Ton père

Christophe Honoré · Chapitre 11 sur 16

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Ton père

J’étais ce midi voisin d’une table…

9.

 

 

J’étais ce midi voisin d’une table de quatre convives, une femme et trois hommes, ils avaient autour de la trentaine, portaient des cravates pour deux d’entre eux, regardaient et commentaient une vidéo sur un téléphone, s’interrogeaient sur ce qu’ils mangeaient, parlaient – n’importe comment –, de la manière dont on pouvait pêcher des couteaux sur les plages l’été, conseillaient à l’un d’eux de ne pas mordre dans le beignet de calamar parce qu’il y avait du chorizo dedans, blaguaient à l’idée que c’était peut-être du « chorizo de poulet », ricanaient, puis l’un des cravatés a repéré le patron qui servait une table à côté, il lui a désigné une corbeille de pain à moitié vide et élevant la voix : « Vous serez gentil… » Les mots se sont regroupés, dressés dans leur suffisance, et comme un bras, ils sont venus balayer ma tête, bousculer ma table, les mots ont défait en moi ce qui n’était pas si entier, ils se sont engouffrés furieusement dans les trous, les peurs, les fatigues de mon corps fêlé, ils m’ont volé en éclats. J’ai poussé un cri bref, une explosion, qui fit régner le silence quelques secondes dans le restaurant. Mon cri avait été une manifestation trop soudaine pour signifier quelque chose, mon regard en revanche, pointé sur eux, fixé, ne pouvait être interprété par mes voisins que comme une déclaration de guerre. Je ne l’ai pas menée cette guerre, je me suis levé immédiatement, ai quitté la table, me suis excusé auprès du patron en réglant ce que je devais, et suis parti me calmer dans la rue.

Mais je ne me calmais pas, j’étais à l’image de ces gens dérangés qui vocifèrent contre un monde qu’ils ne semblent plus capables d’habiter, ces solitaires qui, dans tous les quartiers de toutes les villes, hurlent des heures que l’existence est impossible, que ça va mal finir, que quelque chose menace, quelque chose de terrible et qu’ils sont les seuls à savoir, et quand nous approchons d’eux, quand nous posons une main sur leur épaule, ils se figent, crispés nous donnent un regard vide, effrayé, un regard d’enfant convoqué au tableau et qui ne comprend pas ce qu’on attend de lui. Que m’arrive-t-il ? Suis-je devenu cet homme qui fulmine et s’agite et pousse des cris qui ne s’adressent qu’à lui ? Pourquoi suis-je si vulnérable, démoli par cette phrase anodine, plein d’une colère excessive, convaincu que si je reste proche de certaines personnes, je vais claquer entre leurs doigts ? Depuis quand suis-je malmené par ces sentiments contraires qui me font à la fois emporté et étranger à moi-même, m’agitant comme si je n’avais pas dormi depuis une semaine entière, me terrassant comme si j’étais à bout de course ?

« Vous serez gentil » de mettre à ma disposition, d’ouvrir la porte, de me laisser passer, de nous apporter une autre bouteille, l’addition, nos manteaux, de regagner votre siège. « Vous serez gentil » de ne pas contredire l’autorité que j’ai sur vous, de vous incliner, de sourire à votre asservissement. Condescendance, pouvoir satisfait sous la grimace de l’agréable. Dans les familles aussi, ce ton de grand-mère pour réclamer aux enfants de vider le lave-vaisselle, de rapprocher un cendrier, un portable, une télécommande, « tu seras gentil ».

Après tout, qu’ai-je à lui reprocher à ce « vous serez gentil », ce n’est qu’une variante du « s’il vous plaît », une association rapide, un aplomb, vous pouvez avoir confiance, nous vous décernerons la médaille du mérite à peine le service réclamé ? Non, bien sûr que non, tout « s’il vous plaît » doute, même un peu, même hypocritement, il s’interroge sur l’issue de sa demande, il attend, il espère, il fait comme si on pouvait refuser d’obtempérer, il prie, il respire l’incertitude, quand le « vous serez gentil » est un rappel à l’ordre, assuré de sa domination, il s’en régale d’avance de toute cette gentillesse qui l’attend, il sait que nous n’avons pas le choix, parce que refuser c’est lui déclarer la guerre sans être armé pour la faire, c’est annoncer sa défaite.

Le punaiseur et le chien semblaient avoir réveillé chez moi un don pour la plainte furieuse. Pourtant, j’étais le premier à détruire sans tapage nombre de ceux que je croisais, les estimant imbéciles, déplacés, pas à la hauteur, défaillants, n’étais-je pas engagé moi aussi dans une bagarre où quotidiennement je tenais à montrer que je n’étais pas dupe ? « Vous serez gentil de ne pas me prendre pour un con »… Soit, mais je n’ai pas le souvenir d’avoir une fois interpellé quelqu’un, un inconnu, avec un « vous serez gentil », jamais je ne me suis senti autorisé à signaler que j’étais le garant du maintien de l’ordre, le supérieur qui tenait l’autre à l’œil, jamais je ne me suis accordé le droit de croiser les jambes et faire reposer mes pieds sur la tête de quelqu’un.

Je ne me le suis tout simplement pas permis. Concentré sur autre chose, travaillant depuis une autre vue, m’efforçant de me tenir convenablement plutôt que prétendant veiller à la tenue de ceux qui m’entouraient. Sur le territoire familial, amical, professionnel, je n’ai finalement cessé de montrer que je n’étais pas à craindre, j’ai anticipé les éventuelles remarques de bonne conduite, j’ai toléré ma surveillance, approuvé que j’étais un cas. Je serai gentil, je ne gâcherai pas la promesse qu’on a placée en moi, je serai gentil et vivrai mes désirs loyalement, bien sûr, il n’était question que de ça, on pouvait compter sur ma discrétion, inutile de me le redire, d’accord pour que certaines heures de ma vie n’appartiennent pas à la vie, inutile de s’inquiéter, on pouvait m’oublier, j’ai consenti, obéi. Pourtant dernièrement, il m’a semblé que certains insistaient, les voix reviennent, régulièrement s’élèvent, comme des vents mécaniques dans des ruines qu’on visite, et même lorsque les voix ne s’adressent pas à moi, qu’elles parlent à d’autres personnes, qu’elles ne disent rien de mon cas, qu’elles disent au jour le jour le pouvoir reconnu, la marque des puissants sur les impuissants, l’exaspération de ceux qui réclament la gentillesse, je ne peux ignorer qu’elles me ciblent, c’est à moi qu’elles veulent faire entendre raison, je ne peux éviter qu’elles me récitent mes droits et devoirs, « vous serez gentil de ne pas l’oublier, vous serez gentil de respecter vos engagements », les voix regrettent d’avoir à le répéter, il semblait que c’était entendu, mais non, voilà pourquoi cent fois elles m’expliquent la règle…

— Mais je l’ai suivie la règle !

La loi tacite…

— Me reprochait-on d’avoir été un homosexuel non intégré ? Agressif ? Trop visible ? Prosélyte ?

Le contrat…

— N’étais-je pas un homosexuel sans histoire ?

Cent fois, elles prennent la peine de me faire la remarque, parce que je feins de ne pas comprendre de quoi il est question, je feins l’innocence, je m’aveugle, je ruse, je veux duper mon monde, cent fois, c’est incontestable, la trahison, l’infraction, « vous n’êtes pas resté à votre place », il faut prononcer les mots cette centième fois comme une sentence, haut et fort : « VOUS SEREZ GENTIL DE NE PAS FAIRE D’ENFANT . »

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