Secret Défense d'aimer - Tome 3
Chapitre 19
C H A P I T R E 1 9
Quand ça ne veut plus.
[Notes du Docteur Cauvin – 21 août : Sujet Bonbon. Mental : ok. État général : ok. Observation : Une opération de camouflage est en cours et qui atteindra très vite ses limites. Le Bonbon déborde de sa tenue, des ridelles seront nécessaires si elle s’obstine.]
– Sabine –
En ce lundi matin, c’est la reprise du travail après un week-end pendant lequel Condor s’est appliqué à créer une liaison surnaturelle avec son futur enfant. Du moins, c’est de cette façon que j’explique ses ronronnements et murmures permanents contre mon ventre. Si ce n’est pas pour mettre au point un système de communication par vibrations, je ne vois pas le but, puisqu’aux dernières nouvelles, ce n’est pas une zone érogène.
Ma préoccupation actuelle n’est pas de récupérer l’entière possession de mon ventre, mais ma première échographie de suivi qui a lieu cette semaine. Je ne l’ai pas encore annoncé à Condor, je repousse ce moment qui m’effraie d’avance. Il va être infernal pour que je le laisse venir, alors que je n’y tiens pas. Entendons-nous bien, je n’ai aucunement l’intention de le maintenir à l’écart. Ce n’est pas sa présence qui me gêne, bien au contraire. C’est sa tenue.
Dans l’immédiat, j’ai un problème plus urgent à résoudre. Devant le vestiaire du bureau, je déploie des efforts considérables dans le but de boutonner la jupe de mon uniforme. Il est indéniable que mon diamètre a augmenté de plusieurs centimètres. Le ventre rentré autant qu’il est possible, je sautille sur place en me contorsionnant, mais rien à faire, ça ne veut pas. Après cinq bonnes minutes de tentatives infructueuses, j’abandonne avec cette jupe pour tester la seconde, que j’utilise moins, mais qui sera peut-être plus adaptée.
Nous détenons deux modèles qui semblent identiques d’aspect extérieur, mais il s’avère que l’une est composée de deux pans de tissu superposés, quand l’autre dissimule un bermuda. Le grand avantage est de faciliter les mouvements, sans risquer une ouverture audacieuse ou indécente, et si on ne met pas la main dessous, on ne détecte pas la différence entre les deux versions. Ma préférée est celle avec le bermuda, mais c’est justement celle qui refuse de se fermer aujourd’hui. Bien entendu, je m’étais aperçue que j’avais pris du ventre, mais en vacances, je revêts des jupes et bien souvent avec des tailles élastiquées, si ce ne sont des paréos ou shorts confortables.
Pendant que je fouille dans mon placard, j’entends la porte de la salle s’ouvrir, puis trois voix qui me hèlent pour s’annoncer : Hector, Lynx et Squale. Je leur précise que je termine de me changer puis les rejoins. Confiante, je passe la vraie jupe et le miracle espéré se produit. Le devant bien remonté au-dessus de mon ventre, je parviens à la fermer. Ma chemisette est longue, ce qui me permet de la rentrer pour la faire bouffer ensuite bien bas, et dissimuler la ceinture. C’est parfait, ni vu ni connu ! Il n’en faut pas plus pour me rendre heureuse, alors c’est avec un grand sourire que je les rejoins dans le coin repos.
Perplexe, Hector m’observe lorsque je me présente devant eux.
– Elle est étrange ta jupe.
– Pas du tout. Elle est très bien et occupe-toi plutôt de ta cravate de travers, je le rembarre en m’asseyant avant qu’ils ne cherchent tous à m’inspecter.
– Il a raison. On voit tes genoux, ce n’est pas la taille prévue, ajoute Lynx.
Cette fouine a eu le temps de me disséquer mine de rien.
– C’est vrai qu’elle est trop haute, me gronde Squale qui doit s’imaginer que je me suis amusée à la raccourcir pour faire des effets de jambes.
– Ce qui est étrange, c’est qu’elle est beaucoup plus courte devant que derrière, murmure Hector avec un air suspicieux.
Mais comment font-ils pour noter autant de détails en quelques secondes ? En m’asseyant rapidement, je pensais que ça passerait crème. Je me suis encore leurrée.
Je ne réponds pas. Je bois mon café et ne les entends pas. Je ne vois pas non plus les trois gars qui me scrutent avec intérêt. Voilà.
Par chance, je suis sauvée par l’arrivée de Condor et de… Cobra. Outch ! Cela fait un drôle d’effet de voir cette cagoule au serpent dressé qui vient droit sur moi. Condor nous avait prévenus de son entrée dans la cellule, mais il faut croire que le sable chaud et la piscine ont beaucoup plus retenu notre attention. Déstabilisée, je me lève, puisqu’il est mon supérieur, puis le salue et me présente. Avec un grand sourire, il me tend la main.
– Bonjour, Maréchal des Logis. Ou Sabine, comme il m’a été spécifié. Je suis ravi de vous rencontrer.
Encore sous le coup de la surprise, je serre la main gantée en le fixant. Bien qu’il soit en tenue complète, de près, il est impossible de le confondre avec Hector en Cobra. Tout aussi massif, mais officiellement black. Malgré la cagoule, avec ses yeux noirs qui pétillent et sa superbe bouche charnue, je détecte déjà le très bel homme. Ils doivent être recrutés sur photo, c’est incroyable. Pour les muscles, je sais d’où ça vient et j’admets que c’est plutôt utile pour leur travail. Mon étonnement quant à sa couleur de peau n’échappe pas à Condor.
– On fait l’impasse sur les crèmes à gonzesses. Nous n’en voyons plus la nécessité, explique-t-il.
De son côté, Hector prend une claque bien plus violente en se retrouvant face à son double. Hagard, il s’avance en silence pour se présenter, mais reste figé. Cobra comprend à qui il a affaire, alors il s’approche et se penche pour recueillir la main d’Hector, qu’il presse entre les siennes avec révérence.
– Je suis honoré de porter ton logo et je ferai tout pour en être digne. Je t’admire depuis des années.
Rien de mieux que de belles paroles pour qu’Hector reprenne contenance. Avec fierté, il lève le menton. Je le dirais même un peu hautain. Ces hommes qui se rengorgent d’être des Dieux, c’est fou !
– Nous l’avons mis au courant de ton historique. Nous avons pensé que ce serait plus facile à gérer pour vous deux, précise Condor.
– J’approuve. Et que ce soit la fin de cette connerie de fond de teint aussi. Bienvenue dans la cellule. Tu portes le plus beau logo de l’équipe, alors sois-en fier.
– Mais oh ! s’offusquent les trois autres d’une seule voix.
Il n’en faut pas beaucoup pour égratigner ces guerriers, c’est amusant. Je me rassois pour profiter du spectacle qui va suivre et qui ressemblera à une comparaison de muscles. Pas physiquement, bien sûr, ils sont un peu plus évolués que ça. Mais je pressens que les anecdotes opérationnelles vont fuser et le ton montera crescendo. Un décompte du nombre de cibles dans le viseur devrait débuter d’ici quelques secondes. Comme ça va être jouissif ! Je suis tout ouïe, lâchez-vous les gars. Que le spectacle commence !
– Le plus important dans l’immédiat, c’est de comprendre ce qu’il se passe avec la jupe de Sabine, déclare Lynx qui ruine mon plaisir.
– Pas du tout. On s’en tape de ma jupe !
– Si c’est le sujet du jour, vous me pardonnerez de rester à l’écart. Je n’ai pas pris mes marques. Par conséquent, je ne risquerai pas un commentaire malvenu, prévient Cobra en s’éloignant pour se placer à côté d’Hector.
Au moins, le nouveau est avisé. Même si je pense qu’il craint plus le Condor que ma personne, cela me va très bien qu’il y en ait un parmi eux qui me laisse tranquille, en ne se mêlant pas de ce qui ne le regarde pas. Enfin si, ce sont tous mes supérieurs et ma mise les concerne, malheureusement.
– Quel est le problème au juste ? s’enquiert Condor qui ne saisit pas pourquoi ils se focalisent sur moi.
– Elle est trop courte, mais Sabine soutient que tout est normal, me vend aussitôt Hector.
– On voit ses genoux, ce n’est pas réglementaire, ajoute Squale en secouant la tête pour marquer sa réprobation.
Poisson a dit le mot magique, celui qui agit sur Condor avec autant d’efficacité qu’un interrupteur. Les procédures, règlements, tout ça, c’est son dada. Le voici qui me scrute avec suspicion, ma main à couper qu’un ordre suivra bientôt. Il claque dans la seconde.
– Sabine, lève-toi !
Le chef ordonne, le subalterne obtempère en bondissant sur ses pieds pour se faire aussitôt inspecter. En avisant ma jupe qui remonte sur le devant, il se renfrogne. Mon aspect le contrarie. Avec un peu de recul et la vision des visages pincés qui me font face, je saisis que je suis ridicule. Je ne sais pas ce qu’il m’est passé par la tête, encore une fois.
– Tu m’expliques ? gronde Condor.
– J’ai grossi.
– C’est plutôt normal, non ? s’amuse Lynx.
– Pourquoi ? questionne Squale, perdu.
– Parce qu’elle est enceinte et qu’elle va cesser de s’évertuer à le dissimuler sous un uniforme inadapté à son état. Tu ne souhaites pas non plus que l’on te fasse préparer une tenue avec cinq tailles au-dessus ? me sermonne Condor.
– Oh ! s’exclament Squale et Cobra en apprenant la nouvelle.
– Pourquoi veux-tu le cacher ? s’informe Lynx.
– Pour ne pas répondre aux questions habituelles et mentir. Il n’y a pas de mariage, pas de papa, rien du tout. De façon officielle, du moins, j’explique avec gêne.
– Si je peux me permettre. Étant donné que personne ne te parle de toute façon, tu peux être tranquille à ce niveau, raille Hector.
Sa remarque n’est pas dénuée de logique. Les seuls individus qui m’adressent la parole sont déjà au courant de tout. Je me suis encore inventé des histoires avec des risques non fondés. J’avoue ma défaite en soupirant :
– J’ai compris. Je vais me changer.
– Tu n’as pas le choix. Le personnel doit rester en civil pendant sa grossesse, appuie Condor pour me signifier que ce n’est pas à mon bon vouloir.
Je ne me formalise pas de leurs moqueries qui parviennent à mes oreilles pendant mon trajet jusqu’à mon vestiaire, je l’ai bien cherché. Quand je suis déshabillée et en train de pendre ma tenue sur les cintres, Condor demande l’attention générale pour une déclaration.
– Puisque nous sommes tous réunis, j’en profite pour vous annoncer que j’ai décidé de rendre ma cagoule.
Qu’il est pénible ! Il aurait pu attendre que je sois revenue parmi eux. Mais non, il choisit le moment où je me trouve en petite culotte pour lâcher sa bombe. Ce qui me prive de la délectable vision des têtes ahuries des gars. De plus, je ne peux pas suivre leurs réactions verbales, puisque c’est une véritable cacophonie de protestations et d’exclamations qui me parvient. Je n’arrive même pas à détecter qui aboie quoi.
– Oh ! Ça va aller, oui ! beugle Condor pour calmer la troupe.
Les agités ne montrent aucune envie de s’assagir, mais le chef doit avoir revêtu son masque d’homme irascible légendaire, car ils se mettent à marmonner dans leur barbe. Je pourrais parier qu’ils sont tous les quatre ciblés par un regard bleu aussi courroucé que létal.
– C’est à cause du bébé ? questionne ensuite Lynx.
– À cause ?! Tu emploies encore une fois ce mot pour faire référence à mon enfant ou ma femme, et je peux t’assurer que ce sera la dernière fois ! s’indigne Condor.
– Désolé. Ce n’était pas péjoratif, mais mal choisi, j’en conviens.
– Mes raisons prennent effectivement racine dans ma future paternité, mais pas uniquement. Pour Hector et moi, ce moment devait arriver d’ici quelques années. Je l’avance par choix et j’ai pris cette décision avant même la grossesse de Sabine. En conséquence, la seule cause s’avère mon désir d’une vie normale.
– Je peux le comprendre. Quand j’aurai dix ans dans les pattes, il se peut que je revoie mes priorités, approuve Lynx.
Le minou ne tient pas à ses moustaches pour lâcher une remarque aussi osée. D’ici qu’il parle de leur arthrite et rhumatisme, il n’y a pas loin. D’ailleurs, les deux grabataires doivent le tuer du regard, car Lynx se justifie aussitôt.
– Je dis ça comme ça ! Je ne voulais pas dire que…
– Lynx, la ferme ! aboie Condor.
– En ce qui me concerne, je n’en suis pas certain. J’ai connu un peu la vie normale et ce n’est pas une réussite, commente Squale.
Je suis obligée de rebondir sur sa déclaration, alors je crie par-dessus les armoires :
– Pas tout à fait d’accord sur ce point. En ce qui te concerne, c’est plutôt que les femmes du monde normal ne sont pas prêtes à t’accueillir !
– Il y a un détail qui me turlupine, c’est cette histoire de logements si tu quittes la cellule. Que tu déménages, c’est une chose, mais Sabine, on veut la garder avec nous, argumente Lynx.
Qu’ils sont mignons à tous approuver sa remarque. Ils veulent me conserver auprès d’eux, cela me fait chaud au cœur. Émue, je les rejoins avec un sourire reconnaissant, qui disparaît aussi vite qu’il est né quand Lynx reprend la parole.
– Ouais. Elle doit rester disponible pour les urgences.
D’accord. Ce n’est donc pas mon agréable compagnie qu’ils souhaitent, mais mes qualités professionnelles. Comme c’est charmant. Malgré tout, je conviens que ma rapidité de soutien est plus vitale que mon humour à deux balles, mais c’est vexant.
L’étonnement se lit sur le visage de Cobra. Il vient d’apprendre que nous possédons des logements voisins. Pendant qu’Hector se charge de lui expliquer les faits, de mon côté, je me dirige vers mon poste pour travailler. Ce n’est pas parce que je suis en civil que je dois jouer au touriste. De plus, je n’ai pas mon mot à dire sur les décisions qui seront prises. Mon souhait de rester parmi eux, je leur en ai déjà fait part. Il faut donc attendre les consignes et les appliquer ensuite, qu’elles me plaisent ou non.
Si je pensais apprendre dans la matinée à quelle sauce j’allais être mangée, ou logée en l’occurrence, il n’en est rien. Le lendemain non plus. Je me suis permis de questionner Condor sur la raison de ce délai, il l’explique par le nombre de paramètres à étudier.
Du coup, nous sommes déjà mercredi, le jour de la fameuse échographie. Condor est revenu à la charge ce matin pour y assister, en tenue, bien sûr. À la fin de notre échange, il a admis que cela pourrait perturber le médecin que de pratiquer sous la surveillance d’un homme armé. Qui aurait de plus pris soin de verrouiller le cabinet auparavant, voire de poster tout autour les effectifs d’un commissariat complet. Bref. Il a cédé, mais la lutte fut rude. En échange, je lui ramène l’enregistrement pour qu’il admire sa progéniture en préparation.
C’est donc sereine que je me présente un peu en avance au cabinet, mais telle une outre pleine, le ventre gonflé par le tonneau d’eau qu’il m’a été ordonné d’avaler, soi-disant indispensable pour que toutes les mesures soient effectuées. Il est formellement interdit d’opérer un passage aux toilettes pour se soulager. Si elle tient à son beau parquet, je lui conseille de ne pas avoir de retard dans ses rendez-vous. Le simple fait d’éternuer me fera lâcher les vannes.
Ce qui manque d’arriver quand j’ouvre la porte de la salle d’attente, prise de stupeur en apercevant un homme seul, assis et en train de lire un magazine. Non, ce n’est pas la vue d’un individu de sexe masculin qui me sidère, mais plutôt la présence de celui-ci. Il lève la tête pour m’offrir un sourire étiré jusqu’aux oreilles, puis tapote le siège à sa gauche pour m’inviter à le rejoindre.
Oui, c’est bien le Condor qui m’attend sagement. En fait, non, ce n’est pas Condor. C’est Alexandre. Cela me fait un drôle d’effet de le découvrir en civil et encore plus de le nommer par son prénom. Il porte un jean ! Le résultat est bluffant. Je ne savais même pas qu’il possédait des vêtements, puisque je ne fouine jamais dans son placard. Je n’ai pas l’habilitation nécessaire pour cela. J’exagère par malice, bien entendu.
Je lui souris en secouant la tête, puis m’approche en détaillant sa tenue. Un polo bleu marine de marque, merci l’équipe Log pour le choix avisé. Si ce morceau de tissu n’en jette pas plus que cela à la base, je peux assurer que sur lui, c’est une tuerie tant ça fait ressortir ses pectoraux. À mon avis, s’il plie trop les bras, ses énormes biceps feront éclater les manches courtes. Impressionnant en tenue, il est superbe en civil.
– Tu es fou de m’offrir des frayeurs pareilles, dis-je en m’asseyant au bord de la chaise pour ne pas compresser ma vessie.
– Je croyais que nous avions réglé ce problème et que tu n’avais plus peur de moi. Tu m’as dit que tu aurais aimé que je sois avec toi et que tu regrettais que cela ne soit pas réalisable. Mais pour toi, je peux réaliser l’impossible, répond-il avec une fierté non dissimulée.
– Et tu as eu raison, je suis heureuse que nous soyons ensemble pour cette étape. Merci d’avoir pris sur toi, je le félicite en lui caressant la cuisse.
Comblé d’avoir réussi à me surprendre positivement, il pose sa main sur la mienne puis se penche pour m’embrasser.
– On va le voir. C’est trop bizarre et génial à la fois, souffle-t-il.
Pour ma part, j’ai double dose d’évènements insolites. Aujourd’hui, je vois mon bébé et mon mari en civil en même temps. Il y a de quoi être perturbée.
OceanofPDF.com
Instinct.
– Condor –
Depuis dix minutes, je fais les cent pas dans la salle d’attente comme un lion en cage. Je me sens à l’étroit et vulnérable, tout ce que je déteste. Pour commencer, je suis désarmé, ou presque puisque j’ai planqué un flingue sous le bas de mon jean. Ensuite, je suis enfermé dans une pièce inconnue comprenant deux portes et une grande fenêtre.
En alignant les pas, je fais le point par sécurité. Un immeuble nous fait face et les vitres ne sont pas pare-balles. Sur les deux issues de la pièce, je sais que l’une dessert un couloir étroit comprenant quatre portes non blindées, dont l’une donne dans le hall de l’immeuble. S’il faut sortir en urgence, le mieux serait donc de…
– Tu vas trouer son tapis à force de passer dessus. Et cesse donc de faire des plans d’évasion par les toits, nous ne risquons rien ici, lance Sabine qui me coupe dans mes réflexions.
– Ton médecin a six minutes de retard. Toute situation anormale est alarmante.
– Je t’assure que ce qui est anormal, c’est un médecin qui te reçoit pile à l’heure.
– Absolument pas. Le mien respecte…
– Je parle d’un médecin civil. Pour une fois, fais-moi confiance et détends-toi. Je ne te demande pas de t’assoir, rester plus de cinq minutes les fesses sur une chaise, c’est bien trop pour toi. Pour passer le temps, parle-moi de ta décision de venir ici.
– Tu le sais très bien.
– Oui, mais je parlais plus de ce que cela suggère.
– Tu me perds à vouloir me faire énoncer une évidence, encore une fois. Cela suggère que tu es enceinte et que je tiens à être présent pour ton examen.
Elle s’esclaffe.
– Mais non. Je te parle du fait que tu es un personnage secret et que malgré tout, tu sois venu en civil. Tu comprends ?
Mais est-elle inconsciente ?! Aussitôt, je lui fais signe de se taire. Même si j’ai opéré un contrôle succinct de la pièce avant son arrivée, il ne faut pas prendre de risque.
– Ne me dis pas que tu penses qu’il peut y avoir…
– Chut ! j’ordonne en faisant de grands signes de la main.
– Oh-la-la. Ça va être la misère, même en civil, se plaint-elle en se passant une main sur le visage.
Je ne suis pas aussi confiant qu’elle. Pour ma première sortie, je ne suis pas à l’aise, alors oui, je reste sur mes gardes, possibilité de micro ou pas. Et je fais abstraction de ses soupirs las en vérifiant une dernière fois discrètement les lampes.
– Bien. Le lieu n’est pas sécurisé, mais semble correct. Nous pouvons parler en chuchotant.
– Ouf. Je peux déstresser. Submergée par la peur, j’étais dans tous mes états, ricane-t-elle en s’éventant.
– Sois confiante. Je veille sur toi. Je m’occupe de tout.
Sabine éclate de rire. Je crois bien qu’elle se moque.
– Je n’en doute pas. Maintenant que nous savons que la CIA ou la NSA n’est pas en train de nous espionner pour suivre ma grossesse en direct, tu m’en dis plus sur ta sortie ?
– Je vais faire quelques sorties en civil, mais uniquement lorsque ce sera nécessaire pour le moment. Il m’a fallu passer par deux sas et me changer à chaque fois, c’est un peu gonflant.
– Est-ce à dire que je peux te présenter à mes parents ?
– Oui. Ce serait une bonne chose avant qu’ils ne s’aperçoivent que tu es enceinte.
– Compte sur ma mère pour cela. Nous ferons l’annonce en même temps. Grouper les bonnes nouvelles nous permettra de subir une seule fois ses effusions.
Je m’apprête à répondre que leur serrer la main deux fois ne me fait pas peur, lorsque la seconde porte s’ouvre. Celle dont je ne sais pas ce qu’il se trouve derrière. En alerte, je fais volte-face en bondissant pour me placer en protection devant Sabine.
Face à moi, se trouve une femme d’une quarantaine d’années en blouse blanche. Elle est statufiée, les mains devant elle et les yeux exorbités. Après une petite inspection visuelle, je ne détecte aucune déformation qui aurait pour origine une arme dissimulée sous sa blouse.
– Tout va bien, chéri. Ce n’est que mon médecin, intervient Sabine d’une voix douce.
Je ne relève pas le sobriquet qu’elle vient d’utiliser, mais nous en reparlerons plus tard.
– Bonjour, Mademoiselle Chantelle, salue la femme sans me lâcher des yeux.
– Bonjour docteur. Voici mon conjoint, et papa, qui est un peu à cran, pardonnez-le.
– Monsieur, dit-elle en m’adressant un signe de tête, toujours sur la réserve.
– Vous êtes en retard, je relève sèchement.
– Je… euh… effectivement. Le cas de ma patiente précédente m’a demandé un peu plus d’attention, se justifie-t-elle avec embarras.
– Ça ira pour cette fois.
J’aime que les choses soient cadrées et les horaires respectés, mais je ne suis pas inconscient. S’il est nécessaire de déborder sur le temps imparti pour Sabine, elle a intérêt à le faire également.
Décontenancée, elle répond en nous invitant à pénétrer dans son cabinet. Sabine se met en route, alors je lui emboite le pas. Je souhaitais faire une inspection du lieu avant, mais j’ai comme l’impression que je vais me faire rabrouer par ma femme qui ne pense qu’à une chose : se précipiter dans des toilettes sans perdre une minute. Auparavant, elle doit passer sur la table d’examen, alors elle arrache presque ses vêtements qu’elle me jette à la figure au fur et à mesure, puis s’empresse de s’allonger.
Dans l’inconnu, je me contente du rôle de spectateur. Le matériel présent me laisse perplexe. Dans un coin, j’avise une autre table de soin avec deux sortes de cale-pieds en hauteur. J’ose déclarer que je suis bien content de ne pas connaître son utilité. Pendant ce temps, elles discutent toutes les deux et je ne comprends pas grand-chose à leur conversation technique.
Sabine, qui est entourée de matériel informatique et d’écrans, me fait signe de m’assoir sur le tabouret à sa gauche. Je pose sa boule de vêtements sur un fauteuil pour m’exécuter. Ensuite, j’attends, les yeux rivés sur l’écran qui nous fait face. Vous dire ce que je ressens exactement est délicat, car j’ai moi-même du mal à l’analyser. Disons que c’est un bouillon d’impatience, d’euphorie, de crainte et d’angoisse.
– Monsieur ? m’interpelle le médecin d’une voix hésitante.
– Allez-y. Je suis prêt, je l’invite sans décrocher mes yeux de l’écran toujours noir.
– Pour cela, il faut que tu enlèves tes mains de mon ventre pour que le docteur puisse y poser la sonde, explique patiemment Sabine.
Ah ! Mes deux grosses paluches qui enveloppent mon bébé dans son cocon peuvent gêner, c’est un fait. Il m’est difficile de les pousser, mais je m’applique à le faire pour laisser de la place. Pour ne pas trop les éloigner, j’en laisse une sur sa cuisse et l’autre sur son épaule.
Le médecin se met à l’œuvre et lorsqu’enfin, la silhouette de mon bébé apparaît sur l’écran, une vague de béatitude s’abat sur moi. Comme dans un état second, submergé d’émotion, j’observe ce prodige de la vie. Mon fils.
Non, je n’ai pas vu ce qui n’existe pas encore. Je me suis renseigné avant de venir et le sexe n’est pas encore assez formé. Mais là, je vous parle de quelque chose de plus précis et fiable qu’une photo en noir et blanc avec des contours bizarres et des formes floues. Je fais référence à mon instinct. Lorsque mon bébé est apparu, m’est venu de façon automatique un message de bienvenue à son intention : Bonjour mon fils, c’est papa.
Tout à coup, le son des battements de son cœur emplit la pièce. Suite à l’instant de surprise, je me concentre pour calculer son rythme, avant de me renfrogner. Je trouve ça plutôt rapide pour un cœur au repos.
– Le rythme est normal, tout va bien, me détrompe le médecin en avisant ma contrariété.
Soit, elle doit être plus compétente que moi pour les cœurs de bébé. Sur un nuage et sans perdre une miette des images le dévoilant, je lâche un grognement de frustration lorsque le médecin coupe l’écran pour annoncer que tout est parfait et que l’on se revoit dans un peu plus de deux mois.
Sabine se redresse pour s’assoir, s’essuie le ventre du truc visqueux qui le recouvre, puis descend de la table. Dès qu’elle pose les pieds au sol, elle lance un regard suppliant au médecin qui lui indique en riant une petite porte au fond de la pièce. Alors que je m’apprête à contrôler le lieu, Sabine me pousse avec rudesse.
– Non ! Pas une seconde de plus !
Elle s’y engouffre avant que je puisse réagir. Par défaut, je me poste devant la porte pour monter la garde, pendant que le médecin rejoint son bureau et s’emploie à remplir des papiers. Quelques minutes plus tard, Sabine ressort des toilettes. Elle affiche le faciès d’une personne qui vient de vivre un moment de délivrance ultime. Un peu comme quand nous… Non, rien.
La consultation terminée, Sabine récupère tous les documents et nous sortons dans le hall. Je dépose un baiser rapide sur ses lèvres, puis lui précise que je la rejoins chez nous. Aussitôt, je m’éclipse. Après deux kilomètres à pied pour rejoindre le premier sas, je change de tenue, pour repartir en direction du second situé à un kilomètre. De celui-ci, un véhicule m’attend dans le parking.
Avec toutes ces manipulations, il est certain que je n’irai pas acheter le pain un jour. J’aurais plus vite fait de le fabriquer moi-même.
OceanofPDF.com