Sur les terres de Kianah - 1
Prologue
Kianah. Les paysans d’une autre époque utilisaient ce mot, qui signifie «
terre des hommes », pour nommer cette grande étendue de terre entourée
d’eau sur laquelle ils vivaient. À l’époque, le continent était gouverné par
un seul homme, qui se nommait Galaad Constantin.
Il fut le premier homme à unir les différentes tribus éparpillées sur ce
grand continent. Il fut sacré empereur de Kianah par les chefs des clans. Les
magiciens qui vivaient à l’ouest lui jurèrent fidélité. Quant à Sunèv, grand
maître des mages, il promit au roi son aide et son soutien. On disait un
grand bien de Galaad. Les gens racontaient que c’était un homme au grand
cœur, une personne sincère et juste qui ne connaissait pas la haine.
Quelques années après que Galaad fut sacré empereur, il épousa une
jeune femme originaire de la tribu des Mateo, qui s’appelait Akilah. Ils
eurent cinq garçons. Ils s’appelaient François, Nalan, Zéphyr, Joshua et
Kasim. Ces petits princes furent éduqués par des sages et des précepteurs
qui leur enseignèrent tout leur savoir, immense pour l’époque, mais infime
en comparaison de ce qu’il serait plusieurs générations plus tard.
Tous les enfants de l’empereur étaient des petits garçons prévenants,
aimables et pleins de gentillesse envers les autres, à l’excep tion du prince
Kasim.
Kasim était malveillant, cela se voyait dans ses yeux. Il adorait arracher
les pattes des araignées, en souriant de satisfaction lorsqu’elles se
débattaient. L’empereur Galaad n’en fit pas de cas, puisqu’il se disait que
cela lui passerait en vieillissant. Jamais un homme ne s’était autant trompé
sur son enfant.
Lorsque les princes devinrent des hommes et qu’ils se marièrent, le grand
mage Sunèv dit au roi de préparer sa succession. Les mages faisaient
entièrement confiance à l’empereur pour régner sur tout un continent, mais
personne n’étant éternel, ils savaient que ce n’était qu’une question de
temps avant qu’un descendant de Galaad ne devienne un tyran et démolisse ce royaume immense. L’empereur avait travaillé si fort et pendant si
longtemps pour faire de ce continent un endroit paisible et calme où il
faisait bon vivre. Il ne voulait prendre aucun risque pour l’avenir. Les
princes ne devaient pas se battre pour le royaume. Galaad décida de le
fractionner en cinq parties. Il nomma la terre froide et aride qui se trouvait
au nord de la grande forêt de pins, Abéral, qui signifie « terre gelée ». Il en
fit cadeau à son fils Joshua, puisque ce dernier aimait les contrées froides et
nordiques.
Ensuite, il nomma la contrée qui se trouvait à l’est de la grande chaîne de
montagnes de glace et au nord de la montagne D’Or, Ébal, qui signifie «
paisible », et il en fit cadeau à Zéphyr, qui aimait les dragons qui habitaient
sur cette immense montagne et leur vouait une adoration sans bornes.
Puis, il nomma la contrée qui se trouvait au nord d’Ébal, de l’autre côté
du fleuve Taïka, Baldine, qui signifie « près de l’eau », et il en fit cadeau à
Nalan, puisque cette terre se trouvait aux abords à la fois du lac Kara et de
la baie du Nord, qui fut par la suite appelée la baie de Baldine. Nalan était
un pêcheur hors pair et il s’installa dans ce coin de pays avec une grande
satisfaction.
La terre qui se trouvait de l’autre côté du Mont-Blanc et qui était située à
l’est de Baldine, fut nommée Ganthal, qui signifie « mon aîné », et elle fut
donnée à François puisqu’il était le plus âgé des cinq garçons. Le jeune
homme fonda une famille et aida le peuple qui vivait sur ces terres en
instaurant des lois qui firent beaucoup de bien et qui amenèrent la paix et la
prospérité. Il instaura les règles de Ganthal, que son épouse fit graver à
même le mur de la salle du conseil royal.
Finalement, Galaad nomma la contrée désertique qui se trouvait
complètement au sud du fleuve Taïka, Zythor, qui signifie « la terre rouge »,
puisque le désert qui l’occupait à son extrémité sud était constitué de sable
rouge. Cette terre aride, qui possèdait le seul volcan de tout le continent, fut
donnée à Kasim. Il désirait plus que tout vivre là où il faisait chaud, et
éprouvait une véritable fascination pour cet endroit du continent.
Les frontières furent établies et les nouveaux rois s’installèrent dans leur
royaume respectif. L’empereur Galaad Constantin se retira du monde dans
une résidence appartenant aux mages, tout près de la forêt Noire, et il y
vécut pendant plusieurs années avant de mourir paisiblement dans son
sommeil. Son épouse mourut un an et un jour après lui et le retrouva auprès
des dieux, là où les hommes et femmes qui ont fait le bien se retrouvent
pour l’éternité.
Les mages eurent pour mission de surveiller les fils de l’empereur et leurs
descendants, afin que jamais aucun d’entre eux ne tente de gouverner le
continent en entier.
Les cinq garçons vécurent paisiblement pendant une décennie, jusqu’à ce
qu’un différend éclatât, opposant le roi Nalan de Baldine à son frère
François de Ganthal.
Il était question des mines de fer qui se trouvaient au nord du Mont-
Blanc. Après une année d’escarmouches, une véritable guerre éclata, et les
deux frères durent se tourner vers le conseil des mages pour que la question
soit tranchée avant qu’il n’y ait trop de morts.
Finalement, les mines furent réparties selon le nombre de ressources dont
disposaient les deux pays et la question fut réglée. Toutefois, les tensions
entre les deux pays persistèrent bien au-delà du règne des deux frères.
Pendant que ses frères se battaient pour des mines, Kasim épousa Bella,
la fille d’un chef de clan de Zythor. Elle était une femme intelligente,
ambitieuse, calculatrice et avide de pouvoir. Elle manipula si bien son
époux qu’il devint un homme méchant et arrogant. Plusieurs dirent plus tard
qu’elle n’avait fait que réveiller chez ce jeune roi cette malveillance qui
s’était peu à peu endormie avec les années.
Cette méchanceté se répandit à ses enfants et à ses petits-enfants,
jusqu’au roi Trévor, qui était tout comme son ancêtre avide de pouvoir. De
plus, il désirait devenir empereur de Kianah. Tout comme l’avait été son
aïeul, Galaad Constantin.
Les mages, qui avaient pour mission de veiller sur le continent de Kianah,
avaient pris des dispositions pour que cela n’arrive jamais. Ils avaient remis
la clé du pouvoir du continent entre les mains des seules créatures qui
pouvaient faire pencher la balance, les dragons.
Les dragons étant des créatures justes et impartiales, ils ne favoriseraient
personne au détriment d’une autre, surtout si l’enjeu devenait la possession
complète de Kianah. Il serait donc impos sible pour qui que ce soit de
gouverner la totalité du continent.
Les mages eurent aussi des dissensions à ce propos. L’un d’entre eux
nommé Juok, qui avait un fort penchant pour la magie noire, se dissocia de
l’ordre des mages et fonda El Allorock. Il s’installa sur la pointe à l’extrême
sud-ouest du continent, de l’autre côté de la forêt Interdite. Ceux qui,
comme lui, étaient du côté de la magie noire, le suivirent. Le conseil des
mages, qui devint le conseil des mages blancs, dut accepter de perdre leurs
frères et leurs sœurs magiciens et magiciennes.
Juok vouait une véritable vénération à tout ce qui touchait la magie noire.
Il réussit plusieurs expériences, dont un maléfice si puissant que ce fut tout
Kianah qui se retrouva en danger. Le mal pur avait été sorti des ténèbres et
se retrouvait entre les mains d’un magicien vaniteux qui se croyait capable
de le maîtriser et de pouvoir l’utiliser à ses propres fins.
Sunèv, qui croyait qu’aucun mage ne devait se consacrer entièrement à la
magie noire, jeta un sort à la forêt Interdite pour contrer le mal qui avait été
créé à El Allorock. Il empêcha donc cette force malveillante de franchir la
frontière entre la terre des mages noirs et la forêt Interdite. Pour s’assurer
que le sort ne soit jamais brisé, le grand maître Sunèv, qui aurait dû vivre
encore pendant des siècles, dut se contraindre à la mort physique et devint
une âme errante qui vivait dans le marais. C’est ainsi que le marais fut
appelé « le marais de Sunèv ». En s’installant à cet endroit de façon
permanente, le mage empêcherait le mal de sortir. Les mages noirs
pourraient franchir la frontière, mais jamais ils ne pourraient faire déferler
ce mal sur tout le continent comme Juok promettait de le faire.
Ce que Sunèv n’avait révélé qu’à sa successeure, la jeune Sybelle
D’Oèva, c’était une prophétie. La même prophétie racontée de génération
en génération par les anciens des tribus.
Cette prophétie racontait qu’un jour, la magie se scinderait en deux. D’un
côté, il y aurait le bien et de l’autre le mal. Le bien resterait inchangé tant
que l’équilibre entre les deux forces serait maintenu. Toutefois, on racontait
qu’un mage très mauvais ferait alliance avec un homme tout aussi méchant
et qu’ensemble ils pourraient faire pencher la balance.
Ainsi, Kianah pourrait tomber entre les mains de ce que les dieux avaient
créé de pire. Une grande guerre, très longue et sanglante, déciderait du sort
de tous les habitants de Kianah.
La clé du pouvoir était entre les mains des dragons, mais la prophétie
annonçait qu’un jour, un enfant viendrait au monde. Il serait le digne
héritier du grand Galaad Constantin, empereur de Kianah. À la place de
prétendre au titre d’empereur, cet enfant serait celui qui empêcherait le mal
de triompher. Il serait le premier humain dans toute l’histoire de Kianah à
pouvoir être obéi des dragons. C’est ainsi que la paix et le bien
reprendraient le dessus sur la souffrance qu’avait engendrée cette guerre,
qui devait faire bien des morts et des malheureux avant qu’un temps de paix
soit instauré à nouveau.
Le temps de la Grande Guerre approchait. La terre serait mise à feu et à
sang, mais la prophétie devait se réaliser, il en allait de la survie de tous sur
cette grande terre qu’était Kianah.
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