Secret Défense d'aimer - Tome 3

Axelle Auclair · Chapitre 2 sur 27

Pages du PDF

Secret Défense d'aimer - Tome 3

Chapitre 2

C H A P I T R E 2

En rondelles.

 

[Notes du Docteur Cauvin – 10 mai : Sujet Cobra. Mental : non jugé. État général : Inapte. Observation : Après lecture du compte-rendu d’opération, il n’est pas envisageable qu’il reprenne le service.]

– Sabine –

Depuis qu’il m’a annoncé la découverte de Cobra, Condor n’est plus ressorti du bureau. Il a juste précisé que son travail n’était pas terminé, qu’il devait désormais se concentrer sur les causes des dégâts et leurs responsables. J’ai bien détecté au passage l’envie de vengeance dans le ton de sa voix, ce n’est pas moi qui vais m’en offusquer. À sa place, je n’aurais aucune pitié pour les hommes qui ont attaqué Cobra.

Lynx étant également occupé auprès de son collègue, puisqu’il reste à ses côtés jusqu’à ce qu’il soit pris en charge à l’hôpital de Percy, je n’ose pas le déranger. Et puis, il a promis de me tenir au courant, je lui fais confiance, contrairement à Condor qui dissimule des informations. Je lui donnerai une leçon à ce sujet pour qu’il comprenne l’effet ressenti.

Je n’ai pas l’intention de lui faire la morale puisque je conserve un minimum de lucidité, je ne m’en sortirai pas avec cette tête de plomb. Non, je vais faire plus simple. Moi aussi j’oublierai de l’informer de quelques petits détails qu’il apprendra par les autres, je prédis que cela lui plaira beaucoup.

Sans me tromper, je peux avancer qu’il me reprochera qu’en ce qui le concerne, c’est professionnel et donc, étant le chef, il me transmet ce qu’il juge utile, ou pas. À quoi, il s’entendra rétorquer que de mon côté, c’est privé et donc, n’étant pas mon supérieur à la maison, je n’ai pas à lui rendre compte de tout. Non, mais !

En train de me chauffer à blanc, je reviens sur Terre à l’arrivée d’un message. À cran, je me jette sur le téléphone. Il faut dire que je tourne en rond depuis des heures, c’est par dépit que j’ai fini par me coller dans le canapé avec un livre, dont je relis inlassablement la même page, puisque la tête ailleurs, je ne comprends rien. Pourtant, il s’agit d’une romance et non d’une thèse.

[LX : On atterrit à Villacoublay. On file direct à l’hosto.]

[SC : Je peux venir ?]

[LX : Oh ouais. Ça me fera du bien de te voir. Je dois rester jusqu’à sa sortie de salle d’opération pour assurer la sécurité.]

[SC : Tu préviens Condor à ma place ?]

[LX : Ouais. De suite et je t’envoie un chauffeur.]

Non, je n’ai pas peur de Condor et il ne me refuserait pas de rejoindre Cobra. Mon but est uniquement de gagner du temps. Pour le faire sortir de son bunker, lui expliquer pourquoi chez les gens civilisés, il est important d’aller soutenir un ami, même inconscient sans pouvoir lui parler, ce serait trop fastidieux.

Rapidement, j’échange mon jogging contre un jean et un pull. Habillée, des baskets enfilées, j’opte pour mon gros sac à main dans lequel je fourre des gâteaux que Lynx se réjouira d’avaler, à la place de ses biscuits tout secs ou de ses barres de céréales. Lorsque je suis prête, il confirme par message l’arrivée d’une voiture qui me récupèrera au pied de l’immeuble d’ici quelques minutes. Je reçois également un mot de Condor qui ne peut s’empêcher de m’offrir ses conseils pertinents.

[CD : Tu restes avec Lynx. S’il doit partir en urgence, tu rentres.]

Parfois — ou souvent —, il en fait vraiment trop. Que pourrait-il m’arriver là-bas ? Qu’on me confonde avec un patient et que l’on m’attache sur une table d’opération, sans me laisser le temps d’expliquer que, non, l’ablation de mon appendice n’est pas nécessaire ?

Un peu plus d’une heure plus tard, fébrile, je pénètre dans le hall de l’hôpital. Cela se confirme, personne ne me saute dessus avec pour intention de me découper le ventre. En revanche, Percy a beau appartenir au Ministère de la Défense, je doute que la présence en nombre des militaires soit habituelle. Je parle de ceux qui ne sont pas blessés ou en chemise indécemment ouverte qui dévoile leurs fesses, mais plutôt ceux en treillis et armés qui montent la garde dès l’entrée. On s’accoutume à croiser des sentinelles puisqu’ils surveillent les lieux publics, mais ceux-là, ils ne me lâchent pas du regard. Deux m’accompagnent même jusqu’au comptoir, pour attendre derrière moi que la personne de l’accueil leur confirme que je ne représente pas un danger potentiel. Mon identité déclinée et validée, je suis autorisée à me rendre dans une salle privée à l’étage pour rejoindre Lynx.

En suivant les indications fournies, je longe les kilomètres de couloir quand, dans un virage, je me heurte violemment à une silhouette en tenue noire bien connue, qui arrivait d’un bon pas du sens opposé. J’ai déjà vécu cette scène dans mon bureau avec Condor, alors je ne suis pas vraiment étonnée, je me contente de conserver ma stabilité en me massant le front.

– Qu’est-ce que vous foutez là ?! aboie Squale en me foudroyant du regard.

Avec tout ce qu’il s’est passé, je l’avais presque oublié. Voici des retrouvailles conformes à ce que j’attendais de lui. Il est fiable ce garçon, très constant sur son humeur. Toujours désagréable.

– Bonjour, Squale. Je rejoins Lynx, j’explique d’une voix calme.

– Il a autre chose à foutre que se coltiner une secrétaire ! Vous n’avez rien à faire ici ! Si vous n’amenez pas notre café, allez faire votre taf en classant des papiers et ne dérangez pas les vrais soldats.

Outch ! Ça pique fort, plutôt violente la remarque. Ce mélange de vérités aussi blessantes qu’injustifiées est douloureux. Je dois serrer les dents pour ne pas lui répondre. Les mots qui menacent de sortir impulsivement de ma bouche me coûteraient cher si ils franchissaient mes lèvres. Du genre : oui, je fais le café et je trie, mais j’expédie des informations qui peuvent sauver ton cul, ou à l’occasion, aider à retrouver ton corps sous des décombres. Ce que pourrait confirmer Cobra. Et je suis militaire quand même, abruti !

Mais non, voici une démonstration du self-control du parfait subalterne. J’adopte une voix posée en totale contradiction avec mon envie de l’insulter.

– En fait, il m’attend.

– Ça m’étonnerait. Déjà, je serais au courant. En plus, vous ne servez à rien.

Quel fiel ! Mais va te faire… Du calme. On respire. On encaisse.

– Pourtant, je vous assure que…

– Sabine ! Viens ici !

C’est Lynx qui me hèle au fond du couloir en agitant la main. Mon sauveur que j’adore ! Je me jetterais bien dans ses bras pour m’avoir sortie de cette situation aussi grotesque qu’humiliante, mais j’opte pour plus sobre. J’ignore Squale en le contournant pour rejoindre Lynx d’un pas léger. Dans la vie normale, chez les civils, j’aurais toisé le jeune impertinent présomptueux en reniflant de dédain pour appuyer sa bévue. Mais ce genre de comportement est à proscrire. La règle à retenir est : le chef a toujours raison, même s’il a tort. Ne souhaitant pas jouer avec sa mauvaise humeur, je fais profil bas en faisant semblant de ne pas remarquer son air ahuri, puis contrarié.

– Hey toi, je salue Lynx avec émotion une fois devant lui.

Lui ne se gêne pas, il m’enlace avec vigueur.

– Salut toi. Ça fait du bien de te revoir.

Ensuite, il me tire par la main pour nous mener dans une pièce dont la seule issue est la porte que nous franchissons. Très éloigné d’un salon chaleureux, c’est tout en carrelage et peinture verte. Serait-ce la salle de l’espérance, justement ? Elle est composée d’une vitre donnant sur le couloir et deux canapés face à face. Dans les deux coins du fond sont entassés leurs sacs et matériel. La vue de leurs fusils posés sur le dessus me turlupine.

– On ne devrait pas mettre ça en sécurité ?

– On les surveille et nous préférons les garder avec nous.

C’est logique. Eux et leurs armes, c’est toute une histoire. En m’asseyant, l’odeur ambiante m’intrigue. Je renifle autour de moi.

– Ça sent fort ici.

– Euh… ouais, ce n’est pas faux. On échangera notre équipement après. Tu tiendras le coup quand même ?

– Je survivrai. Condor m’a fait pire. Même pour ça, il est plus fort que vous.

– Je vais te faire un point, mais je veux mon café avant. Squale est parti les chercher. Tu as pensé au passage à lui demander qu’il t’en prenne un ?

Pas vraiment. Le ton de notre conversation n’était pas aussi badin et aimable, mais je ne lui dirai pas. Il a une petite mine, ce n’est pas la peine d’en rajouter. En plus d’être épuisé, on peut lire la tristesse sur son visage, cela me pince le cœur. Certains les jugent sans sentiments, tu parles. Pour couper court, je balaye sa question d’un geste de la main.

– Non, ça va aller pour moi. En attendant, dis-moi comment tu te sens.

– Bof, soupire-t-il en s’installant à mes côtés.

Je me rends compte qu’il n’y a pas que ses sacs qui fouettent sévèrement. Je pince discrètement mes narines, puis décide de respirer par la bouche. Comme nous devons parler, cela ne se remarquera pas trop.

– Je pue tant que ça aussi ? questionne-t-il en grimaçant.

Ils m’énervent ces hommes qui décryptent tout.

– Oui, mais on s’en fiche. Ce n’est pas le plus important actuellement, ok ?

– C’est clair, mais désolé quand même. Donc, mon moral va mieux depuis que nous l’avons retrouvé. Mais à toi, je peux l’avouer, si j’étais efficace pendant les recherches, c’est uniquement parce que je me suis mis en mode « machine ». Devant l’ampleur du désastre, j’avais perdu tout espoir de le revoir. Pire, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que ça aurait pu être moi. On a beau connaître les risques, c’est glaçant. Tu cogites et si tu es peiné pour lui, tu ne peux pas t’empêcher d’être content de ne pas te trouver à sa place.

– Tu n’as pas à t’en vouloir, c’est normal comme réaction et cela ne veut pas dire que tu ne tiens pas à lui.

– Oui, mais normaux, nous ne le sommes pas, soupire-t-il en se passant la main sur le visage.

– Pas tout à fait, mais vous êtes humains malgré tout.

Il m’offre un sourire qui ne dissimule pas sa tristesse.

– Ça me fait du bien que tu sois là. Merci.

Instant câlin nécessaire pour le matou, alors je pose la joue contre son épaule en pressant ses doigts sur sa cuisse.

– Je serai toujours là pour toi, pour vous.

Soudain, la porte s’ouvre, Squale apparaît. Je me redresse vivement pour adopter une attitude plus professionnelle. Il entre en tenant un gobelet dans chaque main. Ils doivent juger que le distributeur de l’hôpital sert des produits dignes de confiance, à défaut d’être bons. À mon avis, cela n’aurait pas été le cas de Condor, mais lui, il est encore inflexible.

Squale tend un café à Lynx qui s’en empare pour humer son contenu sans dissimuler son plaisir, il se met à l’aise en allongeant les jambes. Ce doit être leur première pause depuis un moment. De son côté, Squale s’assoit en face de nous avec un air renfrogné. Il me surveille du coin de l’œil pendant que Lynx se délecte de son breuvage, qui doit être aussi délicieux que son odeur de chaussettes chaudes le laisse penser. Ceux qui font du ski savent de quoi je parle, c’est la même senteur que celle qui parvient à leurs narines lorsqu’ils retirent leurs chaussures de ski le soir.

Après quelques gorgées qui le revigorent, Lynx se lance enfin dans les explications.

– Les news : ses blessures sont plus ou moins superficielles. Le scanner n’a révélé aucun dommage interne. Donc, en dehors de son genou qu’ils sont en train d’opérer, tout va bien.

– En voilà une bonne nouvelle !

– Ouais. Il nous a fait une belle frayeur, ce con. En revanche, sa rééducation sera longue et son adaptation peut poser un problème.

Ne voyant pas ce qu’il entend par là, je suis perdue.

– S’adapter à quoi ?

– Bah ! À sa prothèse bien sûr !

– Mais de quoi parles-tu ? Tu m’as annoncé des blessures superficielles et une opération du genou.

– C’est ça, ils l’opèrent justement, ils lui amputent le genou. Et donc, tout ce qui se trouve en dessous, tu t’en doutes quand même.

Il me révèle ça avec détachement, moi, je suis sidérée.

– Mais non ! Opérer ne veut pas dire couper. Enfin si, mais pour réparer et non pour ôter un morceau entier.

Mes propos sont confus, au tour de Lynx d’être perdu.

– Je n’avais pas compris la gravité de sa blessure, pas à ce point.

– Sabine, quand même !

Il me gronde en faisant les gros yeux comme à une petite fille qui débite des inepties. À croire que dans leur monde de fous, se faire voler un morceau est habituel. Face à mon air atterré, il s’explique :

– Je ne pensais pas qu’il fallait te préciser qu’un genou ouvert en charpie, qui reste sans soin pendant trois jours serait condamné. Et encore, Cobra a de la chance de ne pas succomber à une infection. On peut remercier le toubib qui passe son temps à nous percer la peau avec ses seringues et les cachets qu’il nous fait avaler par kilos.

Oh ! Excuse-moi de ne pas être diplômée en médecine de guerre. Je ronchonne, pincée.

– Je ne suis ni médecin ni infirmière, mes connaissances médicales sont quasi nulles. J’ai déjà du mal à me souvenir que les antibiotiques, c’est uniquement quand le souci est bactérien, alors le reste…

– Donc, je te confirme qu’ils l’amputent au-dessus du genou droit et qu’ensuite, il sera équipé d’une prothèse.

La conclusion inévitable d’une telle nouvelle me frappe. Sonnée, je la murmure :

– Il ne sera plus agent.

– Il ne l’est déjà plus. C’est fini.

Lynx est dépité pour son collègue et ami. Il est atteint pour Cobra, car il se met à sa place sans difficulté, mais en plus, il encaisse ce que cela signifie pour le futur. Ils passaient beaucoup de temps ensemble, en mission comme dans le privé. Il perd son binôme et son meilleur ami dans le même temps. C’est la double peine. Si Cobra est réformé, de fait, ses degrés de classification sauteront, il devra également quitter son logement de fonction. Il leur sera difficile d’entretenir leur amitié puisqu’il sera délicat de se rencontrer dans des conditions civiles.

Presque allongé sur son siège, il soupire en se passant la main sur le visage, ou la cagoule, c’est pareil. Pour tenter d’atténuer sa peine, le mieux est de continuer à dialoguer.

– Le plus important dans l’immédiat, c’est qu’il se soigne. Qu’est-il prévu pour le reclassement des agents ?

Abattu, il souffle un grand coup avant de répondre.

– Rien. Je crois que personne n’avait anticipé que la fin d’un agent ne pouvait être autre que mortelle.

Voilà donc un point à ajouter à l’ordre du jour des préoccupations. Si la suite dépend beaucoup de Cobra lui-même — puisqu’encore faut-il qu’il souhaite conserver son statut de militaire —, il serait dommage de se priver d’un tel puits de connaissances et d’expérience dans les bureaux. Même si ce n’est pas au sein de la cellule, beaucoup d’unités seraient prêtes à se battre pour le récupérer dans leurs effectifs.

Nous voici tous les deux méditatifs. Toute la durée de notre échange, Squale demeure silencieux, contemplatif. Il est difficile de se faire une idée de ses pensées, car son visage fermé ne dévoile aucune émotion. En revanche, sa décision de rester à l’écart sans intervenir dans la conversation indique qu’il n’a nullement pour projet de fraterniser avec moi.

Soit. Je n’aime pas me vanter ou profiter de mes avantages, mais moi, je suis mariée à Condor. Alors le petit poisson peut aller se brosser les nageoires, si son intention est de me faire passer pour une pauvre fille non digne d’intérêt.

Tout à coup, on frappe à la porte. Les trois têtes se tournent dans le même mouvement. À travers la vitre, nous apercevons un homme en blouse qui a tout l’air d’un médecin apportant des nouvelles. Lynx se lève d’un bond pour ouvrir.

– Votre collègue est sorti du bloc et se trouve en salle de réveil.

Je me penche pour qu’il me visualise derrière Lynx quand je l’interroge :

– Tout s’est bien passé ?

Lynx secoue la tête puis répond à la place du questionné.

– Sabine ? On ne lui a pas fait une opération à cœur ouvert, on lui a tranché un bout. Comment veux-tu que ça se passe mal ?

L’homme pince les lèvres, indéniablement piqué par la nonchalance de l’agent.

– Hum. Si je puis me permettre, c’est un tout petit peu plus complexe qu’un coup de sabre. De plus, des complications sont toujours envisageables.

Lynx remit à sa place en finesse, le médecin se tourne vers moi pour la suite.

– Tout s’est très bien passé, mademoiselle.

Il est souriant, mais je détecte une pointe d’étonnement sur son visage. Lui, il doit se questionner sur la présence d’une jeune femme sensée parmi ces fous d’agents, qui n’ont aucun respect pour les membres des autres. Il n’en saura pas plus, Lynx le renvoie promptement puisqu’il n’a plus rien à nous apprendre. La porte refermée, il me propose de rentrer, je décline en secouant la tête.

– Je préfèrerais attendre pour le voir même si ce n’est qu’une minute. Pour lui montrer que nous sommes avec lui.

Le Lynx boudeur ronchonne.

– Ça peut prendre des plombes et j’ai faim. On va manger et on revient, c’est mieux.

– Si ce n’est que ça, je peux résoudre ce souci.

J’attrape mon sac à mes pieds pour le poser sur mes genoux, et fouille dedans pour en sortir les gâteaux prévus pour son estomac. Son air émerveillé est un remerciement à lui tout seul.

– Sabine, tu es le top des archivistes et la meilleure des amies.

Encore debout près de la porte, il me fonce dessus. Après m’avoir arraché le sachet des mains, il s’assoit à côté de moi et s’empresse de l’ouvrir pour y fourrager. Aussitôt, il enfourne trois biscuits à la suite. Amusée, je l’observe qui mastique en gémissant de bonheur.

De son côté, Squale dévoile enfin une émotion qui ne semble pas très agréable. C’est comme s’il venait de mettre les doigts dans une prise électrique, et une qui envoie du deux-cent-vingt volts, pas moins. Il se décompose en blêmissant. Je suis certaine que la raison n’est pas les gâteaux qui lui passent sous le nez, mais parce qu’il a entendu Lynx me qualifier d’amie. Il n’encaisse pas.

J’ai une furieuse envie de lui lancer un « Et toc ! », mais je reste égale à moi-même en faisant preuve de discrétion. Il faut bien grandir un peu. Mais rien ne m’interdit de jubiler, j’intériorise ma joie. Il ne sait pas tout et quand ce sera le cas, il s’étouffera. 

Pendant ce temps, Lynx s’empiffre sans même proposer un morceau à son collègue, qui de toute façon est trop décontenancé pour avaler quoi que ce soit. Une fois repu, il est désormais d’accord pour attendre le réveil de Cobra. Il comprend l’importance de lui montrer notre soutien, encore plus quand il connaîtra son état. Même si apparemment, il doit s’en douter puisque d’après Lynx, c’est logique. Je note quand même qu’il est plus patient et conciliant avec le ventre plein, ce détail pourrait s’avérer utile un jour.

Affalée sur ma chaise, j’allonge les jambes pour me préparer à endurer la longue attente. Après une dizaine de minutes, la sonnerie de mon téléphone qui annonce l’arrivée d’un message interrompt mes songes sur l’avenir de Cobra.

 

OceanofPDF.com

Étrange comportement.

 

– Condor –

Enfermé depuis presque deux jours dans le bureau, mon corps me fait savoir qu’il n’en peut plus. Il faut que je me remue un peu, alors j’enchaîne les tractions, gainages et pompes en continuant à travailler. Les exercices suffisent à me faire patienter, mais dès que ce sera possible, je filerai courir pour un petit quarante kilomètres qui me remettra en forme.

Bouger a une autre utilité, cela m’évite de penser que Sabine est partie. Non pas que je veuille l’enfermer, mais après ce qu’elle vient de vivre, la sentir proche est rassurant. Conscient de mon inaptitude à consoler, elle serait la première à déclarer qu’elle est mieux accompagnée avec Lynx, mais je m’en fiche. J’ai tendance à devenir un peu égoïste, je le reconnais.

Quand le rapport de l’hôpital tombe sur la messagerie, je lâche la barre de traction pour le consulter. Le résultat est conforme à nos prévisions, tout va bien pour Cobra, il est sorti d’affaire. C’est dommage pour sa jambe, mais l’amputation était inéluctable. En revanche, je ne sais pas qui est à la ramasse, mais on nous avait annoncé le genou gauche blessé et là, on lui coupe le droit. Ils ne sont pas cons au point de se tromper de membre quand même ? Lynx va m’expliquer ça.

[CD : C’est quoi le binz avec son genou ?]

[LX : Rien. Ils l’ont amputé, c’est tout.]

[CD : Je sais ! On nous avait annoncé le genou gauche, pas le droit.]

[LX : Ah ça ! C’était juste mal écrit, mais c’est bien le droit qui est touché. Ou plus là, comme tu veux.]

Les toubibs et leurs pattes de mouche à l’envers, c’est dingue. Bien ! Sabine va revenir à la maison et moi, je vais courir pendant que toutes les informations demandées arrivent. Sans perdre une minute, je leur envoie un message afin que Lynx la ramène, mais en feintant puisque Squale peut lire la conversation.

[CD : C’est fait, vous pouvez rentrer au bureau.]

[LX : Opération ok, mais on attend encore.]

[SC : OK ?! Ça ne va pas bien ?! Ils l’ont amputé !]

Oui. Et ? Qu’est-ce qu’il lui prend ? Nous le savions et ce n’est pas ce qui nous tracassait, mais plutôt qu’il dissimule des blessures internes. Ce n’est pas le cas. En tapant la seule réponse qui me vient, j’ai le pressentiment qu’elle ne lui plaira pas. Et encore, elle a de la chance parce que je ne perdrais pas mon temps à m’exécuter pour quelqu’un d’autre.

[CD : C’était logique.]

[SC : Pas pour moi et à n’en pas douter, Cobra préfèrerait de l’illogisme et une jambe entière.]

Évidemment ! Et moi, je préfèrerais un monde dans lequel je serais au chômage parce que dépourvu de terroristes et de guerres. La vie est dure, il faut faire avec, accepter ce que l’on ne peut pas changer. Se lamenter ou refaire le monde avec des « si », cela ne fait pas avancer les choses. Un petit rappel s’impose, mais en privé.

[CD : Il est vivant, en soi, c’est déjà incroyable. Tu rentres quand ?]

[SC : Tu pourrais compatir, quand même.]

[CD : C’est le cas. Je t’assure que ma vision de ce qu’il va ressentir est totale. Je peux me mettre à sa place avec une déconcertante facilité, puisque cela pourrait m’arriver demain. Tu veux bien ramener tes fesses à la maison, maintenant ?]

[SC : Dès qu’il se réveille. On lui montre que nous sommes avec lui et nous partons.]

J’inspire, j’expire et je laisse couler pour le moment, parce que lui répondre me ferait tomber dans le piège du gars sans scrupule qui se contrefiche de son collègue blessé. Sabine est forte pour ce genre de retournement de dialogue, alors j’aime autant éviter une confrontation stérile.

En revanche, je suis surpris de ne pas lire d’intervention de Squale depuis tout à l’heure. Serait-il rentré dans son logement ? Pour m’en assurer, je repasse sur le général.

[CD : Squale est de repos ?]

[SQ : Non ! Je suis avec Lynx, chef !]

Oh ! Il va bien lui ? Il donne l’impression d’avoir bondi de sa chaise avec armes à la main. Sur la messagerie, on reste calme. Être attentif, c’est une chose, mais là, il est carrément tendu, alors qu’il se trouve juste dans une salle avec Lynx et Sabine. Serait-ce une réaction suite à l’accident de Cobra ? Le jeune se pose des questions et commence à avoir la frousse ? Il faut que j’en parle avec le docteur Cauvin pour qu’il évalue son mental pendant que je me charge de scruter son comportement. Avec Cobra hors service, nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir un agent bancal. En attendant, il va lui aussi avoir droit à un rappel à l’ordre.

[CD : Sur la messagerie, on reste zen et on n’utilise que les codes. Le mien te pose un problème ?]

[SQ : Non, chef !]

[SQ : Non, Condor !]

[SQ : CD ! Non, CD !]

Houla ! S’il se trouvait à côté de moi, il se taperait cinquante pompes illico et recevrait un bon coup de pied au cul. Il va se calmer rapidement sinon ça va chauffer. Sachant qu’il se trouve avec Lynx, je décide de me renseigner en privé sur ce qu’il se passe.

[CD : C’est quoi son problème ? Il n’a pas supporté la mission de recherche ?]

[LX : Non. Il était normal jusqu’à tout à l’heure. Mais là, il est étrange sans que j’en connaisse la raison. Il ne s’est rien passé de spécial.]

[LX : À part que le café était infect, je ne vois pas ce qui le met dans cet état de stress. De statufié, il est devenu agité.]

[CD : SC ne fait pas de mauvais café.]

[LX : Je serais bien le dernier à critiquer SC.]

[LX : Je parlais de celui de l’hôpital.]

J’inspire encore un grand coup pour éviter de hurler inutilement puisqu’il ne m’entendra pas. Quoi que. Qu’il avale des aliments non sécurisés provoque ma colère, qui me donnerait la puissance sonore nécessaire à mes cris pour franchir les vingt kilomètres qui nous séparent.

[LX : Je le sais.]

[CD : Ah ! Il a quoi, alors ?]

[LX : Je ne sais pas.]

Il cherche les coups ? Il a l’impression que je suis d’humeur taquine entre les heures passées enfermé à engranger des informations, un agent out et un autre qui ne semble pas stable ? Il ose encore une blague et je vais éclater.

[LX : Je parlais du fait que tu meurs d’envie de faire trembler les murs pour un pauvre café pourri venant d’un distributeur public qui a été rechargé avant même qu’il soit prévu que nous nous rendions dans cet hôpital.]

Voilà qu’il anticipe aussi mes réactions. Comme Sabine. Le rapprochement, c’est bien, mais ça complique la tâche pour dissimuler mes envies de meurtre.

Tout à coup, j’aperçois l’arrivée sur mon écran des fichiers attendus, alors je laisse tomber mes projets d’engueulade. Avant de me mettre au travail, je passe la consigne la plus importante et toujours en privé.

[CD : Elle fait son câlinou de retour au pays à CA (tu surveilles) et tu la ranges ici fissa.]

 

OceanofPDF.com