Secret Défense d'aimer - Tome 3

Axelle Auclair · Chapitre 6 sur 27

Pages du PDF

Secret Défense d'aimer - Tome 3

Chapitre 6

C H A P I T R E 6

Réorganisation.

 

[Notes du Docteur Cauvin – 2 juillet : Sujet Condor. Mental : ok. État général : ok. Observation : A repris les missions à l’étranger. Il fait preuve d’une sorte d’excitation étonnante depuis deux semaines, mais positive.]

– Sabine –

Aujourd’hui, la petite archiviste part en mission et pas peu fière qu’elle lui soit confiée. Ma tenue de combat enfilée — un jean et des baskets —, mes armes en place — mes téléphones —, je descends pour rejoindre le véhicule militaire qui m’est affecté, une berline et non un blindé. Oui, je ne suis pas chargée de donner une correction sanglante à des terroristes, mais de récupérer Hector pour le ramener chez lui, chez nous, après six semaines d’hôpital. Si la dangerosité de cette tâche n’atteint pas celles des agents, cela n’enlève rien au plaisir ressenti d’être l’élue qui l’accompagnera dans sa nouvelle vie.

Une fois installée dans la voiture, à l’avant et à côté d’un chauffeur de l’équipe Log en civil, j’ai pour une fois le temps de l’observer. Il est jeune, plus que moi, en civil, tendu et muet comme une carpe après son salut d’accueil. Il a besoin de se détendre, alors je décide de lancer une conversation sur un ton badin.

– Vous êtes en poste depuis peu ?

– Deux ans, Madame.

– Vous êtes le dernier arrivé ?

– Non. Je suis le plus ancien, Madame.

– Ah bon ? Le turn-over est si important ? Et arrêtez de me donner du « Madame », s’il vous plaît.

– Bien, Mad…

J’attends quelques secondes, mais rien ne vient. Il y a comme un bug. Ce n’est pas un détail qui peut m’effrayer, je suis diplômée en conversation avec les hommes peu causants, alors je continue.

– Nous avons le même grade ?

– Oui. Je suis sergent.

– Bien. Donc moi, c’est Sabine, je l’encourage.

– Je ne pense pas que Condor apprécierait une telle familiarité, désolé. Sinon, pour répondre à votre précédente question, nous restons environ quatre années dans cette équipe.

– J’ignorais que le temps était limité. J’imagine que c’est pour l’efficacité ?

– Pas vraiment, marmonne-t-il.

Son ton railleur fait naître une vérité bien différente dans mon esprit. Ne sachant pas s’il l’avouera, je jette le pavé.

– C’est vous qui n’en pouvez plus et souhaitez partir. C’est bien ça ?

Il soupire discrètement, mais ne répond pas.

– Vous savez, je sais de qui et de quoi nous parlons. De plus, je n’ai pas l’intention de répéter vos confidences. J’ai mon lot également, je pouffe pour le rassurer.

– J’imagine bien. Lorsque nous discutons de vous entre nous, nous sommes admiratifs. Nous envisageons même de dresser un autel à votre effigie, s’amuse-t-il.

– Il n’est pas aussi terrible que… Si, il l’est. Autant rester honnête. Disons qu’il l’est beaucoup moins avec moi.

– Heureusement, s’esclaffe-t-il. L’exigence des agents est élevée. Ils n’autorisent pas la moindre erreur, mais ce n’est certainement pas nous qui le leur reprocherons. Nous savons trop les risques qu’ils prennent. La raison de notre lassitude pour ce travail, ce sont les multiples tâches qui n’emballent pas les jeunes engagés que nous sommes. Quand on m’a proposé d’assister les CCL, on m’a vendu du rêve. Je ne m’attendais pas à me transformer en femme de ménage ou homme à tout faire.

C’est la première réflexion qui m’était venue en apprenant l’étendue de leur domaine de compétences, alors il m’est difficile de le contredire. Déjà que je prenais mal le fait de me retrouver dans un bureau, alors lui, avec une serpillère comme arme, je n’imagine même pas. Autant, le nettoyage des armes et équipements militaires, cela doit aller, mais les petites lessives, courses alimentaires et autres joyeusetés, c’est clair qu’on ne s’engage pas pour ça.

– Quatre ans pour ce type de poste, c’est pas mal. Je conçois bien ce que vous ressentez. Vos tâches ne s’avèrent pas à la hauteur de vos espérances, mais vous pourriez aborder les choses différemment. Lorsque vous leur tendez un sac pour partir en mission, vous vous dites que vous n’êtes qu’un esclave qui a lavé et plié son linge. Mais eux, ils chargent ce sac sur leur dos en se sachant parés. Pas une seconde, ils ne s’interrogent sur le contenu, ils ne le contrôlent pas, au cas où vous auriez commis un oubli. Ils s’en remettent aveuglément à vous, ne doutent jamais de votre professionnalisme. Sans votre travail parfois ingrat, les agents ne pourraient pas être aussi efficaces. Ils ont une confiance totale en vous et les personnes sur lesquelles ils se reposent sont rares.

– Je ne voyais pas les choses de cette façon, c’est vrai.

Sur le ton de la confidence, je lui fais un aveu :

– Je ne suis pas autorisée à laver les affaires de Condor.

Étonné, il réfléchit quelques secondes avant de répondre.

– Merci. Vos paroles sont justes, j’en avais bien besoin.

– Ne doutez jamais de votre importance dans la chaîne parce qu’elle est réelle. Je vous l’assure.

– C’est vrai. De plus, je dois reconnaître qu’après cette affectation, nous obtenons tous de super postes, donc, il y a la récompense. Il faut passer sur le fait qu’ils ne connaissent pas nos noms également. Mais le Condor, il a quand même un sacré caractère, ronchonne-t-il.

– Je ne peux pas décemment prendre sa défense sur ce point, je confirme en riant.

Une fois devant l’hôpital, nous n’avons pas besoin de chercher Hector, nous le retrouvons dehors, devant l’entrée. Dès qu’il nous repère, armé de ses béquilles, il descend l’escalier d’une démarche incertaine en se concentrant. Il y a une rampe, mais je pense qu’il ne s’envisage pas comme un handicapé, bien trop entêté pour cela. La voiture immobilisée au bas des marches, je m’en extrais pour aller à sa rencontre, mais il me fait signe de rester à ma place. Obéissante, je l’observe approcher, heureuse de découvrir qu’il se débrouille très bien. Arrivé à ma hauteur, je peux apprécier son humeur.

– Enfin ! Je n’en pouvais plus d’être coincé ici. Six semaines chez les dingues ! Je patiente sur le pas de la porte depuis deux heures et je les ai envoyés paître avec leurs examens de sortie à la con. Non, mais sérieux, je sors et puis c’est tout !

– Ils doivent être aussi ravis que toi de ton départ, je pouffe en l’embrassant.

– Stéphane, j’ai laissé mon sac en haut des marches. Vous pouvez le prendre, s’il vous plaît ?

L’intéressé a un moment d’absence d’avoir été hélé par son prénom. Il pivote vers moi avec un air interrogateur. Eh oui, contrairement à ce qu’il pensait, les agents connaissent leur nom, ce que je lui confirme d’un clin d’œil.

Hector nous presse pour partir, ce n’est que lorsque la voiture démarre qu’il devient plus aimable. Le retour se déroule dans le calme, puis nous l’accompagnons chez lui. Hector ne cache pas son bonheur de retrouver le confort de nos appartements. Ledit Stéphane lui explique les modifications apportées dans son logement, des détails pour l’aider dans la vie quotidienne. Cela va des poignées ajoutées aux endroits stratégiques, comme les toilettes ou la salle de bains, ou le lit surélevé, ainsi que le canapé déplacé contre un mur pour libérer de l’espace.

– Mon tapis a disparu, se désole-t-il.

– Il est roulé dans le placard de l’entrée. Nous avons pensé qu’au début, il pourrait perturber vos déplacements, se justifie Stéphane.

– Osez dire les mots. Vous avez pensé que j’allais me casser la gueule en me prenant les pieds dedans, bougonne Hector.

– Il a eu raison, non ?

– Ouais, mais ça fait mal au cul quand même.

– Tu auras encore plus mal à tes fesses si tu te vautres dessus.

– Nous avons rempli vos placards de nouveaux vêtements, des tenues civiles. Tout a été lavé et rangé, mais nous n’allons plus nous occuper de votre linge désormais, continue Stéphane.

– Ouais, normal. Ce n’est plus justifié, soupire Hector.

– Je t’aiderai, ne t’inquiète pas.

– Et à titre personnel, moi aussi si vous le souhaitez.

Son offre touche Hector qui le remercie. Cela confirme qu’il a bien compris son importance dans la vie des agents. Il nous quitte en affichant plus de peps qu’à son arrivée, peut-être fera-t-il quelques années de plus à son poste, sait-on jamais.

Concernant Condor, il part souvent en vadrouille. Un détail tout de même, il a changé. Un peu. Une semaine après l’hospitalisation de Cobra, il s’est acquitté d’une mission sur plusieurs jours et à son retour, il était étrange. Mais étrange bien, pas bizarre. Pour mieux comprendre ce qui m’a surprise, c’est qu’il est devenu très câlin, mais du genre vraiment beaucoup tout le temps.

À croire qu’il subit une montée d’hormones. Parce que oui, les câlins de Condor, ce ne sont pas des petits bisous assis sur le canapé, mais des séances torrides au lit. Il s’y emploie avec un tel sérieux, me fixant avec gravité tout du long, qu’il donne l’impression d’y jouer sa vie. Attention, je ne me plains pas, mais disons que son nouveau départ en mission hier me permet de souffler un peu.

Aujourd’hui, après une matinée à lui expédier des cartes et images satellites, il a rompu le contact. Non sans m’avoir transmis un dernier message privé tout mignon, auquel il ne m’a pas habituée, dans lequel il m’enjoint à prendre bien soin de moi. Même si je n’apprécie jamais les silences opérationnels, comme il les nomme, je ne m’inquiète pas outre mesure. De son côté, Lynx est parti la veille dans un autre pays. Il ne reste donc que Squale en disponibilité sur place.

Trois semaines passent dans le calme. Je me partage entre Sylvie au bureau et Hector à la maison, dans laquelle il se confine par choix personnel. Je lui laisse un peu de temps, mais je le traînerai dehors le plus tôt possible. En attendant, je lui enseigne la gestion du quotidien, et comme en matière d’amour, on part de loin. Heureusement, il apprend vite, tout se déroule bien. Hormis quelques déconvenues comme du linge blanc qui ne l’est plus après un hasardeux mélange au lavage, des toilettes bouchées parce qu’il ne faut pas y jeter de chaussettes trouées, et un micro-ondes nettoyé avec du gel pour w.c. parce que ça sent bon, d’après lui.

Le jeune Stéphane qui ne cessait de souffler, avant de réparer les bêtises, a pris les choses en main. Tous les produits arborent désormais une grande étiquette indiquant son utilisation, et des fiches sont collées sur les appareils critiques, comme le lave-linge.

Pas de nouvelles de Condor ni de Lynx, on peut dire que mon nouveau train-train s’installe, rien de spécial ne se passe. Ce qui n’est pas plus mal avec ce que nous avons vécu précédemment.

De retour au bureau après mon repas de midi avec Sylvie, je suis occupée à scanner des archives, lorsque Squale pénètre dans la salle, puis se dirige sans un mot jusqu’au coin café pour s’en servir un. Depuis notre collision à l’hôpital, il ne m’a plus adressé la parole, il se contente de me surveiller du coin de l’œil. C’est donc la première fois que nous nous retrouvons en tête à tête. Si l’on prend en compte le ton qu’il employait avec moi, son silence est une bonne chose, et qu’il daigne toucher la cafetière, carrément une grande avancée. En train de placer un document sur la vitre du scanner, je suis interrompue par sa voix tranchante qui résonne dans la pièce.

– Vous ne leur en avez jamais parlé, n’est-ce pas ?

Je lève la tête vers son visage renfrogné qui surmonte son corps tassé dans un fauteuil. Même les plis sur sa cagoule donnent l’impression de faire face à un bouledogue. Indéniablement, il n’entame pas un badinage.

– Faites-vous référence à nos échanges précédents ?

– À quoi d’autre ? grogne-t-il en me fusillant du regard.

– Pourquoi leur en aurais-je parlé ?

– Pour qu’ils prennent votre défense, puisqu’ils ont l’air de vous considérer comme leur petite fille ou je ne sais quoi, dit-il en reniflant de dédain à la fin de sa phrase.

– Je n’ai pas jugé nécessaire d’aller pleurer dans leurs jambes. Ai-je eu tort ?

– Ça ne change rien. Je ne vous aime pas.

Je vais éviter de lui préciser que la réciprocité est de mise. Je ne suis pas en amour devant toi, mon gars.

– Vous ne me connaissez pas. J’en conclus que ce n’est pas après moi que vous en avez, mais après ce que je représente. Ou plutôt, après ce que vous croyez que je représente.

– Vous portez un uniforme alors que vous n’êtes pas un soldat. J’en ai bavé pour obtenir le mien ! Alors oui, je déteste les gens qui s’en glorifient sans mérite !

Il enrage, je reste calme.

– Soit, je peux le comprendre. Mais tous les militaires bénéficient de la même formation de base, mes galons ne m’ont pas été offerts par la fée Clochette. Ensuite nous tenons tous un rôle, petit ou grand, visible ou non. 

– Tu parles ! À part coucher avec Lynx et classer des papiers, je ne vois pas le vôtre, crache-t-il.

Alors celle-là, je ne m’y attendais pas. Mauvaise pioche ! Tu t’es trompé de bonhomme. Je m’attendais à subir des attaques sur des coucheries avec Condor, voilà que si ça continue, on m’attribuera des sauteries avec toute l’équipe. Je ne répondrai pas à ses accusations. Déjà parce que c’est exactement ce qu’il espère, ensuite, je n’ai pas à me justifier. Il mélange tout, le privé comme le professionnel, sa rage le rend injuste et l’aveugle. Et puis autant l’avouer, qu’il se mange en pleine face ses âneries est bien plus jouissif, que de l’affronter. Oui, qu’il aille baver à Condor que je me tape Lynx, ça nous offrira un moment magique. Je connais le couteau et la mansuétude de mon homme, Squale va finir en sushi.

Voyant que je déserte le champ de bataille — comprenez par là que je l’ignore pour recharger le scanner —, il pose bruyamment sa tasse dans l’évier puis sort du bureau en martelant le sol de ses talons. C’est ça, brave soldat, retourne à ton travail, puisque tu es le seul à en avoir un digne d’intérêt.

Squale est toujours aussi désagréable, mais Stéphane de l’équipe Log s’avère au contraire une excellente surprise. Il a tenu sa promesse. Comme il doit venir quotidiennement dans nos appartements pour effectuer ses tâches, il prévoit du temps pour le passer avec Hector qui se plaint de la solitude en journée. D’ailleurs, en rentrant ce soir, dès la sortie de l’ascenseur, j’entends du remue-ménage venant de son appartement. Comme il m’y a autorisée, en me certifiant que je ne le surprendrais pas en tenue indécente dans son salon, j’ouvre avec son code. L’entrée franchie, je découvre une scène surréaliste.

Hector se trouve en compagnie de Stéphane, tous les deux assis sur le canapé, manettes de jeu en main, et surexcités par leurs performances sur un jeu vidéo de combat.

– Sabine ! Il est nul. Je reste le meilleur, même en virtuel ! s’écrie Hector.

– J’ai toujours su qu’un pied en moins ne suffirait pas à te transformer en faible.

– Sûr qu’il me faudra plus que ça pour me mettre à terre. Tu crois que je pourrais coller une raclée à Condor ce soir ? J’aimerais trop.

– Ton plus dur combat sera de lui faire comprendre l’intérêt des jeux vidéo. Si tu y parviens, ne sois pas si certain de le rétamer. Il nous surprend toujours, trop de ressources en cet homme. Ensuite, tu devras attendre qu’il rentre de mission, parce qu’il est parti pour une durée indéfinie.

– Ah oui, c’est vrai. C’est pour ça que tu glandes chez moi, note Hector en assénant un coup dans l’épaule de Stéphane.

– Ben oui. Tous les agents sont sur le terrain, alors c’est plus calme pour nous, se justifie-t-il.

– Il reste Squale, fais-je remarquer.

– Non. Il s’y trouve également depuis cet après-midi, mais en France, corrige-t-il.

Du coup, l’équipe Log est presque en vacances. En revanche, je suis étonnée de n’avoir pas reçu de demande de renseignements pour la mission de Squale. Ils n’ont pas besoin d’images satellites pour une intervention sur notre territoire, mais généralement, ils réclament une recherche de ma part dans notre base de données, pour vérifier si des informations sont recensées sur les personnes qu’ils surveillent, ou sur les lieux. Squale ne devait pas en avoir l’utilité.

– Vous voulez dîner avec nous ? je propose.

– C’est gentil, mais j’ai rendez-vous avec ma copine, décline Stéphane.

Après un coup d’œil sur sa montre, il s’éjecte d’un bond du canapé, en couinant qu’il est en retard et va se faire tuer. Nous le saluons pendant qu’il sort en courant de l’appartement. Du coup, Hector et moi passons la soirée comme deux vieux patachons, sur son canapé devant un film, en picorant dans le saladier coincé entre nous et rempli de chips. Tout serait parfaitement normal si un pied en plastique n’était pas posé debout au milieu de la pièce, comme prêt à partir tout seul. Je commence à m’y habituer, mais l’effet est bizarre quand même.

Demain, c’est le week-end. Aucune garde n’est programmée pour moi, alors nous éteignons l’écran vers deux heures du matin. Une fois rentrée chez moi, je me prépare au coucher, en pensant que les deux prochains jours se dérouleront dans le calme, puisqu’il n’y a même pas de contact possible sur la messagerie avec les agents. Du coup, dès demain matin, j’organise une activité extérieure avec Hector. Nous pratiquerons tout ce qui le tente, mais j’arriverai à le sortir de son appartement.

Comme ces hommes aiment me faire mentir, alors que je suis profondément endormie, la sonnerie du téléphone me fait bondir sur le lit. Qui s’est amusé à la régler aussi puissante qu’une cloche de cathédrale ?! Le cœur battant fort, un petit instant est nécessaire pour retrouver mes esprits. Ceci fait, je me jette sur l’appareil pour lire le message. Au passage, j’avise qu’il est quatre heures du matin.

[SQ : Besoin aide urgent.]

Voilà autre chose. Le grand guerrier fait appel à la secrétaire ? Je vérifie deux fois pour en être certaine, mais oui, c’est bien à moi et en privé qu’il s’adresse. Pour qu’il en arrive là, il doit juger la situation désespérée.

Dans le même temps, je découvre qu’un rigolo a créé une sonnerie paramétrée aux heures de nuit, et nommée « Réveil d’urgence pour Sabine ». Ils m’épuisent.

 

OceanofPDF.com

Le pire du pire.

 

Quelques heures plus tôt

– Squale –

Étant le seul agent disponible, j’opère ma première mission en solo, mais en soutien d’une équipe professionnelle. Après une heure de préparation, tout est calé. Avec le GIGN, nous investissons un immeuble abandonné dans lequel deux terroristes se planquent. Chacun notre point d’entrée et notre angle de progression, dans le but de les encercler pour nous retrouver au centre, où se situent les cibles. Une prise en étau classique.

Quand vient le moment d’intervenir, j’arrive sans souci jusqu’au lieu précis et pile dans le délai prévu, mais seul. Personne pour m’appuyer quand je fais face aux terroristes armés, qui ne sont pas deux, mais quatre. Je me trouve dans le coin d’un immense hall délabré humide et puant, sans autre lumière que la lueur de la lune, offrant quelques zones à la visibilité correcte. Avant même que je n’ouvre la bouche, ils me tirent dessus. Par réflexe, je plonge au sol puis rampe pour me mettre à couvert, lorsque deux impacts rapprochés me brûlent la cuisse et le cul.

Il faut une bonne minute, qui me semble une heure, pendant laquelle les balles pleuvent dans un chaos assourdissant, avant qu’enfin, les gars du GIGN entrent dans la danse et me sortent de ce guêpier. Les détonations redoublent, des mains m’attrapent les jambes et les bras pour me glisser sur le sol, afin de m’évacuer de la zone à risques.

J’ai cru mon heure arrivée, mais tout s’est déroulé trop vite pour que j’aie peur. Maintenant rassuré, c’est avec confiance que je me laisse manipuler par les gars qui me posent à l’abri. Une fois protégé par un mur, alors que ça tire sans répit dans la salle, je lève la tête pour… apercevoir deux hommes mal rasés et en civil qui me font face. D’instinct, j’agrippe mon arme pour tirer, mais l’un d’eux remonte ma visière d’un coup sec, puis le second me projette la crosse de son fusil en plein visage. Trou noir.

Quand je reprends mes esprits, je ne sais pas combien de temps s’est écoulé. Comme on me l’a appris, je n’ouvre pas les yeux et contrôle bien ma respiration pour ne pas en changer le rythme, afin que mon réveil ne soit pas détecté. Ensuite, il faut analyser l’environnement avant d’agir. Le sol sur lequel je me trouve allongé ainsi que les sons ambiants, indiquent clairement que je me situe dans le fond d’une caisse de fourgonnette, et en mouvement. Au niveau des autres bruits, j’entends deux hommes s’exprimer en arabe et positionnés proches des portes arrière. Le son du moteur est étouffé, j’en déduis que l’arrière est séparé de la partie conduite. Ça, c’est une bonne chose. Au moins une dans cette situation merdique.

Aux multiples ralentissements du véhicule, je conclus que nous sommes en ville. Pour commencer, j’opère une inspection éclair de mon état. Je ne possède plus mes armes, mais je ne suis pas attaché. Tout n’est pas perdu, je peux encore m’en tirer. En revanche, il faut que je me prépare à serrer les dents, car je dois passer outre la douleur de mes blessures. Si je ne me libère pas le plus rapidement possible malgré la souffrance, il y a peu de chances que je sorte de là vivant.

Mon plan en tête, lorsque le véhicule ralentit — certainement pour un arrêt à un feu —, je me dresse d’un bond pour sauter sur le premier homme. Même en m’y préparant, la douleur manque me stopper, mais je tiens bon. Le bras enroulé autour de son cou pour l’étrangler en le plaquant contre la paroi, je projette le pied dans le visage du second, pour l’assommer avant qu’il ne réagisse. Aucun n’a pu alerter ceux dans la cabine, mais il faut quatre coups de pieds supplémentaires bien ciblés pour neutraliser le second type, pendant que l’autre faiblit sous la pression sur son cou, pour finir par s’affaler.

Une fois les deux maîtrisés et inertes, je jette un coup d’œil rapide dans la caisse. Je repère mon matériel dans un coin, mais pas mes armes. Ne connaissant pas l’équipement ni le nombre de personnes devant, il est plus sage de virer mon cul de là, avant qu’ils ne s’aperçoivent que je suis debout et leurs potes au tapis.

Je tire mon sac vers moi, passe une sangle autour de mon bras, avant de m’agenouiller devant la porte arrière. Maintenant, j’attends un arrêt de la fourgonnette, dont la vitesse est trop élevée pour m’en extraire sans risquer de gros dégâts. Quand elle s’immobilise, je suis à l’affût. Juste au moment où elle redémarre pour que ce soit plus discret, j’ouvre la porte puis saute pour me ramasser de tout mon long sur le bitume. Ce n’est pas le moment de faiblir, ils vont vite se rendre compte d’un bruit anormal causé par les portes restées ouvertes. Vivement, je me redresse puis cours comme un dératé en boitant, sans savoir où je ne me trouve ni où je vais, si ce n’est que cela ressemble à une zone industrielle. Au bout de quelques minutes, n’en pouvant plus, je me réfugie dans un hangar abandonné. Terrassé par la douleur, je m’écroule au sol. La dernière consigne dans ces cas-là est de se planquer, alors je rampe jusque sous un amas d’établis et de vieux bureaux enchevêtrés.

Je suis bien plus atteint que je ne le pensais, car une fois dans mon trou, je m’affaiblis et vois trouble. Avant de m’évanouir pour de bon, je chope mon téléphone dans ma poche latérale pour envoyer un message. Péniblement, avec les doigts tremblants, je déverrouille l’engin puis tape un texte court, mais clair. Maintenant, je suis dans les contacts. Là, j’hésite sur le choix du destinataire. En grimaçant de dépit, je l’expédie à la seule personne joignable de la cellule.

Voilà où j’en suis. Perdu dans un trou à rat — comme un rat, d’ailleurs — avec deux balles dans le corps et plus de jus pour sortir de là. Et pire que tout, c’est à elle que j’envoie mon appel au secours.

La poisse ! La seule personne disponible, c’est une trieuse de papiers ! je suis vraiment dans la mouise. Ou carrément fichu. Mais dans quelle merde me suis-je collé ?

 

OceanofPDF.com