Secret Défense d'aimer - Tome 3

Axelle Auclair · Chapitre 22 sur 27

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Secret Défense d'aimer - Tome 3

Chapitre 22

C H A P I T R E 2 2

Danse de la joie.

 

[Notes du Docteur Cauvin – 15 octobre : Sujet Cobra. Mental : ok. État général : ok. Observation : Il est opérationnel pour prendre ses fonctions, Condor également.]

– Sabine –

La petite mission s’éternise depuis un mois, dont déjà deux semaines sans la moindre nouvelle de Condor et Cobra. Donc, ils patientent en planque avant de passer à l’action. Pour autant, Hector et moi ne sommes pas désœuvrés, puisque Lynx et Squale sont partis à leur tour en Syrie, mais pas au même endroit. Comme eux se trouvent encore dans la phase de préparation, nous leur envoyons pas mal de documents et informations.

Malgré tout, on ne peut pas dire que la cadence de travail soit éreintante. Nous sommes loin de la pure folie en quantité ou en stress, ce serait plutôt mou du genou, alors je m’attèle à classer tout mon retard. À la maison, j’alterne les soirées avec Hector, ou en mode « mémère en pantoufles » quand il programme une compétition jeux vidéo avec Stéphane. Par dépit, je me suis incrustée une fois et… non merci. Outre le fait qu’ils sont déchaînés et bruyants, je m’ennuyais à mourir puisqu’ils m’ignoraient.

Ce soir, c’est pantoufles pour moi et cris de guerre chez lui. Tranquille sur mon canapé — avec le chat sur les genoux, puisque nous nous le passons afin qu’il ne reste pas seul —, j’en profite pour prendre des nouvelles de Coralie et Éric, un rituel que nous pratiquons au moins tous les quinze jours pour ne pas rompre le contact. Surtout, j’ai l’accord de Condor pour les informer des changements à venir dans notre vie. Comme souvent, ils sont ensemble, alors Coralie branche le haut-parleur pour une conversation à trois.

– Nan ?! Sérieux ? Tu es enceinte ? s’étonne-t-elle.

– Mais non ! Je ne suis pas d’accord ! proteste Éric.

Qu’est-ce qu’il lui prend ? Ma vie n’est plus censée l’intéresser, pas de manière intime en tout cas.

– Laisse tomber. Ce n’est pas qu’il n’est pas content pour toi, c’est juste qu’il me saoule depuis quelque temps pour que nous en fassions autant, explique Coralie.

– Et ? Tu ne veux pas ?

– Elle me sort des trucs nuls comme excuses, mais vraiment ! s’agace Éric.

– Tu n’as qu’à le porter à ma place. Les mecs, je te jure. Pour Sabine, c’est plus simple, elle travaille dans les bureaux.

– Par pitié, tu ne vas pas t’y mettre aussi, je gémis.

– Désolée, mais c’est vrai. Moi, je suis mécano et je n’ai pas envie de me coincer sous les camions à cause de mon gros ventre. Ou de mon gros cul, va savoir. Bref, ce n’est pas tant ce problème qui m’arrête, c’est que je dois bientôt être inscrite au tableau d’avancement. Du coup, je préfère obtenir mon grade de chef, et ensuite, je veux bien mettre en route un bébé.

– Ça se justifie. Tu peux bien attendre un peu, je sermonne Éric.

– Mais oui. Bien sûr que je vais patienter et que je comprends ses motivations. Je suis juste pressé, mais je ne la forcerai jamais, admet-il.

Je ne vous avais pas annoncé qu’Éric était un type bien sous tous rapports ? Au moins, Coralie ne vivra jamais une surprise comme la mienne. Bien que ce qui la protège d’une action irréfléchie comme un remplacement de pilule, ce n’est pas tant la mentalité d’Éric, mais plus qu’elle n’ait pas hérité d’un homme comme le mien. Mon spécimen est hors compétition, parce qu’il est le Winner toutes catégories confondues.

– C’est étonnant qu’il ait voulu un enfant, commente Éric.

S’il savait à quel point Condor était prêt à tout. Cependant, l’information concernant la conception sauvage de mon bébé est connue par une partie de l’équipe, mais elle restera secrète pour tous les autres.

– Pas tant que cela. Il prend sa retraite pour fonder sa famille. Pour un homme qui n’en a jamais eu, c’est un désir compréhensible.

Et à mon avis, c’est ce besoin soudain qui lui a pété à la figure. Il découvre la vie normale depuis plusieurs mois, il a des amis, une femme et est heureux dans son couple. Créer sa propre famille était l’étape suivante évidente. Pour lui, bien entendu.

– Tu le sens comme père ? s’inquiète Coralie.

– À vrai dire, un peu trop. Mes craintes ne sont pas dirigées vers un manque d’engagement de sa part, mais plutôt vers un excès. Je vais devoir protéger ce pauvre enfant de la rigidité de son père qui veille sur tout et envisage toujours le meilleur.

– Comme le coup de l’archiviste qui a besoin de pratiquer un peu de sport, alors on met le GIGN sur le pied de guerre, s’esclaffe-t-elle.

– Voilà ! Tu as compris le concept de ce que représente le mieux chez lui.

– On n’a pas fini de se marrer. J’ai hâte que tu nous racontes ça, s’amuse Éric.

C’est sûr qu’il va y avoir à narrer, je préfère ne pas imaginer d’avance. J’aurais mon compte au fur et à mesure en le vivant. De plus, il est possible qu’il nous fasse mentir et soit beaucoup plus souple que prévu. Condor flexible… Rien qu’en le disant, je m’étouffe de rire.

Nous papotons encore une demi-heure pendant laquelle j’apprends que de leur côté, tout va très bien au régiment et qu’ils nagent dans le bonheur. Il n’y a plus qu’à Lyvie d’en faire autant et ce ne sera pas « l’amour est dans le pré », mais « l’amour est dans les rangers ».

Le moment venu de me coucher, je n’oublie pas de disposer mes deux téléphones sur la table de nuit, pour ne surtout pas manquer un appel ou un message. Ce n’est pas parce que je ressemble de moins en moins à un soldat et de plus en plus à une boule, que je ne suis pas de garde ni opérationnelle. Il reste au moins mes tâches administratives pour ne pas avoir la sensation d’être redevenue une civile.

Le lendemain matin, rien de nouveau sous le soleil. Comme les nuits précédentes, celle-ci fut silencieuse et sans nouvelles des quatre agents. Fidèle à ma décision, je rejoins le Ministère à pied, puis le café pris avec Sylvie, je file m’enterrer dans le sous-sol. Dès mon arrivée au bureau, je débute la journée par un nouveau petit rituel. En effet, j’ai la chance cette fois-ci de savoir exactement où ils se trouvent, alors j’ouvre les logiciels pour évaluer les changements sur les images satellites. Par là, j’entends des traces d’explosions ou de dégâts du même genre, qui indiquerait qu’un évènement est survenu. Mais non, rien de rien sur le terrain de la première équipe comme sur celui de la deuxième. Étant donné qu’ils agissent plus souvent de nuit, nous sommes repartis pour une journée, je recommencerai demain.

J’abandonne l’écran pour m’emparer d’une pile de dossiers à scanner, quand Hector pénètre dans la salle en tempêtant.

– Mais Fuck !

– Quoi ? Que se passe-t-il ?

Dans de telles situations avec les agents, j’ai tendance à m’affoler pour un rien.

– Mais rien, justement ! Il ne se passe absolument rien ! Ça va me rendre dingue d’attendre en restant sourd et aveugle !

Il est cinglé de me provoquer une frayeur ! Contrairement à lui, je trouve ce calme rassurant. À chaque fois que l’excitation est montée au sein de la cellule, ce n’était pas pour des réjouissances. Avec eux, ça bouge à coup de balles ou d’explosions, alors merci bien. À choisir, l’ennui me va bien.

– Tu as un aperçu de ce que nous vivons de l’autre côté. Certes, les agents effectuent tout le travail et prennent les risques. Pourtant, j’ai parfois l’impression qu’ils pratiquent ça à la cool, alors qu’ici, nous sommes rongés par l’inquiétude avec les tripes nouées. Nous ne savons rien, nous envisageons souvent le pire.

– Je n’aime pas le stress. Sur le terrain, j’étais zen, toujours. Là, je tourne en rond et ça me rend fou !

– Va chercher un dossier à analyser et viens t’installer avec moi. Nous pourrons papoter en travaillant, ça te changera les idées.

Voici une activité pour laquelle j’ai bien plus d’expérience que lui, celle d’attendre le retour des agents prodigieux. Aussitôt ma proposition lancée, il ressort sans un mot, pour revenir deux minutes plus tard avec les bras chargés de classeurs. Nous passons la matinée ainsi, en alternant les moments de concentration et les pauses. Ces dernières sont déclenchées à mon initiative dès qu’Hector remonte en pression. C’est facile à détecter au bruit, il claque son tibia en fer contre le pied de la table. Nous, nous tapons du pied, lui, il tapote du tibia. C’est rigolo à dire, mais insupportable à vivre.

Dans l’après-midi, je me rends chez le général pour lui remettre le dossier qu’il a réclamé. En pénétrant dans son bureau, j’y découvre un autre homme présent. Un militaire puisqu’en tenue, mais je suis troublée par le coloris bordeaux de ses épaulettes. Je suis plus habituée au bleu marine, mais de mémoire, ça correspond au service de santé. Les galons sont identiques, c’est un officier, donc certainement un médecin. Du coup, me voici décontenancée, car pas au fait des usages du salut dans ces armes. Un peu hésitante, je tente la solution la plus simple.

– Mon colonel.

– Doux Jésus ! Enfin je vous rencontre ! s’exclame-t-il.

Il se lève vivement puis tend le bras pour me serrer la main. Rectification, il me secoue. Mes mâchoires claquent presque, tant il fait preuve d’un enthousiasme vigoureux. Cet homme commence à me faire peur.

– Ne vous embarrassez pas avec moi, Docteur Cauvin ira très bien. Je suis le psychiatre chargé du suivi des agents.

Voilà autre chose. Ce n’est pas rassurant du tout, car je n’ai aucune idée de ce que Condor a pu lui déblatérer sur nous. Sachant qu’il est souvent sans filtre lorsqu’il parle des choses de la vie, je crains le pire. Il est capable de lui avoir raconté notre première fois ou autre détail gênant du genre. Ce qui est confirmé par l’étrange façon dont le médecin m’observe, comme si… non, je n’arrive pas à statuer sur le fait qu’il soit mort de rire en interne ou empreint de respect.

– Si vous vous posez la question, j’ai une admiration sans bornes pour vous. Mettre le Condor à genoux… Vraiment, vous êtes une reine, s’esclaffe-t-il.

– Moui. Il s’avère coriace quand même et m’en réserve de bonnes.

– C’est un fait. Je suis navré pour ses excès. Le pire étant le dernier que personne n’a anticipé.

– Qui aurait pu prévoir une réaction pareille ? râle le général.

– En parlant de cela, si vous souhaitez que nous échangions ensemble, n’importe quand, n’hésitez pas. Pour ma part, ce sera avec un grand plaisir.

Houlà ! Non merci. Les séances de psychanalyse pourraient m’ouvrir les yeux sur le fait que je suis complètement cinglée d’avoir engagé une relation avec Condor. C’est fait et n’ayant pas moyen de revenir en arrière, autant la vivre en toute insouciance. Ou presque.

Je ne fais pas les choses à moitié, je l’aime sincèrement ce bougre d’homme si étrange. De plus, j’ose croire que le plus dur est derrière nous, qu’il nous a fait subir le pire en ce qui concerne les mauvaises décisions. Maintenant, nous sommes sur la pente douce qui nous mène vers la normalité, alors il est mieux d’en profiter sans questionnement inutile, et se contenter de l’aider à évoluer sereinement.

Par politesse, je ne décline pas son offre, mais il n’est pas dupe de mon manque d’enthousiasme.

– Si je puis me permettre, vous vous en sortez très bien. Je regrette juste de ne pas entendre le deuxième son de cloche de cette histoire improbable, précise-t-il.

– Oui, le Docteur Cauvin souhaitait uniquement pouvoir s’amuser un peu plus, confirme le général.

– À ce sujet, allez-vous cesser de le suivre après son départ de la cellule ?

– Oui et non. Cela fait des années qu’il mène une vie particulière en exerçant un métier avec de lourdes contraintes à tous points de vue, psychologiquement comme physiquement. En conséquence, nous ne les lâchons pas dans la nature, livrés à eux-mêmes. Je vais le suivre, mais de façon plus souple et moins rapprochée.

Voilà une information rassurante. Qu’il reste entre des mains professionnelles qui ne peuvent qu’être un soutien pour nous, j’adhère.

– Tout va bien de votre côté ? questionne-t-il.

L’étincelle dans son regard indique qu’il aimerait au moins pouvoir se mettre une petite chose sous la dent.

– D’un point de vue médical, oui, tout se passe très bien. Si vous faites allusion à ma vie de couple qui n’est pas de tout repos au quotidien, avec Condor absent depuis plusieurs semaines, oui, tout s’avère parfaitement calme.

Il boude presque, je viens de tuer son espoir de révélation croustillante. Nous discutons ensemble quelques minutes, puis le général reçoit un appel, après lequel il m’informe que l’équipe de Lynx et Squale a besoin de moi.

Je ne perds pas une seconde, je sors et me hâte dans les couloirs. Je me demande s’il ne sera pas plus sage que j’évite de m’éloigner du bureau vers la fin de ma grossesse. En cas d’urgence, je devrais rouler pour aller plus vite, cela risque de ne pas être bien pratique, surtout dans les escaliers. Un jour, il faudrait que j’arrête d’imaginer des scènes folles, encore plus en situation critique.

Que les agents réclament de nouvelles informations n’augure rien de bon. Non, il ne faut pas que je m’affole, ils ont peut-être juste changé leurs plans, rien de plus. Malgré tout, j’entre dans le bureau, puis fonce dans la salle d’archives avec une pointe d’angoisse. La porte franchie, je sursaute en apercevant les deux hommes qui attendent.

– Surprise ! m’accueillent les deux agents débiles qui m’offrent des frayeurs gratuites.

– Vous êtes nuls de faire des coups pareils.

Je rouspète sans parvenir à dissimuler mon sourire avant d’aller saluer Lynx et Squale, qui ne boudent pas leur plaisir d’être de retour.

– Comme ta dernière surprise était un gros bide, nous voulions t’en offrir une vraie, s’amuse Lynx.

– Un gros bide ? Tu oses ce jeu de mots pourri, je le gronde.

– En même temps, il fallait la placer maintenant ou jamais, s’esclaffe Squale.

– Toi, tu deviens de plus en plus impertinent, sale gosse.

– Sale beau gosse, s’il te plaît, me reprend-il.

– Tu as une cagoule sur la tête. En conséquence tu n’es pas beau, tu es effrayant, lui fais-je remarquer en lui tapotant le front de mon index.

– Mon charme est plus puissant qu’un bout de tissu.

– Mais bien sûr. Fais attention, tu te condorises, mon petit. Étant sa femme, je peux te certifier qu’il n’est pas simple pour lui de vivre avec des chevilles si gonflées. Trêve de plaisanterie, on se fait une bouffe tous ensemble ce soir ? je propose, trop heureuse de retrouver une partie de ma troupe favorite.

– Je me charge du repas avec Condor, alors. Il faut que je le forme pour qu’il s’occupe mieux de toi, le retraité.

– Si on attend qu’il rentre, je vais mourir de faim.

– Eh non ! C’est la journée des soldes. Tu en as deux plus deux autres gratuits ! Lui et Cobra débriefent avec le général et nous rejoignent après, annonce Lynx avec fierté.

Je les déteste de faire des cachoteries pareilles, mais je les adore quand même. Je viens du bureau du général, les deux autres devaient se planquer pour attendre que j’en sorte. Il y a des jours, c’est pire qu’au collège avec eux. N’ayant plus d’urgence à gérer, puisqu’elle était fictive, nous nous installons dans le coin repos pour papoter avec un faux café en main. J’en ai tellement soupé de boire ce truc qu’à mon avis, bébé mis au monde et encore sur la table d’accouchement, je réclamerai un vrai café à Condor.

Tout à coup, à travers la vitre teintée, nous apercevons Hector pénétrer dans le bureau puis dans la salle. Nous le suivons tous du regard, car il n’a pas l’air ravi du tout. Ce n’est rien de le dire lorsqu’il s’exprime en arrivant sur nous.

– Vous êtes gonflants ! Vous vous croyez où ?! hurle-t-il sur les deux gars en se postant devant eux, furieux.

– Mais quoi ? On prend un café, comme d’habitude, répond Lynx, troublé par son ton vindicatif.

– Nous n’avons rien fait, ajoute Squale.

Nous sommes tous les trois perdus et moi-même présente au bureau avant, je n’ai aucune idée de ce qui peut le mettre en colère de la sorte.

– Mais justement ! Vous ne nous dites rien ! On se fait un sang d’encre avec vos conneries ! beugle Hector.

D’abord stupéfaits, ils affichent un rictus en comprenant l’angoisse de leur ex-collègue. Lynx se lève pour faire face à Hector.

– Mon bichon. Tu t’es inquiété pour moi, le taquine-t-il avant de l’enlacer et poser sa tête sur son épaule.

– Ne te fous pas de ma gueule, grogne Hector qui se retrouve tout couillon avec les bras ballants.

– Petit câlinou général, lance Squale qui bondit sur ses pieds.

Il s’empresse de se placer derrière Hector, puis l’enlacer pour le prendre en sandwich entre eux.

– Et moi ! Je veux un câlin de cohésion aussi !

Ces moments d’humeur joyeuse générale sont rares. En les découvrant si enjoués, je ne résiste pas à l’envie de participer en entrant dans la mêlée. Nous voici tous les quatre en rond, chacun accroché aux épaules des autres, sauf moi. Trop petite pour les atteindre, je me contente de leur taille. Hector se met enfin à rire, sa contrariété est envolée. C’est pile ce moment que choisissent Condor et Cobra pour nous rejoindre. Nous les apercevons défiler derrière la vitre sans tain.

– Mais comment fait-il pour toujours débarquer au mauvais moment ? ronchonne Lynx.

– Si tu trouves, je t’en supplie, préviens-moi, je réplique.

Nous nous séparons rapidement pour rester en cercle, mais avec une distance raisonnable entre chacun de nous, et planquons des airs sérieux pour l’arrivée du chef. La porte s’ouvre, Condor la franchit suivi de Cobra. Comme prévu, il se fige pour nous scruter avec suspicion. Nous faisons mine de ne pas le voir en nous concentrant sur nos chaussures respectives.

– Allez hop ! Fêtons donc nos retrouvailles ! s’exclame-t-il tout à coup sur un ton que je trouve beaucoup trop enjoué pour être honnête.

Cobra se met à ricaner derrière, pendant que Condor fonce sur notre groupe. Lui, il nous réserve un coup de son cru. D’ailleurs, je ne suis pas la seule à faire preuve de méfiance, car les gars le surveillent du coin de l’œil. D’un geste que je n’ai pas le temps d’anticiper, il me soulève par la taille pour me déposer deux mètres en arrière. Je me fais éjecter du cercle comme qui rigole. Il s’assure de ma stabilité avant de me lâcher pour se tourner vers les trois rigolos, qui se demandent encore ce qui les attend. Ils ont la réponse très vite, lorsque Condor les attrape tous les trois pour les serrer entre ses bras.

– Alors ? On n’est pas bien, là ? Entre potes ? s’amuse-t-il.

– Aïeeuh ! proteste Lynx.

– Tu vas me casser un os ! s’offusque Hector.

– Chef, j’étouffe, souffle Squale.

Oui. Quand je dis qu’il les serre, c’est un peu plus que ça. En fait, aux grimaces qu’ils affichent, c’est plutôt qu’il les broie entre ses bras en béton pour une accolade bien virile.

– Alors ? C’est chouette les moments de tendresse entre collègues, non ? raille-t-il en les relâchant.

– Je pense qu’il ne faudrait pas en abuser, bougonne Lynx en se massant l’épaule.

– On ne faisait rien de mal, le tance Hector en le tuant du regard.

– Vous ne tripotez pas ma femme. Si vous commencez comme ça, que se passera-t-il lorsque je serai parti ?

– Nous nous enverrons en l’air à tour de rôle dans le bureau, bien sûr ! je m’exclame en levant les yeux au ciel.

– Tu n’es pas drôle, me rabroue-t-il.

– Et toi, tu es excessif. À la base, c’était juste pour se moquer d’Hector. Tu as jugé la situation de façon erronée.

– Pardon ? Maréchal des Logis ? Vous vous adressez à qui au juste ? gronde-t-il pour me rappeler à l’ordre.

– Ah non ! Ne fais pas ton Condor alors que nous sommes hors contexte, je proteste.

Il bombe le torse puis désigne le bureau en effectuant un cercle avec l’index pointé en l’air. Je ne suis pas d’accord puisque nous étions en pause, alors je soupire en levant les yeux au ciel. En représailles, il pose son doigt sur mon nez en souriant.

Je viens encore de me faire avoir. Je le pensais sérieux, mais il s’est joué de nous, il n’était pas du tout contrarié. Du coup, je suis vexée d’avoir été bernée, mais il faut reconnaître qu’un Condor joueur ailleurs qu’au lit, c’est une grande première.

– Il n’y a plus de respect. C’est mort. Il est temps que tu partes, pouffe Hector.

– C’est faux. Professionnellement, il a toute autorité sur moi, mais là, c’était abusé et je le croyais fâché, je me défends.

– Tant que vous ne me faites pas ce genre de trip dans les douches, ça ira, s’amuse-t-il.

Aussitôt, il reprend son sérieux en levant la main pour nous intimer le silence.

– Maintenant, on revient aux choses importantes. Je veux toute votre attention.

 

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Qui va où ?

 

– Condor –

Nous sommes tous réunis, l’ambiance est détendue, c’est l’occasion idéale pour effectuer un bilan sur la situation de la cellule et un point sur le futur. Ayant réclamé leur attention, je démarre avec l’information la plus importante.

– Cobra va me remplacer d’ici quelques jours, il deviendra le Condor.

– Quoi ? Mais pourquoi pas moi ? J’ai plus d’ancienneté, se rebiffe Lynx.

– Dans la cellule, oui, mais pas en temps de service. À l’heure actuelle, Cobra est le plus apte. Tu n’as pas la maturité nécessaire pour commander, j’explique avec juste ce qu’il faut de fermeté pour qu’il accepte ma décision sans se sentir floué.

Il marmonne, mais fait preuve d’assez de clairvoyance pour admettre que mon jugement exprime la réalité des faits. L’annonce terminée, l’étonnement passé, ils félicitent Cobra chacun leur tour.

Ce dernier est fier et ne s’en cache pas. Comment ne pas l’être à l’idée d’arborer mon logo et prendre le commandement ? C’est au cours du vol de retour que je le lui ai proposé. Il ne lui a pas fallu plus de trois secondes de réflexion. À mon avis, elles lui ont été nécessaires uniquement pour s’assurer que je ne plaisantais pas. Ensuite, il a bondi sur ses pieds pour beugler son accord. Très fort, sûrement par crainte que je retire mon offre.

Je n’ai aucun doute qu’il sera à la hauteur de sa fonction. Pendant toute la durée de notre mission, j’ai scruté ses moindres gestes, disséqué sa façon d’appréhender les évènements et d’organiser les interventions. Il a été parfait, de bout en bout et à tous points de vue. En ajoutant le respect qu’il inspire aux autres agents du fait de son expérience et son charisme, c’est un carton plein. Quand nous avons rangé nos fusils, ma décision était prise.

Lynx aussi est efficace, mais lui, il pêche sur la partie commandement de l’équipe. C’est un excellent exécutant, même en solo, mais il a besoin de s’aguerrir pour mener des hommes et se faire obéir comme il se doit. Son tour viendra. Il a le potentiel pour y parvenir.

Cette partie-là passée, j’attaque avec la suite.

– En ce qui concerne les appartements, c’est un problème pour lequel nous n’avons pas trouvé de solution définitive avec le général et Cobra. Si Hector et Sabine peuvent être logés dans un lieu non sécurisé, ce n’est pas idéal pour la gestion des urgences. Nous avons bien pensé à imposer un système de gardes, mais l’installation dans les bureaux n’est pas top pour y passer des nuits.

– Je confirme. On a campé une fois et c’était à peine plus confortable que dans le désert, approuve Lynx.

– Tu n’exagères pas un peu ? se moque Sabine.

– Si peu. On ne peut pas faire de feu de camp ici, la taquine-t-il.

Je continue pour leur soumettre la solution provisoire trouvée.

– Tous les appartements sont occupés, mais pour deux d’entre eux, une collocation est envisageable. Je parle de ceux d’Hector et de Squale. Pas Lynx puisqu’il finira par installer Sylvie chez lui… un jour.

– Ouais. J’ai bien l’intention de la décider, bougonne-t-il.

– Donc, ce que nous vous proposons, et il faut que tout le monde soit d’accord pour cela, c’est que deux agents cohabitent dans deux appartements.

– Les chambres sont séparées et chacune équipée de leur salle de bains. Nous n’avons rien à faire puisque c’est l’équipe Log qui se charge de tout. En conséquence, être deux n’est pas un problème, ajoute Cobra.

– Sur le principe, je suis ok. Par contre, je ne suis pas emballé pour vivre avec le chef, déclare Squale en secouant la tête.

– Moi non plus. Tu resterais Cobra, je ne dis pas, mais Condor, c’est non, intervient aussitôt Hector.

– Comment dois-je le prendre ? je râle.

Je sais bien qu’ils parlent du nouveau Condor, mais je suis piqué au vif quand même. Sabine s’en aperçoit, alors elle s’en mêle.

– Ce n’est pas personnel. Si tu n’avais pas été mon mari, je n’aurais pas non plus souhaité cohabiter avec toi. Vivre avec un chef, ça ne le fait pas. Nous n’aimons pas.

– Tu m’étonnes qu’Hector et Squale ne veuillent pas. Ils ont trop peur de tomber enceints de façon inopinée, lance Lynx avant d’éclater de rire.

Bim ! Cela faisait longtemps que je n’avais pris une douille à ce sujet. Je m’écrase, c’est mieux. C’est surtout conseillé quand on se trouve en tort.

Nous voici à nous regarder en chiens de faïence, aucun ne souhaitant s’installer avec le futur chef. Je n’ai pas mon mot à dire puisque cela concerne la cellule après mon départ. Alors j’attends que l’un d’eux se dévoue, mais ils sont plus concentrés sur la propreté de leurs chaussures qu’ils inspectent avec grand intérêt. C’est Sabine qui rompt ce silence gênant.

– Je propose que Squale et Hector partagent le même logement et Cobra-futur-Condor occupe l’autre.

– Excellente idée ! Ben voilà ! On fait comme ça, approuvent Hector et Squale.

– Et le futur Cobra ? Nous le mettrons où ? interroge Lynx.

– Avec moi. Il n’aura pas le choix et ne la ramènera pas dès son arrivée, décide Cobra avec fermeté.

Il assoit son autorité dès maintenant, c’est bien vu et tout à fait approprié.

– En gros, nous sommes condamnés à rester célibataires ? s’inquiète tout à coup Squale.

– Tu ne vas pas tout compliquer. Vous aviserez le jour où le cas se présentera. Pour le moment, vous êtes loin d’être casés, réplique Sabine.

Les choses étant actées, et nous fatigués, nous décidons de plier pour rentrer. Avant de quitter le bureau, j’envoie un message à l’équipe Log afin qu’ils se chargent du transfert des affaires dès demain.

Sabine et Hector sont les seuls à proposer un repas tous ensemble, et à en avoir envie aussi. Nous autres ne pensons qu’à profiter de la même soirée, mais séparément : une douche, un repas rapide et au lit. Comme nous représentons la majorité, chacun rentre chez soi, Sabine de son côté avec ses petits pieds. Quelle tête de lard.

Lorsque je suis décrassé et vêtu d’un jogging, je me rends dans la pièce qui occupe mes pensées depuis plusieurs jours, c’est la deuxième chambre de notre appartement. J’envisage de la transformer pour notre enfant. Perplexe, j’en réalise l’inventaire sans saisir ce qu’il faut changer. Il y a tout le mobilier nécessaire. Un beau lit double qui ne constitue pas un problème puisque la pièce est spacieuse. Ensuite, il y a une grande armoire au fond pour ses affaires, une commode et une table de chevet.

En fait, elle est opérationnelle, avec déjà tout ce qu’il faut pour accueillir notre bébé. C’est impeccable. Finalement, en dehors de quelques vêtements, des biberons et des couches, on a tout. Nous sommes fin prêts !

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