Sur les terres de Kianah - 1

Amelie Dube · Chapitre 13 sur 16

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Sur les terres de Kianah - 1

Chapitre 13

 

La pluie tombait dru et rendait même le plus petit cours d’eau difficile à

franchir. Les chevaux d’Illah, Alarik et Édouard avaient de la difficulté à

avancer sur la route devenue boueuse et ressemblant à un vaste bourbier.

Illah gardait le dos voûté sur sa monture en espérant que sa cape protégerait

son visage des trombes d’eau que le ciel déversait. Elle tenait la bride de

son cheval serrée, car à chaque coup de tonnerre, le cheval faisait un écart

et menaçait de la faire tomber.

Cela faisait maintenant une semaine que le trio avait quitté la maison de

Balthazar. Pendant les deux premiers jours, ils avaient bien avancé ; mais

lorsque la pluie s’était mise à tomber, la progression était devenue pénible.

Mais Illah refusait de s’arrêter. Édouard la suppliait de le laisser installer un

campement seulement pour qu’ils puissent tous les trois se reposer pendant

quelques heures au sec. Le jeune homme toussait depuis deux jours et la

pluie froide n’arrangeait rien.

Illah ne voyait pas que son cousin était malade. Elle voulait arriver au

plus vite au château, et même si elle devait tuer son cheval à force de le

faire avancer, elle y arriverait. Alarik, qui était très silencieux depuis le

début du voyage, aurait bien voulu aider le jeune homme, mais Illah

n’écoutait personne.

Édouard voulut crier quelque chose à sa cousine, mais une violente quinte

de toux le fit taire. Il avait un point dans le dos depuis le matin et à chaque

respiration, il avait l’impression de se déchirer en deux. Il avait besoin de se

reposer, mais la princesse ne lui laissait aucun répit. Le jeune soldat se

demandait si sa cousine s’était rendu compte qu’il était malade et fiévreux.

Illah aperçut un surplomb rocheux sur sa droite. Elle se dirigea vers cet

endroit. Elle avait entendu son cousin tousser et elle n’aimait pas cela.

Le surplomb rocheux cachait en fait une grotte, peu profonde mais large

et haute. Les trois cavaliers descendirent de leurs montures à cet endroit,

mais Édouard sentit ses jambes se dérober sous lui dès qu’il mit le pied à terre. Alarik l’attrapa avant que le jeune soldat s’effondre au sol. Il le traîna

au fond de la grotte et l’allongea sur une couverture qu’Illah venait

d’installer. Le jeune soldat avait froid et il était trempé. Alarik se fit un

devoir de lui retirer ses vêtements mouillés et l’enveloppa dans toutes les

couvertures qu’ils avaient emportées. Illah s’occupa d’allumer un feu avec

des brindilles et se mit en quête de bois sec, même si, sous cette pluie,

c’était difficile à trouver.

Alarik demeura avec Édouard et lui parla de tout et de rien en lui

frictionnant les bras pour le réchauffer. L’état du jeune homme était

inquiétant.

Illah revint avec plusieurs brassées de bois plus ou moins humide et porta

ensuite son attention sur son cousin. Elle se sentait coupable de ne pas

s’être aperçue avant de l’état de santé préoccupant de celui qu’elle aimait

comme un frère. Lorsqu’une nouvelle quinte de toux le secoua, Illah tint le

jeune homme contre elle en espérant atténuer un peu ses souffrances.

Alarik partit à son tour chercher du bois. Il savait que personne ne

partirait de cet endroit avant qu’Édouard soit en meilleur état. Il leur fallait

donc une bonne réserve de combustible. De plus, leurs rations de voyage

s’épuisaient et il fallait les renouveler sans tarder.

Alarik se fabriqua des pièges de fortune, comme il l’avait appris dans

l’armée, et alla les installer tout autour de leur campement. S’il parvenait à

attraper quelques lièvres, ce serait déjà un bon début.

Illah, de son côté, essaya de faire boire un peu d’eau à son cousin pour

adoucir sa gorge irritée par la toux. Elle lui dit :

– Je m’en veux tellement, Édouard, de ne pas m’être aperçue de ton état.

Je ne pensais qu’à rentrer au château. C’était égoïste de ma part. Je te

présente toutes mes excuses.

Le jeune homme à la voix éraillée dit à sa cousine en lui prenant la main :

– Je sais, Illah, je comprends. Ne t’en fais pas pour moi, ce n’est qu’un

mauvais rhume, demain ça ira mieux.

– Je l’espère, Édouard, je l’espère, dit la jeune femme plus pour elle-

même que pour répondre à son cousin.

Alarik revint avec une nouvelle brassée de bois et il jeta un œil au

passage sur son ami, pour constater qu’il s’était endormi. Illah lui dit :

– C’est ma faute s’il est dans cet état, je ne voyais rien. J’étais trop

obnubilée par mon désir de rentrer à la maison.

– Tu ne pouvais pas savoir à quel point il était malade. Ce qui compte

maintenant, c’est de prendre soin de lui et de le remettre sur pied le plus

vite possible. Si je me souviens bien, il y a des plantes qui sont bonnes pour

soigner la toux et la congestion. Je ne me souviens pas de leur nom, mais la

nourrice qui s’occupait de moi lorsque j’étais petit en avait toujours sous la

main. Je pense que si je me promenais un peu dans les environs, je pourrais

les reconnaître. Je sais qu’il y a une plante pour les tisanes et une autre pour

faire des compresses qu’on place sur la poitrine pour aider la respiration.

– Tu sais comment les préparer ? demanda Illah avec les yeux pleins

d’espoir.

– Ce n’est pas bien compliqué, lui répondit le jeune homme. Je vais aller

faire un tour et voir si je peux en trouver. Reste avec lui et alimente le feu.

Je ferai vite.

Illah se contenta d’acquiescer et reporta son attention sur son cousin dont

les tremblements dus à la fièvre recommençaient. Elle serra le jeune homme

contre elle plus fort en espérant lui transmettre la chaleur de son corps.

Édouard appela souvent sa mère dans son sommeil, et chaque fois, Illah se

mit à le bercer en espérant que cela le rassurait.

Alarik resta parti longtemps, à un point où Illah se demanda s’il ne s’était

pas perdu. Il ne revint qu’après la tombée de la nuit. Il emportait avec lui du

bois mort, toutes sortes de feuilles et deux lièvres. Il sortit les gamelles des

sacs qui étaient encore sur les chevaux et commença immédiatement la

préparation de la tisane pour Édouard. Illah tenait toujours son cousin

contre elle, même s’il ne tremblait plus. Lorsque Alarik lui donna un bol

rempli d’infusion, elle le porta aux lèvres du malade et lui fit boire par petites gorgées. Cela sembla lui faire du bien puisque sa respiration devint

moins sifflante. Puis Alarik enveloppa une repoussante mixture verdâtre

dans plusieurs grandes feuilles vertes et il les déposa sur la poitrine nue du

jeune homme, qu’il recouvrit aussitôt avec les couvertures. Sa respiration

s’approfondit et le jeune homme dormit tranquille. Illah profita de ce petit

moment de calme et alla préparer les lièvres pour les mettre sur le feu. Puis

elle dit à Alarik :

– Je te remercie pour tout. Je ne sais pas ce que j’aurais fait sans toi.

– Ce n’est rien, voyons ; de plus, ton cousin sera bientôt aussi le mien, dit

le jeune homme en faisant allusion à leur prochain mariage.

– Je voulais justement que nous puissions discuter un peu de tout cela, dit

Illah. Je sais très bien maintenant quel est mon destin et quel est le tien,

mais je ne veux pas que tu te sentes obligé de quoi que ce soit envers moi.

Alarik s’approcha de la jeune femme, lui prit délicatement la main et lui

dit de sa voix la plus assurée :

– Je ne me sens pas forcé par quoi que ce soit si ce n’est de prendre soin

de toi, de m’assurer que tu es bien et que tu ne manques de rien.

Illah baissa la tête et rougit. Le ton du jeune homme lui avait semblé si

certain, si sincère, elle ne savait pas quoi lui répondre. Toutefois, elle avait

une inquiétude qui lui pesait depuis que Balthazar lui avait révélé ce qui

l’attendait et elle voulait mettre cartes sur table avec Alarik.

– J’aimerais beaucoup, si nous devons nous unir, que ce ne soit pas par

obligation, mais parce que nous l’avons voulu, dit Illah qui tentait de ne pas

paraître nerveuse.

Alarik perçut le malaise de la jeune femme et décida de parler

franchement.

– Illah, je voudrais te rendre heureuse. J’ai ressenti quelque chose de très

fort pour toi dès que je t’ai vue. J’étais prêt à braver tous les rois et même

mon père juste pour pouvoir passer plus de temps avec toi. Le destin avait

décidé bien avant notre rencontre que nous étions faits l’un pour l’autre.

Mes sentiments pour toi n’ont rien à voir avec cela. Et, crois-moi, je ne suis pas de ceux qui se font forcer à faire quelque chose qu’ils ne veulent pas

faire si leur cœur les pousse à faire le contraire. Je vais être honnête avec

toi, Illah : lorsque mon père m’a dit que je devais t’épouser, j’étais en colère

et je t’ai détestée. Je ne te connaissais pas encore et, déjà, j’avais

l’impression que tu empoisonnerais ma vie. Puis nous nous sommes

rencontrés et… je ne sais pas comment l’expliquer. Disons que, pour moi,

tu étais comme un cadeau, et je ne savais rien de toi. Puis j’ai appris qui tu

étais et, au début, la colère a repris le dessus. Ensuite, en écoutant

Balthazar, j’ai compris ce que mon cœur me disait depuis le début, depuis

notre première rencontre. J’ai compris que c’était avec toi que j’allais

passer ma vie. Donc, cesse de t’inquiéter, je serai là et je ne fais rien qui me

soit imposé par qui que ce soit, même pas une prophétie de dragon, termina

le jeune homme en souriant.

– Ouf ! c’est très… Je ne sais pas quoi dire… C’est vraiment très gentil.

Je me sens soulagée. Pour moi aussi, Alarik, tu as beaucoup d’importance.

Je ne connais pas encore la nature exacte de mes sentiments, c’est un peu

tôt, mais je sais que je tiens à toi. Le reste suivra, j’en suis certaine, dit la

jeune femme en souriant au jeune homme à son tour.

– Nous aurons tout le temps pour apprendre à nous con naître et nous

verrons ce que l’avenir nous réserve, dit Alarik en se levant.

– Où vas-tu ? demanda Illah.

– Je vais voir mes pièges. Peut-être que les lièvres se seront encore laissé

prendre et qu’ils finiront comme ces deux-là, dit-il en désignant ceux qui

cuisaient à la broche sur le feu.

Illah le regarda partir et se sentit soulagée par la conversation qu’ils

avaient eue. Au moins, Alarik et elle semblaient être capables de se parler.

C’était un très bon début.

La reine Iza-Mel avait souvent dit à sa fille que le secret de la bonne

marche de toute forme de relation était la communication. Illah avait bien

retenu ce conseil. Puisque son destin était de partager la vie de ce jeune homme aux yeux bleu-vert, elle allait faire ce qu’il faut dans la mesure du

possible pour que tout se passe bien.

Lorsque Alarik revint au campement, il trouva son assiette juste à côté du

feu et il aperçut Illah qui dormait à poings fermés. Il sourit en la voyant si

calme pendant son sommeil. C’était difficile à imaginer, qu’une personne

aussi énergique puisse avoir l’air aussi angélique lorsqu’elle dormait.

Le jeune homme s’installa juste à côté du feu et, après avoir mangé,

décida de dormir un peu. Il était content de sa petite discussion avec la

princesse. Il se sentait bien avec elle et elle semblait le comprendre plutôt

bien, peut-être mieux que bien des gens de son entourage.

Lorsque le soleil se leva le lendemain, ce fut Édouard qui ouvrit les yeux

en premier. Il commença par vouloir se lever, mais en constatant qu’il

n’avait pour tout vêtement que ses dessous et des couvertures, il décida de

se tenir tranquille. Puis il sentit quelque chose à l’odeur très forte qui pesait

sur sa poitrine. Il retira le cataplasme d’Alarik sans savoir ce que c’était ni

qui lui avait mis cela.

Édouard n’étant pas de ceux qui peuvent rester tranquilles bien

longtemps, il décida de se mettre en quête de nourriture. Il attrapa un

morceau de lièvre froid et le mangea. Puis il se leva lentement et fit

quelques pas. Il trouva ses vêtements suspendus à une branche d’arbre

installée comme une corde à linge dans la grotte. Il s’habilla en vitesse et

alluma le feu. Lorsqu’il voulut prendre les gamelles, elles tombèrent par

terre dans une cacophonie de bruits de métal qui réveilla Illah et Alarik en

sursaut. La princesse se rua sur son épée et Alarik, qui s’était levé à la

vitesse de l’éclair, tenait une bûche de bois en main, prêt à frapper. Pendant

une seconde, ils demeurèrent interdits et se regardèrent les uns les autres,

puis Édouard dit en levant les mains en signe de reddition et en riant :

– C’est ma faute ! J’ai deux mains gauches ce matin.

– Comment tu te sens ? s’écria la princesse en s’élançant vers lui et lui

tâtonnant le visage comme une mère.

– Très bien, lui répondit son cousin en retirant les mains envahissantes

d’Illah de ses joues. Je n’ai plus ce point de côté et je n’ai même pas envie

de tousser. Mais j’ai une question.

– Laquelle ? demanda Illah.

– C’était quoi, cette chose que j’avais sur la poitrine à mon réveil et qui

empestait ?

Alarik éclata de rire et expliqua à Édouard ce qu’était le remède qu’il lui

avait donné. Pendant les explications, Illah commença à ramasser les

gamelles qui s’étaient éparpillées sur le sol rocheux de la grotte. Puis elle

alla vers l’extérieur et aperçut le ciel d’un bleu limpide sans aucun nuage.

Elle sourit. Puis elle retourna à l’intérieur et déclara aux deux garçons :

– Nous allons manger et nous filons. Le ciel est clair. Nous pourrons

avancer aisément aujourd’hui, et si je me fie à l’enseignement de mon

cousin, nous ne sommes plus très loin d’Èrèmonta. Nous allons

probablement arriver par-derrière la cité. Je me trompe, Édouard ?

– Non, pas du tout. C’est bien cela. Nous devrions arriver ce soir si nous

avançons rapidement. Sinon, nous y serons demain.

– Vite, les garçons, mangez un peu de lièvre froid et nous allons nous

mettre en route. Il me tarde d’être chez moi, ordonna Illah d’un ton

autoritaire.

– Bien, Altesse, dirent à l’unisson les deux jeunes hommes en s’inclinant,

ce qui fit rougir la princesse.

Ils attrapèrent chacun un morceau de viande qu’ils avalèrent en vitesse et

montèrent sur le dos de leurs chevaux. Édouard prit la tête et il talonna son

cheval, qui se lança au galop. Illah et Alarik firent de même, et pendant une

bonne partie de la journée, ils conservèrent cette vitesse, à l’exception de

quelques arrêts et d’une chute de cheval sans conséquence pour la

princesse, lorsque son cheval fit un écart à cause d’un serpent qui avait eu la

mauvaise idée de se mettre en travers de son chemin.

Lorsque le soleil commença à disparaître derrière les arbres, Illah aperçut

au loin Èrèmonta et le palais. Elle talonna plus fort son cheval, qui avait de l’écume plein la gueule et qui était couvert de sueur. Lorsqu’elle traversa la

partie nord de la ville et qu’elle arriva aux portes du château, elle fut prise

dans un raz-de-marée humain. Une vingtaine de soldats à cheval escortaient

deux charrettes. Ce n’est que lorsqu’elle aperçut le visage de son frère pâle

comme la neige, allongé sur la paille dans une des charrettes, qu’elle

s’élança à travers les soldats. Édouard et Alarik firent de leur mieux pour la

suivre, mais la princesse était déjà loin devant.

Illah arrêta son cheval à côté du véhicule transportant son frère et se jeta

littéralement par terre pour aller vers lui. Avant qu’elle ait pu s’exécuter,

une paire de bras fermes la saisirent et la retournèrent. Elle se retrouva face

à face avec son oncle Éthan. Il lui fit un sourire plein de tristesse, ce qui

laissa croire à Illah que son frère était mort. Elle s’écria en larmes :

– Non, mon oncle, non. Il ne peut pas être…

– Non, Illah, il n’est pas mort, mais il n’est pas loin de l’être, lui dit son

oncle.

– Qu’est-ce qui s’est passé ? dit la princesse en serrant les bras de son

oncle si fort qu’elle lui fit mal.

– Viens avec moi, je vais tout te raconter ; mais d’abord, je dois

m’assurer que ton frère est conduit dans ses appartements immédiatement.

Éthan se détacha de sa nièce dont les joues étaient baignées de larmes.

Elle fut rejointe par son cousin et Alarik, pendant que son oncle rejoignait

Misak qui arrivait en courant, suivi par Kyram. Ils prirent en charge le

prince. Puis Éthan revint auprès de la princesse, qu’il dirigea vers le château

en jetant au passage un regard noir et lourd de reproches à son fils Édouard.

Le jeune homme comprit qu’il était dans le pétrin et décida de ne pas se

faire remarquer plus que nécessaire. Il amena les chevaux à l’écurie. Alarik

décida de le suivre, puisque personne n’avait semblé s’apercevoir de sa

présence et qu’il n’était pas pressé de voir son père et de devoir expliquer sa

disparition mystérieuse.

Illah ne fit que trois pas à l’intérieur de la grande salle du château avant

que sa mère et son père se joignent à elle. Son père la prit dans ses bras et la serra si fort qu’elle crut qu’il la briserait en mille morceaux. Puis sa mère la

prit fermement par le poignet, et après lui avoir donné une gifle sonore, elle

lui cria en pleurant :

– Où est-ce que tu avais la tête ? Mais qu’est-ce qui t’a pris de te sauver

comme ça ? J’ai failli mourir de peur, Illah !

Le roi Ondier prit sa femme dans ses bras pour la calmer ; elle qui

normalement savait se contenir mieux que personne, semblait cette fois

incapable de se maîtriser. Après quelques minutes, Ondier regarda son

épouse longuement dans les yeux, s’assurant qu’elle avait retrouvé son

calme, puis il dit à sa fille :

– Nous avons de très gros problèmes à régler, ma fille. Mika a été

empoisonné. Heureusement, il est ici maintenant et il sera soigné comme il

se doit…

– Je l’ai vu en arrivant, père. Qu’est-ce…

– Tu vas te taire ! rugit le roi. Je ne t’ai pas donné l’autorisation de parler.

Je te laisse faire tout ce que tu veux depuis bien trop longtemps. Tu as

désobéi à un ordre direct de la reine. Tu as disparu. Tu t’es moquée de ta

mère, Illah. Pour le moment, je ne sais pas encore quelle punition t’infliger.

Maintenant que je sais que tu es en vie et bien portante, j’aimerais que tu

ailles dans tes appartements faire ta toilette. Tu empestes le cheval et la

sueur. Et tu resteras dans ta chambre jusqu’à ce que je t’envoie chercher. Et

ne t’avise pas de me désobéir, Illah, sinon je jure devant les dieux que je te

fais mettre aux fers. Suis-je clair ? déclara le roi de sa voix forte et

coléreuse.

– Oui, sire, je ferai comme il vous plaira, dit Illah en s’inclinant devant

son père aussi bas que possible.

– Éthan, s’écria le roi, reconduis ma fille à sa chambre et fais en sorte

qu’elle y reste. Elle ne devra recevoir aucun visiteur.

– Oui, sire, dit Éthan en s’inclinant également.

Le général prit sa nièce par le bras et la conduisit vers ses quartiers. Illah

pleurait sans arrêt depuis qu’elle avait vu son frère, et la réaction de ses parents à son arrivée lui avait brisé le cœur. Lorsque Éthan la fit entrer dans

ses appartements, elle dit à son oncle d’une petite voix :

– Je suis désolée, mon oncle. Ne punissez pas Édouard pour ma faute.

C’est à moi que revient le châtiment. Je pense que mes raisons étaient

valables, mais devant la réaction de mes parents, je crains pour mon cousin

les pires sanctions.

– Illah, ma petite chérie, dit Éthan en lui caressant tendrement la joue.

Cesse de pleurer. Tes parents sont en colère. Tout ça va se calmer bien vite.

Et pour ce qui est d’Édouard, il n’aura que la sanction que son geste mérite,

ni plus ni moins. Va te laver maintenant et repose-toi.

– Mon oncle, je dois vous parler de plusieurs choses…

– Pas maintenant, Illah, ce n’est pas le moment…

– Alarik est ici, mon oncle, dit la princesse d’un ton sec.

– Pardon ? Où est-il ? Comment peux-tu le savoir ? Tu ne le connais

même pas.

– Nous sommes tombés l’un sur l’autre en chemin. Il vous racontera, dit

la princesse.

– D’accord, d’accord, s’empressa d’acquiescer Éthan. Maintenant, rentre

et lave-toi. Tu sens le fauve, ma pauvre enfant. Et même pour un vieux

soldat comme moi, ce n’est pas très agréable. Je viendrai te chercher moi-

même lorsque ton père voudra te voir.

– D’accord. Merci, dit la princesse en refermant la porte derrière elle.

Éthan se rua au pas de course vers le bureau du roi. Il entra sans frapper

et rapporta les paroles de la princesse à son frère. Ce dernier fit chercher le

jeune Alarik dans tout le palais et il fut trouvé dans les écuries avec

Édouard en train de s’occuper de leurs chevaux. Alarik et Édouard furent

conduits devant le roi Ondier et devant le roi Onel. Édouard fut installé sous

bonne garde dans un fauteuil et reçut l’ordre de son père de se taire quoi

qu’il arrive.

Pendant deux ou trois heures, les questions fusèrent en direction d’Alarik,

qui était lui aussi assis sur un fauteuil et assiégé. Il dut raconter à plusieurs reprises sa mésaventure avec les pirates et tout ce qui avait suivi. Le roi

Onel, qui avait fait venir le général Théodore à ses côtés, dit à

Alarik lorsque celui-ci eut terminé de raconter son histoire :

– Je suis très heureux de te voir en aussi bonne forme, jeune homme. Tu

peux maintenant aller te reposer. Nous discuterons de ton mariage avec la

princesse Illah demain. Pour l’heure, nous allons laisser le général Éthan et

le roi Ondier régler des affaires… disons des affaires de famille.

– Oui, Majesté, dit Alarik en s’inclinant. Puis il quitta la pièce en posant

discrètement la main sur l’épaule d’Édouard qui était blanc comme de la

craie.

Le roi Ondier attendit que tout le monde soit sorti et prit une chaise. Il

s’installa devant Édouard, qui rêvait de rentrer dans le plancher tant il se

sentait penaud. Le roi dit au jeune homme de sa voix autoritaire :

– Lève la tête, jeune homme, et regarde ton roi dans les yeux. Je veux que

tu me dises pourquoi tu as suivi Illah dans ses folies et pourquoi tu l’as

aidée. Tu vas devoir me répondre franchement, mon garçon, car il en va de

ton avenir.

Édouard regarda le roi dans les yeux et sentit la peur lui tordre le ventre.

Puis il déclara d’un ton qu’il voulait assuré :

– Je suis désolé, Majesté. Je suis pleinement conscient de ce que j’ai fait

et je n’ai aucune excuse. J’ai désobéi à la reine en sachant très bien ce que

je faisais. J’accepterai la punition que vous jugerez que je mérite.

– Je vois… dit laconiquement le roi en s’adossant à sa chaise. Tu

reconnais que tu as trahi la confiance de la reine. C’est brave, mais stupide.

Je connais ma fille, Édouard. Je sais très bien ce qu’elle est capable de faire

et je sais que cette escapade n’était pas ton idée. Toutefois, je sais aussi

qu’elle n’aurait jamais réussi à faire ce qu’elle a fait sans aide. Avant de te

condamner, je veux que tu me racontes en détail tout votre voyage. N’omets

rien. Ensuite je prendrai une décision.

– Majesté, il est très tard, ne souhaiteriez-vous pas attendre demain pour

avoir cette conversation ? demanda le jeune homme.

– Non, Édouard. Nous y passerons la nuit s’il le faut. Tu vas tout me dire.

Maintenant.

– Oui, Majesté, dit Édouard en baissant la tête.

Édouard fit le récit fidèle de leur voyage, à partir du moment de leur

évasion, en passant par leur enlèvement par Lord Lebel et enfin par leur

rencontre avec Alarik et Balthazar. Lorsqu’il arriva au passage sur ce que le

vieil homme leur avait raconté, le jeune soldat déclara d’une voix éraillée

d’avoir tant parlé :

– Je pense que la princesse Illah devrait vous dire elle-même ce que

Balthazar lui a raconté. Je ne suis pas celui qui doit vous le raconter. C’est

bien trop important.

– Soit, tu as fait ce que tu devais faire. Tu peux aller te reposer un peu. Le

soleil s’est levé depuis un moment. Va dormir. Je vais discuter avec ma

fille. Je te ferai chercher lorsque le moment sera venu.

– Oui, sire, dit Édouard qui se leva et se dirigea vers la porte.

– Édouard ? dit le roi Ondier.

– Oui, sire ?

– Ne t’éloigne pas. J’aurai besoin de toi dans les prochains jours, dit le roi

en lui souriant.

– Oui, sire, dit le jeune soldat en s’inclinant.

Sur un signe de son frère, Éthan s’en alla chercher la princesse. Il la

trouva vêtue comme une dame et le regard fatigué. Il se doutait qu’elle

n’avait pas beaucoup dormi, mais il était temps maintenant pour elle de

faire face à son père. La jeune fille se laissa conduire docilement jusque

devant le roi. Puis, lorsqu’elle aperçut sa mère, elle éclata en sanglots et lui

dit d’une voix entrecoupée :

– Je suis désolée, mère, pour ce que je vous ai fait endurer. Je vous

demande de me pardonner.

La reine s’approcha de sa fille d’un pas décidé. Le roi voulut se mettre

entre les deux femmes, de peur que la reine ne perde à nouveau la maîtrise

d'elle-même, mais Iza-Mel lui fit signe de ne rien faire. Elle s’approcha de sa fille, lui essuya les larmes qui coulaient à flots sur ses joues et lui dit

d’une voix posée :

– Je suis désolée de t’avoir frappée, Illah. Ce n’était pas volontaire. Mais

quand j’ai vu mon fils entre la vie et la mort et ensuite toi qui arrives vêtue

comme un soldat, crottée comme si tu t’étais roulée dans la boue, disons

que mes nerfs n’ont pas tenu le coup, dit la reine avec un sourire.

Maintenant, tu vas répondre aux questions de ton père.

– Oui, mère, dit Illah en baissant humblement la tête.

La reine alla prendre place dans un fauteuil, et le roi fit signe à Illah de

s’asseoir à l’endroit exact où Édouard s’était tenu il y a quelques minutes

seulement. Pendant les heures qui suivirent, Illah relata aussi fidèlement

que possible ce qui s’était passé pendant sa fugue. Ondier, qui connaissait

l’histoire par Édouard, voulait entendre ce que sa fille lui dirait. Il constata

avec soulagement qu’elle ne tenta pas de lui mentir ni de lui cacher quoi

que ce soit. Puis, lorsqu’elle arriva à la déclaration de Balthazar, son père ne

put cacher sa surprise et sa peur. Illah déclara avec aplomb :

– Mon destin était décidé bien avant ma naissance. Je n’ai pas le choix. Je

le sais. Heureusement pour moi, Alarik semble être un jeune homme bon et

généreux, et il semble éprouver de tendres sentiments envers moi. Je ne

crains pas ce qui m’attend. Je ferai ce qu’il faut pour que la prophétie puisse

s’accomplir. Je mettrai au monde cet enfant.

– Illah… je… dit le roi en se levant. Je ne sais pas quoi te dire. Je n’étais

pas au courant de cela…

Le roi était sous le choc. Il ne s’attendait pas à cela. Il avait toujours su

que sa fille n’était pas comme les autres. Elle était bien trop têtue et

volontaire pour qu’il en soit autrement. Au fond de lui, même s’il était très

fier d’être son père, il était aussi terrifié par ce qui allait lui arriver. Comme

tous les parents, il aurait voulu lui enlever ce poids immense qui était à

présent sur ses petites épaules. Pour lui, elle était encore, à bien des égards,

la petite princesse qui courait tout autour de lui pendant qu’il travaillait.

De son côté, la reine encaissa le choc plus sereinement. Elle avait senti

l’importance que sa fille aurait dans l’Histoire, puisqu’il était question de la

sauvegarde de Kianah. Elle se sentit immensément fière d’Illah et de

l’aplomb qu’elle démontrait même si, en tant que mère, elle connaissait

suffisamment bien son enfant pour savoir qu’elle devait être morte de peur,

mais qu’elle essayait tant bien que mal de le cacher. Iza-Mel s’approcha de

sa fille et lui dit en lui caressant les cheveux :

– Puisque tu sais maintenant qu’elle est la voie que tu dois suivre et que

tu te sens prête à le faire, je me dois de te dire que, à partir de ce jour, tu es

une adulte. Selon la loi de notre pays, tu ne le seras que dans un an, lorsque

tu auras dix-neuf ans, mais comme tu dois te marier et faire ce que l’on

attend de toi, je te considère maintenant comme majeure. Ton père en fera

part au conseil, ce qui n’est qu’une formalité.

– Merci, mère, dit Illah.

– Toutefois, il faut maintenant que tu reçoives la sanction que tu mérites

pour ton comportement des dernières semaines et cela, tu n’y échapperas

pas.

– Je sais, mère.

– Donc, je pense que tu devras dès à présent te préparer à ton mariage qui

devra être célébré dans les plus brefs délais. Et tu devras t’occuper de ton

frère durant sa convalescence. De plus, tu assisteras à tous les conseils du

royaume et tu devras remplir tes devoirs de princesse de ce royaume avec

diligence. Tu devras également continuer ton entraînement auprès de ton

oncle puisque tu devras, après ton mariage, faire le voyage d’acceptation de

l’union et que c’est un voyage qui comporte de nombreux risques contre

lesquels nous ne pourrons te protéger. Tu devras aussi passer du temps avec

ton futur époux pour que vous appreniez à mieux vous connaître.

– Oui, mère, dit Illah soulagée.

– Illah, dit le roi. Ce n’est pas terminé. Tu vas devoir faire des excuses

publiques pour avoir désobéi à la reine.

– Mais, père…

– Illah ! Ce n’est pas négociable. Tu dois montrer l’exemple. Je ne te

donne pas le choix.

– D’accord, père, je ferai comme il vous plaira.

– Bien. Maintenant, va te reposer. Cet après-midi, tu devras commencer

les préparatifs pour ton mariage.

– Oui, père, dit Illah en s’inclinant devant lui.

Lorsque la princesse eut quitté la pièce, la reine, le roi et Éthan se

regardèrent à tour de rôle en ne sachant pas par où commencer. Puis Ondier

déclara :

– Elle a mûri pendant ce voyage. J’en suis très fier.

– Ondier, dit la reine, nous devons prévenir mon frère que le mariage va

avoir lieu bientôt. Mais avant de prendre les dispositions quant à une date,

j’aimerais savoir comment se porte mon fils.

– Bien entendu. Nous irons le voir dès que nous aurons tous dormi un

peu, dit le roi en entraînant la reine avec lui, laissant Éthan seul avec les

pensées qui se bousculaient dans sa tête.

Aucune décision sur les sanctions à prendre contre Édouard n’avait été

prise. La nouvelle de la prophétie avait remis les choses en perspective.

Éthan se demanda si Trévor était au courant de cette prophétie. S’il devait

apprendre cette nouvelle, ni Illah, ni son enfant, ni les dragons ne seraient

en sécurité. Cette guerre d’usure commençait à prendre un sens nouveau

que le général n’appréciait pas particulièrement. Éthan décida d’attendre

avant de poser des questions à ce sujet et alla lui aussi dormir un peu.

*

 

Lorsque le roi et la reine allèrent voir Mika, durant l’après-midi, ils le

trouvèrent pâle et maigre, mais il était conscient. Le remède que Misak lui

avait donné commençait à faire effet et le jeune homme se sentait de mieux

en mieux.

Il était allongé dans sa chambre et écoutait Kyram lui expliquer la

préparation de l’antidote qui lui avait sauvé la vie. Lorsqu’il apprit que le

sorcier qui l’avait empoisonné était au cachot, le jeune prince demanda à le voir, ce qui lui fut refusé catégoriquement par le mage. Lorsqu’on lui

demanda pourquoi, le mage refusa obstinément de donner des explications,

prétextant que ce genre de chose relevait du monde de la magie. En réalité,

Misak avait peur d’exposer le jeune prince encore fragile à la malveillance

et à la méchanceté du sorcier Hector. Le roi, qui n’avait rien perdu de la

conversation, décida que ce sorcier devrait payer pour le mal qu’il avait fait

à son fils.

Ondier laissa le prince avec sa mère et Kyram, et s’en alla avec Misak

voir l’homme qui avait failli tuer son héritier. Lorsque Ondier entra dans les

cachots, il n’eut pas besoin d’attendre qu’on le conduise au prisonnier pour

savoir où il se trouvait dans le dédale de couloirs lugubres et humides. Il le

trouva aisément en suivant les cris de douleur de l’homme. Il demanda au

gardien :

– Ça fait longtemps qu’il hurle comme ça ?

– Oui, Majesté. Depuis son réveil, il n’a pas arrêté. Il menace tout le

monde des pires sévices. Nous nous relayons pour le surveiller.

Le roi sourit au garde et lui fit signe d’ouvrir la grille de la cellule. Le

sorcier gisait par terre, allongé de tout son long dans une mare de ce qui

semblait être de l’urine. Il avait les pieds et les poings attachés par des

chaînes qui étaient fixées au mur. Ondier fit signe au garde de relever le

sorcier en position assise. Ce dernier hurla de plus belle. Lorsque le sorcier

aperçut son visiteur, il sourit de toutes ses dents gâtées et dit d’une voix

faible d’où perçait la souffrance :

– Bien, bien, un illustre visiteur. Je m’appelle Hector. Pardonnez- moi de

ne pas m’incliner, Majesté, mais je ne peux pas vraiment faire ce que je

veux, dit le prisonnier d’un ton teinté d’ironie en désignant ses chaînes du

menton.

– C’est le but recherché lorsqu’on enchaîne un homme, monsieur,

rétorqua le roi sèchement.

– Majesté, je me demandais s’il serait possible que quelqu’un puisse me

soigner. Je souffre le martyre depuis des jours. Mes plaies n’ont pas été nettoyées et elles se sont infectées, implora le sorcier d’une voix plaintive.

– Pauvre petit sorcier, ironisa le roi. Comme je vous plains. Nous ne

sommes pas des barbares dans ce pays, monsieur. Vous allez être soigné,

mais avant, vous allez faire connaissance avec un homme qui travaille pour

moi. Il s’appelle Lord Korin. Il va vous poser des questions. Je vous

conseille dès maintenant d’y répondre. Tant que nous n’obtiendrons pas de

réponses, vous n’aurez rien. Pas de nourriture, seulement de l’eau. Et vous

n’aurez aucun soin pour vos blessures. Ensuite, si vous nous donnez

satisfaction, vous allez être soigné et, bien entendu, vous allez être jugé

pour vos crimes.

– De quel crime suis-je accusé ? demanda le sorcier qui avait peine à

garder les yeux ouverts, mais qui restait toujours insolent dans ses propos.

– Tentative de meurtre sur le prince héritier de ce royaume et sur tous les

autres soldats que vous avez fait empoisonner. Je ne pense pas avoir besoin

de vous dire, monsieur, que vous encourez la peine capitale.

– Évidemment, dit l’homme en crachant par terre une substance brunâtre

écœurante.

Le roi s’approcha à quelques centimètres du visage du sorcier et lui dit

tout bas de façon à ne pas être entendu :

– Je suis un homme qui respecte les règles, mais étant donné ce que vous

avez fait, je me demande ce qui me retient de ne pas vous faire torturer sur-

le-champ. Peut-être devrais-je même vous tuer ici et maintenant ? Prendre

votre vie de mes mains me soulagerait de la rage qui m’habite, mais ce

serait m’abaisser à votre niveau. Souffrez, monsieur. C’est ce que je vous

souhaite.

– Merci, Votre Majesté. Vous aussi, vous allez souffrir. Lorsque mon

maître régnera sur votre royaume et qu’il fera de vous son petit chien en

laisse, vous et toute votre famille ainsi que tous vos sujets deviendrez ses

esclaves. Et vous connaîtrez alors la souffrance, la vraie, celle qui laisse

autant de marques sur le corps que dans l’esprit. C’est ce que je vous

souhaite, Ondier de Ganthal.

Sous le coup de la colère, Ondier voulut sortir son épée de son fourreau et

attaquer le sorcier, mais Misak l’arrêta et lui dit :

– Laissez tomber, Majesté, il ne peut rien faire contre vous, et tout ce que

nous avons besoin de savoir, nous le saurons grâce à Korin. Je l’aiderai.

Venez, Majesté. Nous allons retourner voir votre fils.

Ondier remit son épée en place, mais envoya tout de même un coup de

poing en pleine figure au sorcier, qui perdit conscience. En sortant de la

cellule, il dit au gardien d’un ton complice :

– Il ne vous écorchera pas les oreilles pendant un certain temps. Profitez-

en pour vous reposer. S’il recommence ses menaces à son réveil, faites-le-

moi savoir. Je vous donnerai des instructions.

– Oui, Majesté, dit le garde en souriant.

Le roi quitta les cachots, suivi de près par Misak. Ils devaient rendre

visite à Lord Korin. Ce sorcier allait parler de son maître ou bien il

mourrait, c’était aussi simple que cela.

Ondier ne se sentit pas coupable lorsque, quelques jours plus tard, on lui

rapporta que le prisonnier allait très mal. Misak lui avait dit qu’il n’y avait

que deux façons de tuer un sorcier, la première étant de le brûler sur un

bûcher et la deuxième, de le décapiter. La façon la plus sûre était de faire les

deux. Ondier donna des consignes strictes. Personne ne devait recourir au

feu contre le sorcier et encore moins lui couper la tête avant qu’il ait dit

quelque chose qui ait de l’intérêt.

Lord Korin et un bourreau, assistés par Misak, usèrent de tout leur savoir

pour faire parler le sorcier. Ils utilisèrent d’abord les charmes de vérité.

Devant l’évidence de l’inefficacité de la manœuvre, ils décidèrent de

prendre les grands moyens. Le sorcier fut fouetté, ébouillanté, écorché sous

les pieds, écartelé, frappé et piqué par des insectes de toutes sortes.

Finalement, il parla. Même le plus endurci des sorciers finit par parler sous

ce genre de torture. Il raconta tout ce qui lui vint à l’esprit qui pouvait

intéresser ses tortionnaires, et ce que Lord Korin entendit de la bouche

malodorante du sorcier ne le surprit qu’à moitié.

Il fit un rapport détaillé au roi Ondier, au roi Onel et au général Éthan. Le

sorcier avait été envoyé par un des généraux de Trévor. Il devait

empoisonner les hommes du point chaud pour faciliter l’invasion qui

suivrait.

Il raconta en détail toute sa préparation ainsi que l’exécution exemplaire

de sa mission. Il en était d’ailleurs très fier. Il expliqua aussi sa façon de fuir

qui avait échoué. Il était moins fier cette fois. Il s’en voulait de ne pas avoir

prévu ce que le général Éthan allait faire. Puis, il fut contrarié en apprenant

que Misak avait un remède contre son poison. Le mage de Ganthal soigna

le blessé comme le roi l’avait promis.

Il fut ensuite jugé pour ses crimes. Trois hauts magistrats de la cour de

Ganthal furent désignés. Ils écoutèrent tout ce qui leur fut présenté. Ils

écoutèrent même le sorcier dans son cachot raconter ses élucubrations et ses

vantardises. Il fut établi sans l’ombre d’un doute que le sorcier Hector était

un des proches de Juok le mage noir, fondateur d’El Allorock. Il fut

clairement établi aussi qu’il avait été envoyé par le royaume de Zythor au

Ganthal pour y semer la mort.

Il fut décidé que la vie de ce sorcier, bien que très utile en matière de

renseignement, devenait trop dangereuse pour la sécurité du royaume.

Le verdict fut bien entendu la culpabilité. Hector, le sorcier, fut condamné

à mort par décapitation. Son corps fut ensuite brûlé et sa tête, mise dans un

bocal que Misak proposa de conserver. Elle pourrait être utile plus tard,

selon lui. Ondier, ayant une totale confiance en son mage, ne posa pas de

questions.

*

 

Le prince Mika prit deux semaines à se remettre de son empoisonnement. Il

passa beaucoup de temps avec sa sœur. Il lui raconta ses aventures et elle,

les siennes. Il fit aussi la connaissance d’Alarik, qu’il apprécia grandement

pour son intelligence et les sentiments bienveillants qu’il semblait éprouver

pour Illah.

Le passage du sorcier Hector devint un mauvais souvenir. Personne ne

mourut de sa tentative d’empoisonnement. La vie continua au palais et dans

le royaume, mais l’ombre de la prophétie d’Illah planait toujours au-dessus

de la tête des membres de la famille royale.

Un soir, Misak trouva la princesse sur le toit de la plus haute tour. Elle

regardait les étoiles en se tenant les genoux contre la poitrine, assise comme

une enfant. Misak alla la rejoindre. Il lui demanda d’un ton de confident :

– Vous allez bien, princesse ?

– Pour être franche, Misak, je ne le sais pas. Mais j’ai une question à vous

poser.

– Allez-y, princesse. Je vous écoute.

– Étiez-vous au courant de la prophétie ?

– Non, j’en suis d’ailleurs très peiné. Vous êtes, vous et votre famille, des

gens que je sers depuis très longtemps et vous savez à quel point je vous ai

toujours adorée, petite princesse. Si j’avais su ce qui vous attendait, je ne

vous l’aurais pas caché. J’aurais essayé de vous y préparer. Il doit être

pénible pour vous de savoir que maintenant, le destin de Kianah, notre bien-

aimée terre, est entre vos mains.

– C’est très pénible, en effet. Mes parents n’en parlent pas, du moins pas

devant moi. L’homme que je vais épouser fait comme si ce mariage était

tout ce qu’il y a de plus normal, mais je sais très bien qu’il n’en est rien. Je

ne doute pas des sentiments d’Alarik, mais… quelquefois, je me sens très

seule avec ce poids. Et je mentirais si je disais que je n’ai pas peur. Mais je

dois y faire face, sinon personne ne le fera à ma place.

– En effet, princesse. Je vais vous dire quelque chose. Depuis que vous

êtes toute petite, vous avez toujours été la plus forte, la plus intrépide des

petites filles. Si la vie vous a faite ainsi, c’est très certainement pour que

vous ayez la force de faire ce que vous devez faire. Je vous connais. Je sais

que vous en êtes capable. Et ne perdez pas de vue que même si ce fardeau

est sur vos épaules, vous n’êtes pas seule au monde. Toute votre famille

vous soutiendra toujours. Votre futur époux sera à vos côtés à chaque instant. Et si cela ne vous suffit pas, vous pourrez toujours venir me voir.

Ma porte vous sera toujours ouverte.

– Merci, Misak, dit la jeune femme en posant sa tête sur l’épaule osseuse

du mage. Vous avez toujours été là pour me remonter le moral quand rien ni

personne n’y arrivait.

– C’est mon travail, petite princesse, dit le mage en souriant.

Des bruits de pas résonnèrent tout près d’eux. Une longue silhouette se

découpa dans le clair de lune. Alarik vint s’asseoir à côté d’Illah. Misak se

leva et dit aux deux jeunes gens :

– Ce soir, si vous regardez au nord, vous verrez les étoiles de feu. C’est

un bon présage avant un mariage. Soyez heureux, chers enfants. Bonne nuit.

– Bonne nuit, Misak, dit la princesse en regardant le mage s’en aller.

Alarik regarda pendant plusieurs minutes le visage immobile d’Illah. Puis

il lui dit :

– J’aimerais bien pouvoir lire dans ta tête en ce moment.

– Pourquoi ?

– Parce que tu sembles inquiète. J’aimerais savoir pourquoi.

– Tu le sais bien, dit Illah.

– Illah, nous allons bientôt nous marier. Nous allons fonder une famille.

Si ton destin à toi est de porter l’enfant de la prophétie, mon destin à moi est

de te protéger, toi et lui. Je serai là pour toi, princesse, à chaque instant.

N’en doute pas.

– Merci beaucoup, dit Illah en lui prenant la main. J’aimerais que tu

saches que je sais au fond de moi que tu seras là pour me protéger, et que

même si on ne se connaît pas beaucoup, j’ai entièrement confiance en toi.

Mais, les papillons que j’ai dans l’estomac chaque fois que je te regarde

m’inquiètent.

– T’inquiètent de quoi ? demanda le jeune homme soucieux.

– Je ne connais rien à l’amour, mais je sais que je tiens à toi. Peut-être

que c’est ce qui m’inquiète, de t’aimer, et que pour toi ce ne soit pas le cas.

– Je suis persuadé que tu sais très bien ce que je ressens pour toi. Je suis

amoureux de toi, Illah, depuis la minute où je t’ai vue. Et ma vie s’est liée à

la tienne pour toujours à cette même minute. Je resterai avec toi et je

partagerai avec toi ces papillons qui volent dans ton estomac, dit le jeune

homme en riant. Et je souhaite que pendant toute notre vie ensemble tu aies

ces papillons dans l’estomac. Comme ça, je saurai que tu tiens toujours à

moi. Je n’en serai que plus heureux. Le reste, ce sont des détails. Nous

allons faire notre vie. Nous allons avoir notre famille. Et nous ferons face

ensemble à ce que le destin mettra sur notre route.

Une larme de joie furtive coula sur la joue de la princesse. Alarik la

cueillit sur son doigt. Puis il embrassa doucement les lèvres de la jeune

femme. Aussi délicatement que les ailes d’un papillon au creux d’une main,

le baiser s’imprégna en elle. Elle sut qu’elle était la personne la plus

chanceuse du monde à cet instant, d’être aimée par ce grand jeune homme

si doux. Maladroitement, elle lui rendit son baiser. Et comme si le ciel

donnait son approbation, des dizaines d’étoiles filantes, les étoiles de feu

comme disait Misak, scintillèrent dans le ciel.

C’est sous ce ciel qu’Illah comprit ce qu’était l’amour. Elle le laissa

entrer dans son cœur. Pour la première fois depuis des semaines, elle se

sentit légère comme le vent, car elle avait maintenant la certitude de ne plus

jamais être seule avec le poids de son destin.

 

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