Sur les terres de Kianah - 1
Chapitre 10
Le lendemain matin, Éthan trouva son uniforme propre et soigneusement
plié sur une chaise. Le général s’habilla et s’en alla à la rencontre du roi. Il
espérait que le monarque allait acquiescer à sa demande. Dans le cas
contraire, le Ganthal allait devoir se trouver un autre allié, ce qui
occasionnerait bien des désagréments.
Le roi était attablé dans la salle à manger avec son épouse et ses deux fils,
Drof et Éloïk. Lorsque Éthan entra, le roi se leva et l’invita à s’asseoir. Puis,
un homme à la haute stature entra, suivi d’un jeune homme aussi grand que
lui, mais légèrement moins imposant.
Ils prirent place à la table du roi. Un silence de plomb régnait dans la
vaste pièce décorée aux armoiries du royaume d’Ébal. La table de marbre
semblait avoir été taillée dans une seule pièce de ce matériau rare et cher.
Éthan attendit patiemment qu’Onel prenne la parole. Ce que ce dernier fit
seulement lorsque le repas fut terminé et que les domestiques eurent quitté
la pièce. Puis, le roi fit les présentations d’usage.
– Général Éthan de Ganthal, je vous présente mes fils, le prince Drof et le
prince Éloïk.
– C’est un plaisir de faire votre connaissance, Votre Altesse Drof et Votre
Altesse Éloïk.
– Je vous présente également le général Théodore d’Ébal, mon cousin et
chef de nos armées. Ainsi que son fils, Alarik.
Le général Théodore était le type même du militaire de carrière qui en a
vu beaucoup et qui ne s’en laisse pas imposer facilement. Son fils lui
ressemblait physiquement, mais l’expression de son visage était celle d’un
enfant qui boude. Éthan serra la main de Théodore et lui dit :
– Enchanté, général. Je vois que votre fils n’est plus un enfant.
– Non, en effet, général. C’est un homme à présent et un soldat de
l’armée de notre pays.
– Eh bien, je suis enchanté de vous rencontrer, soldat Alarik.
– Le plaisir est partagé, général, dit Alarik sur un ton amusé. Je suis
heureux de rencontrer celui qui tient tête au roi de Zythor depuis une
décennie.
– Il n’y a pas que moi, soldat, nous sommes des milliers et nous
obéissons tous à notre roi.
Cette remarque innocente sembla mettre le jeune homme au comble de
l’exaspération. Éthan en fut d’ailleurs très surpris, puisque Alarik semblait
savoir se tenir, si l’on faisait exception de cette moue qui ne quittait pas son
visage même lorsqu’il souriait. Le jeune soldat dit tout bas, mais
suffisamment fort pour être entendu :
– Nous obéissons tous à notre roi, même quand cela nous semble
complètement stupide.
La réaction du général Théodore devant l’impolitesse de son fils ne se fit
pas attendre. Il lui envoya une claque magistrale sur la joue. Le jeune
homme ne broncha pas, et bien qu’il eût envie de répliquer, il s’en abstint.
Par contre, sa joue prit une belle couleur pourpre. Le roi dut intervenir avant
que cela dégénère.
– Général Théodore, s’il vous plaît, ne malmenez pas ce garçon. Il a été
impoli, c’est vrai, mais ne l’avons-nous pas tous été un peu à son âge ?
– Probablement, Majesté, concéda le général Théodore. Mais je ne me
souviens pas d’avoir été grossier envers le roi.
– Moi non plus, mon cher général, dit le roi Onel, mais votre fils a ce que
j’appelle un caractère fort. Il doit bien entendu apprendre à le maîtriser,
mais il ne faut pas oublier que c’est ce même caractère qui fait de lui ce
qu’il est. Il sera un meneur d’hommes un jour, je n’en doute pas. Et je pense
savoir ce qui le rend irritable ce matin.
– Moi aussi, mais il n’appartient pas à mon impertinent fils de contester
les ordres de Votre Majesté.
– Je suis d’accord, mais je suis un homme qui pense qu’il faut que
jeunesse se passe. Je vous demanderais donc de laisser votre fils s’exprimer
un peu plus librement ce matin, à la condition bien entendu qu’il demeure poli à l’égard de tous, y compris son père et son roi, dit le roi en fixant ses
yeux noirs sur le jeune homme.
– Bien, Majesté, il sera fait selon vos désirs, dit le général Théodore entre
ses dents et en jetant un regard noir à son fils.
Alarik se remit bien droit sur sa chaise et reprit lentement une couleur
normale. Le roi venait de lui donner le droit de s’exprimer. Contrairement à
son père, le roi croyait fermement en la jeunesse et en ses diverses
possibilités. Il croyait qu’il ne fallait pas brimer leurs opinions dans la
mesure où ces dernières respectaient les convenances. Alarik remercia le roi
d’un hochement de tête, ce qui fit sourire ce dernier.
Le roi Onel se leva et déclara :
– Nous allons nous rendre au royaume de Ganthal. Le général Éthan de
Ganthal est venu me présenter ses hommages au nom de mon beau-frère, le
roi Ondier. Puis, nous avons discuté d’une entente prise il y a dix-huit ans
entre ma sœur, la reine Iza-Mel, son époux, le roi Ondier, et moi-même
ainsi que le général Théodore.
– De quelle entente s’agit-il, mon époux ? Je n’en ai jamais entendu
parler, dit la reine Marissa.
– Bien entendu que non puisque nous n’étions pas encore mariés à ce
moment-là. Il a été convenu que le fils de Théodore, Alarik, serait promis
comme époux à ma nièce, la princesse Illah de Ganthal. Comme je suis un
homme de parole et le général aussi, nous honorerons nos engagements.
Dans une semaine, nous appareillerons le navire royal et nous descendrons
le fleuve Taïka jusqu’à Èrèmonta. Bien entendu, nous serons escortés par la
marine, qui prendra à son bord une troupe de cinq mille hommes.
– Cinq mille hommes ? Mais, mon époux, pourquoi amener autant
d’hommes pour un mariage ? demanda la reine soudainement nerveuse.
Le roi perdit patience et dit à la reine d’un ton autoritaire et colérique :
– Pour aller prêter main-forte à mon beau-frère dans sa guerre contre le
Zythor. Que tout soit prêt pour notre départ dans une semaine. Je
n’accepterai aucun retard. Suis-je clair ?
– Oui, Majesté, dirent en chœur toutes les personnes présentes.
– Majesté ? demanda timidement Alarik.
– Oui, jeune homme.
– Puis-je savoir pourquoi je suis obligé d’épouser une femme que je n’ai
jamais vue si vous allez déclarer la guerre au Zythor ?
– ALARIK ! hurla le général Théodore en abattant son poing violemment
sur la table de marbre.
– Non, non, laissez, général, répondit le roi en levant la main pour apaiser
son bouillant cousin. Je vais répondre à ta question, Alarik. Il en va de ton
honneur, du mien, de celui de ton père et de celui du royaume d’honorer nos
engagements. De plus, le roi Trévor ne doit pas être mis au courant de nos
démarches. C’est pourquoi nous cacherons les soldats dans les cales des
bateaux. Tu deviens notre prétexte pour aller au Ganthal sans que cela ne
ressemble à une déclaration de guerre. Tu comprends donc, mon jeune ami,
que pour le bien de deux nations amies, tu te dois de prendre femme, même
si tu ne la connais pas. Je comprends que la situation soit pénible pour toi,
et un mariage arrangé n’est jamais aisé. Somme toute, tu es chanceux.
Certains d’entre nous ont fait des mariages arrangés qui leur ont
empoisonné la vie dès la première journée. Je suis intimement persuadé que
ce ne sera pas ton cas. Est-ce que cela répond à ta question ? demanda Onel
gentiment.
– Oui, Majesté, répondit le jeune homme en baissant la tête. Je vais faire
mon devoir comme vous me le demandez.
– Bien. Préparez-vous, nous partons dans une semaine, plus tôt si c’est
possible. J’ai hâte de revoir ma sœur, il y a si longtemps que je ne l’ai pas
vue. Maintenant, excusez-moi, mais je dois retourner aux affaires courantes
de ce royaume. Il ne se gouvernera pas seul, dit le roi en souriant
chaleureusement.
Le roi quitta la pièce avec la reine et ses fils sur les talons. Le général
Théodore se leva et vint à la rencontre du général Éthan. Il lui serra
affectueusement le bras et dit :
– Veuillez excuser mon fils, je vous en prie. Il a, j’en ai bien peur, une
très forte tête. Votre nièce n’est pas au bout de ses peines.
– Que cela reste entre nous, général, mais votre fils non plus n’est pas au
bout de ses peines. Ma nièce a aussi tout un tempérament. Elle tient tête
même à son père, dit Éthan en riant.
– Dans ce cas, ils sont faits pour être ensemble, dit Théodore en riant lui
aussi. J’ai bien hâte de voir cela.
– Vous n’êtes pas le seul, général. Je pense qu’ils ne s’ennuieront pas
ensemble.
Les deux hommes quittèrent la pièce ensemble en riant, laissant Alarik
assis seul sur sa chaise. Il avait bien malgré lui entendu ce que le général
Éthan avait dit et il ne s’en trouvait pas particulièrement enchanté. Si la fille
du roi Ondier avait un sale caractère, il allait passer sa vie à se faire rabattre
le caquet. Ça, il n’en était pas question. Elle allait voir, cette petite princesse
gâtée de Ganthal, qui serait le maître de la maison. Alarik se leva et alla
commencer à faire ses bagages avec résignation et colère.
Dans une autre pièce, un autre drame se jouait. La reine Marissa était
horrifiée par le fait d’aller prêter main-forte au Ganthal dans une guerre qui
ne les regardait pas. Elle dit au roi presque en hurlant :
– Je refuse de cautionner l’envoi de nos hommes dans un pays étranger
seulement pour aider le mari de votre sœur, cette sotte qui a épousé un
homme par amour au lieu de faire ce qu’on attendait d’elle.
– Je ne vous ai rien demandé, dit le roi agacé.
La reine ignora la réplique de son époux et poursuivit sur sa lancée avec
encore plus de hargne.
– Ce n’est pas du ressort de notre royaume, Onel, d’aller réparer les
erreurs de votre beau-frère et de votre sœur. Elle est allée faire la putain
dans un pays de barbares qui ne cherche que les querelles avec ses voisins.
Et pour couronner le tout, vous laissez un bon parti comme Alarik épouser
une petite princesse bâtarde, la fille d’un homme qui ne connaît pas de
limite à son orgueil, car croyez-moi, mon mari, c’est cet orgueil et rien d’autre qui le retient dans une guerre contre le Zythor. Il n’a qu’à faire
comme nous et ne pas s’occuper de Trévor et de ses petites manigances et
tout le monde sera en paix.
Le roi posa le livre qu’il feuilletait pendant la diatribe de son épouse. Il se
tourna vers elle avec une expression si féroce sur le visage que la reine
recula, puis il lui dit sur un ton menaçant, entre ses mâchoires crispées par
la rage :
– Ma chère épouse, je vais vous dire quelque chose que je n’ai jamais dit
à personne et je ne vais vous le dire qu’une seule fois. La reine de Ganthal
est ma sœur, que cela vous plaise ou non. S’il venait à votre esprit de parler
d’elle encore une fois en ces termes peu flatteurs, je me verrais dans
l’obligation de sévir. De plus, la princesse Illah n’est pas plus bâtarde que
nos propres enfants, du moins à ce que vous me laissez savoir de nos
enfants, mais la question n’est pas là. Je vous ferai remarquer, ma chère,
que vous êtes la cousine de cet infâme salaud qui se fait appeler roi de
Zythor et que c’est seulement parce que mon père m’a forcé à vous épouser
que vous êtes aujourd’hui la reine de mon royaume. Faites attention,
madame, aux mots que vous prononcerez à l’avenir. Je ne serais d’aucune
clémence envers vous si des paroles de même nature venaient à ressortir de
votre bouche. Vous avez une très vilaine langue de vipère et, un jour, cela se
retournera contre vous. Je le souhaite de tout mon cœur. De plus, si je vous
prends encore à médire sur ma sœur et sa famille, je vous jure que vous le
regretterez. Je suis le roi et vous, madame, comme tous les autres sujets de
ce royaume, me devez obéissance et soumission. Suis-je clair ?
La reine tremblait de tous ses membres. Elle avait toujours été une femme
méchante, mais avait toujours caché cela sous un masque de froideur. Si le
roi décidait qu’elle n’était plus digne d’être reine d’Ébal, elle se retrouverait
sans rien. Elle n’avait pas le choix. Pour ne pas s’exposer à la colère de son
époux, elle baissa donc la tête, plaquant hypocritement un masque
d’humilité sur son visage et dit en s’inclinant :
– Comme il vous plaira, Majesté. Je ferai ce que vous désirez.
– Bien. Maintenant, laissez-moi. Votre présence m’irrite.
– Oui, Majesté, dit la reine.
Dès que la porte se referma sur Marissa, le roi Onel laissa libre cours à sa
colère. Il donna de grands coups de poing sur le bureau de marbre, au point
de se faire saigner les mains. Puis il enveloppa ses jointures tuméfiées dans
un linge de coton et retourna à sa lecture. La reine avait été un problème dès
son entrée dans ce château, mais tôt ou tard, elle ferait une erreur et cette
erreur, Onel la lui ferait payer très cher.
De son côté, Éthan devait se rendre à l’auberge où logeait son ami Rafaël
pour lui dire de rentrer chez lui. Pour sa part, il rentrerait par bateau au
Ganthal.
Rafaël fut content d’apprendre que le roi Onel avait accepté l’offre
d’Éthan et promit au général qu’il pourrait toujours compter sur lui. Éthan
fut touché par cette marque d’affection et remit à son nouvel ami, comme
gage d’amitié, une dague qu’il portait dans sa botte depuis le jour où il était
soldat. Rafaël fut si ému par ce geste qu’il étreignit très fort le général,
presque au point de lui briser les os. Puis il alla régler sa note, prit son
cheval et retourna dans son village avec un immense sourire aux lèvres.
*
Une semaine plus tard, les bateaux d’Ébal quittèrent le port d’Alomal avec,
à leur bord, cinq mille soldats. Le roi Onel était debout à l’avant du navire
lorsque Éthan vint le rejoindre. Le roi était heureux de descendre sur le
fleuve Taïka vers le Ganthal. Il allait enfin revoir sa sœur. La reine Marissa
avait tempêté tant qu’elle l’avait pu, mais elle dut finalement se résigner à
faire ses bagages et à embarquer sur le navire royal. Toutefois, le roi ne lui
adressa pratiquement pas la parole même si elle tenta de faire bonne figure
devant lui. Éthan, qui s’était aperçu des dissensions dans le couple royal,
demanda au roi, l’air de rien :
– La reine ne semble pas particulièrement aimer voyager.
– La reine adore voyager, mais seulement si c’est elle qui choisit la
destination, dit le roi avec un sourire amer. En fait, général, elle n’est pas du tout d’accord avec l’envoi de troupes dans votre pays. Mais je suis le roi et
c’est moi qui ai le dernier mot.
– Une chance pour le Ganthal dans ce cas, Majesté, dit Éthan en riant.
– Je me demande si Alarik se fera bien à sa nouvelle vie, dit le roi en
changeant de sujet.
– Je lui souhaite, même si j’en doute… dit malicieusement Éthan.
– Que voulez-vous dire, général ?
– Eh bien, disons que ma nièce n’est pas ce que je qualifierais de douce et
docile.
– Ah, d’accord ! Vous pensez que ça va peut-être faire des étincelles ?
– Non, Majesté, ça va faire un grand feu de prairie ! dit Éthan en éclatant
de rire.
Le roi rit aussi à cette plaisanterie en espérant sincèrement que le général
exagérait.
Lorsque la nuit tomba, les bateaux accostèrent sur la rive. Les hommes
descendirent à terre et en profitèrent pour se dégourdir les jambes. Alarik
descendit avec son père et Éthan, et ils firent un feu sur le bord du fleuve,
près d’une forêt. Alarik demanda à dormir à terre, près de son feu, ce que
son père accepta. Tout le monde ou presque était remonté sur les bateaux
pour dormir.
Alarik commençait à somnoler quand il entendit des craquements dans le
bois. Il pensa que ce devait être un animal et il prit son arc. Puis, il entendit
un sifflement qui lui frôla l’oreille, puis un autre et encore un autre.
Le jeune homme s’apprêtait à sonner l’alarme quand quelqu’un l’attrapa
par-derrière et le jeta au sol, en lui plaquant une main sur la bouche. Il
faisait nuit noire et le jeune homme ne vit pas le visage de son assaillant. Il
reçut un coup sur la tête et ce fut le noir complet.
*
Lorsque le soleil irradia le visage d’Alarik au petit matin, le jeune homme
ouvrit un œil précautionneusement. Il avait un horrible mal de tête. Puis il
regarda autour de lui. Le ballottement lui indiqua qu’il était sur un navire. Ensuite, il vit les cordes qui liaient ses poignets et ses chevilles. Il avait un
bâillon dans la bouche qui l’empêchait de parler. La peur commença à
monter en lui. Il comprit immédiatement qu’il avait été enlevé. Un homme
qui empestait le poisson s’approcha de lui. Il lui enleva son bâillon et lui
demanda :
– Tu es un prince ?
– Pardon ? demanda Alarik, surpris par la question.
– J’ai dit : tu es un prince ?
– Non, bien sûr que non. Pourquoi vous me demandez ça ?
– Eh bien, la rançon aurait été plus intéressante. Tu viens du royaume
d’Ébal, pas vrai ?
– Oui.
– Et tu t’en allais où avec ta grande flotte ?
– À la pêche, mentit le jeune homme.
– Ah, ah, ah ! À la pêche ! Bien essayé. La vérité, c’est quoi ?
– Je m’en allais à la pêche à la baleine dans la mer Infinie avec d’autres
pêcheurs.
Alarik reçut un coup de poing en guise de réponse. Puis l’homme à qui il
manquait plusieurs dents et qui sentait si mauvais, s’approcha très près de
son visage et lui dit :
– Tu ferais bien de me dire la vérité, sinon c’est le capitaine qui va
s’occuper de toi et, crois-moi, il ne te fera pas de cadeau.
— Ah ! bon. Eh bien, dans ce cas, je vais vous dire où je m’en allais.
– C’est bien, je t’écoute, mon petit.
Alarik prit un air de conspirateur et dit tout bas à l’homme :
– Je m’en allais à la pêche pour ne pas devoir me marier.
– Te marier ? Tiens donc. Et avec qui tu dois te marier ? demanda
ironiquement l’homme-odeur de poisson.
– Avec une parente éloignée du côté de ma mère.
– Une belle fille ? demanda l’homme.
– Oh non ! Elle est laide à faire peur, mais elle doit se marier, car elle est
dans une situation, disons, délicate… mentit Alarik.
– Oh ! je vois. Elle est enceinte et elle doit se marier vite fait.
– Exactement, dit le jeune homme en espérant que son mensonge
tiendrait la route.
– Bien essayé. Mais je ne suis pas stupide, dit l’homme.
– Si mon histoire ne vous plaît pas, inventez-en une qui fera votre affaire.
Moi, je vous ai tout dit.
L’homme s’éloigna d’Alarik en riant. Le jeune homme espérait de tout
son cœur qu’il n’aurait pas besoin de continuer dans la voie du mensonge,
sinon, tôt ou tard, il serait découvert.
Après plusieurs minutes, l’homme-odeur de poisson revint. Il n’était pas
seul. Un grand gaillard aux cheveux gris et à la barbe très longue
l’accompagnait. Il était vêtu de vêtements de brocart et son maintien
donnait à penser qu’il avait reçu une éducation bourgeoise. Il se présenta.
– Je suis le capitaine et le maître sur ce navire. Mon aide ici présent me
dit que tu refuses de nous dire qui tu es. Je pense que tu vas nous le dire.
C’est juste une question de temps. Je vais te poser la question une seule fois
et après, si ta réponse ne me satisfait pas, eh bien, nous trouverons le moyen
de te faire parler. Tu me comprends ?
– Oui, capitaine, je comprends, dit Alarik.
Le capitaine alla se chercher un baril et s’assit tranquillement dessus.
Puis, il sortit une dague de son fourreau et se mit à l’aiguiser
consciencieusement sur une pierre. Alarik ne pouvait pas quitter du regard
cette lame effilée qui se promenait de façon régulière sur la pierre et qui
devenait à chaque mouvement un peu plus tranchante. Le capitaine regarda
Alarik et lui dit d’un ton faussement compatissant :
– Tu devrais vraiment nous dire qui tu es. Nous ne te ferons pas de mal si
nous savons à qui nous avons affaire.
– J’ai dit à votre… — il avait failli dire « à votre bête puante » —
compagnon qui j’étais. Il n’a pas voulu me croire.
– Il m’a raconté ce que tu lui as dit.
– Donc vous savez qui je suis, dit Alarik d’un ton qui se voulait
convaincant.
– Pas vraiment. Un homme qui porte des vêtements comme les tiens, qui
se tient aussi droit et avec autant d’aplomb et qui me regarde dans les yeux
lorsqu’il me parle, sans avoir une petite lueur de peur dans le regard, eh
bien, je ne peux pas le croire lorsqu’il se prétend pêcheur.
Alarik baissa prestement les yeux. Avec ses vêtements de velours et ses
bottes fraîchement astiquées, personne ne pouvait le prendre pour un
pêcheur. Effectivement, il allait devoir revoir entièrement son mensonge. Le
capitaine n’était pas dupe. Tout en Alarik indiquait un jeune homme de
bonne famille. Il aurait fallu être sourd et aveugle pour ne pas s’en rendre
compte.
Le capitaine continua d’aiguiser sa dague sans le quitter des yeux et dit :
– Pour un gentilhomme, il est impoli de ne pas se présenter correctement.
Alarik se retint à temps de sourire. Le navire sur lequel il se trouvait
battait pavillon de pirate. Le capitaine avait très certainement une bonne
éducation, mais cela ne faisait pas de lui un gentilhomme. Pas avec la
cicatrice qui lui barrait la joue droite et la lueur mauvaise qui brillait dans
ses yeux. Le jeune homme dit donc prudemment :
– Nous sommes sur votre navire, capitaine, je vous laisse le plaisir de
vous présenter le premier, comme il se doit.
– Oui, bien entendu. Je suis le capitaine Bastien. Je suis originaire de
Baldine, mais il y a très longtemps que je n’y vis plus. Je suis le capitaine
de ce navire depuis quinze ans. Je vogue sur toutes les mers, que je connais
d’ailleurs très bien. Je suis même allé au-delà de la mer Infinie et de la mer
Enchantée. J’ai rencontré des gens et des créatures dont je n’aurais jamais
soupçonné l’existence. Je n’ai jamais été mis aux arrêts dans aucun
royaume. Je dois être trop malin pour eux. Voilà. Maintenant, c’est à toi de
me dire qui tu es et, s’il te plaît, mon jeune ami, dis-moi la vérité. Je
n’aimerais pas avoir à te faire du mal.
Alarik doutait fortement de cela. Un homme comme ce capitaine, qui
voguait sur toutes les mers, qui ne s’était jamais fait arrêter par aucune
marine d’aucune nation, pendant quinze années, c’était l’évidence même
qu’il ne demandait pas mieux que de le torturer d’une quelconque façon.
Cet homme empestait la haine et la traîtrise. Il ne semblait pas y avoir
quoi que ce soit de bon en lui. Mais Alarik était un peu joueur. Il décida
donc de changer un peu son histoire et d’avoir l’air très contrit de devoir
l’avouer. Il se lança :
– Bien. Dans ce cas, je vais vous dire la vérité. Je me nomme Jean. Je suis
le fils d’un marchand de tissus d’Ébal. Et mon père a décidé de me marier à
une cousine éloignée. Cela est vrai, je n’ai pas menti. Mais j’ai décidé de
me soustraire à l’autorité de mon père et de me sauver. Je me suis engagé
comme matelot sur un navire et je suis parti.
– Un marchand de tissus… murmura le capitaine, puis il poursuivit plus
fort. Peut-être que ce serait possible. Néanmoins, ça n’explique pas ce que
tu faisais sur un navire qui appartient à la flotte royale d’Ébal. Ni pourquoi
tu ne sembles pas avoir peur de moi comme tout le monde.
– Le navire sur lequel je me suis embarqué cherchait des matelots. J’ai
sauté sur l’occasion. Je ne savais pas qu’il était de la flotte royale. Et je n’ai
pas l’air d’avoir peur de vous tout simplement parce que je ne suis pas un
peureux. Voilà.
Alarik se mit à prier tous les dieux qu’il connaissait que le capitaine le
croie, sinon il risquait gros. Si cet homme découvrait qu’il était le fils du
général en chef des armées d’Ébal, il… il… le jeune homme n’osait même
pas imaginer ce qu’il lui ferait. De plus, Alarik ne voulait pas devenir une
monnaie d’échange pour une rançon. Le militaire en lui refusait de devenir
un quelconque otage.
Le capitaine se mit à arpenter le pont de long en large en se frottant la
barbe. Puis il dit à son aide, l’homme-odeur de poisson :
– Détache-le, mais seulement les pieds, qu’il puisse marcher. Que ses
mains soient liées en permanence et qu’il soit toujours sous bonne garde. Il ne pourrait pas aller bien loin, nous sommes au large, mais garde-le à l’œil.
On ne sait jamais.
Puis il dit à Alarik :
– Tu vas rester avec nous jusqu’à ce que nous ayons rallié un port sans
risque pour nous. Puis je me renseignerai sur toi. Si tu dis vrai, ton père va
très certainement payer une jolie somme pour revoir son fiston.
– Mais, tenta Alarik… qui fut coupé par le capitaine.
– Je ne te fais pas confiance, jeune homme. Il y a quelque chose qui
cloche dans ton histoire et dans ton attitude. Je ne sais pas encore ce que
c’est, mais je vais trouver. Tu me rappelles quelqu’un… dit le capitaine en
s’éloignant.
L’homme-odeur de poisson s’approcha d’Alarik, lui enleva ses liens aux
pieds et l’aida à se lever. Puis il dit au jeune homme :
– Moi non plus, je ne te fais pas confiance. Si tu ne te tiens pas bien, je te
coupe le nez et les oreilles. Après on verra…
– C’est cela, on verra, bougonna Alarik.
Le jeune homme se dirigea vers le côté bâbord du bateau. La côte était
très loin de chaque côté et la mer était houleuse. Alarik était bon nageur,
mais pas assez pour se rendre aussi loin. De plus, il était sous la garde de
deux marins, armés d’épées dont le tranchant brillant ne demandait qu’à
servir. Le jeune homme se contenta donc de marcher sur le pont et de laisser
les membres d’équipage s’habituer à sa présence. Si les gardes armés
l’empêchaient de se sauver, ils tenaient aussi à distance les marins qui
lorgnaient un peu trop ses vêtements de prix et son visage de jeune premier.
Lorsque le soleil commença à descendre sur l’horizon, la mer devint
carrément déchaînée. Un orage se leva et il fut bien vite impossible de voir
de quel côté était la côte. Le navire était ballotté de tous les côtés. Le
capitaine et son équipage ne semblèrent pas inquiets outre mesure, mais
Alarik, qui n’avait pas très souvent navigué, n’apprécia pas vraiment le
voyage.
La tempête s’intensifia au point où le capitaine décida de faire fermer
toutes les écoutilles et de faire enfermer son prisonnier dans sa cabine
personnelle. Il s’approcha du jeune homme, sortit sa dague fraîchement
aiguisée et la plaça sur la gorge de son captif, et lui dit en lui postillonnant
au visage :
– Tu vas rester dans ma cabine et tu vas te tenir très tranquille. Tu ne
touches à rien et tu te retiens de vomir si l’envie t’en prend. Je ne supporte
pas l’odeur de la vomissure. Si tu devais me désobéir un tout petit peu, je te
trancherais la gorge d’une oreille à l’autre. On se comprend, mon ami ?
– Oui, capitaine. C’est très clair.
Le capitaine laissa traîner sa lame encore quelques secondes sur la gorge
d’Alarik. Puis il éclata de rire et s’éloigna. De son côté, le jeune homme se
retrouva dans les appartements du capitaine avec, pour seule garde, une
corde liée autour de ses poignets. Les deux hommes chargés de le surveiller
devaient aller travailler sur le pont.
Alarik avait été bien entraîné à l’armée et il savait qu’une occasion
comme celle-là ne se représenterait pas de sitôt. Il n’y avait personne pour
le surveiller et l’équipage en avait plein les bras avec la tempête.
Le jeune homme se mit en quête de quelque chose de tranchant pour
sectionner ses liens. Le fort tangage du bateau rendait chacun de ses pas
pénible et, heureusement, il n’avait rien mangé depuis la veille, donc il ne
risquait pas de vomir. Finalement, il trouva une dague à la tête du lit du
capitaine. Il coupa ses liens, rangea la dague dans sa botte et se mit ensuite
à arpenter la pièce pour trouver le moyen d’en sortir sans être vu.
La porte de la cabine était fermée et verrouillée, et elle donnait
directement sur le pont. Il serait repéré dès qu’il sortirait. Il lui fallait
trouver une autre sortie et vite. Le jeune homme essaya d’ouvrir une
fenêtre, mais elles étaient toutes verrouillées. De plus, même s’il arrivait à
sortir, les fenêtres donnaient sur l’arrière du navire et directement dans la
mer déchaînée.
Alarik savait qu’il ne devait pas perdre de temps. Dès que quelqu’un
viendrait dans la cabine et qu’on verrait qu’il avait coupé ses liens, on le
mettrait probablement à fond de cale, et toute tentative d’évasion serait
impossible.
Tout à coup il y eut un bruit sourd, puis un grand fracas assourdissant
résonna sur le pont. Alarik entendit le son du bois qui se fracasse et un bruit
fort et sourd qui retentit dans tous les recoins du bateau. Ensuite vinrent les
pas des hommes qui couraient le long du navire. Une voix tout près de la
porte cria :
– Le mât est tombé ! Le mât s’est brisé ! Nous devons jeter l’ancre, sinon
nous allons tous mourir.
C’était la voix de l’homme-odeur de poisson. Alarik comprit que ce serait
son unique chance. Si le bateau accostait quelque part, il pourrait sauter et
nager jusqu’à ce qu’il rencontre la côte ou jusqu’à ce qu’il se noie. Dans
tous les cas, il n’était pas question de rester là.
Un homme cria : « Terre en vue ! » Puis des bruits de pas et des voix lui
annoncèrent que le navire jetait l’ancre dans une crique. Un violent coup de
tonnerre sembla transpercer le bateau de part en part. Puis une série
d’éclairs permirent à Alarik de voir par la fenêtre que la côte était tout près.
Le jeune homme prit un chandelier en argent sur une étagère et, lorsqu’il y
eut un autre coup de tonnerre, il fracassa les carreaux. L’eau et le vent
entrèrent dans la pièce par rafales.
Le jeune homme sortit la tête par le trou de la fenêtre et estima la hauteur
du saut qui l’attendait. La pluie battante lui fouetta le visage, mais il ne s’en
soucia pas. Il devait partir tout de suite, donc il se jeta à l’eau.
Le contact de l’eau froide fut comme un énorme coup de poing au ventre
qui lui coupa le souffle durant une seconde. Le jeune homme comprit tout
de suite qu’il devait nager, sinon la température de l’eau le tuerait.
Il se dirigea vers ce qu’il pensait être le point de terre le plus proche. Les
vagues vertigineuses le poussaient de tous les côtés à la fois. Puis la foudre tomba et fracassa un arbre qui se trouvait sur le bord de l’eau. Alarik vit
qu’il était tout près de la plage et redoubla de vigueur pour atteindre la terre.
Lorsqu’il sortit de l’eau, le jeune homme était épuisé. Il se laissa tomber
sur le sable et reprit son souffle. Un éclair zébra le ciel et lui permit de voir
le navire pirate. Il était trop près de lui à son goût. Alarik se remit sur pied
et, avec l’énergie du désespoir, se mit à courir vers la forêt qui était droit
devant lui. Après ce qui lui sembla une éternité, il finit par s’effondrer de
fatigue sous un surplomb rocheux. Il s’endormit à même le sol dans ses
vêtements mouillés.
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