Secret Défense d'aimer - Tome 3

Axelle Auclair · Chapitre 25 sur 27

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Secret Défense d'aimer - Tome 3

Chapitre 25

C H A P I T R E 2 5

 

Mise en place.

 

[Notes du Docteur Cauvin – 20 décembre : Sujet Condor. Mental : ok. État général : ok. Observation : La prise du commandement de la cellule est finalisée. Une coopération se met en place avec son prédécesseur.]

– Sabine –

Depuis qu’Alexandre a pris ses fonctions d’instructeur, le calme est revenu à la maison. Il peut s’agiter tout son saoul au camp avec ses copains, enchaîner des parcours du combattant, se rouler par terre en corps à corps, trottiner avec ses quarante kilos sur le dos, dormir dans un trou ou des buissons, et autres joyeusetés du genre. Une vraie colo pour gamins turbulents. Et les festivités se déroulent de jour comme de nuit, il en passe au moins trois par semaine là-bas. Lorsqu’il rentre à la maison, il est repu d’exercices, cela me fait du bien. Comme un gosse qui a besoin de sa sortie quotidienne sinon il est intenable, pareil. Cet homme pourrait épuiser un chien de berger, c’est pour dire.

Ses comptes-rendus de fin de journée sont succincts et prononcés avec un sourire radieux : « Je me suis éclaté » ou « je les ai éclatés », je n’en apprends pas beaucoup plus. Heureusement, les CCLS ne peuvent s’empêcher de se renseigner sur la nouvelle activité de leur ancien chef, ils jouent donc les fouines aujourd’hui en se rendant sur place. Étonnant. Quels vilains curieux. Là, c’est la fille qui trépigne d’impatience en attendant leur retour qui vous parle, celle qui est toute fébrile lorsqu’elle aperçoit les trois agents pénétrer dans la salle d’archives. Hector, qui travaille sur le bureau face à mon poste, se lève d’un bond. Il n’est pas plus mature que moi sur ce coup.

– Alors ?! les accueillons-nous d’une même voix empressée.

– Terrible ! Ses stagiaires le vénèrent ! répond Lynx avec enthousiasme.

– Mais ils font dans leur froc dès qu’il approche à moins d’un mètre d’eux, c’était hilarant. Lui, il adore, s’esclaffe Squale.

– Tu étais son collègue et tu n’en menais pas large non plus face à lui, fais-je remarquer.

– Bam ! Ça tire à boulets rouges ici, s’amuse Condor.

C’est vrai que l’ambiance a bien changé en un an et demi. Quant à ce que l’ancien logo de mon mari apparaisse sur une nouvelle tête, je m’y suis habituée. Mais revenons au sujet du jour : Alexandre le tyran. Qu’il terrorise ses élèves, je n’en doutais pas une seconde. Ce n’est donc pas ce qui m’intéresse.

– Dites-moi s’il s’en sort aussi bien qu’il le pense.

– Bien sûr que oui. Les gars en bavent plus parce qu’il intensifie le programme initial, mais après avoir discuté avec son équipe et les stagiaires, ils sont tous d’accord sur un fait : il est au top, explique Lynx.

– Pour les mises en scènes, il utilise des situations qu’il a vécues, ça ajoute encore à leur concentration. Il les galvanise dès qu’il partage son expérience, approuve Squale.

– Au final, les élèves sont sur un nuage de l’avoir comme instructeur. Enfin… quand ils ont le temps pour ça et qu’ils ne rampent pas pour réintégrer leur chambre tant ils sont épuisés, ricane Lynx.

– Blindés de motivation, ils se donnent à fond. Du coup, après un point avec Alexandre et le général, nous avons décidé de recruter le prochain Cobra dans la promotion. C’est fini la sélection à l’ancienne, ajoute Condor.

– Condor l’a annoncé avec Alexandre aux élèves pendant le rapport du midi. Les yeux écarquillés, certains s’agitaient sur place. Ils étaient pris d’une envie subite de hurler « Moi ! » C’était trop drôle, s’esclaffe Lynx.

– Qui de mieux que l’ancien chef pour former et fournir les meilleurs futurs agents ? je conclus.

Ils approuvent tous et Condor précise que le débat avec le général sur le sujet a mené à la décision qu’Alexandre serait désormais chargé des sélections. Nul doute qu’il est ravi de cette responsabilité et qu’il s’en acquittera à la perfection. Conserver un lien avec la cellule est ce qu’il souhaitait le plus, et je parle d’un lien qui ne passe pas par sa femme. Alexandre bénéficiera de plusieurs mois pour évaluer les élèves, alors il pourra difficilement douter ou se tromper sur leurs capacités. Ceux qui ont l’envie et le niveau pour devenir agents n’ont qu’à bien se tenir, parce qu’il va les éprouver au maximum.

Ensuite, ils nous détaillent les lieux et l’organisation du centre d’entraînement. Lorsqu’ils en viennent à la salle de sport, ils soupirent tous avec un air béat, avant d’annoncer qu’ils ont gagné l’autorisation de l’utiliser, en échange d’un peu de leur temps pour participer à certains cours. Le bénéfice d’une coopération entre eux est une évidence. Ils pourront joindre l’utile à l’agréable, s’entraîner en transmettant leurs compétences.

En résumé, sa reconversion se déroule idéalement. Il peut rester lui-même et profiter de sa gloire. De plus, il est très présent pour le moment à la maison, malgré les quelques nuits passées sur le terrain chaque semaine. Nous n’avons pas encore pu tirer parti de cette nouvelle vie pour organiser des sorties, mais j’aime autant ne pas précipiter les choses. Nous avons bien le temps, il doit s’adoucir avec les civils auparavant.

En fin de journée, je rentre seule à l’appartement. Pour entretenir ma forme — à défaut de mes formes —, je m’emploie à maintenir les trajets pédestres, même si ceux-ci demandent un peu plus de temps au fil des semaines. Afin de préserver mon moral, nous dirons que mon pas s’avère moins léger en ce moment, ce qui va durer encore quelques mois et ne pas aller en s’améliorant.

Aujourd’hui, après en avoir convenu avec Sylvie, nous nous retrouvons dès mon arrivée dans notre immeuble. Elle m’accueille dans le couloir avec les bras chargés de catalogues de puériculture. Depuis deux mois, nous discutons des achats à prévoir et listons ce qui nous semble important. Sa sœur qui est jeune maman nous est d’une grande aide, bien plus que ma mère qui n’est pas restée sur les langes en tissu, mais pas loin.

Le terme de ma grossesse arrive dans moins de trois mois, il est temps de décider, c’est le but de notre soirée. Lorsque la liste sera établie, j’effectuerai le point avec Alexandre pour convenir des achats. Deux heures et deux tisanes plus tard, les choses se précisent enfin et cela tombe bien, le futur père rentre à la maison.

Concentrées et presque à la fin de nos emplettes prévisionnelles, nous le saluons avant de replonger dans nos papiers. Intrigué par notre conciliabule, il pose son sac dans le couloir puis s’approche du canapé, un regard circonspect sur la table basse recouverte de catalogues ouverts. Il en attrape un, le feuillette sur quelques pages en lisant les inscriptions et post-it disséminés un peu partout. Tout à coup, il le baisse pour écraser le doigt sur une image.

– Une cage pour notre bébé ?

– Non. Un lit à barreaux. Ce n’est pas tout à fait pareil.

– Qui dit barreaux, dit cage. Je ne veux pas enfermer mon enfant ni l’emprisonner dans ce truc, déclare-t-il en pointant une autre photo.

– C’est une gigoteuse, comme un duvet, mais pour bébé, explique Sylvie.

– Essaye de m’attacher à mon duvet et tu vas voir ce qu’il va t’arriver, gronde-t-il.

– Il n’y a aucune chance pour que je te mette au lit un jour. Mais si cela arrivait, tu devrais plutôt te méfier de la tétine en fer que je te collerais dans la bouche pour te réduire au silence, s’esclaffe-t-elle.

Notez comme le mythe du Condor effrayant s’est évaporé pour elle. Leur relation s’en trouve plus détendue, et bien plus drôle pour moi.

– Pense à y associer une muselière si tu ne veux pas mes dents plantées dans ta chair. Les filles, la chambre est opérationnelle, j’ai déjà vérifié.

Avec Sylvie, nous nous observons puis levons les yeux au ciel en même temps.

– Non. Elle n’est pas adaptée pour un bébé. Il faut changer le mobilier, insiste Sylvie.

En secouant la tête, je lui indique qu’elle n’utilise pas la bonne méthode. Comme elle ne comprend pas ma mimique, je passe à l’explication verbale.

– Tu n’emploies pas la tactique éprouvée. Avec lui, ne tente pas les ordres ou les obligations, tu le braques. Si tu veux son attention, parle de règlements, de sécurité ou de survie.

– Exact. Lynx est plus souple alors je n’ai pas encore le réflexe. Alex ! Ton bébé va se retourner, bouger et chuter. Sais-tu que la tête d’un bébé pèse très lourd ? Du coup, il tombe presque toujours sur le crâne, et cela peut-être très…

Horrifié, Alexandre l’interrompt en levant les deux mains.

– J’ai compris ! Stop aux scénarios catastrophiques qui vont me mettre sur les dents. Mais je ne suis pas pour les barreaux quand même. Il n’y a pas une version avec parois pleines pour qu’il ne se coince pas en plus la tête ?

– Pour une fois, je trouve sa proposition sensée, souligne Sylvie qui attrape un catalogue.

Elle le feuillette un instant puis pointe du doigt un lit dont les côtés sont composés de plaques épaisses transparentes. Je suis déjà amoureuse de cette merveille, j’approuve aussitôt.

– C’est plus sympa, même si c’est plus cher.

– On s’en fout du budget. Tu achètes tout ce qu’il faut et tout ce qui te fait plaisir, tranche Alexandre.

– Fais attention à ce que tu lui dis. J’ai sous les yeux une poussette à mille euros. Ça peut aller très vite cette affaire, le tempère Sylvie.

– Je m’en fiche complètement. J’ai bossé toute ma vie sans voir la couleur de mon argent, alors s’il sert à offrir le meilleur pour ma femme et mon enfant, ça me va. Sinon ? Cette poussette est brodée de fil d’or ? questionne-t-il avec un air effaré.

– Non. Ce n’est que du plastique et du métal. Je ne suis pas dépensière, mais j’avoue que j’ai envie de me faire plaisir pour la chambre et le matériel.

– J’ai le droit de donner mon avis ? se renseigne-t-il.

– Bien sûr que oui ! Tu me prends pour qui ?

– Alors moi, j’aime le bleu, dévoile-t-il avec le plus grand sérieux.

– Eh bien, soit. Nous choisirons des affaires bleues.

– Pour le matériel aussi, on peut prendre en bleu, insiste-t-il.

Toi, je te connais un peu et tu t’es persuadé d’attendre un garçon, Monsieur Je-n’ai-pas-de-préférence. Pour l’enquiquiner, j’acquiesce à ma façon.

– D’accord. Nous achèterons également des robes bleues.

– Mais non. Pas des robes, râle-t-il.

– Hé-hé-hé. Je ne me lasserai jamais de votre couple, pouffe Sylvie.

Sylvie déchante au fil de la soirée. De retour d’une réunion, Lynx est parti à la recherche de sa femme qu’il ne trouvait pas dans leur appartement. Donc il débarque chez nous, logique. Contrairement à mon sentiment premier, Alexandre s’intéresse beaucoup au matériel de puériculture, sauf que ce n’est pas tant le côté pratique et esthétique de la chose qui prime pour lui. De son point de vue, la sécurité est le critère ultime, alors il détaille la structure et les matériaux. Qu’un Cosy pèse quarante kilos ne lui pose pas de problème.

Il est actuellement en train d’inspecter les photos du siège auto avec Lynx, pour déterminer s’ils peuvent le renforcer. Pour lui, du plastique ne peut être suffisant à la protection de sa future merveille.

– Il faut celle-ci. Je la veux, tranche Lynx en exhibant maintenant l’image d’une poussette noire.

– Pas de noir. C’est hyper salissant, je réfute.

– Moi, je veux du noir. Il faut que tu fasses des concessions. Tu ne peux pas acheter que des choses pour toi, ose-t-il me reprocher.

– Oh ! C’est pour son bébé. Encore heureux que Sabine choisisse ce qui lui plaît, me défendent Alexandre et Sylvie.

– Mais ensuite, ce sera pour le mien, alors c’est normal que je puisse décider pour quelques trucs, lâche Lynx de façon très naturelle.

– Hola ! On se calme le minet ! s’affole Sylvie.

Surpris par sa violente rebuffade, il se justifie aussitôt.

– Tu m’as dit dans quelques années, trois ou quatre.

– Oui, mais pas avant. Attention à tes moustaches, convient-elle en le menaçant du regard.

– Si tu sous-entends que, moi, j’oserais faire quelque chose d’aus… Aïe !

– Oh ! J’ai ripé, le coupe Alexandre.

Mais bien sûr, son poing qui percute l’épaule de Lynx était un geste bien calculé.

– J’ai bien compris ce que tu voulais dire, mon Matou. Merci d’être toi, le félicite Sylvie.

– Et donc, pour reprendre tes arguments, tu as l’intention d’élever ton lointain futur bébé avec tout le matériel que nous allons acquérir. C’est bien ça ? je questionne en riant.

– C’est logique, juste du sens pratique.

– Pratique… un peu comme Sylvie, je pouffe.

– Pardon ?! s’offusque-t-elle.

– Rien. Je te raconterai plus tard, je chuchote sous le regard tueur de Lynx qui m’intime de me taire.

Alexandre clôt le sujet en clamant que je reste la décisionnaire — sauf si la sécurité ne suit pas — et les tergiversations reprennent. Un combat est en cours avec deux équipes qui fondent dans la mêlée. Les catalogues s’arrachent des mains, des pages ne résistent pas. Il y en a même qui volent en boule dans la pièce lorsque les hommes jugent que « ce truc, c’est non ! » D’autres sont déchirées par Sylvie et moi pour finir bien à l’abri sous nos fesses. C’est la lutte du choupinou-trop-beau contre le solide et sérieux. Les quatre protagonistes possèdent de bons caractères, soit hors normes chez les hommes, soit exaltés pour les femmes, alors l’ambiance est bruyante.

– Outch !

Je me raidis suite au coup de pied que je viens de prendre dans le ventre. Tous figés, ils me scrutent avec inquiétude. Alexandre bondit par-dessus la table basse pour se jeter sur moi.

– Que se passe-t-il ?

– Vous faites trop de bruit. Je crois que bébé tempête parce qu’il voudrait bien dormir, je m’esclaffe.

– Tout le monde dehors et au lit ! ordonne Alexandre qui se redresse en pointant la sortie du doigt.

– Du calme. Il bouge, c’est tout. Sabine plaisantait, le sermonne Sylvie.

– Il le sait très bien. Il est juste pendu à mon ventre tous les soirs et refuse de rater un seul mouvement de son bébé.

– Allez zou, dehors ! On reprendra demain ! insiste-t-il.

Aucun de nous ne perd son temps à le raisonner, ce moment est devenu sacré depuis qu’il peut enfin sentir son bébé. La première fois est arrivée alors qu’il lui ronronnait je ne sais quoi comme tous les soirs. Le nez collé à ma peau pendant que je lisais, son bébé lui a assené un bourre-pif [*]. De stupéfaction, Alexandre a bondi en arrière, puis s’est vautré par terre. Il a fallu plusieurs minutes pour me remettre de mon fou rire.

Notre analyse sur l’évènement fut très différente. Pour ma part, j’étais émue de sentir bébé réagir, alors qu’il se contentait de remuer jusqu’ici. Je pensais donc qu’il commençait à manquer de place. Pour Alexandre, l’heure était grave. Il s’est persuadé que son bébé faisait preuve d’impatience de rencontrer son père. Mais bien sûr.

Tout cela pour expliquer que lorsqu’il est à la maison le soir, mon ventre ne m’appartient plus. Je vis presque le bidon à l’air parce qu’il ne veut pas rater le moindre mouvement. Comme il ne faut pas non plus abuser, j’ai réussi à négocier que la température dans l’appartement soit augmentée. Je joue la râleuse, mais être l’objet de toutes les attentions de mon homme est plaisant. Même mieux que cela, c’est délicieux. De plus, je n’étouffe pas puisque je peux vaquer sans garde du corps en journée et plusieurs nuits par semaine.

Concernant les tontons trop protecteurs, les choses diffèrent un peu. Ils jugent qu’un ventre qui bouge, c’est rebutant. Ils trouvaient les films Alien hilarants à l’écran, mais beaucoup moins en réel, ce que je n’ai pas manqué de leur faire remarquer. Par conséquent, ils veillent sur moi en conservant leur distance.

Pour en revenir à ce soir, me voici avec un bon livre sous les yeux, et un futur papa qui parle à mon ventre. Tout est normal. Au moins, j’ai rattrapé tout mon retard, avant de le regagner quand bébé sera parmi nous et que la lecture deviendra un luxe.

Alexandre étant d’une efficacité redoutable, à mon retour du bureau deux semaines plus tard, il m’invite à visiter la chambre de bébé entièrement équipée. Elle est parfaite, belle et fonctionnelle. D’ailleurs, vous n’imaginez pas à quel point, avec un rajout de son cru. Contre le mur opposé au lit du bébé, se trouve un lit picot militaire avec un duvet étalé dessus.

– Tu as l’intention de monter des gardes ?

– Bien sûr. Tu pourras te reposer, je veillerai sur notre merveille, répond-il non sans fierté.

Pour la surveillance, il est certain que je peux compter sur lui. Un peu trop, d’ailleurs. Je me livre à l’inspection de tous les meubles en bois pour les admirer.

– Tu as monté tous les meubles ?

– Ouais. Je suis le meilleur en montage et démontage d’armes, alors ce n’est pas quatre planches qui vont représenter une difficulté, quand même. Par contre, je laisse ton père se charger des autres.

– Ne me dis pas que tu as fait livrer les mêmes chez mes parents ?

Il fait son Condor, donc ne répond pas. Il se contente de me fixer en levant un sourcil pour marquer l’évidence des faits. Le royal enfant ne sera installé qu’exclusivement sur du matériel approuvé par son père. Vous connaissez déjà le label « NF », voici le nouveau, c’est la norme « CD ». « Avec la norme CD, achetez en toute sécurité ! » clamerait le slogan.

– En plus, comme ta mère me saoul… insiste pour voir la chambre du bébé, elle aura la même chez elle et nous ficher… elle sera contente, déclare-t-il en se corrigeant à chaque fois.

Notez le changement qui mérite d’être souligné. Avant, il n’aurait pas pris de gants et les mots seraient sortis de sa bouche sans aucune retenue. Encore moins depuis que nous avons annoncé à mes parents qu’il se trouvait en poste dans une unité d’élite auparavant. Cette révélation a eu le mérite de leur couper le sifflet, plus aucun n’a osé le questionner sur ses compétences. Alexandre aurait pu en jouer, mais tel qu’il l’avait annoncé, il opère des efforts de sociabilisation. Même s’il y a encore du travail, il se tempère. Il est sur la bonne voie, donc, je ne relève pas.

– Elle aimerait beaucoup voir notre lieu de vie, c’est normal.

– Je sais et je comprends, mais elle aussi. En attendant ton retour, j’ai pris toutes les pièces en photo pour les expédier ensuite sur son téléphone.

– C’est une très gentille attention. Merci, je le félicite avec un baiser.

Et voilà ! Nous sommes fin prêts pour accueillir le nouveau membre de la famille. Il n’y a plus qu’à profiter des quelques semaines avant le branle-bas de combat.

 

[*] Bourre-pif : coup sur le nez.

 

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La vie.

 

– Alexandre –

Le souffle rapide de Sabine résonne dans la pièce, parfois entrecoupé de plaintes murmurées. Assise sur le bord du matelas, face à moi qui suis debout, les doigts serrés sur les draps, elle écrase son nez contre mon ventre. Je maintiens sa tête d’une main en lui massant le bas du dos de l’autre. Je suis submergé de sentiments contraires. Le bonheur, l’impatience et le déplaisir de voir ma femme souffrir. Mais j’attends ce moment depuis longtemps, alors la joie prend le dessus, c’est indéniable.

Dans notre bulle, la voix d’une infirmière rompt le calme.

– Monsieur, vous voulez bien sortir. Il y en a pour quelques minutes et vous pourrez revenir.

Est-elle simplette pour exiger une chose pareille ?

– Non.

– Euh…

Autre chose à me demander, peut-être ? Tentez votre chance, aujourd’hui, c’est cadeau.

– Si, Monsieur. Il faut sortir, s’en mêle une autre.

– J’ai dit : non ! Je suis venu avec ma femme, je reste avec ma femme jusqu’à ce qu’elle quitte votre clinique. Elle souffre et je ne l’abandonnerai pas ! Il n’y aura aucune concession de ma part.

– Justement, je suis l’anesthésiste, me toise-t-elle.

C’est ça, cherche-moi. Si je te dis qui je suis, tu vas te sauver en courant. À ce jeu-là, je gagne à tous les coups.

– Grand bien vous fasse. Moi, je suis le mari et je reste avec ma femme, je grogne.

– Nous devons poser la péridurale, c’est un acte qui pourrait vous mettre mal à l’aise ! hausse-t-elle le ton.

Ok. Ce n’est pas le jour pour me gonfler, alors toi, tu vas prendre cher. Contrarié, je me redresse pour la fixer durement. J’ouvre la bouche afin de lui expliquer avec virulence que si elle me donne encore un ordre, je l’étrangle avec son cathéter. Mais Sabine me coupe l’herbe sous le pied.

– Je veux que mon mari reste et ne vous inquiétez pas, ce n’est pas une aiguille qui le fera tourner de l’œil. Il en a vu d’autres.

Bim ! Mon épouse me veut auprès d’elle, alors accroche-toi bien à ton chariot de torture si tu as l’intention de me sortir de la salle. C’est mort. Les deux femmes marmonnent, mais elles abandonnent le combat. L’infirmière me pousse dans le but de prendre ma place. Je la tue du regard, prêt à l’éjecter plus violemment si besoin. Du coup, elle retire sa main de mon épaule pour s’écarter vivement. C’est ça, dégage ! C’est moi qui la soutiens pendant qu’on lui triture le dos.

La manipulation faite, Sabine se rallonge en soupirant et les deux pies râleuses sortent. Nous voici enfin seuls. Je tire le fauteuil pour le coller au lit et m’installe pour me pencher sur elle. Je lui caresse la tête en l’embrassant sur le front pas intermittence. Ma petite femme souffre beaucoup depuis deux heures, je déteste ça. Pourtant, elle tient bon, ne gémit pas, et si je ne détectais pas ses traits crispés, je pourrais croire que tout va bien.

Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin, nous sommes dans une salle d’accouchement et Sabine jongle depuis le début du travail. Le vrai travail, pas les premières contractions qui lui ont fait croire que ce serait une rigolade. Nous étions prêts, donc aucune surprise à l’arrivée des premières contractions puisque c’était le terme. Les mauvaises langues qui pensent que je me suis affolé ont tout faux. Confortablement installés sur le canapé, elle allongée sur moi, nous avons patienté. Un chronomètre en main, je notais l’espacement des contractions. C’est Sabine qui a décidé quand nous devions partir. À son top, j’ai attrapé la valise qui attendait dans le couloir depuis deux semaines, et nous avons tranquillement rejoint la voiture.

Une fois le volant en main, j’avoue que le trajet a été plus rapide. Je n’étais pas serein, alors mon pied pesait sur l’accélérateur. Depuis, nous sommes dans une salle rose, avec des personnes en blouse rose et Sabine dans des draps rose. Beaucoup trop de rose à mon goût.

La péridurale fait son effet — tant mieux pour l’anesthésiste qui m’aurait entendu —, Sabine se détend.

– Tu ne me laisses pas. Ne les écoute pas s’ils veulent te mettre dehors, déclare-t-elle d’une petite voix.

– Tu as cru que j’allais céder ? Ne t’inquiète pas, je suis riveté à tes côtés. Dors un peu, je veille.

– Il va bien finir par sortir quand même. Ça ne peut pas durer encore des heures, soupire-t-elle en fermant les paupières.

– J’irai le chercher s’il le faut. Repose-toi.

Je ne la quitte pas des yeux pendant les heures qui suivent. Jusqu’au moment — bien plus tard — où la sage-femme nous rejoint pour un énième examen indiscret, après lequel elle déclare qu’il faut s’installer.

– C’est le moment ? je me renseigne.

– Oui, Monsieur. Vous allez faire connaissance avec votre bébé d’ici quelques minutes, confirme-t-elle en souriant.

Aussitôt, la chambre se transforme en ruche d’infirmières qui s’agitent pour la mise en place. J’ai du mal à contrôler ce qu’elles font, tout ce petit monde remue en babillant, sous les yeux de Sabine qui s’écarquillent de plus en plus.

– Je ne suis pas prête ! s’affole-t-elle tout à coup.

– Bien sûr que si, tu l’es. Ça fait des semaines que tu ne penses qu’à cet instant, et que tu nous bassines pour qu’il soit hors de ton ventre qui cache tes pieds. Tu me fais quoi, là ?

– C’est demain que je voulais être, pas là, maintenant. Houloulou, je vais douiller, gémit-elle.

– Oui, on ne va pas se mentir. Pour toi, sa sortie ne sera pas aussi douce qu’un pet sous la couette. Pour ces prochaines minutes que tu vas vivre, je suis désolé de ne pouvoir prendre la douleur à mon compte. Mais tu es une winner et tu possèdes le meilleur coach au monde pour te soutenir.

– C’est gentil ça. On m’a rarement fait un si beau compliment, s’esclaffe la sage-femme qui se moque de moi avant d’enfiler son masque.

Je parlais de moi, mais je ne vais pas la contredire. Ce serait bêta de se fâcher maintenant.

– Ordonne-lui de sortir ! s’exclame Sabine qui se crispe sur mes bras.

– Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Nous avons besoin d’elle, je tempère pour apaiser sa nervosité.

– Mais non ! N’importe quoi, toi. Ce que je veux dire, c’est qu’au moment de pousser, tu ordonnes à ton bébé de sortir. Ne me demande pas si je suis devenue folle, fais-le.

Bien. Je ne lui dirais pas qu’elle est étrange, ce n’est pas le moment. Il ne faut surtout pas la contrarier aujourd’hui. De toute façon, je n’en ai pas le temps, la sage-femme donne le top de départ. Obéissant, je m’adresse à son ventre :

– Go ! Largage, go !

Les infirmières pouffent, je les ignore. Ensuite, je me penche sur Sabine, une main placée dans son dos pour l’aider à se redresser pendant les poussées, la seconde qui tient la sienne avec nos doigts entremêlés.

Ma femme est une championne. Qui crie lorsqu’elle a mal, mais ne se laisse pas abattre. En même temps, il y a des moments où on n’a pas le choix. Elle sue, gémit, pousse, souffre, mais elle y arrive. Quand la sage-femme pose notre bébé sur le ventre de sa mère, je vacille. Une bombe d’émotions m’explose à la figure. Le choc passé, j’embrasse Sabine en lui murmurant que je l’aime, puis notre enfant pour l’accueillir. J’avais encore raison, c’est un garçon.

Cela fait une heure que nous sommes de retour dans la chambre, Sabine récupère. Elle dort paisiblement sous ma surveillance, je suis installé dans le fauteuil à un mètre d’elle. Plus loin dans un coin, se trouve un lit pour nourrisson, il est vide. Où est-il ce bébé tant attendu ? À votre avis ? Vous devriez me connaitre un peu, contrairement aux infirmières qui ont tenté à plusieurs reprises de l’arracher de mes bras.

Je n’ai pas bronché lorsqu’elles l’ont récupéré pour ses premiers soins, je ne suis pas obtus. Mais quand elles l’ont ramené, propre et habillé, mon rôle de père a démarré. Autant dire qu’à partir de ce moment, approcher mon enfant est une prise de risque pour n’importe qui. Le ton est monté haut, les vents furent violents, mais j’ai obtenu gain de cause. Même le pédiatre qu’elles ont appelé à la rescousse a pris ma défense. Il trouve également que mon bébé est mieux dans mes bras que dans leur machin sur roulettes.

Lui aussi dort comme un bienheureux, posé sur ma poitrine, les fesses calées dans la paume de ma main, bien au chaud. Je suis en admiration, submergé de bonheur. Il est minuscule et magnifique, et il aura sûrement mes yeux bleus. D’ailleurs, à croire les avis externes, c’est une petite maquette de ma personne.

Ça y est, j’ai une vraie famille. J’ai toujours pensé que je n’en voulais pas, que cela ne me manquait pas. Pourtant, il se trouve que c’est une finalité à ma vie sans lien. Jusqu’à Sabine. Jusqu’à Lucas dans mes bras. Lucas vient de lumière et si sa mère est mon soleil, lui, il est la mienne.

J’ai beaucoup tué, mais aujourd’hui j’accueille une vie. Et je vais la chérir.

 

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