Sur les terres de Kianah - 1

Amelie Dube · Chapitre 6 sur 16

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Sur les terres de Kianah - 1

Chapitre 5

 

Le roi Ondier fut réveillé par un branle-bas de combat de tous les diables.

Depuis deux jours, les soldats de Zythor ne s’étaient pas manifestés. Mais

avec ce boucan, il devait bien se passer quelque chose.

Le roi avait profité de cette accalmie pour faire rebâtir la palissade

effondrée. Mais cette fois, il ne voulait pas donner de chance à l’ennemi. Il

avait demandé qu’on aille chercher des gens dans les villages alentour, puis

avait ordonné qu’on trouve de grosses pierres.

La vieille palissade de bois avait fait son temps, le roi en avait eu la

douloureuse évidence devant lui. Il avait donc décidé de profiter du répit

dans les combats pour la faire reconstruire en bordure du fleuve ; mais cette

fois, il la voulait solide et impossible à faire brûler.

Le bruit infernal qui avait tiré le monarque du sommeil était causé par les

charrettes de pierres que les habitants apportaient avec du mortier et des

bras pour que tout soit construit le plus vite possible.

Ondier enfila prestement son uniforme et sortit de sa tente. Mika était

assis sur un petit banc de bois devant la porte et taillait méticuleusement le

bout d’un long bâton.

Le roi regarda le travail de son fils avec intérêt pendant un moment, puis

lui demanda :

– Que fais-tu avec ce bout de bois ?

– Une lance.

– Mais nous avons des archers avec des flèches, et nous avons des épées,

à quoi pourrait bien te servir une lance de bois ?

– Je vais vous expliquer. Durant le combat, j’ai constaté que nos flèches

n’avaient pas atteint leur cible comme nous aurions eu besoin qu’elles le

fassent, parce qu’elles sont trop légères et ont une portée très courte. En

fait, les flèches ont la portée que le bras de l’homme qui tient l’arc leur

donne, rien de plus. C’est pour ça que nous ne pouvions pas franchir la ligne de la palissade sans risquer d’être empalés, et ce, même si les archers

étaient juste derrière nous. Est-ce que vous me suivez, père ?

– Euh, oui… je crois. Continue, s’il te plaît.

– D’accord. J’ai remarqué que nos flèches se fichent au hasard, peu

importe où, que ce soit dans la terre, sur un bouclier ou dans le corps d’un

homme. Je me suis dit qu’il nous faudrait une arme qui toucherait l’ennemi

à coup sûr, comme dans un combat au corps à corps, sans nous exposer

comme nous devons le faire lorsque nous combattons à l’épée.

– Comme les soldats ennemis ont fait avec les trébuchets, tu veux dire,

une attaque sans risque, mais qui fait de gros dégâts.

– Exactement, père. Nos archers sont bien entraînés, ils visent bien, mais

ils doivent être en première ligne sur les remparts, donc ils se retrouvent

très exposés et doivent fuir dès que la situation devient dangereuse, ce qui

nous prive de leur couverture pendant une attaque.

– En effet, mais que pouvons-nous y faire ? demanda le roi.

– Justement, père, j’ai eu une idée, dit malicieusement le prince.

Le roi regarda son fils d’un œil méfiant. Mika avait toujours de drôles

d’idées. Il était très érudit, avait lu beaucoup de livres, beaucoup trop.

Le roi commençait à se demander ce que le prince avait derrière la tête.

Le jeune homme ne remarqua pas l’expression de méfiance sur les traits de

son père, il ne le regarda même pas. Il se leva et se dirigea vers les arbres,

près de la tente royale. Puis, il fit subtilement signe à son père de le suivre,

mine de rien, comme pour cacher quelque chose.

Ondier suivit son fils de mauvaise grâce en se demandant à quoi rimaient

toutes ces cachotteries. Ils marchèrent sur un sentier qui s’enfonçait

profondément dans les bois. Lorsqu’ils franchirent les bosquets qui

dissimulaient une vaste clairière, le roi comprit.

Devant lui se trouvait un des trébuchets que l’ennemi avait laissés sur la

plage au moment où il avait pris la fuite. Ce n’était pas un trébuchet très

grand et sa portée était limitée. Ce qui sidéra le roi fut les changements que

le prince avait apportés à l’invention.

Le trébuchet fonctionnait grâce à un contrepoids qui permettait de viser

assez précisément l’endroit que l’on voulait atteindre. Le prince avait

modifié le fonctionnement du trébuchet pour en faire une catapulte qui, au

lieu de se servir d’un contrepoids, se servait de la tension d’un câble tendu

pour lancer un projectile effilé.

Le roi connaissait bien cette arme pour en avoir déjà utilisé par le passé,

mais le fonctionnement de cette nouvelle arme se différenciait de tout ce

qu’il connaissait.

La nouvelle arme pouvait projeter une dizaine de lances à la fois et en

ligne droite, comme un lance-pierre. Et la portée de frappe ne dépendait

plus de la force d’un homme, mais seulement de la tension à mettre sur la

corde. Donc, on pouvait en un seul coup, envoyer en même temps une

dizaine de lances de la longueur d’un homme et sans exposer les soldats à

l’ennemi.

Le roi était sidéré. Son petit garçon si brillant venait de mettre au point

une arme qui compliquerait la tâche de l’armée de Zythor avec efficacité, et

cela avant même que les soldats soient à portée des archers.

Mika inséra une dizaine de lances dans le compartiment prévu à cet effet,

puis trois soldats commencèrent à tirer sur la corde pour la mettre sous

tension. Une fois la corde bien tendue, le prince donna l’ordre de tout

lâcher. Les projectiles filèrent en ligne droite avant de se ficher dans le

tronc d’un arbre centenaire. Les dix projectiles avaient parcouru une

distance équivalente à la moitié de la largeur du fleuve Taïka, là où il était le

moins large, ce qui était absolument incroyable.

Le roi Ondier alla constater de lui-même les dégâts. Il dut marcher un bon

moment avant d’atteindre le lieu d’impact. Le tronc solide de l’arbre avait

été transpercé très profondément. Lorsque les hommes accompagnant le roi

réussirent enfin à retirer les lances, le roi fit glisser son bras jusqu’au coude

dans le trou avant d’en toucher le fond. Il ressortit sa main, puis regarda la

distance à laquelle l’arme était installée, puis il regarda à nouveau dans le

trou de l’arbre. Finalement, après un silence qui sembla au prince durer une éternité, le roi éclata de rire et il serra son fils dans ses bras presque assez

fort pour lui rompre les os. Puis il dit à tous les soldats présents :

– Mon fils a trouvé une solution à un très gros problème, messieurs. Cette

fois je crois que la balance va pencher de notre côté. Mika ?

– Oui, père ?

– J’aimerais savoir de combien de ces engins peux-tu disposer d’ici à la

fin de la construction de la nouvelle muraille.

– Je ne sais pas, père, nous en avons quatre comme celui-là, que nous

avons ramassés sur la plage et modifiés. Je pourrais peut-être en faire

fabriquer six de plus si je pouvais disposer des hommes nécessaires, ainsi

que d’un bon chef de chantier.

– Parfait. Trouve l’homme qui pourrait le faire et confie-lui la tâche.

Prends aussi tous les hommes dont tu as besoin. Je te félicite, mon fils. Tu

viens de retirer une énorme épine du pied de ton père.

Le prince baissa humblement la tête devant les compliments que lui

faisait le roi. Puis, une fois qu’il fut reparti, Mika alla chercher le capitaine

Ronald. Le prince le connaissait depuis des années et il savait que le

capitaine était l’homme de la situation. Il avait été un architecte de premier

plan, mais la guerre avait changé le cours des choses. Mika savait qu’il

pouvait remettre ses idées entre les mains de cet homme et qu’il saurait quoi

en faire.

Le capitaine Ronald trouva l’idée du prince très ingénieuse et il comprit

très vite que la nouvelle muraille devrait être adaptée pour l’invention du

prince. Dans l’ensemble, le projet semblait faisable en autant que les soldats

de Zythor ne traversent pas le fleuve dans les prochains jours.

Mika laissa donc le capitaine avec cela sur les bras, puis il alla rejoindre

son père et les généraux qui devaient se réunir sur le coup de midi, pour

établir une nouvelle stratégie.

Dans la tente royale, les généraux et le roi parlaient de la nouvelle arme

que Mika avait créée. Les généraux semblaient très enthousiasmés par cet

engin qui permettrait de causer beaucoup de dégâts à l’ennemi. Tant que personne de Zythor ne connaîtrait l’existence de cette invention, cela leur

donnait une petite longueur d’avance et leur permettait de disposer d’un

effet de surprise.

Le roi ramena la conversation à d’autres sujets en déclarant :

– Je rentre au palais.

Le général Kali fut le plus surpris, puisqu’il s’attendait qu’avec la

nouvelle arme, le roi déciderait de tenir tête encore un peu à Trévor avant de

l’attaquer à son tour. Toutefois, le roi Ondier avait d’autres projets qu’il

expliqua de ce fait au général Kali.

– Mon cher général, je vous remets le commandement des soldats qui se

trouvent ici. Je dois pour ma part retourner au palais où je dois annoncer à

ma fille qu’elle doit se marier. Vous connaissez suffisamment bien la

princesse pour savoir que c’est une autre guerre qui se prépare. Je vous

laisse celle d’ici et moi, j’en entreprends une autre plus… disons plus

pénible. J’emmène avec moi le général Éthan. Mika, tu resteras avec le

général Kali. Tu dois apprendre à te débrouiller par toi-même et je sais que

tu en es capable. De plus, il serait injuste de te priver de voir les résultats de

cette nouvelle arme que tu as mise au point. Je te ferai rentrer pour les

noces de ta sœur, comme il se doit.

– Oui, père, votre confiance en moi me touche. Merci. J’espère que

j’aurai de bonnes nouvelles à vous apprendre lorsque nous nous reverrons.

– Je l’espère aussi, mon fils, dit le roi.

– Majesté, si vous le permettez, je dois vous demander de nommer un

autre général qui me secondera dans ma tâche. Le général Sylvin n’étant

plus là, ma tâche pourrait devenir très lourd et si, par malheur, il devait

m’arriver quelque chose, il faudrait une personne digne de confiance pour

prendre la relève.

– Évidemment, mon cher général Kali. Auriez-vous quelqu’un à me

suggérer ?

– En effet, Majesté.

– De qui s’agit-il ? s’enquit le roi.

– Du colonel Adrian. Il a été de toutes les campagnes depuis que la guerre

contre le Zythor est commencée. Il s’est montré d’une grande capacité

d’adaptation et c’est un fin tacticien. J’ai entièrement confiance en lui.

– Eh bien, avant que je mette le pied à l’étrier pour rentrer chez moi et

revoir ma très chère épouse, je vous demanderais, général Kali, de

m’amener ce colonel, que je puisse lui remettre ses galons.

– Oui, Majesté, il sera fait selon vos ordres, dit le général en quittant la

tente du roi.

– Bien, très bien.

Le roi se leva et se rendit à son bureau. Il ouvrit un grand tiroir et en sortit

une bouteille de vin. Mika leva un sourcil devant cette bouteille que son

père venait de faire apparaître.

Ondier ne buvait pratiquement jamais, sauf dans les grandes occasions, et

le prince se demandait ce que son père tenait tant à fêter. Le roi remplit lui-

même les verres, en tendit un à chaque personne présente, même au prince,

puis il leva le sien et dit :

– Au Ganthal, que l’avenir nous soit meilleur !

– Au Ganthal ! scandèrent les hommes à l’unisson.

Lorsque tous eurent terminé leur verre, le roi Ondier en profita pour dire

à son fils :

– Je pars avec ton oncle pour qu’il puisse aller chercher Alarik à Ébal.

Pendant ce temps, je vais voir ta mère et ta sœur pour leur expliquer la

situation. Je te laisse ici, mon fils, pour que tu puisses être mes yeux et mes

oreilles. Je ne suis pas certain que Trévor n’a pas placé quelques espions

parmi les paysans des environs. Nous devons être prudents.

– Je comprends, père. Je resterai. J’en suis d’ailleurs très content.

– Tant mieux, mon fils, tu m’en vois ravi. Je ne suis pas certain, par

contre, que ta sœur va être aussi heureuse lorsqu’elle va apprendre qu’elle

doit se marier…

– Non, répondit le prince, je ne crois pas qu’elle trouve cela très amusant,

mais j’espère que tout se passera bien.

Éthan éclata de rire. Le roi se retourna vers lui avec un regard sévère, ce

qui eut pour effet d’arrêter net cet éclat de jovialité en faisant étouffer le

frère du roi. Il devint très rouge puis, finalement, reprit son souffle en

tentant de cacher son amusement face à la situation dans laquelle le roi

allait se retrouver.

Ondier, lui, ne riait pas. Il savait qu’Illah ne lui donnerait pas la partie

facile. Mika, de son côté, demeurait neutre. Il adorait sa sœur et il la

connaissait suffisamment bien pour savoir ce qui allait se produire.

Illah n’était pas de celles que l’on peut forcer à faire quelque chose

qu’elles ne veulent pas faire. Dans le cas présent, il faudrait beaucoup de

doigté et de persuasion pour la convaincre d’épouser un homme qu’elle ne

connaissait pas, dont elle n’était pas amoureuse, et cela, pour le bien de son

pays.

Mika plaignait le pauvre Alarik. Si ce jeune homme s’attendait à trouver

une jeune fille douce et aimable qui ferait son devoir sans rechigner, il allait

avoir une surprise de taille. Le prince savait que la partie ne serait pas

facile, mais il espérait qu’en fin de compte, sa sœur ferait ce qui était le

mieux pour sa patrie, même si cela voulait dire épouser un étranger.

 

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