Ton père
Lui et moi allongés sur un tapis…
8.
Lui et moi allongés sur un tapis, le tableau pourrait être peint, œuvre d’imagination, parce que, même si je me méfie de ma mémoire affaiblie, je peux affirmer que cela n’a pas existé. Un dimanche soir en sa compagnie, lui dans un fauteuil devant la cheminée, moi dans le canapé, « Stade 2 » à la télévision, lunettes aux verres fumés pour les deux Robert, toux de cancéreux, poule A, poule B, rugby à treize, escrime, slalom géant, mais à quel moment mon père se soucie de ce qu’il va me faire à manger ? À quel moment s’assied-il à mes côtés dans un cinéma ? Lui allongé, moi assis, c’était sur sa tombe ; ces soirs-là je m’en souviens. Des soirs d’hiver puis de printemps, l’air change, il vire au vert puis au bleu, mais il fait toujours froid à cause du vent. Le cimetière, je m’y rends en mobylette, je passe par la ruelle qui longe le jardin du kinésithérapeute, je me gare à l’arrière, franchis la petite grille, je n’ai jamais de fleurs dans les mains. La pierre de la tombe est de granit rose, mais très vite elle a pris l’allure d’une tôle rouillée. Au-delà du muret, je peux apercevoir les bâtiments de l’abattoir. J’ai seize ans, est-ce que je prie ? Ce n’est pas vers le ciel que je regarde mais en bas, plus bas que terre. Je lui parle, nous nous parlons comme nous ne nous sommes jamais parlé, nous nous racontons nos vies, nos regrets et je lui demande parfois d’intercéder en ma faveur auprès de je ne sais trop qui, de la mort bienveillante qui l’a assis à ses côtés, j’aimerais moi aussi m’échapper d’ici, qu’on me laisse partir à Paris, faire ma vie, je préviens que je ne tiendrai pas longtemps, je le menace puis me radoucis, je lui demande comment il va, s’il n’a pas trop froid, s’il a rencontré les autres morts de l’année, ceux dont les noms sont gravés sur les tombes d’à côté, je m’inquiète de le savoir seul, abandonné, je ne veux pas l’abandonner. Je veille sur lui, je le parraine dans la mort, c’est ma fonction, mon héritage.
Pourtant, aujourd’hui, si je m’interroge, avec calme, sans sournoiserie, débarrassé de tout regard sentimental, si je me penche au-dessus de moi et m’efforce, non, sans effort, si j’attends que reviennent les mouvements de mes premières années, les jours avec lui, quand il traînait pas loin de moi dans la maison du lotissement, qu’il me surprenait enfant, nous nous dévisagions et, toujours, son visage frappé par l’inquiétude, son regard fatigué d’avance ; il était préparé, il s’était fait une idée de moi, l’opinion qu’il avait de moi, il n’en changerait pas, toujours une lassitude et un agacement et un silence, je dis « bonjour », « papa », « je vais mettre le couvert », « j’ai eu dix-sept en allemand », il me fait face, il ne s’approche pas, ses yeux ne prennent pas la peine d’accompagner un minuscule sourire, toujours, souveraine, l’impression qu’il me méprise. Il ne me répond jamais vraiment, il ne m’accueille pas dans sa vie et déjà, à quatre ans, à huit ans, à treize ans je pensais, un jour je vais le tuer.
Aujourd’hui, sans terreur, je peux l’écrire, je peux admettre que je ne fus adoré par mon père qu’une fois qu’il a été mort. Il a été par moi aimant, fier, proche, complice de son fils ; hors de moi distant, honteux, dédaigneux, étranger. Et il ne m’a fallu que quelques mois pour métamorphoser son mépris en amour. Quelques soirs où je lui rendais visite, nos conversations imaginaires, la solitude de mon corps à la perpendiculaire du sien ont effacé des années d’hostilité, d’incompréhension, d’espoir réciproque de voir l’autre disparaître. Avant qu’il meure, jamais je n’aurais pu imaginer qu’il était capable d’aimer un fils homosexuel. Son effacement perpétuel m’a permis d’oublier l’enfant douteux que j’avais été à ses yeux. Je suis devenu l’enfant qui veille, l’enfant sur qui il pouvait compter, devenu exemplaire. J’ai pu imaginer que de nulle part où il était, il avait cessé de me surveiller pour me protéger. Il savait tout de moi désormais, il lisait mes pensées, assistait à mes intimités, mais il était impuissant à me menacer, impuissant à me battre, m’interdire, m’humilier. Il était une lumière nouvelle dans mon âme, il m’appartenait, je l’ai fait passer de mon côté, dans mon corps, ma vie, il participait à mes pensées, à mes intimités. Nous persévérions ensemble, ensemble nous désirions.
Mes tournées au cimetière inquiètent ma mère, accablent ma sœur, elles racontent un lien dont elles ne s’étaient pas aperçues, elles inventent l’histoire d’un fils et d’un père unis dans la fierté, elles font croire à des bonheurs qui n’eurent jamais lieu sous leurs yeux, elles imposent la réécriture d’une mémoire familiale. Et je n’ai absolument pas conscience du travail que j’accomplis, je dicte la légende, je fais exister l’amour là où il n’y avait rien, mes phrases dominent, elles prennent d’assaut notre petite famille qui ne sait plus où elle va. Ma vie débute, elle prend son élan, elle choisit son sens. J’ai seize ans et je fais illusion.
J’ai seize ans et je vis dans la certitude d’être un poète. Peau fine déposée sur des muscles plats, goûts musicaux peu assurés ; j’ai une très grande vitesse d’éjaculation et la sagesse délicate des gens qui occupent la place de maître du monde ou une fonction du genre. Je suis arrivé au lycée de Carhaix trois jours après la mort de mon père. Depuis la rentrée, j’étais interne au lycée Renan de Saint-Brieuc, là-bas j’étais amoureux, autonome, exalté. Ici, je comprends que je ne serai rien, donc pas un mot sur mon premier jour dans cette minuscule caserne au milieu des champs, ce premier jour où j’ai cru mourir de chagrin, pas un mot parce que j’entre dans des pages que j’espère privées de larmes. Je me défie de ma mine pâle, de mes manières flasques d’orphelin complaisant. Donc, rien sur les premiers jours et débutons par un manifeste : quel formidable mois que novembre !
Je débarque dans un lycée cerné de verdure, ma réputation m’a précédé, on m’attend pour me plaindre. Mais non. Je ne suis pas un enfant malade. Je débarque, j’ai seize ans, regard noir et bouche rieuse, en quelques heures je suis pour toutes le nouveau garçon à embrasser. Ça tombe bien, j’ai la langue joueuse.
On m’épie, je me place dans les lumières orange du préau. C’est novembre, ne l’oublions pas, c’est la Bretagne, l’ai-je précisé ? C’est donc lumière électrique permanente tant le ciel est dense et la pluie. Cet éclairage qui tombe sur nos cheveux mouillés, nous fait à chacun des couronnes scintillantes. Il suffit de relever le menton pour que ce soit tout le visage qui baigne dans des reflets de sodium. Je feins de m’intéresser au plafond, d’inspecter : c’est une activité raisonnable et crédible pour un nouveau. On chuchote autour de moi, on me cherche un prénom, certains disent qu’ils me connaissent, et puis au bout d’un moment, ils ajoutent, mais je ne sais plus d’où. D’autres répliquent qu’ils ne m’avaient jamais vu mais que c’est comme s’ils m’avaient toujours connu. On se rapproche. Des intermédiaires s’interposent, font une barrière, une douane autour de moi. Je garde les yeux au plafond, le visage illuminé, y a-t-il eu un jour un être plus brillant dans ce préau-là ? On veut me toucher, mais les intermédiaires gardent mon corps, on se serre contre moi, odeur de manteaux mouillés et de cigarettes. Certains s’énervent, ils voudraient avoir au moins un prénom. Un prénom, je suis d’accord, lequel veulent-ils ?
— Bonjour, je m’appelle Salopard… Et je souris, instantanément le préau s’enflamme, et au-dessus de nous retentit la sonnerie de la reprise des cours, les trompettes de ma renommée. J’ai l’impression que je m’élève, ou que les autres s’agenouillent, une différence de niveau se fait, un rapport s’établit, une prière commune règne, tous ne désirent désormais qu’une chose : me plaire.
Par exemple :
Une fille brune m’aborde dans la cour du lycée une semaine après mon arrivée. Nous sommes dans la cour du lycée pour cause d’accalmie des précipitations.
— Je peux te parler ?
— Oui.
— C’est pas pour moi.
— Ah ?… C’est pour ta sœur ?
— Non, c’est pour Emmanuelle.
— Qu’est-ce qu’elle veut Emmanuelle ?
— Ben, tu devines, non ? Sortir avec toi.
— Moi ça ne me dit rien. Dis-lui que je suis pas libre.
Nous nous asseyons sur un banc.
— Justement, on se demandait si tu sortais encore avec Elsa…
— Je ne suis jamais sorti avec Elsa.
— C’est pas ce qui se dit…
— Je m’en fous de ce qui se dit… Mais Emmanuelle, elle sort pas avec Olivier ?
— Si, mais elle pense qu’elle va casser.
— Et toi ? T’es amoureuse ?
La fille fait semblant d’hésiter, ou peut-être hésite-t-elle vraiment. Elle s’abaisse maintenant, avec les yeux, puis le visage, elle se cache.
— Tu sais très bien…
— Très bien quoi ?
— De qui je suis amoureuse…
Et la sonnerie des cours répercute l’hymne de ma nouvelle victoire. Tout doux trompettes, tout doux, ne versons pas dans le lyrisme glorieux.
J’ai seize ans, j’ai la langue de mes seize ans et je rêve d’une poésie de rondins, lisse et pure et magistrale, mais mes textes ne sont que des fagots où traînent les branches disparates des livres que j’ai lus, chansons que j’ai entendues, fulgurances que j’ai prises inconsidérément au sérieux. Rien de gracieux, sinon parfois une idée ébauchée, un soudain art de brindilles qui me prend et que je rejette, indigne de mes aspirations. Mais je m’obstine, écris tout le temps, dans ma chambre et en cours. Ma production demeure légère cependant, j’écris beaucoup et peu, rarement plus de quarante secondes à suivre, ne redoutant rien tant que d’être un ouvrier laborieux. Autour, le lycée s’affole pour me lire. Je ne suis pas sous verre, régalez-vous, il est impossible que vous me compreniez. Les garçons en deviennent silencieux et admiratifs, les filles excitées et envieuses. Et bientôt à force de petits mots, de dissertations lues à voix haute, de déclamations péremptoires, une nouvelle demande se crée, qu’ils n’osent formuler, mais je les vois se frotter dans mes jambes comme des chats : on me réclame des lettres. On veut des bouts de moi à éparpiller dans le monde, talisman plié dans la poche, coquillage de papier abandonné sur une table de chevet, bible tenue sur des genoux, au matin, dans le bus glacé. Je m’exécute – pourquoi leur déplaire ? – et distribue mes bibelots souvenirs, je n’ai pas vocation à être un poète avare. Évidemment une lettre est interceptée, une professeur la lit, elle s’en émeut, elle la passe à la CPE qui la passe au proviseur qui me convoque. Il parle d’une voix retenue :
— Jeune homme…
— Monsieur le proviseur.
— C’est une sorte de révolution que votre arrivée chez nous, vous en êtes conscient ?
— De quoi parlez-vous ?
— Modeste jeune homme… Qualité rare chez les poètes… Et oui, ne faites pas l’étonné, vos vers ont été entendus jusqu’à mon bureau.
— Je vous prie de m’en excuser.
— Je n’accepte pas vos excuses, aucun pardon ne vous sera accordé.
— Aucun pardon, monsieur ?
— Non, car c’est une grâce que je vais vous réclamer.
— Que dois-je faire ?
— Vous tremblez jeune homme…
— C’est-à-dire que je ne comprends pas bien ce que vous attendez de moi… Je suis viré ?
— Ici on ne vire pas la poésie.
— Ah ?
— Nous prenez-vous pour des barbares ?
— Du tout.
— Le corps enseignant serait tellement fier que vous écriviez pour l’établissement, dans notre journal par exemple, mais nous pensions, peut-être qu’une pièce…
— Une pièce ?
— Oui, pour la troupe… Vous écrivez, nous trouverons les meilleurs acteurs du lycée pour vous jouer, un professeur qui a fait des stages dans des compagnies professionnelles mettra en scène. Ce sera la fête de fin d’année. Ce sera magique…
— Une pièce ?
— Bien sûr si vous avez besoin de temps, vos professeurs pourront vous libérer de quelques heures de devoirs, peut-être même vous soulager d’une matière… La biologie peut-être ?… Vous n’êtes pas très biologie, si ?
— Une pièce de théâtre ?
— Exactement, écrite par vous… Vous êtes notre Claudel, jeune homme, dans vos poches traîne certainement un Casque d’or.
L’homme me raccompagne, il me serre la main comme s’il venait de m’embaucher. Me voilà changé en artiste officiel. Et là, sur le seuil de son bureau, je prends conscience que je peux me faire un bon tas de fric, que les artistes officiels ne travaillent pas sans revenu, que c’est une commande qu’il vient de me faire… Mais alors que je m’apprête à retourner dans son bureau pour discuter contrat et échéances, une fille me tape sur l’épaule, je la dévisage, je ne la connais pas mais elle a l’âge d’être en terminale.
— Je peux te parler ?
— Oui.
— C’est pas pour moi…
Comme je souhaite n’appartenir à personne, je me donne à tout le monde. Enfin, il ne s’agit pour le moment que d’activités de bouches avec apposition des mains. On me voit un matin devant les grilles, les paupières embrassées par Mickaëlle, durant une projection de diapositives en histoire-géo, Armelle me baise les paumes, à midi lors d’un déjeuner en tête-à-tête avec Valérie, elle glisse sous la table pour bécoter mes pieds, Corinne me raccompagne avec sa voiture chez moi, elle fait des détours pour pouvoir mordiller mes tétons sur la banquette arrière. Et Elsa, Nadine, Laëtitia, les sœurs Kerbellec, Sophie… Puis le soir tombant, toutes mes petites amours me téléphonent, elles sont inquiètes. Elles me demandent si je sors toujours avec elles.
Aucune n’ose me faire de reproches sur mes infidélités, d’ailleurs ce ne sont pas des infidélités puisque c’est au grand jour que j’agis. Ni mesquinerie, ni tromperie, je ne permets pas le vaudeville. Il y a bien des jalousies, des rivalités, peut-être des bagarres, mais mes petites amours ont l’élégance de ne m’en rien conter. De son côté, ma mère se plaint que je monopolise la ligne du téléphone. Je fais remarquer que je n’appelle pas, que ça ne lui coûte rien, qu’elle ne peut pas se plaindre, qu’elle devrait prendre ses cachets, retourner se coucher et elle se fâche, crie des insultes, que je n’ai pas à lui parler comme ça, qu’elle exige que je raccroche immédiatement ce téléphone, je ne cède pas, elle attrape une bûche près de la cheminée et me la lance à la figure, je l’évite sans problème, la regarde affligé, elle hurle, je ne raccroche pas, ma sœur s’est réveillée, elle se met à pleurer. Alors je prends mon blouson et je sors de la maison. Il fait nuit, fine pluie glacée, je marche dans le lotissement des Espaces Verts en fumant. Contemplation de mes chaussures sur goudron luisant. Attention légère aux lumières des fenêtres alentour. Le bruit d’un chien. Une odeur de feu de bois. Un ensemble austère, humide et froid, traversé de sons familiers. Campagne qui menace. Fête des intersignes. La nuit aussi noire que péché mortel. Et ce n’est même pas encore l’hiver. Trois cigarettes plus tard, je rentre me coucher.
« Les intersignes annoncent la mort. Mais la personne à qui se
manifeste l’intersigne est rarement celle que la mort menace. »
« Les intersignes sont comme l’ombre, projetée en avant, de ce qui doit
arriver. »
La Légende de la mort, Anatole Le Braz.
Dès potron-minet, ma cour est réservée aux terminales, elle est réservée aux possesseurs du permis de conduire. Le lycée est caché à vingt kilomètres de la maison familiale. Le ramassage scolaire se déroule à des heures où il n’est pas raisonnable d’être déjà levé. Il me faut donc des chauffeurs. Ils se proposent à tour de rôle pour passer me prendre en bas de chez moi. Je suis à peine sorti de la douche qu’une voiture est déjà là, je l’aperçois par la fenêtre de la salle de bains, garée à l’entrée du lotissement, tous phares éteints. Le conducteur ne se permettrait pas un coup de klaxon pour me faire accélérer. Je néglige ma coiffure, je néglige mon habillement, je néglige mes chaussures, pendant que tremblant, il gèle.
Souvent la voiture est pleine, on me garde la place de devant. Matin nocturne, ça grille des cigarettes en écoutant la bande FM. Des chansons mal accordées à la nature qui défile devant le pare-brise. Trop de couleurs et de rythmes quand dehors arbres, routes, champs de terre se dessinent comme de sévères gravures sur bois. Sur bois foncé. Chêne. Avec vernis foncé peint en double couche. Nous quittons Rostrenen pour Carhaix, nous quittons Rostrenen de nuit, nous la retrouverons onze heures plus tard, toujours de nuit, comme si le jour n’avait pas pris la peine de se lever là. Mais il faut se reprendre, distraire la compagnie de la voiture du jour. Il faut croire en l’été, ne pas le mépriser, l’honorer comme un totem auquel se sacrifier. Il faut donc hurler :
— J’ai envie de sable au fond de mes baskets !
La conductrice s’appelle Hélène. Très angoissée par les examens de juin. Très douée pour arriver exactement à l’heure qu’il faut devant les grilles du lycée. Depuis ma déclaration sur le sable et les baskets, elle s’est enfoncée dans son siège, plus taiseuse que la mort, et son pied droit appuie progressivement sur la pédale de l’accélérateur. Je la guette, elle espère que personne ne va relever mon cri de guerre. Naïve… Derrière, la cour s’agite déjà. Ça dit « Hein ? Quoi ? On file à la mer ? »… Ça se plaint du devoir de maths qui les attend, des exercices d’anglais qui ne sont pas faits, du radiateur trop faible, des haut-parleurs pourris. Je laisse la rue s’échauffer.
— Qui a décidé que nous devions étudier tous les jours ?
— Dans une heure, on pourrait voir la mer.
— Qui à part nous étudie tous les jours ?
— On ne nous demande pas d’étudier, on nous enferme simplement pour la journée.
— C’est de l’asservissement.
— On craint de nous voir dehors.
— Il faut nous enfermer, nous ranger.
— Nous faisons partie du lycée… comme les tables, les livres du CDI… On exige de nous que nous soyons à notre place.
— Mais t’as l’essence pour faire cent vingt kilomètres ?
— Cent vingt kilomètres ?
— L’aller-retour ! On va revenir non ?
— Je veux mon jour off.
— Le mieux, ce serait d’aller voir la CPE pour la prévenir.
— Très chère Solange, nous partons à la mer…
— Et pas d’inquiétude, le lycée ne va pas s’écrouler, rien n’explosera à cause de ça… Juste pour nous…
— Remarque il pleut…
— Oui, allons le dire à Solange, j’aimerais trop voir sa tête !
— Ils nous vireront si on fait ça…
— Demain on lui dira qu’on était malade…
— Moi je ne suis pas malade.
— On va arriver, il faut se décider !
— Le contrôle de maths, Carrère a dit qu’il compterait pour le bac blanc…
— C’est de la trigo ?
— Non, juste une fonction.
— En plus, suis certaine que Carrère va reprendre un exercice de l’année dernière.
Nous venons d’entrer dans Carhaix. La voiture d’Hélène est arrêtée au feu rouge du premier carrefour. À droite, la route qui donne sur les grilles du lycée. Tout droit, celle qui mène au centre-ville. À gauche, la rocade et ses panneaux « toutes directions ». Toutes directions vers l’ouest, le bout. Et au bout : Brest même !
Hélène met son clignotant pour tourner à droite. Les terminales sont des incapables. Les terminales sont les plus vieux hommes du monde.
— Arrête-toi là immédiatement !
Ma main s’est posée sur le bras d’Hélène, elle serre sa chair grasse. C’est la main du seconde, la main du sauvage, du singe. Hélène stoppe sa R5 au milieu du carrefour, je ne la laisse pas réfléchir, j’ouvre la portière et sors de la voiture. Claquer la porte, courir au milieu de l’avenue. Pluie qui taquine mon cou. Traverser le terre-plein jusqu’à la rocade. Sourire à la conductrice qui vient de freiner devant moi. M’engager sur la chaussée, me retourner, marcher en arrière. Pouce, bien le tendre.
Il n’est pas question que je laisse des terminales décider de ma vie. Je leur accorde cependant le droit d’être mes prophètes, qu’ils répandent la bonne nouvelle : je suis parti voir la mer.
« Près de la terre basse où l’eau descend »
« Des matelots chantent en dépliant le soir avec leurs voiles » « La flaque se dessèche quand la mer retire sa langue. Plus rien que la
fumée au passage du fond, les dernières lueurs, le cœur. Et l’émotion. »
Je lis Pierre Reverdy, installé dans l’arrière-salle d’une brasserie au Conquet. Autour de moi, il y a quelques familles qui attendent le ferry à destination d’Ouessant. Je n’ai de l’argent que pour un sandwich et un café. Le pain est humide, le jambon pique. Éclairage de néons, nappes en papier sur des tables métalliques qui passent l’été dehors, mes pieds blessés dans les baskets trempées par la pluie, l’odeur de l’eau de Javel règne.
« Le port s’allonge, le bras se tend vers un autre climat, tous les cadres
sont pleins de souvenirs, les rues qui penchent, les toits qui vont dormir.
Et pourtant tout est toujours debout prêt à partir. »
Des dizaines de poèmes avec des titres idiots : « Le bruit des vagues », « Vers la mer », « Vieux port », « Temps de mer »… Comment voulez-vous écrire des poèmes convenables avec des titres pareils ? Reverdy oui. Et soudain un titre magnifique : La nuit à peine.
Je ne sais pas écrire sur la mer. Rien que pour définir sa couleur, je manque de mots. Je me rassure en me répétant que les Bretons sont les plus mauvais poètes maritimes du monde. Même Corbière est nul en poèmes de mer. J’avais commencé un truc avec l’idée de la mer comme un granit, genre lave immense, zébrée de mica brillant. Suivaient des considérations sur la mémoire des rochers, et mon cœur balançant au rythme des marées. J’ai tout déchiré dans la voiture du type qui m’a ramené vers les terres. Le type a un peu rigolé en m’observant exploser le morceau de papier où j’avais griffonné depuis le matin, il m’a demandé si c’était une lettre d’amour. Je lui ai répondu que dans un sens oui, on pouvait considérer mon geste comme une rupture. Il n’a pas insisté, ça m’arrangeait, je me voyais mal lui expliquer que je n’écrirais plus jamais une ligne sur la mer, les flots, le littoral et les rivages, les falaises, les baies, marées hautes, marées basses, morte-eau, vague, déferlante, écume, rouleau, plus de houle, de ressac, ni courant chaud, ni Gulf Stream, sirènes, tritons… que j’étais en train de réaliser une importante saignée dans mon vocabulaire.
Il était presque dix-neuf heures quand le type m’a déposé devant l’Intermarché de Rostrenen. Il faisait nuit, début de tempête dans les branches, les lampadaires tremblaient. Alors que je défaisais ma ceinture de sécurité, il m’a dit qu’il était représentant en charcuterie, et il a esquissé un geste vers moi. J’ai pensé : il veut m’embrasser, je vais me laisser faire, mais en fait il s’est penché entre le siège passager et la banquette arrière, il a ouvert une espèce de glacière dont il a sorti une terrine en céramique blanche.
— Tiens, c’est de la mousse de canard… tu la donneras à ta mère.
— Merci, on adore le canard à la maison.
Le type s’est mis ensuite à manœuvrer bizarrement sur le parking dans des bruits de charrette incongrus, les phares de sa voiture m’ont balayé trois fois avant de disparaître derrière le bosquet secoué d’ifs du rond-point. Une rafale de vent a chassé les nuages, découvrant un ciel crépusculaire. J’ai fait un signe de la main vers la voiture du type, tout en étant convaincu qu’il ne pouvait plus me voir, un signe qui était une vague prière pour le protéger, puis j’ai pris la direction du lotissement avec sa terrine sous le bras. Quand je suis passé devant chez les Le Borgne, je l’ai balancée par-dessus leur haie de lauriers.
J’ai seize ans et vient le temps de l’alcool. Le temps de passer au sexe. Le temps des repas de classe du premier trimestre. Je n’organise rien, je sais juste que nous avons rendez-vous le vendredi 22 décembre dans la pizzeria de Spézet. Veille des vacances de Noël, le lycée nous met à la porte à dix-sept heures. Il n’est pas question de faire un aller-retour à Rostrenen avant de s’asseoir devant notre « quatre saisons ». Je suis à la rue avec Mathieu et Jeanne, sa copine. Je n’ai qu’un pull sur moi, peut-être parce que j’ai oublié mon blouson en quittant la salle de physique, mais je n’en suis pas certain, et je ne peux pas vérifier parce que l’imbécile de concierge a déjà tout fermé à clef, qu’il ne veut pas rouvrir, et que je n’ose pas insister parce qu’il me semble bien que je suis descendu dans le préau avec mon blouson dans la main, j’ai dû le poser sur un banc et un connard l’a emporté comme cadeau de Noël. On fauche vachement dans ce lycée. Daniel qui est carhaisien nous propose d’attendre avec lui dans un bar du centre-ville. Pour qu’on accepte, il nous promet un chauffeur.
— Ma sœur est en fac à Brest, en pharmacie, elle rentre tous les week-ends. Dès qu’elle arrive, elle nous conduira à Spézet.
Nous nous installons sur des tabourets de cuir rouge devant le bar. Le patron de l’Embassy vient à peine d’ouvrir. Nous sommes ses premiers clients. Il ne nous a jamais vus, précise-t-il en prenant notre commande de quatre perroquets. Daniel nous propose de passer chez lui, prendre une douche, se réchauffer, il me semble même qu’il a parlé d’un goûter. Nous refusons. Nous préférons rester boire ici. Il est déçu, il avale son perroquet cul sec, et nous fait promettre de ne pas bouger, qu’il revient vite nous chercher. Il a l’air vraiment paniqué à l’idée qu’on l’abandonne, ça se sent trop qu’il veut jouer avec nous. Francis, le patron qui a décidé de bien nous aimer, nous sert un deuxième perroquet à chacun. Nous parlons de ce que nous allons boire, combien de verres. Jeanne est en avance sur Mathieu et moi, elle possède un historique de cuites impressionnant. Nous buvons un troisième perroquet. Nous parlons des gens de nos classes, nous nous moquons d’Isabelle Quarlier, de Patrice Pédélec et de David Kégou. Puis Jeanne me fait la liste des filles qui aimeraient sortir avec moi. Quand elle a terminé je m’étonne qu’elle ne soit pas sur la liste. Jeanne se penche vers moi, et me roule une pelle. Moi je sors déjà avec toi, déclare-t-elle et Mathieu commande une quatrième tournée de perroquets en rigolant. Nos langues deviennent vertes. Je prends peu à peu conscience que cette fête est comme jouée d’avance, qu’un déroulé des repas de classes existe, une vieille tradition qui se transmet de lycéen breton en lycéen breton. Je suis décidé à suivre le programme. Je me penche vers Mathieu, je lui roule une pelle. Le geste plaît à Francis qui nous épie à l’autre bout du bar. Il plaît aussi à Jeanne. Elle rapproche sa bouche. S’embrasser à trois. Nos dents se cognent. Nos lèvres se gobent. Tendre la langue, fouiller partout. Francis revient avec six verres, il annonce qu’il nous offre la cinquième tournée. Derrière nous, le pub s’est un peu rempli. Un groupe de premières dans la salle du fond. Quelques employés qui sortent du bureau. Une femme qui boit du thé. Jeanne murmure à nos oreilles qu’elle nous trouve beaux, elle dit qu’elle nous aime que jamais elle ne nous quittera, et elle nous invite à prendre nos verres et à trinquer en hurlant : « J’emmerde le toubib ! » Nous avalons nos perroquets. Et ressaisissons immédiatement l’autre verre plein devant nous. Mathieu fait un drôle de geste, le coude en arrière en beuglant : « Remembrement, ah tiens ! » Nous ne comprenons rien. Il nous apprend, il dit que les jours de foirail, dans les bars de Rostrenen, on croise des paysans qui boivent en se plaignant du remembrement, il dit qu’au moment de trinquer il faut bien lancer le coude en arrière, et secouer la tête en soupirant. Nous l’imitons, et vidons nos verres et Jeanne ne peut plus vraiment s’arrêter de rire. Daniel a posé une main sur mon épaule, il sent l’eau de Cologne, il est rassuré de nous trouver là, peut-être moins de notre état. Il commence à dire qu’il faudra se tenir quand nous serons dans la voiture de sa sœur. Nous le faisons taire en le faisant boire. Nous lui commandons ses cinq perroquets de retard. Il bave un peu sur sa chemise propre. Nous lui apprenons « remembrement ! ». Un homme assis au bar à côté de nous est en grande conversation avec Francis, tout sourire. Daniel nous apprend que c’est le maire de Carhaix, un pédé paraît-il. L’homme se lève et se dirige vers les toilettes. J’entraîne Mathieu avec moi, nous le suivons. Francis nous lance un regard noir. L’homme s’est installé devant les pissotières. Nous nous mettons aux places libres à côté. Nous dégrafons nos pantalons et les laissons tomber sur les mollets, on fait la même chose de nos boxers. On pisse cul nu, désinvoltes, les jambes exagérément écartées. L’homme semble paniqué, il n’ose rien dire. Mathieu se penche vers moi, nous nous roulons des pelles. L’homme remballe son matériel et se dirige vers la sortie. On se rhabille à notre tour, nous sommes très fiers de nous. En sortant des toilettes, une fille du groupe des premières nous interpelle, elle nous demande où se passe notre repas de classe.
— Spézet.
— Vous allez à L’Étoile, c’est nul comme boîte, personne, faut venir au Kreisker à Landelau.
— On n’a pas de voiture.
— Je peux vous conduire.
— On va réfléchir.
On se rassoit sur nos tabourets et on raconte nos méfaits. On raconte fort, Francis entend tout, il nous sermonne, nous reproche surtout de ne pas l’avoir prévenu, qu’il aurait pu prendre des photos, air de complicité affichée, assurance qu’un soir nous tomberons dans son lit, il est patient et lâche. Sur le bar, il y a des nouveaux perroquets que nous a commandés Jeanne. Mathieu la remercie en l’embrassant. Je sens que Daniel n’attend que ça, alors je l’embrasse aussi. Il a un goût de menthe dans la bouche. Il s’agrippe à mes oreilles comme à une bouée. Francis gueule que c’est pas un bordel son bar, puis il parle à quelqu’un que nous ne connaissons pas, en disant que des secondes comme ça, il n’en avait jamais vu. Une fille un peu plus âgée vient de faire son entrée, une étudiante, une amie de la sœur de Daniel. Il se lève pour lui parler, en fait il se met au garde à vous, et avec sa main, il n’arrête pas de se recoiffer.
Ce soir-là, je limerai Daniel dans la voiture de sa sœur. Nous jouirons vite et ensuite, nous n’aurons plus grand-chose à nous dire. Il me semble que cela m’aura plus plu qu’à lui.
J’écris « j’ai seize ans » et voilà que ma mémoire s’emballe. Les pages s’amassent, comme si je n’étais jamais sorti de ma chambre de lycéen, qu’elle demeurait le seul endroit exact de ma vie. Il n’est pas inutile de se souvenir, pas désagréable de se leurrer, croire que la mémoire n’invente rien, mais je sais que cela ne m’aidera pas à résoudre mes soucis d’homme punaisé. Toutes les adolescences se ressemblent, qu’on les envisage d’un ton paradeur ou geignard, elles disent toutes l’obsession sexuelle, le désœuvrement, l’amitié et l’existence par morceaux. La mienne s’est jouée entre un cimetière et des corps remplis d’alcool, elle fut souvent immobile et sinistre, souvent alerte et vicieuse. C’était une adolescence bretonne, orpheline, hétérosexuelle, homosexuelle, soit. Elle était aussi enthousiaste : dès que je couchais avec une fille, je ne rêvais que d’une chose, qu’elle tombe enceinte de moi. Plus j’excitais mes sens, plus je m’impatientais d’être père. Et quand j’ai admis qu’à mes yeux l’homosexualité était l’aventure la plus stimulante, jamais je n’ai attaché à ce constat le renoncement à la paternité. Jamais je ne me suis résigné, dit que c’était le prix à payer. Non, je me lançais dans la vie avec le double espoir d’enculer tous les garçons de la terre et de vivre entouré de mes enfants. Au milieu des rues ensoleillées, j’avançais au galop, droit et souriant, sans me tourmenter à l’idée que l’ombre qui se pressait devant moi était peut-être un intersigne.
OceanofPDF.com