Ton père

Christophe Honoré · Chapitre 7 sur 16

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Ton père

Chaque hiver la neige imposait…

5.

 

 

Chaque hiver la neige imposait quelques jours de silence au lotissement des Espaces Verts, neuf maisons autour de la gendarmerie de Rostrenen, Côtes-du-Nord, mais les vacances se ressemblaient tant ces années-là que je ne me souviens plus si la neige tombait en décembre ou en février. Pourtant j’entends encore la voix du fils Bélin, maison d’en face, et celle du fils Le Borgne, maison après le virage, et ma mémoire peut faire revivre la blessure du froid sur la peau de mon cou et les pommettes brûlantes, je revois la couleur de nos anoraks, on portait tous des bottes de pêcheurs trop larges où la neige s’engouffrait. On ramassait la bouse fraîche dans nos gants en laine, il s’y était formé une croûte glacée qui nous donnait l’impression de conserver nos mains propres. Les vaches dans le pré derrière chez moi étaient plus ou moins abandonnées par un idiot qui travaillait la semaine à l’entretien du village, il ne les rentrait à l’étable que le week-end. La bouse récoltée, on la glissait avec précaution dans des sacs de papier qui avaient servi à emballer les mandarines, les pommes, les oignons et qui traînaient ensuite sur les étagères des sous-sols près de l’endroit où on rangeait les chaussons, loin des chaudières à mazout. Le dosage était notre grande préoccupation. Il fallait que la bouse plombe suffisamment les sacs mais ne les détrempe pas. Ensuite, on plantait dedans trois allumettes, bout inflammable vers le haut, et on fermait le tout en réalisant une torsade avec le papier. On fabriquait des munitions pour dix maisons, mais souvent un seul sac accomplissait sa destinée. Nous descendions vers la déviation, là où des maisons isolées étaient habitées par des vieilles petites dames, il ne fallait pas prendre le risque d’être reconnu. Le fils Bélin devait faire le guet, le fils Le Borgne enflammer le papier avec le briquet volé et moi sonner. J’étais pour sonner avant que Le Borgne n’enflamme le sac, lui préférait que j’attende. Quand tout se déroulait comme prévu, une vieille petite dame sortait de sa maison en chaussons, s’effrayait de voir sur son perron le commencement d’un feu et tapait dessus avec son pied pour l’éteindre au plus vite, écrasant la bouse qui éclaboussait ses collants opaques. Mais la plupart du temps elles entrouvraient à peine leur porte, glissaient un œil méfiant, et ne voyant personne, pas même le sac qui se consumait sans flamme à leurs pieds, elles s’enfermaient chez elles avec précaution. L’échec et la frustration provoquaient alors une colère qui nous faisait perdre toute prudence, nous armions nos bras avec les munitions encore disponibles puis nous les fracassions sur les façades en crépi, détalant ensuite avec des cris outrés. Un hiver, nous avons cassé un carreau et craint la prison et décidé de nous ranger, nous faire oublier. Le printemps suivant, nos parents ont commencé à nous acheter des mobylettes.

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