Sur les terres de Kianah - 1

Amelie Dube · Chapitre 3 sur 16

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Sur les terres de Kianah - 1

Chapitre 2

 

Mika, le prince héritier et frère cadet de Illah, était parti avec son père sur le

champ de bataille. Le roi disait que, puisqu’il serait le prochain monarque,

il devait voir la guerre de ses yeux, pas seulement en entendre parler par les

conseillers et les précepteurs.

Mika était un enfant doux qui n’aspirait pas à devenir le prochain

monarque de Ganthal. Son plus cher désir était de passer ses journées à lire

les nombreux livres de la bibliothèque du château et d’enseigner son savoir

déjà immense pour son jeune âge.

À quinze ans, Mika avait presque la stature imposante de son père, mais

pas son caractère indomptable et fougueux. C’est Illah qui avait hérité de ce

côté de leur père, au grand désespoir de ses parents.

Le roi Ondier disait souvent que les dieux s’étaient moqués de lui en

faisant de ses enfants des êtres aussi différents de ce que leur destin les

appelait à devenir. Illah, même en étant l’aînée, ne pouvait prétendre à la

couronne puisqu’elle était une fille et avait un frère. Si, par malheur, il

devait arriver quelque chose à ce dernier, ce seraient les fils de Mika qui

hériteraient du trône. S’il n’avait pas encore d’enfant, alors là, et seulement

à ce moment-là, elle pourrait régner sur le royaume.

Illah trouvait ces lois démodées et archaïques. Au fond d’elle, elle savait

qu’elle avait tout ce qu’il fallait pour régner sur le Ganthal. Mais du fait

qu’elle était une fille, cela lui était interdit. Et son petit frère si doux, si

gentil allait devenir le roi alors que ça ne l’intéressait absolument pas.

Mika marchait entre les tentes du campement des officiers en prenant des

nouvelles des blessés. Les hommes le respectaient pour sa franchise et sa

gentillesse, mais tous savaient que le prince ne serait jamais un roi guerrier

comme son père.

Durant la bataille, il faisait preuve de beaucoup d’adresse, de force et de

courage, mais le cœur n’y était pas. Mika, le doux et paisible, ne demandait

qu’à rentrer chez lui et retrouver ses chers livres. Il pensait à sa mère et à sa sœur qui devaient tenir les rênes du royaume. Mika sourit en pensant à

Illah, qui aurait été tellement plus à sa place que lui sur ce champ de

bataille.

Les armées de Trévor continuaient de débarquer sur la côte du royaume

de Ganthal. Les soldats du royaume de Zythor ne parvenaient jamais à

traverser la palissade construite des années auparavant par les soldats et les

paysans de Ganthal. Ce fait était un bien maigre réconfort pour le roi

Ondier qui perdait des soldats chaque jour.

Mika ne comprenait pas pourquoi Trévor s’acharnait à vouloir envahir

une terre qui ne lui servirait à rien. Le royaume de Zythor se suffisait à lui-

même depuis longtemps. Les livres d’histoire de la bibliothèque du château

ne détenaient que très peu d’informations sur l’histoire de ce royaume.

Mika se rappelait avoir lu leur généalogie, mais très peu de précisions y

étaient mises, à l’exception des noms, des années de naissance et de décès.

Une notice faisait néanmoins état d’une grande puissance magique parmi

les membres de la famille royale de Zythor.

La généalogie rapportait également que Trévor s’était retrouvé sur le

trône parce que son père était le seul héritier mâle du grand roi Kasim, cela

même s’il avait deux sœurs plus âgées que lui. De plus, Trévor était né de la

seconde épouse du roi Kasim, un mariage qui avait été très court.

Toutefois, une aura de mystère planait autour de la famille royale. La

question demeurait toutefois entière : pour quelle raison attaquer le Ganthal

?

Le jeune prince retourna à la tente royale pour en discuter avec son père.

Cette guerre inutile devait cacher quelque chose. Mika entra dans les

quartiers privés du roi et s’inclina devant lui. Ondier lui fit signe

d’approcher et lui demanda les nouvelles des blessés.

– Les deux capitaines qui ont été touchés hier seront bientôt debout, mais

les quatorze soldats qui les accompagnaient ne seront pas en mesure de

rejoindre le front tout de suite. L’un d’eux a été amputé d’une jambe et un

autre a perdu un bras.

– Ce sont de bien mauvaises nouvelles, mon fils. Connais-tu le nombre de

nos pertes de la semaine ?

– Oui, père. Nous avons perdu quatre-vingt-neuf hommes sur le front.

– Maudite guerre ! s’exclama le roi.

– Père, je réfléchissais et je me suis posé une question.

– Laquelle, mon fils ?

– Pourquoi cette guerre ? Nous n’avons rien qui puisse intéresser Trévor,

puisqu’il dispose de tout le fer, le cuivre, l’argent et l’or dont il peut rêver.

Nos cultures sont semblables aux siennes en valeur. Donc, la question est :

que peut-il bien vouloir ?

– C’est une bonne question, mon fils. Assois-toi avec moi, nous devons

réfléchir. Garde ! appela le roi.

Un grand homme à bourru à l’aspect quelconque entra dans la tente. Le

roi lui ordonna d’aller chercher ses généraux sur-le-champ. L’homme partit

en vitesse. Il revint quelques minutes plus tard avec le général Kali, le

général Sylvin et le général en chef Éthan, le frère du roi Ondier. Les trois

hommes dans la force de l’âge et à la carrure imposante prirent place.

Ondier les informa des questions que le prince se posait. Les généraux

prirent le temps de réfléchir. Il était vrai que cette guerre qui s’éternisait

devait bien avoir un motif. Éthan demanda aux généraux :

– Avons-nous réussi à faire des prisonniers ?

– Non, répondit le général Kali. Chaque soldat se donne la mort avant que

nous puissions lui poser des questions.

– Ils ne se rendent pas lorsqu’ils se savent vaincus ? demanda le prince.

– Non, ils se battent jusqu’à la mort. S’ils ne sont pas tués par nos soldats,

ils se donnent la mort. Aucun des soldats n’a survécu jusqu’à maintenant.

– Étrange comme comportement, dit le roi Ondier. Les lois de la guerre

sont pourtant claires : un soldat qui se rend aura la vie sauve et sera gardé

en tant que prisonnier jusqu’à la fin du conflit ou jusqu’à ce que des

pourparlers soient entamés. Je ne comprends pas…

– Moi, je comprends, intervint Mika.

Tous levèrent les yeux sur le jeune prince érudit, ce qui eut pour effet de

le mettre dans une situation où il devenait le centre d’attraction, chose à

laquelle il ne s’était jamais habitué. Il déglutit, puis se lança.

– Père, je pense que les soldats se donnent la mort pour ne pas révéler la

raison principale de cette guerre. Ils doivent savoir que nous les

interrogerions sur certaines choses, comme les armes, les contingents dont

dispose Trévor ; mais je ne crois pas que ce soit cela qui les pousse au

suicide. Ils cachent quelque chose, et c’est justement ce qu’ils cachent qui

pourrait nous expliquer la raison de cette guerre que tous s’entendent pour

déclarer inutile.

– Majesté, dit le général Sylvin, il nous faut soit capturer un soldat

ennemi et le faire parler, soit nous résoudre à envoyer un espion.

Le roi Ondier se leva et se mit à faire les cent pas dans la pièce, qui

semblait rapetisser à mesure que le roi s’y déplaçait. De sa haute carrure, il

semblait indestructible, ce qui était d’ailleurs son surnom ; mais la guerre

qui durait depuis longtemps commençait à avoir raison de sa vigueur, et ses

cheveux, autrefois noirs comme la nuit, commençaient à se strier de mèches

blanches.

Pour la première fois de sa vie, Mika vit son père comme un homme

normal, avec des préoccupations et des responsabilités que même les plus

solides épaules auraient de la difficulté à assumer. Le roi se retourna vers

Éthan et dit :

– Nous savons que nous ne capturerons jamais un soldat de Zythor

vivant, c’est un fait ; donc, l’espion est la meilleure solution. Toutefois,

nous devons prendre certaines précautions. Nous ne pouvons pas envoyer

un soldat de Ganthal. Il serait trop facilement reconnaissable par l’ennemi

puisqu’il les côtoie depuis des années. De plus, je suis persuadé que s’il

était découvert, notre espion serait soumis à la torture. Il faut donc que ce

soit quelqu’un de l’extérieur.

– Majesté, dit le général Kali, je pense que nous ne pouvons pas confier

ce genre de mission à n’importe qui. Mais je suis d’accord avec vous, nous ne pouvons pas envoyer un habitant de notre pays. Les gens, qu’ils soient

soldats, paysans ou marchands, sont au courant de beaucoup trop de choses

concernant nos troupes. Ce serait donner la partie trop facile à Trévor en cas

de capture. Il nous faut un allié. Quelle nation accepterait de nous aider

dans nos démarches ?

– Il faut penser que le pays qui nous soutiendra doit être un pays avec

lequel nous avons de bonnes relations, sinon quelle raison aurait notre

espion de nous aider… murmura Éthan, presque pour lui-même.

– Ou de ne pas nous trahir en cas de capture, lâcha Mika d’un ton

incertain.

– Exactement, poursuivit le roi. Il faut que notre allié soit tenu par une

promesse envers nous. Pas seulement par de bonnes relations.

– Majesté, dit le général Kali, n’aviez-vous pas promis la main de la

princesse Illah au fils du général Théodore d’Ébal ?

– Oui, à la naissance de ma fille, mon épouse a, en effet, fait cette

promesse à son frère le roi Onel, répondit le roi.

– Père, nous avons toujours eu de bonnes relations avec le royaume

d’Ébal, commença Mika.

– Bien entendu, c’est le pays d’origine de ta mère ; mais où veux-tu en

venir, Mika ?

– Nous avons notre nation alliée et notre prétexte pour une alliance

solide. C’est le pays de mère. Alarik, le fils de Théodore, est un homme

aguerri à l’art de la guerre et à toutes ses subtilités, selon les lettres que

mère échange avec son frère.

– Je vois où tu veux en venir, mon fils, dit le roi en souriant.

Le roi sortit de la tente, suivi de près par Mika et les généraux. Ondier se

rendit à l’infirmerie et demanda à rencontrer un des deux capitaines qui

avaient été blessés.

Lorsqu’il arriva auprès de l’homme le plus en mesure de lui parler, le roi

lui posa des questions à propos de l’ennemi. Des détails, tout ce qui pouvait

être utile. Bien sûr, le roi demanderait à ses services de renseignements de pallier certaines lacunes, mais il avait une bonne idée de ce dont il avait

besoin à présent.

Puis, lorsqu’il revint à la tente royale, le roi disposait de suffisamment

d’informations pour que son idée tienne la route. Du moins en ce qui avait

trait à son espion. Les conversations reprirent de plus belle entre les

généraux, lorsque le roi leur fit part de son idée.

– Messieurs, dit le roi, Alarik serait l’homme de la situation. Il a été

formé comme il se doit. Toutefois, pour ne pas éveiller les soupçons de

l’ennemi, nous devons faire venir ce jeune homme jusqu’à nous avec un

prétexte, et quel meilleur prétexte qu’un mariage ? Le roi viendra très

certainement assister au mariage de sa nièce avec un des meilleurs partis de

son royaume. Nous pourrons alors lui expliquer de quoi il retourne.

– Majesté, je pense que je devrais me rendre moi-même au royaume

d’Ébal pour expliquer au roi Onel les raisons de ce mariage précipité. Nous

saurions tout de suite si nous pouvons compter sur lui et peut-être même sur

son armée, déclara Éthan.

Le roi regarda son frère. Oui, bien entendu, Éthan avait raison. Il valait

mieux que son frère aille en personne pour le représenter au royaume

d’Ébal.

Cela permettrait de mettre en place les dispositions pour une alliance qui

pourrait être salutaire aux deux royaumes.

Chaque pays disposait d’une puissante armée, mais mises ensemble, ces

deux nations seraient beaucoup plus persuasives envers les armées de

Trévor. Cela l’obligerait peut-être à reculer suffisamment pour que des

pourparlers puissent être entamés. Le roi se tourna vers son frère.

– Je te félicite, mon frère, tu as eu une idée brillante.

– Majesté ! s’écria un colonel en entrant dans la tente royale. Les combats

ont repris de plus belle, et le roi Trévor envoie plus de troupes qu’à son

habitude. Nous sommes débordés, Majesté.

– Nous arrivons, colonel. Messieurs, nous reparlerons de cette brillante

idée plus tard, mais pour l’instant, allons nous occuper de notre très cher Trévor et de ses légions.

C’est sous le soleil de midi que le roi Ondier enfourcha son cheval et se

dirigea en compagnie de ses généraux et de son fils vers la ligne de front,

où une mêlée sanglante faisait rage.

Les soldats de Zythor débarquaient des bateaux en grand nombre. Ce fut

ce qu’ils apportaient avec eux qui surprit le plus le roi Ondier. Les soldats

débarquaient des trébuchets de petite taille, sur la plage, directement devant

la palissade.

Les archers de Ganthal tentaient de leur mieux de stopper l’avancée de

cette marée humaine, mais il y avait tellement de soldats qui arrivaient en

même temps qu’il était impossible de tous les éliminer.

Le roi ordonna aux généraux de préparer la cavalerie. Si l’armée de

Trévor devait franchir la palissade, elle ne devait pas aller plus loin.

Lorsqu’il vit les trébuchets balancer des projectiles enflammés directement

sur la palissade de bois, le roi sentit son sang quitter son visage.

Les archers qui se trouvaient en première ligne sur le rempart durent

quitter leur poste en vitesse pour ne pas être brûlés vifs. La palissade, dont

le bois était vieux et sec, s’enflamma en un rien de temps.

Les archers laissèrent la place à la cavalerie. Une fois la palissade en feu,

les bataillons de Zythor débarquèrent des béliers taillés dans des arbres

immenses et entreprirent de mettre à terre le mur de bois en feu.

Le roi Ondier somma les archers de mitrailler les porteurs de béliers de

leurs flèches. Des centaines de projectiles furent lâchés dans les airs et

touchèrent leurs cibles. Cela ralentit la progression des béliers, mais ne

l’arrêta pas. Deux d’entre eux réussirent à mettre à terre la vieille palissade

qui avait jusqu’alors tenu le coup.

Lorsque la palissade s’effondra, elle emporta avec elle une partie du mur

qui ne brûlait pas encore. Une brèche s’ouvrit devant l’armée de Zythor.

Les fantassins de l’ennemi s’y engouffrèrent en masse. La charge de la

cavalerie de Ganthal fut sonnée.

Les soldats se battirent de toutes leurs forces. Des corps ensanglantés

jonchèrent bien vite chaque centimètre carré de l’espace libéré par le mur

effondré. Des bateaux, continuaient de débarquer des fantassins qui se

lancèrent à l’assaut dans la brèche ouverte.

Les archers de Ganthal continuèrent d’envoyer des volées de flèches dans

l’espoir de ralentir le flot ininterrompu de soldats qui débarquaient. Les

généraux ordonnèrent à la cavalerie de ne pas dépasser la ligne faite par la

palissade effondrée, pour éviter qu’ils ne soient empalés par une flèche.

La cavalerie dut céder la place aux fantassins de Ganthal, leurs chevaux

ne pouvant plus avancer sans se blesser au milieu des corps. Ondier donna

l’ordre à ses bataillons de fantassins de repousser l’ennemi jusqu’au fleuve

Taïka, ce qu’ils firent dans un vacarme assourdissant. Les archers cessèrent

de tirer pour ne pas abattre des soldats amis.

Au crépuscule, les soldats de Trévor reçurent l’ordre de battre en retraite.

Les soldats de Ganthal les poursuivirent jusqu’à leurs navires. Puis les

bateaux quittèrent la plage et le calme revint.

On fit le décompte des morts et des blessés. Heureusement pour l’armée

de Ganthal, elle ne compta qu’une centaine de morts. Le camp ennemi en

comptait dix fois plus. On empila les corps de l’armée de Zythor sur la

plage, puis on les aspergea d’huile qui fut enflammée.

Ondier ordonna que la garde soit triplée sur la plage en attendant que la

palissade soit reconstruite. Puis, il apprit que le général Sylvin comptait

parmi les morts. Le roi ordonna que le corps soit ramené à Èrèmonta pour

que la famille du défunt puisse lui rendre les derniers hommages. Puis, on

installa des bûchers funéraires pour tous les autres soldats. C’est sous un

ciel nocturne rougeoyant que les soldats morts pour leur patrie furent

incinérés.

Le roi rendit un dernier hommage touchant à ses hommes, puis il rentra

dans sa tente avec plus de détermination que jamais d’envoyer au Zythor un

espion qui découvrirait les raisons nébuleuses de ce carnage.

 

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