Sur les terres de Kianah - 1

Amelie Dube · Chapitre 12 sur 16

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Sur les terres de Kianah - 1

Chapitre 12

 

Le cavalier et son cheval filaient comme le vent. Ils étaient les porteurs

d’un message très important et de la plus haute confiden tialité. Le soldat

avait reçu l’ordre de le remettre en main propre au roi Ondier et à lui

seulement.

Lorsque Èrèmonta fut en vue, le cavalier fouetta sa monture si fort que la

bête faillit s’écrouler. Les portes du palais étaient encore ouvertes, même si

la nuit approchait.

L’homme sauta de son cheval et courut directement vers les quartiers du

roi. Il demanda à être reçu sur-le-champ.

Ondier fit entrer le soldat dans son bureau personnel. La reine Iza-Mel

était à ses côtés. Le messager remit le courrier au roi et s’en alla.

Le roi reconnut le sceau du général Kali. Il ouvrit le courrier en priant le

ciel que ce ne soit pas de mauvaises nouvelles. La reine lut le message par-

dessus l’épaule de son époux et faillit perdre pied lorsqu’elle lut la fin.

Le message du général Kali était clair : le prince Mika était très malade.

On craignait même pour sa vie. Ondier fit demander un autre messager et

prépara un courrier pour le général.

La reine lui demanda :

– Vous allez faire rentrer notre fils au château, n’est-ce pas ?

– Bien entendu. Il faut qu’il soit soigné et vite.

– Merci. Qu’est-ce qui se passe là-bas ? Que se passe-t-il dans ce

royaume, mon époux ? Notre fille est disparue. Notre fils est malade. Et

Éthan qui ne revient pas d’Ébal. Je n’aime pas ça, Ondier…

– Nous devons avoir confiance, Iza-Mel. Illah est une jeune femme très

débrouillarde. Si elle est partie pour me rejoindre sur le champ de bataille,

elle saura aussi que je suis de retour et elle rentrera sagement à la maison.

Ensuite, nous aviserons de la punition à lui infliger…

– Nous l’obligeons à se marier, que ce soit cela, sa punition, dit la reine

d’un ton autoritaire qui surprit le roi. Elle sera l’épouse d’un homme et elle devra cesser d’agir sur des coups de tête. Elle devra prendre ses

responsabilités. Et dire que je lui faisais confiance, Ondier. J’étais si fière

d’elle lors des débats du conseil. Elle avait montré tellement d’aplomb.

– Je sais, ma chère, je comprends. Vous êtes déçue. Je le vois bien, mais

cette enfant est têtue et maligne. Elle sait ce qu’elle fait. Même si

quelquefois elle nous donne des migraines… dit le roi en riant.

– Elle tient son caractère de vous, Ondier, vous le savez bien. Vous étiez

comme elle à son âge. Impétueux et indomptable.

– Je sais et c’est ce qui vous a plu, si je me souviens bien, dit le roi

malicieusement en serrant son épouse un peu plus fort dans ses bras.

– Bien entendu, acquiesça la reine en s’écartant de son mari pour le

regarder en face. Vous êtes un homme. Pour une femme, un tel

comportement est toujours synonyme de problèmes.

– Pour l’instant le plus gros problème que nous ayons est de faire rentrer

Mika au palais immédiatement pour qu’il soit soigné par Misak et Jasper,

rétorqua Ondier.

– Oui, vous avez raison, dit Iza-Mel en se blottissant dans les bras du roi.

– Espérons qu’il n’est pas trop tard… murmura le roi pour lui-même.

La reine appuya sa tête sur l’épaule de son époux avec un soupir. Elle

espérait tellement que ses enfants seraient sains et saufs. Ce n’était pas la

reine qui implorait en silence les dieux de lui rendre ses petits, seulement la

mère.

*

 

Lorsque le soleil acheva sa course dans cette journée qui n’avait apporté

que des malheurs à la famille royale, une grande clameur se leva en

provenance du port. Le roi et la reine allèrent à la tour est pour voir ce qui

se passait.

Des navires immenses portant le drapeau du royaume d’Ébal entraient au

port. Le plus majestueux de tous, celui dont les voiles étaient les plus

grandes, accosta le premier. Une passerelle aux armoiries d’Ébal fut

descendue.

Ondier et Iza-Mel se dirigèrent vers le port aussi vite que leurs jambes et

leur dignité royale le leur permettaient.

Le roi Onel descendit du navire et alla à la rencontre de sa sœur, qu’il

serra fort dans ses bras. Éthan descendit du navire derrière le roi et alla

directement voir Ondier. À son expression soucieuse, le roi sut

immédiatement qu’il se passait quelque chose de grave. Le général parla si

bas que le roi eut de la difficulté à l’entendre.

– Le jeune Alarik a disparu. Nous nous sommes arrêtés sur les berges du

fleuve pendant une nuit, nous sommes descendus du bateau et, au matin, il

avait disparu.

– Il s’est enfui ? demanda le roi, déconcerté par cette nouvelle.

– Non, je ne pense pas. Ses affaires de première nécessité étaient toutes

restées au campement. Il n’avait même pas de couverture. Nous pensons

malheureusement qu’il a été enlevé.

– Éthan, si c’est une farce, elle n’est pas drôle, dit le roi d’un ton

d’avertissement.

– Si seulement ce pouvait être le cas, dit Éthan en baissant piteusement la

tête. Il n’en est rien. Nous avons continué notre route jusqu’ici en espérant

croiser quelqu’un qui l’aurait aperçu. Ça n’a pas été le cas. Les cavaliers

que nous avons laissés sur la terre ferme n’ont, jusqu’à maintenant, rien

trouvé non plus.

– Mais alors, qu’allons-nous faire ? Quand tout se met à aller de travers…

bougonna le roi pour lui-même.

– Que veux-tu dire ? demande Éthan.

– Illah est disparue du moulin. Mika est gravement malade. J’ai demandé

qu’il soit ramené au palais immédiatement.

– Illah n’est pas rentrée ? Mika est malade ? Mais qu’est-ce qui se passe

ici ? s’exclama Éthan.

– Je n’en sais rien, dit tristement le roi.

– Prenons les problèmes un à la fois, dit Éthan, surpris de voir son frère

aussi abattu, ce qui ne lui ressemblait pas.

Pendant ce temps, la reine Iza-Mel accueillit ses invités comme il se doit.

Onel se montra fort désolé d’avoir perdu Alarik en chemin. La disparition

du jeune homme tombait à un bien mauvais moment, mais la seule personne

à blâmer était celle ou celui qui l’avait enlevé, personne d’autre, s’il

s’agissait bel et bien d’un enlèvement.

La reine Marissa salua froidement sa belle-sœur et lui dit sur un ton de

confidente agacée :

– C’est de votre faute, tout cela. À vous et à votre époux, ma chère. Si

vous ne cherchiez pas querelle à tout le monde, nous n’en serions pas là. Un

si bon jeune…

– Ne faites pas l’hypocrite avec moi, Marissa, répliqua la reine beaucoup

plus fort pour être entendue de tous. Vous savez très bien que ce n’est la

faute de personne. Vous nous détestez toujours autant qu’avant, à ce que je

vois.

– En effet, on ne peut rien vous cacher, dit la reine d’Ébal avec un sourire

glacial. Vous et votre famille avez toujours cherché les problèmes.

Maintenant, c’est le retour du balancier. Je pense que ce n’est que justice.

Iza-Mel dut faire un effort surhumain pour ne pas étrangler sa belle-sœur

de ses mains. Elle s’approcha avec dignité de cette dernière et lui murmura

d’un ton menaçant :

– Si vous n’étiez pas l’épouse de mon frère, je vous ferais mettre au

cachot dans la minute.

La reine d’Ébal écarquilla les yeux de stupeur, puis se ressaisit. Sur un

ton badin, elle répliqua :

– Au cachot, tiens donc. C’est comme cela que vous traitez une reine

dans votre pays ! Je comprends que vous ayez autant de problèmes avec vos

dignitaires, dans ce cas…

C’en fut trop pour Iza-Mel qui attrapa Marissa par le bras et le serra si

fort que la reine d’Ébal se débattit pour se libérer. La maîtresse des lieux ne

la lâcha pas, bien au contraire, elle serra plus fort et murmura à l’oreille de

sa rivale :

– Taisez-vous, Marissa, où je ne réponds plus de mes actes. Vous n’êtes

reine que par alliance, sinon vous ne seriez rien, nous le savons bien, toutes

les deux…

– Je vous demande de ne plus me parler sur ce ton, madame, où je devrai

en parler au roi, dit Marissa, moins sûre d’elle qu’elle en avait l’air.

Iza-Mel éclata de rire. Finalement, elle relâcha sa prise et fut heureuse de

constater que le bras de la reine d’Ébal portait les marques de ses doigts,

bien rouges et définies.

– Mon frère et mon mari vous ont en horreur l’un comme l’autre ; je me

demande donc à quel roi vous pourriez vous plaindre, ironisa la reine de

Ganthal. Mais n’ayez crainte, vous serez bien traitée dans ce palais, dans la

mesure où vos agissements ne manqueront de respect à personne. Toutefois,

pour votre bien-être, je vous conseille de bien surveiller votre langue. Il

pourrait vous en coûter très cher en ce moment. Je ne suis pas d’humeur à

sup porter votre méchanceté, vos grands airs et vos caprices. Mon frère doit

être un saint homme pour vous tolérer. Sachez que je n’ai pas sa patience.

Suis-je claire ?

– Oui, madame, très claire. Je désire me rendre dans mes quartiers pour

me changer, maintenant.

– Allez-y et prenez votre temps, cela nous donnera une pause, dit la reine

Iza-Mel.

Marissa s’en alla vers les appartements qui lui étaient attribués en

rageant. Personne dans son royaume ne lui parlait sur ce ton. On la craignait

et on lui montrait le respect dû à son rang.

Au Ganthal, personne ne la craignait et personne ne se mettait à genoux

devant elle. Iza-Mel, au mieux, la traitait comme une simple bourgeoise, ou,

comme elle venait de le faire, comme une moins que rien. Elle paierait,

cette reine, pour son manque de civilité et de respect. Marissa y verrait dès

que possible…

De l’autre côté du palais, dans le bureau du roi, le roi Onel, le général Éthan

et le roi Ondier se réunirent.

La nouvelle de la grave maladie de l’héritier du trône prenait tout le

monde au dépourvu. Onel dit à son beau-frère :

– Mika est un solide gaillard, il va guérir, j’en suis persuadé.

– Je l’espère. Nous devons néanmoins prévoir ce qui pourrait arriver.

Mika était mes yeux et mes oreilles sur le champ de bataille. Je ne peux pas

y retourner en ce moment. La situation ici est bien trop critique, dit le roi

Ondier.

– Je peux y retourner immédiatement, Majesté, dit Éthan.

– Tu viens à peine de rentrer, mon frère. Je ne peux pas exiger cela de toi.

– Vous pouvez, mon roi. Je me suis reposé sur le navire du roi Onel. Je

suis en pleine forme. Je vais aller voir ce qui se passe, Majesté, si vous le

permettez.

– Je te le permets avec joie, Éthan. Je ne peux que m’appuyer sur toi en

ce moment et je t’en remercie.

– Je pars dans une heure. Si vous avez des instructions pour le général

Kali, je les prendrai avant de partir.

– Parfait. J’ai été heureux de te revoir, mon frère, même si les

circonstances ne sont pas celles que j’espérais pour ton retour parmi nous,

dit Ondier en posant sa grande main sur l’épaule de son frère.

Éthan s’inclina devant les rois et s’en alla. Onel attendit que la porte soit

refermée, puis il dit à Ondier :

– Nous pouvons nous passer de civilités puisque nous sommes seuls.

Ondier, je pense que tu as de gros problèmes dans ce royaume. Tu as besoin

d’aide, c’est plus qu’évident.

– Tu ne pourrais pas mieux dire, dit le roi en se levant.

Ondier alla chercher une bouteille de vin et servit lui-même le roi d’Ébal.

Puis ils s’installèrent devant la grande cheminée de pierre. Onel demanda :

– Est-ce vrai que votre président du conseil était un traître ?

– J’ai bien peur que oui. Et il ne serait pas le seul dans les environs.

– Tu as une idée de qui sont les autres ?

– Non, pas la moindre. Lord Lebel n’a révélé aucun nom, même sous la

torture. Je ne sais plus quoi faire.

– L’idée d’un espion est bonne, affirma Onel, se référant à ce qu’Éthan lui

avait dit. Je pense que tu pourrais la mettre en application dès que tu auras

la personne qui convient sous la main. Il faudra simplement trouver

quelqu’un d’autre qu’Alarik.

Avec un soupir, Ondier but un peu de vin et dit avec exaspération :

– Je ne sais plus quoi faire. C’est la première fois depuis que je suis roi

que je ne sais pas comment retourner la situation à mon avantage.

– Je te comprends. Mieux que tu ne le crois, dit le roi Onel en baissant la

tête.

– Qu’est-ce qui se passe, Onel ? Tu sembles inquiet.

– Je me dois de te dire que tu dois te méfier de mon épouse. Ne dis rien

de confidentiel devant elle. C’est important.

– Pourquoi ? demanda Ondier, très surpris.

– Elle est devenue étrange depuis un certain temps. Elle s’oppose à tout

ce que je dis. Elle me rend la vie impossible.

– Je vois… murmura le roi Ondier. Pourquoi ne pas nous l’avoir écrit ?

– Je ne pouvais pas. Cela a débuté à la naissance de Drof. Au début, je

n’ai pas fait attention, je me suis dit que c’était l’effet de la maternité ; mais

depuis elle a décidé qu’elle éduquerait elle-même cet enfant, sans aucun

précepteur, aucun érudit… Tu vois, Ondier, cet enfant, il va devenir roi. Il

va prendre ma succession. Et… en voyant l’attitude de Marissa, je ne suis

pas certain qu’elle soit la meilleure professeure pour lui. Je me pose des

questions.

– Comme quoi par exemple ? interrogea Ondier.

– Elle n’aime pas ses enfants. C’est évident. Elle n’adresse presque pas la

parole à Éloïk, qu’elle surnomme « le remplaçant ». Elle ne lui accorde que

rarement un regard. Et Drof est tellement sous sa coupe que c’est à moi

qu’il ne parle presque pas. Mais il est mon héritier…

– Honnêtement, tu n’as pas confiance en ton fils pour te succéder ?

rétorqua Ondier, surpris.

– Non, pas du tout. Je me demande même s’il est vraiment mon fils. Il ne

me ressemble pas du tout, en aucun point. Au début, lorsqu’il était petit, je

me suis dit qu’il ressemblerait à sa mère. Mais le temps passe et je ne vois

toujours pas mes traits dans son visage. Et il n’a que très peu de

ressemblance avec sa mère. À l’exception du caractère, ça, c’est celui de sa

mère, dit Onel d’un ton las.

– Tu penses que la reine a connu intimement un autre homme ? demanda

Ondier.

– Oui, j’en suis presque certain, au début de notre mariage. Je pense que

c’est cet homme, le père de Drof. Par contre, je sais qu’Éloïk est de moi.

J’en suis absolument certain.

– Fais-en ton héritier, dans ce cas.

– Si seulement c’était aussi simple, dit Onel en vidant sa coupe d’un trait.

Pour faire d’Éloïk mon héritier, je dois demander au conseil de m’appuyer.

Mais le conseil, Marissa le dirige. Je ne peux rien faire.

– Dissous le conseil, dans ce cas, dit Ondier.

– J’y ai pensé, mais si je fais cela, je dois aussi répudier ma femme. Et

comme je n’ai que des soupçons contre elle et aucune preuve, cela serait

très mal interprété par la population.

C’est à ce moment qu’Éthan entra dans le bureau du roi. Il avait l’air

perturbé. Il s’inclina devant les monarques et demanda à Onel :

– Majesté, je viens de me souvenir de quelque chose. Pendant mon

voyage vers votre palais, j’ai rencontré un homme du nom de Rafaël, qui

m’a été d’une très grande aide. Il m’a parlé de quelque chose que mon frère

doit savoir.

– De quoi parlez-vous, général ? demanda Onel, surpris.

Éthan relata fidèlement les propos de Rafaël sur la tentative de passage de

troupes venant de Zythor sur les terres d’Ébal. À mesure qu’il parlait, le roi Onel devenait visiblement de plus en plus mal à l’aise. Au point où, à la fin

du récit de son frère, le roi Ondier en colère demanda à Onel :

– Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Pourquoi ne pas m’en avoir

parlé ?

– Je ne pouvais pas. C’était un secret. Ensuite, nous n’avons pas revu de

soldat ou de sorcier de Zythor sur nos terres…

– Mais tu as bien vu qu’ils nous attaquaient et depuis dix ans ! s’écria

Ondier. Une décennie ! J’envoie à la guerre et à la mort des hommes, des

pères et des fils depuis dix ans. Tu avais des informations aussi capitales et

tu n’as rien dit. Tu me déçois énormément.

Onel avait l’air sincèrement peiné. Il devait une explication à son beau-

frère.

– Je suis désolé de mon silence, mais je n’avais pas le choix. Je ne voulais

pas que la population se mette en tête de se méfier des sorciers, nous avons

bien trop besoin d’eux. Et je ne pouvais pas savoir à ce moment-là que le

Ganthal serait attaqué par la suite.

Ondier jeta un regard chargé de colère au roi d’Ébal et lui demanda :

– Un chariot trouvé par tes hommes, plein de poison, ne te fait pas penser

à quelque chose ?

– Maintenant oui. S’il n’y a que Mika de malade, cela pourrait être le

fruit du hasard. Toutefois, si d’autres hommes sont malades, il faudra en

connaître la cause, dit le roi d’Ébal en baissant la tête.

– Si d’autres hommes sont malades, je devrai me résoudre à envisager

une tentative d’empoisonnement, donc à la possibilité qu’un mage noir soit

parmi nos ennemis.

– Je sais, je sais, dit le roi Onel en se tenant la tête entre les mains. Je me

sens coupable maintenant de ne pas t’en avoir parlé avant. Je sais que

j’aurais dû tout te dire, je suis désolé.

– Tu peux l’être, Onel, mais maintenant, nous devons agir. Ton sorcier

avait-il identifié le poison à l’époque ?

– Oui. C’est une sorte de plante qui pousse dans la forêt Noire. Kyram,

notre sorcier, avait fait un antidote, mais nous n’avons jamais eu besoin de

l’utiliser.

Ondier se leva et alla se poster à la fenêtre. Il avait besoin de réfléchir. Il

ordonna à Éthan de partir immédiatement vers le point chaud et de revenir

avec le prince le plus rapidement possible. Éthan s’inclina devant son frère

et s’en alla directement aux écuries prendre son cheval. Il galoperait jour et

nuit, mais il ramènerait Mika au palais. Ondier demanda à Onel :

– Est-ce que Kyram est venu ici avec toi ?

– Oui, bien entendu. Je ne vais nulle part sans lui. Pourquoi ?

– Est-ce qu’il serait possible qu’il produise son antidote contre le poison ?

Je ne veux prendre aucun risque. Mika est mon fils et mon seul héritier.

– Je vais aller le voir. Je crois qu’il est dans les quartiers de Misak. Ils

devaient avoir beaucoup de choses à se dire depuis le temps, dit Onel en se

levant.

– Je t’accompagne, sinon tu pourrais ne pas le trouver. Misak garde

tellement de secrets dans son repaire qu’il en a dissimulé l’entrée ainsi que

le chemin pour y accéder, dit le roi.

Les deux rois sortirent du palais et traversèrent la cour intérieure. Ondier

marcha vers la tour est, mais à la place d’y entrer et de monter tout en haut,

il la contourna. Puis, ils arrivèrent devant un grand pommier, qui se trouvait

à dix pas de la tour. Ondier saisit une branche longue et mince et

l’introduisit dans un trou sur le tronc de l’arbre. Le sol vibra un peu sous ses

pieds, et sur la tour devant eux, une porte dissimulée par le lierre qui

poussait à même la pierre s’ouvrit. Ondier s’y engouffra, suivi de près par

Onel. Ils descendirent un long escalier qui tournait en rond. Des torches

allumées et installées dans les supports de métal fixés au mur leur

permettaient de voir où ils allaient.

La descente fut pénible, et lorsque les deux hommes arrivèrent en bas, ils

passèrent devant des catacombes d’où suintait l’humidité. Ils marchèrent

dans un couloir qui les amena devant une statue d’un lion grandeur nature fixée au mur. Ondier entra son index et son majeur dans les trous du museau

du lion et, en appuyant vers le bas, il déverrouilla la porte qui se trouvait

derrière cette statue. Ils entrèrent. Misak et Kyram étaient tous les deux

devant un grand grimoire et semblaient avoir une discussion animée sur un

ingrédient de potion. Jasper, l’apprenti de Misak, faisait tourner lentement

une longue cuillère de bois dans un immense chaudron qui se trouvait au-

dessus d’un feu ardent. L’odeur d’humidité mélangée à celle qui s’échappait

du grand chaudron rendait l’air presque irrespirable. Ondier dut se faire

violence pour ne pas se retourner et partir. Onel mit un mouchoir sur son

visage, pour masquer l’odeur.

Lorsque Misak aperçut son roi, il s’inclina, suivi immédiatement par

Kyram. Jasper voulut faire de même, mais Misak lui hurla :

– NON ! Tu ne t’arrêtes pas de mélanger, idiot ! Notre roi peut

comprendre cela.

Puis à l’adresse des deux monarques, il dit :

– Bienvenue dans ma modeste demeure, messires. Je suis désolé pour le

désordre, mais je suis en train de faire quelques tests avec mon ami Kyram

et je n’ai pas vu le temps passer, dit gentiment le sorcier. Que puis-je faire

pour vous ?

C’est Onel qui répondit à Misak en gardant la bouche bien cachée

derrière son mouchoir.

– Je viens voir Kyram. Je ne voudrais pas vous interrompre, mais c’est

important.

– Vous êtes toujours le bienvenu, roi d’Ébal, dit Misak. Faites comme

chez vous. Je vois que l’odeur de notre mélange vous indispose. Je ne

m’étais pas rendu compte à quel point cela sentait mauvais, puisque j’ai

presque le nez dedans, dit le sorcier en riant. Venez près de moi, Majesté,

vous aussi, roi Ondier ; je vais vous mettre quelque chose sous le nez, vous

ne sentirez plus rien.

Misak jeta un coup d’œil complice et amusé à Kyram, puis sortit un pot

en terre cuite qui contenait un liquide rougeâtre très peu attirant. Le sorcier y trempa le bout de son doigt et fit signe aux deux rois de s’approcher. Il

enduisit le bord des narines des souverains de cette substance, ce qui eut

pour effet de leur boucher partiellement le nez. Onel retira son mouchoir et

prit une grande respiration. Comme aucune mauvaise odeur ne venait le

déranger, il rangea son mouchoir. Puis Kyram s’approcha de son roi et lui

demanda :

– Vous désiriez me voir, Majesté ?

– Oui, Kyram, et c’est important, dit le roi Onel en mettant

fraternellement sa main sur l’épaule osseuse de son sorcier et en

l’emmenant un peu à l’écart. Tu te souviens du poison que nous avions

trouvé dans un chariot qui venait de Zythor il y a environ une dizaine

d’années ?

– Oui, Majesté. Vous m’aviez demandé de faire un antidote, juste au cas.

– Exactement. Est-ce qu’il te serait possible de refaire cet antidote ici

même avec Misak et Jasper ?

– Cela devrait être possible, acquiesça Kyram. Je vais m’entretenir avec

Misak pour voir s’il a tous les ingrédients.

– Parfait, dit le roi soulagé. Merci, mon cher Kyram.

– Majesté, dit le sorcier, est-ce que je peux vous demander pourquoi vous

avez besoin de cet antidote maintenant ?

– Oui, Kyram, toi et Misak devez savoir. Vous ne serez pas trop de deux

pour nous aider.

Puis le roi leur parla de la maladie de Mika et de tout ce que cela

impliquait. Les sorciers furent choqués d’apprendre cela et s’empressèrent

de commencer la fabrication d’un antidote. Leur inquiétude dépassa

cependant le simple fait d’un empoisonnement, mais ils préférèrent ne rien

dire. Il serait temps, plus tard…

Les rois quittèrent les sorciers et retournèrent au palais avec un peu plus

d’espoir qu’à leur arrivée.

***

Éthan galopa durant toute la journée qui suivit son départ d’Èrèmonta et

durant toute la nuit. Il ne s’arrêta pour se reposer un peu qu’au matin. Il

demanda un autre cheval à l’aubergiste, car le sien était à bout de souffle.

Ses flancs étaient couverts de sueur et une épaisse écume blanche sortait de

sa gueule.

Le général mangea un morceau rapidement à l’auberge et même s’il avait

peine à se tenir sur ses jambes, il remonta en selle et continua sa course

jusqu’au point chaud.

À son arrivée sur le champ de bataille, Éthan constata que le mur de

protection fait de pierres était presque achevé et qu’il était surmonté de

plusieurs machines de guerre inventées par Mika. Le général Kali vint à la

rencontre d’Éthan et lui serra chaleureusement la main. Puis il dit :

– Je suis heureux de vous voir, général. Je suis désolé que ce soit dans de

telles circonstances.

– Je suis heureux de te voir aussi. J’aimerais voir mon neveu si cela est

possible. Je dois le ramener immédiatement à Èrèmonta, ce sont les ordres

du roi.

– Bien entendu, mais je suis dans l’obligation de vous dire que le prince

est très malade et qu’il a une forte fièvre. Je ne suis pas certain que de le

déplacer soit la meilleure chose à faire. Il est très faible et il délire. Les

soigneurs ont tout essayé et ne sont arrivés à rien. Et depuis quelques jours,

d’autres soldats sont tombés malades, et cela empire de jour en jour, dit le

général Kali d’un ton d’où transperçait de l’inquiétude.

– Combien de soldats sont malades ? demanda Éthan.

– Quarante-sept. Nous les avons amenés plus loin, à l’extérieur du

campement, de peur que ce ne soit contagieux. Venez, je vais vous montrer.

– Que faisaient ces hommes avant de tomber malades ? interrogea Éthan.

– Ils étaient dans la forêt, derrière le campement, et ils construisaient les

machines de Mika.

– Et tous les hommes qui se trouvaient là sont malades ?

– Oui, général Éthan, dit le général Kali. Absolument tous.

Heureusement, nous avons terminé la muraille et les machines, sinon nous

serions dans de beaux draps. Que devons-nous faire maintenant ?

– Vous allez faire préparer un chariot pour transporter le prince Mika, dit

le général Éthan en arrivant dans la clairière où se trouvaient les malades.

Le cœur d’Éthan se serra lorsqu’il aperçut Mika. Le prince avait été mis à

l’écart des autres, sur un lit de paille. Un jeune garçon au crâne rasé

d’environ une dizaine d’années, vêtu de

vêtements de jute bruns qui semblaient neufs, épongeait le front du prince et

lui donnait de l’eau à boire, qu’il ne tardait pas de recracher. Mika était

blanc comme un linge et était couvert de sueur. Il tremblait et délirait. Ses

propos n’avaient aucun sens. Il s’agissait plus de sons que de mots. Éthan

s’approcha de son neveu et voulut le toucher, mais le garçon, qui s’occupait

du prince, lui saisit le bras et lui dit :

– Non, monsieur le général, il ne faut pas le toucher. Vous attraperiez son

mal.

– Je n’attraperai rien, petit. Ne t’inquiète pas. Je pense que j’ai déjà vu ce

genre de chose. Est-ce qu’il a eu mal au ventre avant d’avoir de la fièvre ?

demanda Éthan à Kali.

– Oui. Il se tordait de douleur. Puis la fièvre est apparue et elle est montée

très vite, répondit le général Kali. Pourquoi cette question ?

– Pour rien, répondit Éthan, songeur. Est-ce que vous pourriez me

montrer où se trouve la source de l’eau que ces hommes boivent ? demanda

Éthan.

– Je ne le sais pas, général, dit Kali.

– Moi, je sais, dit le jeune garçon. Plus personne n’ose s’approcher du

puits depuis que les soldats sont malades. Je peux vous y emmener, ce n’est

pas loin.

– Oui, c’est parfait, mon garçon. Général Kali, voulez-vous rester avec

mon neveu, s’il vous plaît, et… — Éthan murmura — ne buvez pas d’eau.

Je vous expliquerai.

– Oui, général, dit Kali en s’asseyant à même le sol et en épongeant le

front du prince.

Éthan suivit le garçon dans les bois et arriva à un puits. Le puits était

entouré d’un mur de pierre circulaire, et une poulie fixée au-dessus du trou,

sur un montant de bois, permettait à ceux qui allaient chercher de l’eau de la

remonter facilement.

Éthan prit un seau, le fit descendre dans le fond du puits et le remonta. Il

mouilla son doigt dans l’eau et huma l’odeur. Il fronça le nez et dit à

l’enfant qui l’accompagnait :

– Tu venais souvent prendre de l’eau ici ?

– Oui, monsieur le général. Je suis venu ici tous les jours jusqu’à ce que

le prince Mika tombe malade. Puis j’ai dû m’occuper de lui, dit l’enfant en

regardant ses pieds.

– Tu vas sentir l’eau du puits et me dire si tu trouves qu’elle a une odeur

spéciale.

– Oui, monsieur le général, dit l’enfant d’un ton exaspéré qui fit sourire le

général. Je viens ici depuis longtemps, je connais ce puits, et jamais l’eau

n’a senti quoi que ce soit avant que le prince Mika tombe malade.

– Tu veux dire que tu savais que l’eau avait une drôle d’odeur ?

– Oui. Je m’en suis aperçu tout de suite. Ça sentait comme les poissons

morts qui sèchent au soleil, mais qu’il ne faut pas manger à cause que les

mouches ont pondu leurs œufs dedans. Vous comprenez, monsieur le

général ? demanda l’enfant en regardant Éthan dans les yeux.

– Oui, je comprends. Cette eau ne doit être bue par personne, c’est cela

qui rend les soldats malades.

– C’est ce que j’ai dit à l’homme boiteux, mais il m’a dit que c’était

normal que l’eau sente mauvais quelquefois et il m’a dit de continuer de

donner à boire aux bons soldats de Ganthal.

Éthan sursauta. Un homme boiteux. Personne dans le campement ne

boitait. Presque tout le monde, sauf les garçons d’aide, était des soldats et

tous devaient être en parfaite condition phy sique. Personne, à la connaissance d’Éthan, ne pouvait se trouver en ces lieux avec un handicap.

De qui est-ce que cet enfant était en train de parler ? Le général mit un

genou à terre, regarda l’enfant dans les yeux et lui dit :

– Tu le connais bien, l’homme boiteux ?

– Non, pas vraiment. Un jour, il est arrivé ici. Je ne sais pas d’où il vient.

Il ne me l’a pas dit et je ne lui ai pas demandé. Il était toujours ici, à côté du

puits. Je lui ai demandé pourquoi il restait là. Il m’a répondu qu’il avait

besoin de se reposer et que le puits lui permettait de boire sans avoir à se

déplacer. Le lendemain, je suis venu au puits et il était en train de remonter

de l’eau. Je n’ai pas fait attention, car le capitaine Ronald m’avait envoyé

chercher de l’eau pour le prince Mika et je devais faire vite. J’étais pressé et

je courais. Je suis tombé par terre et je me suis fait mal au genou. Le

boiteux m’a aidé à me relever et m’a demandé ce qui me faisait courir

comme ça. Je lui ai répondu. Alors, le boiteux m’a donné l’eau qu’il venait

de remonter et m’a dit de la prendre pour ne pas que je me fasse gronder par

le capitaine. Je lui ai dit merci et je suis parti. Le lendemain matin, le prince

Mika était malade. Est-ce que j’ai fait quelque chose de mal, monsieur le

général ? demanda l’enfant qui était presque sur le point de fondre en

larmes.

– Non, non, tu n’as rien fait de mal. Mais je pense que le boiteux t’a

donné de l’eau qui n’était pas bonne à boire. Il avait dû mettre quelque

chose dedans pour rendre le prince malade, dit Éthan en caressant la tête

rasée et rugueuse de l’enfant.

– Mais… je… C’est ma faute si le prince est malade, n’est-ce pas ?

demanda l’enfant dont les larmes inondaient maintenant le visage.

– Non, ce n’est pas ta faute, répéta Éthan en essayant de consoler

l’enfant. Je pense que c’est le boiteux qui a fait quelque chose de mal.

– Vous pensez qu’il a empoisonné le prince ? dit l’enfant de sa voix

aiguë.

– Oui, lui et tous les soldats qui sont malades aussi.

– Je ne veux pas que le prince Mika meure à cause de ce boiteux. Il est

gentil, le prince, il nous enseigne à lire, à écrire, à compter, il parle de

l’histoire de Ganthal…

– Je sais, dit Éthan, interrompant l’enfant. Je sais que Mika prend bien

soin de vous.

– Nous n’avons pas de parents, nous ; on nous donne du travail pour ne

pas qu’on meure de faim, mais le prince… il est tellement gentil, il a acheté

tous les vêtements que nous portons. Il a aussi demandé que l’on soit

ramené au château après la guerre pour qu’on puisse apprendre un métier…

Je… je… je suis désolé, monsieur le général, j’aurais dû savoir que le

boiteux n’était pas gentil…

– Comment est-ce que tu aurais pu le savoir ? Tu as pensé qu’il te rendait

service, pas qu’il ferait ce qu’il a probablement fait, dit Éthan.

L’enfant baissa la tête et s’essuya le visage du revers de la main. Puis,

comme il repartait vers le campement des malades en laissant Éthan près du

puits, il se retourna et lui dit :

– Je m’appelle David, monsieur le général. Si vous avez besoin de moi,

demandez David. Je vais faire tout ce que vous me demanderez. Je veux

aider le prince Mika.

– C’est très gentil de ta part, David. Merci, dit Éthan en regardant l’enfant

s’éloigner, puis il lui cria : David ! Reviens, j’ai une question à te poser.

L’enfant revint vers le général en courant comme une flèche. Éthan lui

demanda en murmurant :

– Est-ce que tu sais où il dormait, le boiteux ?

– Oui, monsieur le général. Il dormait là-bas, dit l’enfant en désignant la

forêt très dense. Je ne sais pas exactement où, mais c’est par là qu’il allait

quand il quittait le puits.

– Tu ne l’as pas suivi pour voir où il allait, par hasard ?

– Non, monsieur le général, je suis désolé. Je devais faire mon travail.

Mais Cassius sait peut-être où il allait.

– Qui est Cassius ? demanda Éthan.

– C’est le garçon qui s’occupe du capitaine Ronald. Il est malade, lui

aussi, mais il est tombé malade après le prince Mika. Cassius et moi, on a

parlé du boiteux et, un soir, il m’a dit qu’il le suivrait. Je ne sais pas s’il l’a

fait. Je n’ai pas quitté le prince depuis qu’il est malade, donc je ne lui ai pas

reparlé, à Cassius.

– D’accord. Tu voudrais bien m’amener le voir, ce Cassius ?

– Oui, monsieur le général, tout de suite.

L’enfant s’élança en courant et Éthan dut courir aussi pour le suivre.

L’enfant courait comme un lapin, et Éthan, qui portait ses armes et son

armure et qui n’avait plus dix ans, avait peine à le suivre. Il rattrapa l’enfant

au campement des malades, et David lui désigna un autre enfant, un peu

plus vieux que lui, qui avait les cheveux longs et blonds. Éthan s’approcha

de l’enfant et lui demanda :

– Tu es Cassius ?

– Oui, monsieur, dit l’enfant timidement.

– Tu voudrais bien venir avec moi ? Je voudrais te parler.

– Oui, monsieur, dit l’enfant en regardant le sol et en s’attendant à se faire

gronder.

Lorsqu’ils furent hors de portée de voix des gens du camp, Éthan

demanda à Cassius :

– David m’a parlé de toi.

– …

– Il m’a dit qu’il t’avait parlé du boiteux et que tu lui avais dit que tu le

suivrais dans les bois.

– Euh… je…, marmonnait l’enfant.

– Tu n’as pas à avoir peur. Je ne vais pas te gronder, au contraire, dit

Éthan, rassurant.

– Eh bien, monsieur… euh… j’ai suivi le boiteux, comme David vous l’a

dit, mais quand j’ai vu où il campait, j’ai eu peur et je suis parti, dit l’enfant

qui continuait à regarder ses pieds.

– Pourquoi as-tu eu peur ? demanda Éthan.

– Il y avait… euh… eh bien… euh… trois petites têtes, comme celle d’un

bébé, mais avec de longs cheveux, et elles étaient attachées aux branches

des arbres. On aurait dit qu’elles étaient en train de pourrir… Je ne sais

pas… De toute façon, quand le boiteux s’est mis à leur parler, je me suis

sauvé. C’était vraiment trop… bizarre et horrible.

– Je vois… murmura Éthan qui commençait à comprendre. Tu saurais

retrouver l’endroit où étaient les têtes ?

– Oui, je crois. Je connais bien ce coin-là.

– D’accord. C’est bien. Je vais demander à quelques soldats de venir avec

nous, et tu vas nous montrer le chemin. Ensuite, tu reviendras ici en courant

le plus vite possible. Tu vas aider David à préparer le prince Mika pour son

voyage de retour vers le château. Tu seras récompensé.

– Oui, monsieur, dit bravement l’enfant.

Éthan commençait à comprendre. Mika et les soldats avaient été

empoisonnés. C’était très clair, le général n’avait aucun doute. L’homme

que les enfants appelaient « le boiteux » devait être un sorcier,

probablement d’El Allorock, la terre des mages noirs. Les têtes miniatures

étaient un signe distinctif de cette caste de sorciers.

Le général retourna au campement des soldats, suivi de près par Cassius.

Puis Éthan demanda au général Kali de lui donner douze de ses meilleurs

hommes parmi ceux qui connaissaient bien les techniques de repérage en

silence.

Quelques minutes plus tard, les douze soldats demandés se tenaient droits

devant le général de l’armée de Ganthal. Il leur expliqua son plan, et tous se

mirent en route vers ce que Cassius appelait « la place des trois têtes ».

Dès qu’ils entrèrent dans les bois, une forte odeur d’humidité mélangée à

autre chose qui empestait leur arriva aux narines. Cassius dit en murmurant

à Éthan :

– C’est tout droit par là, mais c’est à découvert, il vaudrait mieux rester

sous les arbres. C’est ce que j’ai fait.

– Je te suis, petit, dit Éthan.

L’enfant marchait silencieusement. Il avait la démarche féline du

chasseur. Si Éthan ne l’avait pas eu juste devant lui, il n’aurait jamais su

que l’enfant était là. Puis ils arrivèrent derrière des bosquets. Cassius,

doucement, écarta les branches et pointa droit devant lui une clairière. Les

trois têtes miniatures étaient bien visibles, toutes suspendues à des

branches. L’homme boiteux était en train de préparer quelque chose dans

une marmite, sur un feu de camp, et semblait en grande conversation avec

les trois têtes. Il portait une longue robe noire, toute défraîchie et miteuse.

Ses cheveux noirs et longs semblaient aussi sales que peuvent l’être des

cheveux qui n’ont pas été lavés depuis très longtemps.

Éthan tendit l’oreille, mais il était trop loin pour entendre clairement les

paroles du boiteux. Le gamin, qui tremblait de tous ses membres, implorait

des yeux le général de le laisser partir. D’un signe de tête donné par Éthan,

l’enfant déguerpit et disparut dans la végétation dense. Les soldats qui

accompagnaient le général dégainèrent leurs épées et se déployèrent

silencieusement autour de la clairière. Puis Éthan siffla, et tous ensemble,

ils chargèrent en direction de l’homme.

Le boiteux sursauta, mais continua de mélanger sa mixture malodorante.

Les soldats pointèrent leurs armes sur lui, et Éthan dit :

– Déposez votre bâton. C’est un ordre.

Le boiteux n’en fit rien ; au contraire, il mélangea avec encore plus

d’ardeur et éclata de rire, d’un rire comme on peut en entendre rarement, le

genre de rire qui appartient à un homme mauvais et qui vous glace le sang.

Éthan s’approcha de l’homme, lui plaça la lame effilée de son épée sous la

gorge et lui dit d’un ton menaçant :

– Vous déposez ce bâton et vous vous mettez à genoux.

– Non. Je ne peux pas faire ça, dit l’homme d’une voix grave et éraillée.

– Pourquoi pas ?

– Parce que si j’arrête de mélanger le contenu de la marmite, ça va vous

exploser en plein visage. Je ne voudrais pas vous faire de mal… général

Éthan de Ganthal, dit l’homme.

– Comment savez-vous mon nom ? interrogea Éthan.

– Je sais beaucoup de choses, dit simplement le boiteux.

– Qui êtes-vous ? demanda le général.

– Je suis Hector, fils de Philémon ; je suis un sorcier de la caste

supérieure d’El Allorock.

– Un mage noir… murmura Éthan pour lui-même.

– Oui, général. Je suis très puissant. Je savais que vous arriviez bien avant

que vous soyez entrés dans les bois.

– Comment avez-vous pu le savoir ?

– C’est simple, général. Votre odeur, je l’ai sentie depuis un bon moment,

et vous faites plus de bruit qu’un troupeau entier de chevaux sauvages. Et

mes petites amies vous ont vus derrière les arbres, dit le sorcier en

désignant les trois têtes miniatures.

– Si vous saviez que nous arrivions, pourquoi ne pas vous être enfui ?

demanda Éthan qui commençait à perdre patience.

– Pourquoi me serais-je sauvé ? Vous n’êtes qu’une douzaine. Il aurait

fallu que vous soyez beaucoup plus nombreux pour représenter une menace.

De plus, je désirais vous parler, général.

– Me parler ? À moi ? Bien, parlons ; mais vous allez d’abord lâcher

votre bâton et vous mettre à genoux. Sinon, il n’est pas question que nous

parlions de quoi que ce soit.

– Si je lâche ce bâton, vous et vos soldats mourrez ici même brûlés vifs

par le contenu de la marmite. De plus, il est inutile de me menacer avec vos

épées puisqu’elles ne sont pas un danger pour moi. Vous pourriez me

transpercer le corps des dizaines de fois que je continuerais de mélanger ma

potion sans broncher. Bande de néophytes, vous ne savez même pas

comment on tue un sorcier, dit l’homme en se moquant.

Éthan fit signe à ses hommes de rengainer leurs armes et il fit de même,

lui aussi. Puis il dit à Hector :

– De quoi vouliez-vous me parler ?

– Le prince Mika est très malade…

– Oui, grâce à vous, dit Éthan.

– Non, pas grâce à moi, seulement à cause de l’eau, répondit Hector.

– C’est vous qui avez empoisonné l’eau du puits, affirma le général qui

commençait à perdre patience.

– Oui, c’est moi, mais le prince Mika n’aurait jamais dû être affecté par le

poison. C’est une bien triste erreur.

– De votre part ? se moqua Éthan.

– Non. Je ne fais pas d’erreur. Si Mika avait reçu à sa naissance la bonne

protection du magicien Misak, comme tout mage de la terre d’Oèva le fait

avec les nouveau-nés de sang royal, Mika n’aurait jamais été malade. Un

simple petit poison… Vraiment… le pauvre Misak n’est plus ce qu’il était,

se moqua le sorcier.

Les paroles d’Hector prenaient lentement leur place dans l’esprit d’Éthan.

Très peu de gens savaient que le petit était né à Baldine, pendant un conseil

des rois du continent de Kianah. C’était d’ailleurs la dernière fois que le roi

Ondier et la reine Iza-Mel avaient mis les pieds dans ce royaume avec qui

ils n’entretenaient pas de très bonnes relations.

Au moment de la naissance de Mika, le seul magicien sur place était

Béroc, le sorcier du royaume de Baldine. Éthan croyait que tout avait été

fait selon les règles à la naissance de l’enfant et qu’il avait été immunisé

contre les maladies et les poisons.

Une idée commença à germer dans l’esprit du général, mais il se retint de

faire des commentaires.

Hector arrêta tout à coup de mélanger sa potion. Il trempa le bout de son

index déformé dans la mixture verte, y goûta, puis dit en faisant de grands

gestes théâtraux :

– Voilà ! C’est ici que nos chemins se séparent, Éthan. Je suis désolé de

devoir vous quitter ainsi, mais je dois retourner chez moi. Ma mission a

duré bien assez longtemps dans ce pays ; je rentre à El Allorock. Je suis

désolé pour le petit Mika, mais je ne peux rien faire pour lui. Le poison que

j’ai mis dans l’eau n’a pas d’antidote connu. Le petit mourra. Je tiens à vous dire, Éthan, que je déteste le Ganthal et toute sa population, mais que jamais

je n’aurais fait volontairement de mal à Mika. Il était si intelligent, cet

enfant… quel gaspillage ! Bon, je vous dis au revoir, mon cher général, et

j’espère ne jamais vous revoir, dit le sorcier en riant.

Puis, il éparpilla le feu qui brûlait sous la marmite et lança le bâton qui lui

avait servi pour mélanger la potion contre un arbre. Ensuite, il enleva ses

chaussures, dévoilant des pieds laids et déformés, et entra lentement dans la

potion verte. Il ne put retenir une exclamation lorsque la potion brûlante

toucha sa peau. Il dit en riant :

– Quelle bonne façon de rentrer chez soi !

Éthan comprit. Ce fut comme un éclair dans son esprit. Le sorcier allait

entrer dans la potion et disparaître. Le général ne savait pas pourquoi il

savait cela ni comment, mais il était certain d’avoir raison. Il s’élança vers

la marmite et donna un grand coup de pied dessus. La marmite se renversa

avec son contenu, c’est-à-dire la potion et l’homme qui était en train d’y

entrer.

Le sorcier tomba à la renverse sur le sol et se retrouva en train de baigner

dans sa mixture brûlante sans pouvoir rien faire d’autre que crier à cause

des brûlures. La potion s’étant renversée sur le sol, elle avait perdu sa magie

et n’était plus qu’une simple mixture nauséabonde et bouillonnante qui

brûlait la peau du sorcier qui y pataugeait.

Les soldats sortirent tous leurs épées en même temps, et Éthan dit au

sorcier :

– Je ne peux peut-être pas vous tuer avec mon épée, mais si ma mémoire

est bonne, vous pouvez souffrir. Donc je peux vous faire souffrir tant que je

le veux.

– NON ! NON ! PITIÉ ! NON ! ÇA FAIT MAL ! hurla le sorcier dont le

corps se couvrait de cloques aux endroits où la peau était brûlée.

– Je ne connais pas la pitié, sorcier noir, pour les hommes comme vous

qui tuent par plaisir et font souffrir juste pour voir le mal qu’ils peuvent

faire. Vous allez être ligoté et emmené avec nous au château de Ganthal. Ensuite, ce sera le roi Ondier qui décidera de votre sort. Je vous conseille de

prendre ce temps pour réfléchir à vos actes et d’en profiter pour vous

repentir.

– NON ! JE NE PEUX PAS ! NE ME LAISSEZ PAS COMME ÇA ! ÇA

FAIT MAL ! continua de hurler le sorcier, pendant que les soldats le

ligotaient et que d’autres prenaient les têtes qui s’agitaient dans les arbres et

les mettaient dans un sac.

– Souffrez, sorcier, je ne peux rien pour vous, comme vous ne pouvez

rien pour Mika, n’est-ce pas ? dit Éthan d’un ton sans réplique.

Le sorcier continua de hurler tant et bien, mais personne ne s’occupa de

lui ni de ses blessures.

Lorsqu’ils revinrent au campement avec le sorcier solidement ligoté, le

général Kali accourut. Il demanda à Éthan :

– Qui est-ce ?

– C’est l’homme qui a empoisonné les soldats et le prince.

– Pourquoi est-ce qu’il hurle comme ça ? demanda le général Kali en

regardant le sorcier ligoté comme un saucisson.

– Parce qu’il est tombé dans une potion brûlante, dit Éthan en riant. Il

s’est retrouvé dans une situation qu’il n’avait pas prévue.

– Je m’en doute. J’ai quelque chose à vous dire, général, dit Kali.

– Quoi ? Mika ? Il va bien ?

– Mika est prêt à être transporté, comme vous l’aviez demandé. Ce que je

voulais vous dire, c’est que nous avons eu une nouvelle attaque de Trévor.

Minime, mais comme ça faisait un bout de temps qu’il se tenait tranquille,

je me demande si ce n’est pas un présage pour annoncer une plus grande

bataille.

– Probablement. Trévor va nous tester. Je vais retourner au château et

vous envoyer des renforts. Tenez tant que vous le pourrez et ne laissez

personne s’approcher du puits. Prenez votre eau ailleurs, même si vous

devez marcher des heures. Ce puits est empoisonné.

– Je vois. Je suis à vos ordres, général Éthan. Nous tiendrons coûte que

coûte jusqu’à l’arrivée des renforts.

– Je compte sur vous et je pars dès maintenant, dit Éthan que la fatigue

des derniers jours venait de rattraper.

Éthan s’installa dans le chariot avec Mika, dont il s’occupa en lui

mouillant les lèvres et en lui rafraîchissant le visage. Ils étaient escortés par

une vingtaine de soldats de la garde personnelle du prince et le jeune David,

qui s’était fait une petite place de l’autre côté du prince, dans le chariot.

Le général finit par s’écrouler de fatigue et c’est le son de ses ronflements

qui accompagnèrent le cortège sur la route de la capitale.

Lorsqu’il se réveilla quelques heures plus tard, Éthan se rendit compte

que le cortège s’était arrêté. Il demanda à un soldat qui se trouvait tout près

sur son cheval :

– Est-ce que j’ai dormi longtemps ?

– Oui, général. Vous avez dormi toute la journée.

– Pourquoi nous sommes-nous arrêtés ? interrogea Éthan en se relevant.

– Il y a un cortège de soldats qui vient vers nous. Ils ne portent pas

l’étendard de Ganthal. Ils se rapprochent. Ils demandent à parler à l’officier

supérieur.

– Pourquoi ne pas m’avoir réveillé dans ce cas, pauvre imbécile ? s’écria

Éthan en descendant du chariot et en époussetant la paille de son uniforme.

– Nous avons essayé, monsieur, mais vous dormiez très profondément.

Nous commencions à nous demander s’il ne valait pas mieux vous arroser

avec de l’eau froide quand vous vous êtes réveillé de vous-même, dit le

soldat qui n’en menait pas large.

– Je vous conseille de ne JAMAIS faire cela, soldat. Je vais aller voir ce

que veut ce cortège. Amenez-moi mon cheval.

– Oui, général, à vos ordres, dit le soldat, trop content de s’éloigner de

son supérieur qui ne semblait pas particulièrement de bonne humeur.

Le soldat revint avec la monture d’Éthan, que ce dernier enfourcha. Il

dirigea la bête vers l’avant du convoi et il fit signe à son sergent de surveiller les alentours, au cas où ce serait un guet-apens.

Lorsqu’il arriva devant le plus haut gradé du convoi de soldats

mystérieux, Éthan remarqua l’étendard et reconnut certains visages. Il se

décontracta d’un coup. C’étaient les soldats d’Ébal qui se dirigeaient vers le

champ de bataille. Un homme qui portait un casque surmonté d’une tête de

serpent faite de métal dit :

– Bonsoir, général Éthan. Vous me reconnaissez ?

– Oui, bien entendu, vous êtes le capitaine Alvin, nous avons été

présentés sur le bateau du roi Onel.

– C’est exact, général. J’ai été envoyé vers le point chaud par le roi Onel

et le roi Ondier avec cinq cents hommes. Il y en arrivera plus demain ou

après-demain et ainsi de suite pendant les jours à venir. Ce sont les ordres

que nous avons reçus.

– Bien, acquiesça le général. Nous retournons à Èrèmonta avec le prince

Mika pour qu’il soit soigné. Il est très malade. Plusieurs de nos soldats le

sont aussi. J’espère que notre sorcier pourra nous aider.

– Il y a des malades au campement ? s’écria le capitaine. Est-ce que c’est

une maladie contagieuse ?

– Non, pas du tout. C’est simplement un empoisonnement. Nous

ramenons avec nous le coupable, qui est bâillonné et ligoté dans un autre

chariot.

– Je vois, dit le capitaine qui n’était pas convaincu.

– Capitaine Alvin, à votre arrivée au camp, rapportez-vous au général

Kali. Il vous donnera vos ordres. Et transmettez à vos hommes le message

suivant : il y a un puits à l’est du campement. Il ne faut en aucun cas boire

l’eau qui s’y trouve. Elle a été empoisonnée. C’est cette eau qui a rendu les

hommes malades. Ce sont eux que vous allez remplacer.

– Oui, général Éthan, dit le capitaine, qui se reprit rapidement.

– Et arrêtez d’avoir peur, je le vois dans vos yeux. Vos hommes ne

risquent rien de plus que n’importe lequel des soldats qui s’en va à la

guerre. Ils ne seront pas malades tant qu’ils ne boiront pas au puits. Suis-je clair, capitaine, ou dois-je vous faire un dessin ? dit Éthan à bout de

patience.

– Oui, général, vous êtes très clair. Pas besoin de dessin, général. Nous

allons presser le pas et nous rendre au camp immédiatement.

– Parfait, bonne route, capitaine.

– Merci, dit le capitaine Alvin en donnant le signal du départ à ses

hommes.

Éthan retourna auprès de son neveu dont la fièvre ne faiblissait pas. Il alla

jeter un œil sur le sorcier prisonnier, qu’il trouva endormi, avec une marque

bleue sur la joue. Il interrogea les hommes responsables de le surveiller.

– Est-ce que ça fait longtemps qu’il est comme ça ? demanda Éthan.

– Un petit bout de temps, dit un soldat à la barbe rousse.

– Pourquoi est-il dans cet état ? s’exclama le général.

– Il est assommé, dit le même soldat.

– Qui est-ce qui a fait ça ? s’écria Éthan en colère.

– C’est moi, monsieur, dit un autre soldat à l’air contrit et aux bras gros

comme des troncs d’arbres.

– Pourquoi avez-vous fait ça, soldat ?

– Parce qu’il avait mâché son bâillon et qu’il essayait de nous jeter des

sorts. Il n’arrêtait pas de nous dire que nous allions payer pour ne pas avoir

soigné ses blessures et qu’il nous ferait vivre les pires tourments. Cela a

duré pendant des heures. Je n’en pouvais plus, dit le costaud, la tête basse.

– Pourquoi ne pas lui avoir tout simplement remis un bâillon ? demanda

Éthan au bord de l’exaspération.

– Nous avons essayé, monsieur, mais il nous a mordus. Et il s’est mis à

menacer tout le monde, vous y compris, de toute sorte de choses que je n’ai

pas toutes comprises, mais qui semblaient très méchantes. J’en ai eu marre

et je lui ai donné un coup de poing en pleine figure. Il est tranquille

maintenant, raconta le costaud avec un air de gamin sur la figure.

– D’accord.

Éthan éclata de rire à la surprise de tous et dit d’un ton amusé :

– Au vu des circonstances, vous avez bien fait. S’il devait se réveiller et

recommencer ses menaces, vous n’auriez qu’à le frapper de nouveau ; mais

pour éviter que vous n’ayez à le faire, remettez- lui un bâillon et ajoutez une

cagoule sur sa tête, comme ça il ne saura pas qui se trouve près de lui et il

ne pourra pas menacer qui que ce soit. S’il ouvre la bouche de nouveau, eh

bien, mon cher soldat, je vous laisse le choix de la façon de le faire taire,

mais arrangez-vous pour qu’il soit en vie à son arrivée au château. S’il est

mort, il ne servira à rien, dit le général.

– Oui, monsieur, à vos ordres, dit le costaud avec un grand sourire.

Le cortège continua sa route durant la nuit sans problème. Ce qu’il ne

savait pas, c’est que les difficultés allaient bientôt déferler sur le champ de

bataille tel un raz-de-marée.

*

 

Le matin arriva sous un ciel lourd et gris. Le tonnerre résonna loin à l’ouest

du champ de bataille. Le général Kali terminait son petit déjeuner lorsque le

cor de guerre retentit.

C’était l’alerte d’une attaque. Tous les soldats valides, c’est-à-dire

environ quatre cents hommes, furent prêts au combat sur la muraille en

quelques minutes.

Lorsque le général Kali monta sur la plus haute tour et qu’il regarda en

direction du fleuve Taïka, il sentit ses genoux trembler pour la première fois

de sa vie. Ce n’était pas seulement quelques petits bataillons qui

débarquaient sur la plage devant la muraille, mais toute une armée.

Des hommes costauds, en armure, et équipés de solides trébuchets. Kali

en compta une trentaine disposés en éventail devant la muraille. Le général

regarda ses machines de guerre, l’espèce de catapulte de Mika, et se

demanda si la quinzaine dont il disposait serait suffisante pour ralentir

l’avancée de cette armée.

Il devait y avoir environ deux mille hommes devant lui sur la plage, et

chacun semblait très bien connaître sa place dans les rangs. Ils hurlaient, dans une langue que le général ne connaissait pas, des mots rudes et

répétitifs.

Pour la première fois de sa vie, le général Kali faillit bien prendre ses

jambes à son cou, mais il ne le fit pas : il aurait condamné ses hommes à la

mort. Il ordonna aux archers de se tenir prêts et fit signe aux hommes

responsables des catapultes de Mika de les charger toutes.

Un homme à la tête rasée et au physique imposant se détacha du lot des

soldats ennemis et s’écria :

– Nous allons tous vous massacrer ! Déposez les armes et nous ferons de

vous nos esclaves. Si vous vous battez, vous mourrez !

Le général Kali était surpris, mais n’en laissa rien paraître et répondit à

l’homme :

– Si vous voulez nous avoir, venez nous chercher. Nous ne sommes pas

des lâches. VENEZ, BANDE DE VAURIENS !

Tous les soldats de Ganthal se mirent à scander le nom du général Kali, et

le soldat de Zythor rebroussa chemin et retourna dans les rangs de son

armée.

Les soldats de Ganthal bandèrent les cordes des machines de guerre et

attendirent le signal de leur commandant. Kali leva le bras et, au moment où

les soldats de Zythor foncèrent vers la muraille, il abaissa son bras. Ce sont

cent cinquante projectiles effilés qui décollèrent en ligne droite à une

vitesse fulgurante.

Presque toutes les lances pointues trouvèrent un corps ou deux dans

lesquels se planter. Les soldats de Zythor hésitèrent pendant une seconde, ce

qui fut suffisant pour préparer une seconde attaque qui fut tout aussi

meurtrière. Puis les soldats ennemis sortirent des boucliers de fer, mais ne

purent éviter tous les projectiles.

Rapidement, le général Kali dénombra environ trois cents hommes morts

ou blessé du côté de l’ennemi, et même si les soldats de Ganthal étaient

inférieurs en nombre, il n’avait jusqu’à maintenant perdu personne.

Un cor sonna la retraite du côté de l’ennemi, et les trébuchets de Zythor

se mirent à lancer des projectiles enflammés contre la muraille pour

protéger le retrait des troupes. Les projectiles se fracassèrent contre le mur

de pierre sans causer beaucoup de dégâts. Puis les soldats de Zythor

approchèrent les trébuchets de la muraille, et les projectiles passèrent par-

dessus le mur et mirent le feu un peu partout derrière.

Les soldats couraient dans tous les sens avec des seaux d’eau et des

couvertures mouillées pour éteindre les incendies. Ce fut une cohue

monumentale, et les soldats de Zythor en profitèrent pour s’approcher en se

cachant des archers sous des boucliers. Ils emportèrent avec eux des

échelles pour grimper en haut du mur. Les trébuchets continuaient de

mitrailler l’arrière de la muraille, ce qui blessa plusieurs soldats de Ganthal,

qui étaient déjà bien inférieurs en nombre.

Le général Kali leva le bras pour donner le signal d’une autre volée de

lances de sa machine de guerre, lorsqu’un des projectiles enflammés de

Zythor percuta les hommes qui la chargeaient. Ils étaient trois. Un seul des

trois hommes réussit à demeurer sur la muraille, mais il était en feu. Il se

mit à courir en hurlant pendant que ses vêtements brûlaient. Un autre soldat

réussit à l’attraper et à l’éteindre avec une couverture mouillée, mais le

soldat était gravement brûlé au visage et aux bras. Il fut conduit vers le

campement des blessés, qui ne cessait de s’agrandir à mesure que le temps

passait.

Les deux autres hommes qui s’occupaient de charger la machine avaient

eu plus de chance et, après être tombés du mur, ils s’étaient retrouvés sur le

dos dans une charrette pleine de foin. Heureusement pour eux, le foin était

mouillé et ne prit pas feu. Ils remontèrent aussi vite que possible à leur

poste et tentèrent de recharger la machine, mais elle était gravement

endommagée.

Le général Kali donna l’ordre à tous les archers de tirer sur les soldats de

Zythor qui transportaient les échelles, mais ils étaient trop nombreux.

Même si les flèches ne rataient pas souvent leur cible, les soldats ennemis progressaient toujours. Kali se rendit compte que ce combat pourrait bien

être une défaite sanglante. Il ordonna à tous les hommes valides de monter

sur la muraille et de se préparer à se battre à l’épée. Aucun soldat de Zythor

ne devait passer, quoi qu’il arrive.

Lorsque les échelles furent installées, les soldats ennemis se mirent à

grimper le long de la muraille. Le général Kali ordonna à ses hommes de

faire la seule chose qui pouvait peut-être leur donner une petite chance,

mais qui ne laissait que peu d’honneur au combattant. Il ordonna que les

machines de guerre soient chargées et qu’elles visent tous les officiers de

Zythor qui demeuraient derrière les rangs. Ce serait ainsi la débandade dans

les rangs, du moins c’est ce que le général Kali espérait.

Un premier soldat de Zythor réussit à monter sur la muraille et se

retrouva nez à nez avec le général Kali. Celui-ci dégaina son épée et

chargea. L’homme était immense, beaucoup plus grand que Kali, et il avait

le visage tatoué de symboles de guerre. De plus, il portait un sabre recourbé

comme ceux des barbares du désert du Sud du royaume de Zythor.

Kali visa le cœur de l’homme, mais ce dernier coupa son attaque et se

lança dans une série de coups du haut vers le bas, comme s’il voulait fendre

le crâne du général. Ce dernier réussissait à parer les coups, mais la

violence et la force du soldat donnaient des chocs dans les bras de Kali

chaque fois qu’il bloquait le coup. De plus, des étincelles jaillissaient du

choc des deux épées qui se percutaient. Le général Kali commençait à avoir

mal aux bras et aux épaules à force d’encaisser coup sur coup. Il décida de

tenter d’arrêter l’homme en ripostant à son attaque et il visa le cou. Ce fut

une réussite. L’épée du général trancha net la tête de l’homme. La tête

tatouée roula en bas de la muraille tel un ballon et termina sa course sous

une charrette pleine de foin mouillé. Le corps

du grand barbare tomba à genoux et s’écroula devant les pieds du général.

Le sang se répandit sur la pierre de la muraille et la rendit glissante. Le

général voulut envoyer le corps en bas de la muraille, mais un autre soldat

de Zythor franchit la muraille et atterrit sur la palissade juste devant lui. L’homme n’eut pas le temps d’attaquer le général. Il avait sauté pour

attaquer et s’était retrouvé les pieds dans le sang encore chaud. Le soldat

glissa et tomba sur les fesses. La surprise se peignit son visage lorsqu’il

regarda Kali, mais ce dernier ne lui laissa pas le temps de se ressaisir. Il fit

tournoyer son épée au-dessus de sa tête et la planta dans le cœur du soldat,

qui mourut aux côtés de son compatriote décapité.

Kali se préparait à recevoir un autre soldat parmi les dizaines qui

tentaient de grimper sur la muraille, lorsqu’il entendit résonner le son d’un

cor de guerre ; mais ce n’était pas un cor de Ganthal et ce n’était pas un cor

de Zythor, non plus. Le général se retourna vers la forêt, là où la route qui

menait au point chaud passait, et aperçut des centaines de soldats à cheval

qui portaient un étendard frappé des armoiries du royaume d’Ébal. Le

général se mit à crier de joie. Tout en se frayant un chemin à travers les

guerriers qui se battaient et les morts qui jonchaient le sol, il courut vers

celui qui semblait être le plus haut gradé, un capitaine. Le général Kali se

présenta en vitesse.

– Je suis le général Kali, commandant sur ce champ de bataille. Nous

essuyons une très grande attaque de la part de l’ennemi et…

Le général ne put terminer sa phrase. Un projectile de trébuchet vint se

fracasser juste à côté de lui. Il dut sauter de côté tout comme le capitaine

pour éviter de se faire brûler vif. Le capitaine fut le premier à se relever et il

tendit la main au général en lui criant pour couvrir le tumulte de la bataille :

– Je suis le capitaine Alvin. Je suis le commandant d’un régiment de cinq

mille hommes. Je suis accompagné de cinq cents d’entre eux. Nous allons

vous aider à retourner ces petits soldats mécréants à leur roi trop peureux

pour venir se battre lui-même.

– Ce sera très apprécié, dit le général en retournant sur la palissade pour

reprendre le combat.

Les soldats de Zythor déferlaient maintenant comme une marée humaine

sur la palissade, et certains étaient même descendus pour attaquer les

hommes qui étaient en bas du mur. Le général tua trois ennemis et monta sur la palissade pour tenter d’endiguer le flot de soldats qui réussissaient à

passer.

Le capitaine Alvin et ses soldats ne perdirent pas de temps et attaquèrent

les soldats ennemis avec vigueur. En très peu de temps, plus aucun soldat de

Zythor n’était encore en vie du côté intérieur de la muraille.

Le capitaine donna l’ordre à ses hommes de passer de l’autre côté du mur

avec des cordes. Ce fut la totalité des cinq cents hommes du royaume

d’Ébal qui descendit de l’autre côté de la muraille et qui chargea les soldats

de Zythor. Ces derniers furent vite débordés et la retraite fut sonnée.

L’ennemi courut aux bateaux, en laissant l’artillerie sur la plage. Certains

soldats n’eurent même pas le temps d’embarquer, car les bateaux filèrent

sur le fleuve pour rejoindre le Zythor. Les soldats ennemis durent se

résigner à rentrer à la nage, mais plusieurs furent transpercés par les flèches

tirées par les soldats d’Ébal. Puis la fin du combat fut sonnée et les hommes

crièrent leur joie.

Les soldats alliés approchèrent les trébuchets de l’ennemi tout près de la

muraille, et dès que la porte secrète fut ouverte (elle était dissimulée à

même les pierres), les trébuchets furent couchés sur le côté et passés de

l’autre côté. Quelques soldats du royaume d’Ébal allèrent jusqu’au bord de

l’eau pour voir s’il y avait des survivants parmi les soldats ennemis. Ils n’en

trouvèrent que deux, abandonnés sur la plage, grièvement blessés par les

flèches.

Ils durent être hissés par-dessus la muraille, car la porte secrète avait été

refermée en vitesse afin de ne pas être visible. Comme l’architecte de la

construction de la muraille l’avait dit : il vaut mieux que très peu de gens

connaissent l’existence de cette porte, car une porte dans un mur de pierre

aussi solide en est toujours le point faible.

Les deux soldats ennemis furent couchés sur de la paille et le général Kali

décida de les interroger immédiatement, car bien qu’ils fussent blessés et

désarmés, les soldats de Zythor n’avaient pas pour habitude de rester en vie

bien longtemps après avoir été capturés.

Le général demanda au plus jeune des deux hommes, celui qui semblait le

plus terrorisé et qui ne devait pas avoir plus de quinze ans :

– Quel est ton nom ?

– Je… je… je ne peux pas le dire, dit le jeune homme qui respirait

difficilement.

– Je ne veux savoir que ton nom, jeune homme. Je ne te ferai aucun mal

si tu coopères avec moi.

– NE RÉPONDS PAS ! EMPALE-TOI SUR SON ÉPÉE ! cria l’autre

soldat en se jetant sur l’épée dégainée du capitaine Alvin. Le Zythorois

mourut sur le coup.

Tous se regardèrent les uns et les autres et décidèrent de rengainer leurs

épées, pour éviter que l’autre soldat ne fasse la même chose avant d’avoir

été interrogé.

– Je… je … j’ai mal, monsieur… ? dit le jeune homme en implorant le

général.

– Je sais. Ça me peine de voir un si jeune garçon souffrir et se battre pour

un roi sans scrupules comme le roi Trévor. Tu as quel âge, mon garçon ?

demanda Kali d’une voix douce.

– J’ai quatorze ans, monsieur, dit le jeune homme en se tenant le flanc

droit, d’où coulait un sang noir, signe distinctif d’une blessure mortelle.

Le général décida qu’il devait vite faire parler ce jeune homme avant

qu’il rende l’âme. Il s’agenouilla à côté de lui et il entendit la respiration

sifflante et laborieuse.

– De quoi pourrais-tu me parler à propos de ton armée ? demanda Kali.

– De rien. On ne doit jamais dire quoi que ce soit. Tuez-moi, implora le

jeune homme.

– Je ne te tuerai pas, dit Kali en mettant sa main sur l’épaule du jeune

homme pour le réconforter. Je te propose un marché. Si tu me parles tout de

suite et que tu réponds à mes questions, je te laisse repartir chez toi.

– Non… je ne pourrai jamais retourner au Zythor. Ils vont savoir que j’ai

été fait prisonnier et ils me tueront de toute façon.

– Je vois… Préfères-tu rester ici ? demanda le général même s’il savait

qu’avant que le soleil se couche, le jeune soldat serait mort.

– Non, je ne peux pas ; si je parle, je mourrai dans le déshonneur sur la

terre du mécréant, de l’assassin roi Ondier, murmura le jeune homme.

– Le roi Ondier n’est pas un assassin. Par contre, le roi Trévor en est un.

– VOUS MENTEZ ! Le roi Trévor est le seul vrai souverain de sang pur

de tout le continent de Kianah ! cria le jeune homme avant de se tordre de

douleur.

Le général Kali recula devant la haine qui emplissait le regard de ce jeune

homme et qu’il criait comme une grande vérité. Puis il demanda avec

autorité :

– Soldat de Zythor, de combien d’hommes le roi Trévor dispose- t-il dans

son armée ? Je te conseille de me répondre.

– Je ne répondrai pas, vous pouvez me tuer, je ne vous dirai rien.

– Tu me fais pitié, jeune homme, dit le général. Si je dois te faire souffrir

pour que tu répondes à mes questions, sache que je n’aurai aucune difficulté

à le faire. J’ai besoin de réponses et je les veux immédiatement. Je te le

demande donc pour la dernière fois : combien d’hommes se trouvent dans

l’armée de Zythor ?

– Je ne le sais pas… je ne peux pas répondre. Par contre, je peux vous

dire que l’armée de Ganthal ne représente qu’une infime partie de la grande

armée du roi Trévor. Vous mourrez tous, sans exception, dit le jeune

homme. Vous n’êtes pas de taille…

– Nous verrons, dit le général. J’aimerais savoir maintenant pourquoi

vous avez essayé de nous empoisonner avant de nous attaquer.

– À cela, je vais me faire un plaisir de vous répondre, dit le jeune homme

qui devenait de plus en plus pâle à mesure que la vie le quittait. Notre grand

roi a eu l’idée de vous affaiblir par la ruse et de décimer vos rangs par la

maladie. Ainsi, il nous serait facile de prendre d’assaut la muraille. Cela a

presque marché d’ailleurs, poursuivit-il avec un sourire.

– Vous aviez sous-estimé nos forces, dit le général.

– Pas du tout. Nous savions qu’il ne vous restait même pas mille hommes

ici. Je ne sais pas d’où sont venus les autres soldats, mais je sais qu’ils ne

sont pas de Ganthal. On dirait que vous avez demandé de l’aide ailleurs.

C’est parfait. Comme notre grand roi l’a dit, le roi Ondier est si peureux et

si imbécile qu’il ne se contente pas de détruire son propre pays, mais il

emmène avec lui d’autres nations dans sa chute. Le grand roi était certain

vous feriez cela. Il l’avait prédit. Tout comme il sait que la conquête de

Kianah sera plus facile maintenant que d’autres nations s’affaiblissent à vos

côtés. Bravo. Vous lui donnez ce qu’il veut sur un plateau. Vive le Zythor et

longue vie au roi Trévor ! dit le jeune avant de perdre connaissance.

Le général s’approcha du jeune homme et écouta son cœur. Il l’entendit

ralentir puis s’arrêter. Le jeune homme était mort. Le général Kali se releva

et donna l’ordre que le corps soit amené sur la plage avec les morts. Ils

furent empilés les uns sur les autres et aspergés d’huile, à laquelle un soldat

d’Ébal mit le feu. Il devait y avoir environ mille six cents cadavres qui

brûlaient, et l’odeur des corps en crémation monta très haut dans le ciel.

Même les généraux du royaume de Zythor purent sentir cette odeur

caractéris tique de la chair humaine en train de brûler.

Le panache de fumée monta si haut que le roi Trévor, debout tout en haut

de sa tour, put apercevoir cette fumée noire. Il sut à ce moment que, encore

une fois, son attaque sur le royaume de Ganthal était un échec. Il fut si en

colère qu’il attrapa son aide de camp par la gorge, le regarda avec ses yeux

aussi noirs que la nuit et lui dit de sa voix grave et éraillée :

– Le Ganthal nous a encore vaincus. Le roi Ondier se moque de moi,

mais ce qu’il ne sait pas, c’est que bientôt, je me moquerai aussi de lui, en

dansant debout sur son cadavre.

L’aide de camp terrorisé ne pouvait quitter des yeux ce roi si violent et si

méchant. Il tremblait de tout son corps et pria les dieux de son enfance de le

protéger contre la tyrannie de cet homme.

Trévor lâcha son aide de camp, qui déguerpit sans demander son reste.

Puis le roi s’écria du haut de sa tour :

– Je t’aurai, Ondier de Ganthal. Tu mourras de mes mains, toi et toute ta

famille ainsi que tous tes alliés. Le sang impur qui coule dans tes veines ne

pourra te sauver. Il coulera et souillera cette terre de Ganthal à laquelle tu

tiens tant. J’en fais le serment. Tu souffriras et tu périras. Bientôt, je pourrai

me servir de mon arme secrète, bientôt tu devras courber l’échine, petit roi.

La haine que j’éprouve pour toi et ton peuple se déversera sur ton pays

comme un immense raz-de-marée. Et je serai le seul maître de toute vie qui

marche et qui respire sur ce continent. MOI, TRÉVOR DE ZYTHOR, JE

SERAI L’EMPEREUR DE KIANAH !

La voix démente résonna loin, au-delà des terres entourant la tour du roi

Trévor ; mais tout comme l’ambition de ce roi fou, la voix finit par se

perdre dans l’immensité de ce continent qu’était Kianah.

 

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