Sur les terres de Kianah - 1
Chapitre 5
Le roi Ondier fut réveillé par un branle-bas de combat de tous les diables.
Depuis deux jours, les soldats de Zythor ne s’étaient pas manifestés. Mais
avec ce boucan, il devait bien se passer quelque chose.
Le roi avait profité de cette accalmie pour faire rebâtir la palissade
effondrée. Mais cette fois, il ne voulait pas donner de chance à l’ennemi. Il
avait demandé qu’on aille chercher des gens dans les villages alentour, puis
avait ordonné qu’on trouve de grosses pierres.
La vieille palissade de bois avait fait son temps, le roi en avait eu la
douloureuse évidence devant lui. Il avait donc décidé de profiter du répit
dans les combats pour la faire reconstruire en bordure du fleuve ; mais cette
fois, il la voulait solide et impossible à faire brûler.
Le bruit infernal qui avait tiré le monarque du sommeil était causé par les
charrettes de pierres que les habitants apportaient avec du mortier et des
bras pour que tout soit construit le plus vite possible.
Ondier enfila prestement son uniforme et sortit de sa tente. Mika était
assis sur un petit banc de bois devant la porte et taillait méticuleusement le
bout d’un long bâton.
Le roi regarda le travail de son fils avec intérêt pendant un moment, puis
lui demanda :
– Que fais-tu avec ce bout de bois ?
– Une lance.
– Mais nous avons des archers avec des flèches, et nous avons des épées,
à quoi pourrait bien te servir une lance de bois ?
– Je vais vous expliquer. Durant le combat, j’ai constaté que nos flèches
n’avaient pas atteint leur cible comme nous aurions eu besoin qu’elles le
fassent, parce qu’elles sont trop légères et ont une portée très courte. En
fait, les flèches ont la portée que le bras de l’homme qui tient l’arc leur
donne, rien de plus. C’est pour ça que nous ne pouvions pas franchir la ligne de la palissade sans risquer d’être empalés, et ce, même si les archers
étaient juste derrière nous. Est-ce que vous me suivez, père ?
– Euh, oui… je crois. Continue, s’il te plaît.
– D’accord. J’ai remarqué que nos flèches se fichent au hasard, peu
importe où, que ce soit dans la terre, sur un bouclier ou dans le corps d’un
homme. Je me suis dit qu’il nous faudrait une arme qui toucherait l’ennemi
à coup sûr, comme dans un combat au corps à corps, sans nous exposer
comme nous devons le faire lorsque nous combattons à l’épée.
– Comme les soldats ennemis ont fait avec les trébuchets, tu veux dire,
une attaque sans risque, mais qui fait de gros dégâts.
– Exactement, père. Nos archers sont bien entraînés, ils visent bien, mais
ils doivent être en première ligne sur les remparts, donc ils se retrouvent
très exposés et doivent fuir dès que la situation devient dangereuse, ce qui
nous prive de leur couverture pendant une attaque.
– En effet, mais que pouvons-nous y faire ? demanda le roi.
– Justement, père, j’ai eu une idée, dit malicieusement le prince.
Le roi regarda son fils d’un œil méfiant. Mika avait toujours de drôles
d’idées. Il était très érudit, avait lu beaucoup de livres, beaucoup trop.
Le roi commençait à se demander ce que le prince avait derrière la tête.
Le jeune homme ne remarqua pas l’expression de méfiance sur les traits de
son père, il ne le regarda même pas. Il se leva et se dirigea vers les arbres,
près de la tente royale. Puis, il fit subtilement signe à son père de le suivre,
mine de rien, comme pour cacher quelque chose.
Ondier suivit son fils de mauvaise grâce en se demandant à quoi rimaient
toutes ces cachotteries. Ils marchèrent sur un sentier qui s’enfonçait
profondément dans les bois. Lorsqu’ils franchirent les bosquets qui
dissimulaient une vaste clairière, le roi comprit.
Devant lui se trouvait un des trébuchets que l’ennemi avait laissés sur la
plage au moment où il avait pris la fuite. Ce n’était pas un trébuchet très
grand et sa portée était limitée. Ce qui sidéra le roi fut les changements que
le prince avait apportés à l’invention.
Le trébuchet fonctionnait grâce à un contrepoids qui permettait de viser
assez précisément l’endroit que l’on voulait atteindre. Le prince avait
modifié le fonctionnement du trébuchet pour en faire une catapulte qui, au
lieu de se servir d’un contrepoids, se servait de la tension d’un câble tendu
pour lancer un projectile effilé.
Le roi connaissait bien cette arme pour en avoir déjà utilisé par le passé,
mais le fonctionnement de cette nouvelle arme se différenciait de tout ce
qu’il connaissait.
La nouvelle arme pouvait projeter une dizaine de lances à la fois et en
ligne droite, comme un lance-pierre. Et la portée de frappe ne dépendait
plus de la force d’un homme, mais seulement de la tension à mettre sur la
corde. Donc, on pouvait en un seul coup, envoyer en même temps une
dizaine de lances de la longueur d’un homme et sans exposer les soldats à
l’ennemi.
Le roi était sidéré. Son petit garçon si brillant venait de mettre au point
une arme qui compliquerait la tâche de l’armée de Zythor avec efficacité, et
cela avant même que les soldats soient à portée des archers.
Mika inséra une dizaine de lances dans le compartiment prévu à cet effet,
puis trois soldats commencèrent à tirer sur la corde pour la mettre sous
tension. Une fois la corde bien tendue, le prince donna l’ordre de tout
lâcher. Les projectiles filèrent en ligne droite avant de se ficher dans le
tronc d’un arbre centenaire. Les dix projectiles avaient parcouru une
distance équivalente à la moitié de la largeur du fleuve Taïka, là où il était le
moins large, ce qui était absolument incroyable.
Le roi Ondier alla constater de lui-même les dégâts. Il dut marcher un bon
moment avant d’atteindre le lieu d’impact. Le tronc solide de l’arbre avait
été transpercé très profondément. Lorsque les hommes accompagnant le roi
réussirent enfin à retirer les lances, le roi fit glisser son bras jusqu’au coude
dans le trou avant d’en toucher le fond. Il ressortit sa main, puis regarda la
distance à laquelle l’arme était installée, puis il regarda à nouveau dans le
trou de l’arbre. Finalement, après un silence qui sembla au prince durer une éternité, le roi éclata de rire et il serra son fils dans ses bras presque assez
fort pour lui rompre les os. Puis il dit à tous les soldats présents :
– Mon fils a trouvé une solution à un très gros problème, messieurs. Cette
fois je crois que la balance va pencher de notre côté. Mika ?
– Oui, père ?
– J’aimerais savoir de combien de ces engins peux-tu disposer d’ici à la
fin de la construction de la nouvelle muraille.
– Je ne sais pas, père, nous en avons quatre comme celui-là, que nous
avons ramassés sur la plage et modifiés. Je pourrais peut-être en faire
fabriquer six de plus si je pouvais disposer des hommes nécessaires, ainsi
que d’un bon chef de chantier.
– Parfait. Trouve l’homme qui pourrait le faire et confie-lui la tâche.
Prends aussi tous les hommes dont tu as besoin. Je te félicite, mon fils. Tu
viens de retirer une énorme épine du pied de ton père.
Le prince baissa humblement la tête devant les compliments que lui
faisait le roi. Puis, une fois qu’il fut reparti, Mika alla chercher le capitaine
Ronald. Le prince le connaissait depuis des années et il savait que le
capitaine était l’homme de la situation. Il avait été un architecte de premier
plan, mais la guerre avait changé le cours des choses. Mika savait qu’il
pouvait remettre ses idées entre les mains de cet homme et qu’il saurait quoi
en faire.
Le capitaine Ronald trouva l’idée du prince très ingénieuse et il comprit
très vite que la nouvelle muraille devrait être adaptée pour l’invention du
prince. Dans l’ensemble, le projet semblait faisable en autant que les soldats
de Zythor ne traversent pas le fleuve dans les prochains jours.
Mika laissa donc le capitaine avec cela sur les bras, puis il alla rejoindre
son père et les généraux qui devaient se réunir sur le coup de midi, pour
établir une nouvelle stratégie.
Dans la tente royale, les généraux et le roi parlaient de la nouvelle arme
que Mika avait créée. Les généraux semblaient très enthousiasmés par cet
engin qui permettrait de causer beaucoup de dégâts à l’ennemi. Tant que personne de Zythor ne connaîtrait l’existence de cette invention, cela leur
donnait une petite longueur d’avance et leur permettait de disposer d’un
effet de surprise.
Le roi ramena la conversation à d’autres sujets en déclarant :
– Je rentre au palais.
Le général Kali fut le plus surpris, puisqu’il s’attendait qu’avec la
nouvelle arme, le roi déciderait de tenir tête encore un peu à Trévor avant de
l’attaquer à son tour. Toutefois, le roi Ondier avait d’autres projets qu’il
expliqua de ce fait au général Kali.
– Mon cher général, je vous remets le commandement des soldats qui se
trouvent ici. Je dois pour ma part retourner au palais où je dois annoncer à
ma fille qu’elle doit se marier. Vous connaissez suffisamment bien la
princesse pour savoir que c’est une autre guerre qui se prépare. Je vous
laisse celle d’ici et moi, j’en entreprends une autre plus… disons plus
pénible. J’emmène avec moi le général Éthan. Mika, tu resteras avec le
général Kali. Tu dois apprendre à te débrouiller par toi-même et je sais que
tu en es capable. De plus, il serait injuste de te priver de voir les résultats de
cette nouvelle arme que tu as mise au point. Je te ferai rentrer pour les
noces de ta sœur, comme il se doit.
– Oui, père, votre confiance en moi me touche. Merci. J’espère que
j’aurai de bonnes nouvelles à vous apprendre lorsque nous nous reverrons.
– Je l’espère aussi, mon fils, dit le roi.
– Majesté, si vous le permettez, je dois vous demander de nommer un
autre général qui me secondera dans ma tâche. Le général Sylvin n’étant
plus là, ma tâche pourrait devenir très lourd et si, par malheur, il devait
m’arriver quelque chose, il faudrait une personne digne de confiance pour
prendre la relève.
– Évidemment, mon cher général Kali. Auriez-vous quelqu’un à me
suggérer ?
– En effet, Majesté.
– De qui s’agit-il ? s’enquit le roi.
– Du colonel Adrian. Il a été de toutes les campagnes depuis que la guerre
contre le Zythor est commencée. Il s’est montré d’une grande capacité
d’adaptation et c’est un fin tacticien. J’ai entièrement confiance en lui.
– Eh bien, avant que je mette le pied à l’étrier pour rentrer chez moi et
revoir ma très chère épouse, je vous demanderais, général Kali, de
m’amener ce colonel, que je puisse lui remettre ses galons.
– Oui, Majesté, il sera fait selon vos ordres, dit le général en quittant la
tente du roi.
– Bien, très bien.
Le roi se leva et se rendit à son bureau. Il ouvrit un grand tiroir et en sortit
une bouteille de vin. Mika leva un sourcil devant cette bouteille que son
père venait de faire apparaître.
Ondier ne buvait pratiquement jamais, sauf dans les grandes occasions, et
le prince se demandait ce que son père tenait tant à fêter. Le roi remplit lui-
même les verres, en tendit un à chaque personne présente, même au prince,
puis il leva le sien et dit :
– Au Ganthal, que l’avenir nous soit meilleur !
– Au Ganthal ! scandèrent les hommes à l’unisson.
Lorsque tous eurent terminé leur verre, le roi Ondier en profita pour dire
à son fils :
– Je pars avec ton oncle pour qu’il puisse aller chercher Alarik à Ébal.
Pendant ce temps, je vais voir ta mère et ta sœur pour leur expliquer la
situation. Je te laisse ici, mon fils, pour que tu puisses être mes yeux et mes
oreilles. Je ne suis pas certain que Trévor n’a pas placé quelques espions
parmi les paysans des environs. Nous devons être prudents.
– Je comprends, père. Je resterai. J’en suis d’ailleurs très content.
– Tant mieux, mon fils, tu m’en vois ravi. Je ne suis pas certain, par
contre, que ta sœur va être aussi heureuse lorsqu’elle va apprendre qu’elle
doit se marier…
– Non, répondit le prince, je ne crois pas qu’elle trouve cela très amusant,
mais j’espère que tout se passera bien.
Éthan éclata de rire. Le roi se retourna vers lui avec un regard sévère, ce
qui eut pour effet d’arrêter net cet éclat de jovialité en faisant étouffer le
frère du roi. Il devint très rouge puis, finalement, reprit son souffle en
tentant de cacher son amusement face à la situation dans laquelle le roi
allait se retrouver.
Ondier, lui, ne riait pas. Il savait qu’Illah ne lui donnerait pas la partie
facile. Mika, de son côté, demeurait neutre. Il adorait sa sœur et il la
connaissait suffisamment bien pour savoir ce qui allait se produire.
Illah n’était pas de celles que l’on peut forcer à faire quelque chose
qu’elles ne veulent pas faire. Dans le cas présent, il faudrait beaucoup de
doigté et de persuasion pour la convaincre d’épouser un homme qu’elle ne
connaissait pas, dont elle n’était pas amoureuse, et cela, pour le bien de son
pays.
Mika plaignait le pauvre Alarik. Si ce jeune homme s’attendait à trouver
une jeune fille douce et aimable qui ferait son devoir sans rechigner, il allait
avoir une surprise de taille. Le prince savait que la partie ne serait pas
facile, mais il espérait qu’en fin de compte, sa sœur ferait ce qui était le
mieux pour sa patrie, même si cela voulait dire épouser un étranger.
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