas formateur pour la section féminine à l’école des sous-officiers, pouffe-t-elle.

Doux Jésus ! Une section de quarante Sabine à gérer, ce serait ma fin. À choisir, j’opterais pour le catch en collant moulant et bariolé.

 

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