Sur les terres de Kianah - 1

Amelie Dube · Chapitre 9 sur 16

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Sur les terres de Kianah - 1

Chapitre 9

 

La route vers le château du royaume d’Ébal avait été longue. Le général

Éthan commençait à avoir des crampes dans les jambes.

Son cheval était une bonne bête qui ne prenait jamais la route la plus

ardue si elle pouvait l’éviter ; mais lorsqu’un homme passe plusieurs jours à

dos de cheval, il est normal de ne pas se sentir au sommet de sa forme.

Éthan s’était fait accompagner par cinq soldats de la garde royale, pour

rendre les choses plus officielles sans être trop pompeuses. Le roi Onel du

royaume d’Ébal était un homme simple qui ne se prenait pas trop au

sérieux, sauf, bien entendu, quand les circonstances l’exigeaient. Éthan se

faisait une joie de revoir cet homme au caractère si semblable au sien.

Toutefois, le général se demandait comment le roi d’Ébal réagirait en

apprenant la véritable raison de sa visite.

Les royaumes d’Ébal et de Ganthal étaient des alliés de toujours, mais

comme dans toute chose, il ne faut jamais abuser. Le roi Onel étant le frère

de la reine Iza-Mel, il se retrouvait par le fait même avec certaines

obligations envers le Ganthal. Même dans le cas improbable où les deux

royaumes n’avaient pas été en bons termes, le fait que le roi de Ganthal

envoie son général en chef demander assistance au royaume du frère de la

reine était suffisant pour qu’Onel se voie tenu par son honneur de répondre.

Éthan avançait lentement sur son cheval en réfléchissant à tout cela,

quand il sentit soudain une odeur de viande grillée. Il fit signe au soldat le

plus près de lui d’aller jeter un coup d’œil. Il y avait un petit village tout

près, et des gens se tenaient autour d’un feu sur lequel rôtissait un énorme

sanglier. Pour un homme qui ne mange que des galettes d’avoine et de la

viande séchée depuis des jours, la perspective de faire un bon repas passe

souvent avant bien d’autres considérations.

Le soldat revint leur annoncer que les villageois se feraient une joie de les

recevoir pour le repas. Un bruyant grondement dans le ventre du général donna son assentiment à sa place. La petite troupe se dirigea vers le hameau

et vers la majestueuse pièce de viande.

Une vieille dame courbée par le temps s’approcha des soldats alors qu’ils

descendaient de cheval. Elle mit sa main ridée sur le bras d’Éthan et lui dit

de sa voix douce :

– Mon cher jeune homme, je crois que vous et vos soldats venez de

Ganthal, je me trompe ?

– Non, madame, vous ne vous trompez pas. Nous allons rendre visite à

votre roi Onel.

– Oh ! Comme c’est gentil de votre part. Un général de Ganthal est

toujours le bienvenu dans ce royaume. Venez avec moi.

La vieille femme prit le bras d’Éthan et l’escorta vers le foyer où le fumet

de la viande qui cuisait emplissait l’air. Elle lui désigna un siège, puis

s’assit à côté de lui. Puis, une femme rousse d’un âge incertain lui apporta

une assiette de viande fraîchement coupée accompagnée de légumes. Le

général regarda tous les gens autour de lui qui attendaient qu’il ait

commencé à manger pour se servir et leur dit :

– Je vous remercie de votre hospitalité. C’est très aimable à vous.

C’est à ce moment qu’un homme de haute stature, à la carrure plus

qu’imposante, s’approcha du général et lui dit :

– Nous sommes des habitants d’Ébal et nous avons toujours bien reçu les

gens de Ganthal. Vos soldats et vous êtes les bienvenus dans notre camp.

– Merci beaucoup, monsieur. Je manque vraiment de manières et je m’en

excuse, dit Éthan, la bouche pleine, qui s’essuya la main sur son pantalon

avant de la tendre à son interlocuteur. Je ne me suis même pas présenté : je

suis le général Éthan, chef des armées de Ganthal et le frère du roi Ondier.

L’homme à la haute carrure se redressa fièrement et serra la main tendue

à la façon des soldats et dit :

– Je suis le chef de ce village et mon nom est Rafaël.

– Je suis enchanté, Rafaël.

– Moi de même, général. Asseyez-vous et mangez avant que ce ne soit

froid. Nous discuterons plus tard, dit le géant d’un ton plein de sous-

entendus.

– Avec plaisir, répondit le général.

Rafaël était un homme imposant, mais la façon dont il avait dit « discuter

» laissait entendre qu’il avait des questions à poser à Éthan. Le chef

semblait être un homme assez intelligent pour ne pas se faire avoir par un

mensonge.

Les soldats qui accompagnaient le général furent installés parmi les

paysans et se régalèrent de sanglier en discutant avec les gens.

Lorsque la bière commença à circuler, Éthan demanda à Rafaël de ne pas

trop remplir les verres des soldats. Ils devaient être en forme pour reprendre

la route le lendemain. Pour sa part, le général ne prit qu’un seul verre et se

retira ensuite vers une colline pour repérer les environs avant la tombée de

la nuit. Rafaël le suivit et lui désigna un grand nombre d’endroits par leur

nom. Puis le chef demanda ce qui le tenaillait depuis l’arrivée des soldats :

– Pourquoi êtes-vous à Ébal, général ?

– Je savais bien que vous me le demanderiez, dit Éthan avec un sourire

entendu. Je ne veux pas vous manquer de respect, mais vous devez bien

savoir que je ne peux pas vous répondre.

– Je comprends cela, général. Il est plutôt rare, vous en conviendrez, de

voir un chef d’armée se promener sur nos terres. Cela pique notre curiosité.

– Je n’en doute pas, dit Éthan.

– Je suis un homme curieux de nature. Je sais qu’il y a certaines choses

dont on ne parle pas avec un étranger ; mais comme j’aime bien tout savoir,

je vais faire un marché avec vous.

– Et quels en seront les termes ? s’amusa Éthan devant l’audace de

Rafaël.

– Je vais vous parler un peu de moi, puis vous verrez que je suis un

homme digne de confiance. Ensuite, vous pourrez me dire ce qui amène le commandant en chef de l’armée de Ganthal dans ce

pays.

Éthan n’était pas le genre d’homme qui prend des décisions à la légère. Il

prit le temps de réfléchir à la proposition qui lui était faite. Puis il dit à

l’homme :

– Allez-y, Rafaël, parlez-moi de vous.

– D’accord. Général, je sais reconnaître un homme de valeur lorsque j’en

vois un. Je pense que vous êtes ce genre d’homme, c’est pourquoi je vous

parle ici plutôt que devant tout le monde en bas. Je n’ai pas toujours été un

paysan, voyez-vous. Avant, il y a de cela plusieurs années, j’étais capitaine

dans l’armée de ce royaume.

– Vraiment ? s’étonna Éthan. Pourquoi ne l’êtes-vous plus ?

– Eh bien, regardez par vous-même, dit l’homme en relevant la jambe de

son pantalon, dévoilant ainsi une jambe de bois.

– Ça fait longtemps ? demanda Éthan.

– Très longtemps. Un accident bête. Je suis tombé de cheval pendant une

charge et je me suis cassé la jambe en trois endroits. Les os ont percé la

peau. Les plaies se sont infectées après que ma jambe eut été redressée. Les

soigneurs ont décidé de la couper pour me sauver la vie. Puis, lorsque j’ai

été guéri et que j’ai pu retrouver suffisamment de force pour porter cette

décoration, dit ironiquement Rafaël en frappant sa jambe de bois, l’armée

m’a remercié de mes services ; donc je suis revenu parmi ma famille pour

cultiver la terre. Je me suis marié et je suis maintenant le père de cinq

enfants. Ma femme est la rouquine qui vous a servi votre repas. Elle

s’appelle Isabelle.

– Elle a l’air charmante… dit Éthan.

– C’est une femme avec un cœur grand comme le monde. Elle a compris

que je n’étais pas invalide même s’il me manquait une jambe. Je la connais

depuis que nous sommes petits et elle a toujours été là pour moi. C’est

comme cela que j’ai su qu’elle serait la femme de ma vie.

– Elle a su voir en vous ce que personne ne voulait voir, en déduisit

Éthan.

– Ne croyez pas que c’est une sainte, mon Isabelle. Non, monsieur, c’est

une femme de caractère. Elle ne le montre pas aux étrangers, mais prenez

garde à vous si vous la faites fâcher, dit l’homme en riant de plus belle.

– Merci pour l’information. Rafaël, j’aimerais que vous me disiez ce que

vous faisiez comme travail dans l’armée.

– J’étais capitaine dans la cavalerie, général. Dans le troisième bataillon

de cavalerie, pour être précis. Et le troisième bataillon est en fait un

bataillon de repérage, d’éclaireurs et d’informateurs. Je suis un homme qui

sait garder un secret et je sais beaucoup de choses…

– Je n’en doute pas, dit Éthan en réfléchissant.

Rafaël avait été dans un bataillon d’espions. Cela plaisait à Éthan.

L’homme lui avait semblé immédiatement sympathique et honnête. Il

devenait maintenant très intéressant. Éthan connaissait bien le troisième

bataillon de cavalerie, il s’était entraîné avec eux lorsqu’il était un jeune

soldat. Il écouta donc l’homme poursuivre :

– Je vais vous donner un exemple de ce que je sais. Le Ganthal se débat

depuis longtemps dans une guerre contre le Zythor qui ne finit pas. Je sais

qu’à l’origine, c’est le Zythor qui a commencé les hostilités, même si le roi

Trévor clame haut et fort le contraire. Je sais aussi que c’est en tuant les

paysans d’un petit village côtier qu’ils ont commencé cette guerre, et que

vous avez reçu dans des paniers les doigts et les oreilles de chaque homme,

femme et enfant massacré dans ce village.

– Vous savez beaucoup de choses.

– En effet. Je sais aussi que le village a été détruit et que c’est à cet

endroit précis, sur des ruines que vous nommez « la place chaude », que le

village se trouvait.

– Comment savez-vous tout cela ? demanda Éthan, surpris par tant de

détails que seules quelques personnes, dont lui-même et le roi,

connaissaient.

– Eh bien, général, c’est après ce massacre que le roi Trévor a essayé

d’entrer à Ébal par la forêt Interdite et c’est pendant ce combat que nous

avons livré que j’ai perdu ma jambe.

– Je vois… dit Éthan dans un murmure. Nous n’avons jamais entendu

parler de cette tentative d’invasion.

– Nous avions de bonnes raisons de ne pas ébruiter cette affaire.

– Lesquelles ? demanda Éthan.

– Eh bien, nous n’avons pas fait de quartier parmi les hommes de Trévor.

Ils sont tous, je dis bien tous, morts cette journée-là, dit Rafaël en regardant

Éthan droit dans les yeux.

– Vous n’avez pas fait de quartier à ceux qui se rendaient ? demanda

innocemment Éthan en sachant très bien qu’aucun soldat de Zythor ne se

rend puisqu’ils préfèrent se suicider.

– Ce n’était pas nécessaire. Ceux qui ont été pris se sont donné la mort.

Ce qui en soi n’est pas vraiment une surprise. Nous connaissions la

réputation des soldats de Zythor ; toutefois, c’est ce qu’ils emmenaient avec

eux que nous avons trouvé intéressant.

– Qu’est-ce que c’était ? demanda avidement Éthan.

– C’était un chariot. Les hommes qui sont venus n’étaient pas tous des

soldats. Il y avait un sorcier avec eux. Nous le savons à cause de son bâton

orné des symboles de la caste des magiciens blancs…

– Un magicien blanc ? L’avez-vous identifié ? demanda Éthan, surpris.

– Non. Il est tombé de la falaise lorsqu’il a voulu m’empaler avec son

bâton et que je l’ai chargé avec mon cheval. Ensuite, eh bien, je suis tombé

de cheval et vous connaissez la suite. Donc, je ne suis pas retourné sur la

falaise pour le retrouver. Les hommes qui m’accompagnaient ont ramené le

chariot. Notre sorcier, Kyram, l’a inspecté. Il a trouvé des fioles de poisons

et de très grandes quantités d’eau contaminée, ainsi qu’une grande quantité

de pierres rouges et poreuses que personne ne connaissait. Mon supérieur

en est venu à la conclusion que soit ces hommes venaient pour empoisonner

notre eau, soit ils se rendaient ailleurs et ne faisaient que passer par ici, soit les deux. Le général Théodore a fait surveiller les chemins de la forêt

Interdite pendant des années et personne n’est revenu. On nous a fait jurer

de ne jamais parler de cette histoire, puis le sujet s’est évaporé… si je puis

le dire ainsi.

– C’est intéressant, ce que vous me racontez là, Rafaël, très intéressant.

Le roi Onel est-il au courant de tout cela ?

– Oui, général. Mais il a décidé que cette affaire ne devait pas être

ébruitée afin d’éviter de semer la panique parmi la population.

– Je comprends. Si la population devait se méfier de l’eau qu’elle boit et

du magicien chargé de les protéger, ce serait une catastrophe.

– Effectivement, acquiesça Rafaël.

Le silence se fit pendant quelques minutes. Éthan prit une décision. Il

allait dire la vérité à cet homme honnête et amical.

Éthan s’assit sur une souche et Rafaël en fit autant. Le général dit à

l’homme la raison de sa venue à Ébal. Il lui parla du mariage entre la

princesse Illah et Alarik, de la demande d’alliance de la part du roi Ondier

et de tout ce qui semblait louche dans cette guerre. Il ne dit rien toutefois de

l’espion que le roi voulait envoyer au Zythor. Cette carte devait rester dans

sa manche jusqu’à la dernière minute.

Rafaël ne fut qu’à moitié surpris de ce qu’Éthan lui racontait. Puis, à la

fin de son histoire, l’ancien capitaine dit :

– Je vais vous accompagner jusqu’au château. Comme cela, vous

arriverez plus vite et vous ne vous ferez pas importuner.

– Arriver plus vite, ce serait pratique, mais pourquoi dites-vous que nous

pourrions nous faire importuner et par qui ?

– Par quelques têtes brûlées qui circulent de temps en temps sur nos

routes. La majorité vient de Baldine, et comme ils n’aiment pas vraiment

les gens de Ganthal, vous pourriez avoir de petits ennuis.

– De quel genre ? s’informa le général.

– Eh bien, disons qu’ils aiment les chevaux et qu’ils aiment voler aussi.

Donc, nous passerons par un chemin que peu de gens connaissent, mais qui est beaucoup plus rapide pour se rendre jusqu’au palais.

– Et pas de têtes brûlées sur ce chemin, Rafaël ?

– Oh non, général ! Ils ne se risqueraient pas dans ce coin-là.

– Pourquoi ?

– Disons seulement que c’est un chemin privé et que son propriétaire

aime bien être en paix. Je le connais bien, il n’y aura pas de problème.

– Dans ce cas, si cela vous va, nous partirons après le repas du matin, dit

Éthan.

– C’est parfait. Et nous serons au palais avant la tombée de la nuit.

Éthan sursauta. Il savait qu’il fallait encore au moins deux jours à cheval

pour se rendre au palais.

– Comment est-ce possible de raccourcir de moitié le parcours et que je

n’en aie jamais entendu parler ? demanda le général.

– Je vous l’ai dit, c’est un chemin bien caché, dit l’homme en riant.

– Bien, dans ce cas, retournons au camp prendre un peu de repos. Et

demain nous verrons cela. J’aimerais que vous ne parliez pas de ce que je

vous ai raconté, ça pourrait compromettre ma mission.

– Général… vous me décevez. Je suis un homme qui a gardé un secret

pendant dix ans. Même ma femme ne sait pas ce qui s’est passé ce jour-là.

Elle sait que je suis tombé de cheval, mais le reste… pas un mot. Ne vous

inquiétez pas. Votre secret est en sécurité avec moi.

– Parfait. Maintenant, allons dormir.

Les deux hommes redescendirent de la colline et retournèrent au village.

Les habitants avaient décidé d’un commun accord (probablement imposé

par Isabelle) de prendre les soldats dans leurs maisons. Éthan fut hébergé

par Rafaël et sa femme. Il dit au chef qu’il pouvait très bien dormir dehors,

que c’était ce qu’il faisait depuis des jours, mais Isabelle lui jeta un regard

qui lui fit comprendre que ne pas accepter l’invitation serait très mal reçu.

Éthan se contraignit donc à dormir sur un petit matelas de paille dans leur

maison, avec Rafaël, sa femme et leurs cinq enfants juste à côté. Le sommeil fut difficile à trouver, mais au moins il ne dormit pas à la belle

étoile.

*

 

Le soleil se leva ce matin-là sur une vallée brumeuse et fraîche. Les

habitants furent tous levés bien avant que les rayons du soleil aient

commencé à réchauffer la terre. Rafaël conduisit Éthan et ses soldats

jusqu’à un petit ruisseau pour qu’ils pussent se laver tranquillement, puis

les convia au repas du matin.

Éthan se lava dans ce ruisseau dont l’eau glaciale le réveilla tel un cor de

clairon sonné juste à côté de sa tête. Puis il retourna au village, où il mangea

une omelette servie par Isabelle. Ensuite, il sella son cheval et se prépara à

partir.

Rafaël arriva sur un magnifique étalon noir. Sa femme lui remit un paquet

rempli de vivres et se dirigea vers Éthan qui mettait le pied à l’étrier. Elle

lui dit très bas pour ne pas être entendue :

– Je vous confie mon mari, général. J’aimerais qu’il revienne entier et en

forme. Et ne le laissez pas aller au-delà de ses limites. Il oublie souvent que

s’il lui manque une jambe, c’est parce qu’il a failli y passer, et s’il se fatigue

trop, il ne pourra pas se porter sur sa « décoration », comme il dit, ça lui

fera trop mal. C’est un homme orgueilleux, il ne reconnaîtra pas qu’il peut

avoir de la douleur, mais je me fie à vous pour vous en occuper.

– N’ayez crainte, madame, je veillerai sur lui comme sur chacun de mes

hommes. Merci de votre hospitalité et pour ces bons repas.

– Au revoir, général, dit Isabelle avec un regard rempli de tristesse.

La femme alla embrasser son mari et Éthan donna le signal du départ.

Rafaël ne sembla pas avoir de difficulté à les suivre. Environ une heure

après leur départ, le chef de village leur indiqua la voie à suivre. Ils se

dirigeaient vers les mines de cuivre. Éthan fut surpris, mais ne dit rien,

faisant instinctivement confiance à l’homme qui les accompagnait.

Lorsqu’ils se retrouvèrent devant l’entrée principale de la mine, Rafaël

descendit de cheval et alla voir un ouvrier qui lui indiqua une direction. Le chef la prit et se mit à discuter avec un autre homme. Éthan n’entendait pas

ce qui se disait, mais lorsque Rafaël revint avec un sourire triomphant sur le

visage, il lui demanda :

– Qu’est-ce qui se passe, mon cher ?

– Eh bien, nous allons passer par les mines. Elles sont toutes reliées sous

terre, mais il faut savoir s’y retrouver. Il va falloir par contre marcher à côté

des chevaux, le plafond est trop bas. Lorsque nous sortirons de l’autre côté,

nous serons à environ une petite heure du palais.

– Je comprends maintenant pourquoi vous disiez que ce chemin était plus

sûr. Il ne peut pas y avoir de brigands qui se cachent dans ces mines, dit

Éthan qui ne revenait pas de cette surprise.

– Non, général. Les têtes brûlées ne s’approchent pas des mines, il est

trop facile de s’y perdre lorsqu’on ne sait pas où on va. Et si on se perd là-

dedans, eh bien, on peut passer sa vie sans jamais en ressortir. Je passe ici

tous les mois pour aller en ville. Je connais bien les mines. Ne vous

inquiétez pas. Nous allons croiser des mineurs tout le long du chemin. Ils

sont sympathiques. Avant que j’oublie… une chose est importante. Ces

hommes sont superstitieux. Ils n’aiment pas quand les gens parlent fort. Ils

disent que ça fait trembler les murs et qu’il y a des effondrements. Il

faudrait donc que personne n’élève la voix. Sinon, nous pourrions avoir de

petits ennuis. Les mineurs passent leur vie dans ces mines. Il vaut mieux

faire ce qu’ils disent.

– Parfait. Nous baisserons le ton, acquiesça Éthan. Allons-y, Rafaël, j’ai

bien hâte de voir ces mines.

Rafaël prit son cheval par la bride et ouvrit la marche. Éthan le suivit de

près et ses soldats aussi. Ils entrèrent en rang de deux par deux puis, en

suivant les torches accrochées tout le long du tunnel, ils suivirent le chemin

qui était devant eux. Au bout d’un certain temps, ils débouchèrent sur une

grande galerie. Une série de chemins taillés à même la terre et la roche

serpentaient tout le long des parois, ce qui donnait à l’endroit un air de labyrinthe vertical. Il y avait des entrées partout. Impossible de les compter

tant il y en avait. Éthan se rapprocha de Rafaël et demanda :

– Comment faites-vous pour vous y retrouver ?

– Eh bien, général, pour commencer, il faut regarder par quel trou les

hommes sortent et par lesquels ils entrent. Ensuite, eh bien, nous suivons le

chemin droit devant nous, dit l’homme en riant.

– Je ne vois pas ce qui vous fait rire, Rafaël.

– C’est plus simple de traverser ces mines que de devoir se promener un

peu partout dedans. Le chemin qui mène de l’autre côté est presque droit.

Donc, nous allons toujours devant nous en suivant les torches. Si jamais

vous allez dans une autre galerie, je vous conseille de suivre les torches,

sinon vous allez vous perdre.

– Je ne veux pas aller dans les autres galeries, dit Éthan qui commençait à

beaucoup moins aimer sa balade.

– Parfait, général. Restez avec moi et tout ira bien. Tous ces chemins ont

l’air pires qu’ils ne sont, dit Rafaël, qui ne se départait pas de son sourire, à

croire que tout était amusant pour lui.

– D’accord. Continuons, grogna Éthan.

Ils marchèrent pendant des heures. Ils firent halte dans une autre galerie

où serpentaient, là aussi, de nombreux chemins. Ils avalèrent leur repas

composé de fruits secs, de galettes d’avoine et de viande séchée.

Quelques mineurs vinrent les saluer, mais en restant à distance

respectueuse des soldats. Éthan interrogea d’ailleurs Rafaël à ce propos.

L’homme leur expliqua que la majorité des mineurs étaient des repris de

justice qui essayaient de se refaire une vie et que la majorité d’entre eux

avaient été arrêtés par des soldats et qu’ils préféraient, dans la mesure du

possible, ne pas s’approcher d’hommes en uniforme.

Éthan fut surpris par cette attitude, mais ne tint pas rigueur à ces hommes

de la distance qu’ils voulaient garder. Travailler dans une mine toujours

sous terre était en soi une façon plutôt pénible de gagner sa vie, il ne fallait

peut-être pas en rajouter.

Les soldats reprirent leur chemin, et après ce qui leur sembla un

interminable labyrinthe de couloirs, de galeries, de torches brûlantes et

d’hommes couverts de poussière, ils retrouvèrent la lumière du jour. C’est

avec un soulagement non dissimulé qu’Éthan et ses hommes prirent leur

repas du soir au grand air. Puis ils montèrent sur leur monture et c’est au

galop qu’ils ralliè rent à la tombée de la nuit la capitale du royaume d’Ébal,

Alomal.

Rafaël laissa les soldats à la porte du palais et se rendit dans une auberge.

Il dit qu’il attendrait là jusqu’à ce que les soldats soient prêts à repartir.

Éthan le remercia de son aide et lui remit une bourse de pièces d’or. Rafaël

refusa le présent en prétextant qu’il avait de toute façon des raisons

personnelles de venir à Alomal, mais Éthan insista tellement que l’homme

finit par céder et prit la bourse. Ils se séparèrent en se serrant la main, et

Éthan demanda à être reçu par le roi Onel dans les plus brefs délais.

Les soldats de garde à la porte du palais reconnurent l’uniforme des

soldats de Ganthal et les galons de général d’Éthan. C’est avec

empressement qu’ils furent conduits à l’intendant du roi, qui les introduisit

auprès du monarque.

Ce dernier était en train de terminer un somptueux repas avec sa famille

lorsque le général fit son entrée. Le roi Onel alla à sa rencontre et lui serra

la main à la façon des soldats et avec effusion. Puis, Éthan fut conduit à un

siège à la droite du roi. Les convives furent remerciés de leur présence et

quittèrent la salle. La reine Marissa, par contre, demeura auprès de son

époux. Le roi demanda à Éthan :

– Qu’est-ce qui vous amène aussi loin de chez vous, mon cher général ?

– Eh bien, Majesté, je viens solliciter une faveur au nom du roi, votre

beau-frère.

– Une faveur… pff !… Ondier a toujours besoin de faveurs, dit Marissa

avec mépris.

– Ma reine, dit le roi Onel, ne vaudrait-il pas mieux que vous rejoigniez

vos dames de compagnie ? Elles doivent vous attendre.

– Ce serait avec joie, mon époux, mais je pense qu’il est de mon devoir

de rester auprès de vous et de recevoir cet émissaire de Ganthal comme il se

doit.

– Éthan n’est pas un émissaire de Ganthal, mais un ami. Cela ne requiert

donc pas votre présence, ma chère. Laissez-nous, allez vous reposer.

– Bien, Altesse, dit la reine en embrassant son époux sur la joue.

La reine quitta la salle d’un pas raide et trop rapide, laissant voir ainsi son

mécontentement. Elle était tellement tendue que tout son corps semblait

inflexible. Éthan se garda bien de faire des commentaires, mais le roi Onel

se rendit compte de son malaise et lui dit en plaisantant :

– Mon épouse est dans une phase où tout lui semble méprisable. Il ne faut

pas tenir compte de ses humeurs. Elle est normalement d’un naturel plutôt

taciturne, mais depuis une année environ, elle est carrément infernale. Je

vous présente mes excuses pour son comportement.

– Je les accepte, Majesté, avec plaisir. En fait, je ne suis pas venu à Ébal

seulement pour une visite de courtoisie à un ami. Là-dessus, votre épouse a

parfaitement raison.

– Oui, oui, vous alliez me demander une faveur au nom de votre roi, dit

Onel sur un ton badin.

– Je viens vous parler de la guerre qui sévit entre le Ganthal et le royaume

de Zythor depuis une décennie.

– Je m’en doutais. Poursuivez, Éthan, je vous prie.

– Eh bien, Majesté, cette guerre, nous ne pourrons pas la gagner seuls, je

le crains. Les attaques de Zythor sont de plus en plus nombreuses et

violentes. Nous perdons des hommes pratiquement tous les jours. Le roi

Ondier a eu une idée qui pourrait très probablement faire pencher la balance

en notre faveur.

– Quelle est cette idée, général ?

Éthan prit une grande inspiration. De la réponse que le roi donnerait à la

requête qui lui serait présentée, dépendaient beaucoup de choses. Il devait

choisir ses mots avec soin. Il se lança.

– Eh bien, Altesse, je suis ici pour demander à Votre Majesté d’honorer la

promesse de mariage faite il y a très longtemps entre la princesse Illah de

Ganthal et Alarik, le fils du général Théodore.

– Je vois… dit le roi Onel en réfléchissant.

– Je tiens à ce que vous sachiez, Majesté, que cette alliance entre nos

deux nations n’est pas pour vous forcer la main à une alliance militaire.

– Alors à quoi est-elle due ? demanda le roi soudain très sérieux.

– Majesté, nous voulions demander assistance à votre royaume dans cette

guerre, mais sans éveiller les soupçons de l’ennemi. Un mariage n’est pas

un acte de guerre et tout le continent de Kianah sait que la princesse Illah

est promise à Alarik depuis sa naissance. La princesse a maintenant dix-huit

ans, Majesté. Elle est en âge de se marier. Il est donc tout naturel que ce

mariage se fasse dans les plus brefs délais…

– Et par le fait même, je me déplace avec mes soldats pour assister au

mariage et, comme par hasard, je vous donne un coup de main dans votre

guerre, je me trompe ? dit malicieusement le roi.

– Non, Majesté, c’est exactement à quoi nous avions pensé.

– Il y a autre chose que je devrais savoir avant de prendre une décision ?

demanda Onel.

Éthan prit son courage à deux mains et mit autant de conviction qu’il le

pouvait dans ses paroles.

– Oui, Majesté. La guerre contre le royaume de Zythor dure depuis trop

longtemps pour ne pas cacher quelque chose. Nous voulons savoir de quoi

il retourne.

– Et ? demanda le roi.

– Majesté, ce que je vais vous révéler n’a été mentionné que par le roi,

moi-même et le prince Mika. Personne d’autre n’est au courant et personne

ne devra l’être.

– Par tous les dieux, Éthan, ne faites pas tant de mystères et dites-moi. Je

suis un roi, je connais le sens du mot secret ! s’exclama le roi Onel,

exaspéré.

– Bien, Majesté. Le roi Ondier veut envoyer un espion au royaume de

Zythor.

– Pourquoi ?

– Eh bien, il y a quelques semaines, nous avons appris qu’un de nos hauts

dirigeants, le président du conseil royal Lord Lebel… eh bien… Majesté,

cet homme est un traître.

– QUOI ? s’exclama le roi Onel, abasourdi.

Le roi connaissait bien Lord Lebel. Il avait souvent discuté de politique

avec lui et il lui avait semblé être la fidélité même. Le fait avoué qu’il était

un traître troublait profondément le roi. Si un homme comme Lord Lebel

pouvait trahir son pays, n’importe qui le pouvait. Cela donnait une

dimension nouvelle à un problème qu’aucun monarque n’aimait envisager :

un traître parmi les hauts dignitaires. Éthan fit comme s’il n’avait pas

remarqué le malaise du roi, puis continua son récit :

– Nous pensons, hélas, qu’il faut nous méfier de beaucoup de gens de

notre entourage immédiat. Lord Lebel avait une relation qui n’a pas été

identifiée. Nous devons savoir de quoi il en retourne du côté de notre

ennemi. Nous devons envoyer un espion, Majesté.

– Un espion ? Êtes-vous sérieux ? Mais qui voulez-vous envoyer et en

quoi cela me concerne-t-il ?

– Majesté, le roi a énormément confiance en vous et en votre jugement. Il

pense qu’Alarik serait, selon toute vraisemblance, le meilleur homme pour

cette mission, puisqu’il a été formé à l’art de la guerre et aux méthodes

d’espionnage.

– Je vois. Vous ne pouvez envoyer quelqu’un de chez vous sans que cela

ne se remarque et que cela ne vienne aux oreilles de Trévor.

– Exactement, Majesté, dit Éthan, surpris par la perspicacité du roi.

– Et vous voulez cacher mon aide militaire sous le décor d’un mariage. Je

dois reconnaître que c’est brillant. Un peu tiré par les cheveux, mais

brillant. Je voudrais prendre la nuit pour y réfléchir. Vous pourriez dormir au palais ce soir et, demain, nous pourrions en discuter au petit déjeuner.

Est-ce que cela vous poserait un problème ?

– Bien sûr que non, Majesté. Prenez votre temps. Je vous remercie de

votre hospitalité. Nous nous reverrons donc demain matin. Passez une

bonne nuit, Majesté, dit Éthan en s’inclinant gracieusement devant le roi.

Le roi Onel quitta la salle à manger et se rendit à ses appartements. Éthan

fut conduit dans une magnifique chambre, où de vaillants serviteurs lui

préparèrent un bain chaud et parfumé. Éthan faillit bien se noyer dans ce

bain en s’y endormant. Son uniforme puant et poussiéreux fut emporté pour

être nettoyé. Puis, il alla dormir dans un vrai lit confortable et moelleux.

 

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