Ton père
La mère de ma fille fait défiler…
10.
La mère de ma fille fait défiler sur l’écran de son ordinateur la liste des centres de vacances de la ville de Paris, elle commente chaque destination, elle semble connaître par cœur les activités qui y sont proposées, de toute évidence elle a étudié le site attentivement avec notre fille, mais elle tient à me donner la possibilité d’avoir un avis, je peux choisir, cette affaire n’est pas censée se décider sans moi, et effectivement, en tant qu’ancien directeur de centre de vacances j’ai un avis, un avis assez négatif sur toutes ces activités exceptionnelles, toutes ces offres spectaculaires qui ne me semblent pas reposer sur des projets pédagogiques sérieux, et je devrais ricaner, soupirer, me plaindre que rien dans cette liste n’évoque l’éducation nouvelle, le temps béni des amicales laïques, je devrais tout chipoter, remettre sur le tapis les Éclaireurs de France, mais au lieu de ça, je murmure avec un grand sourire qu’on a déposé une merde devant ma porte.
— Quand ?
— Il y a une semaine… c’est rien, ça doit être des enfants de l’immeuble.
— Tu en as parlé à Orange ?
— Toi aussi tu l’appelles Orange ?
— Tu sais à force, je me suis habituée, maintenant ça me vient naturellement.
— Mais elle m’a dit que c’était une vieille histoire ces surnoms, qu’Emma et elle ne les utilisaient plus depuis longtemps.
— Elle t’a dit ça ?
— Oui, elle était très affirmative.
— Ah bon, elle craint peut-être que ça ne te plaise pas, elle fait comme si ce n’était pas vrai… Mais tu as découvert qui avait fait le coup ?
— Non. Je n’ai pas cherché. Je n’ai pas pris ça au sérieux.
— T’en as parlé à la gardienne ?
— Même pas.
— Tu devrais.
— Tu crois que quelqu’un pourrait chercher à me nuire ?
— Il faudrait déjà savoir si d’autres voisins ont subi la même mésaventure.
— J’avoue que cela m’a produit le même effet qu’une lettre anonyme.
— Et ça t’inquiète ?
— Non, pas vraiment… Je me dis que c’est peut-être un dommage collatéral de la Manif pour tous, il doit y avoir un excité qui a repéré ma situation, il fait sa petite croisade.
— Ou bien c’est juste une connerie de gamins comme tu disais.
— Exactement.
— Qu’est-ce que tu penses de « Tes vacances à dos d’âne » ?
Je pense qu’il est raisonnable de me taire, qu’affoler sa famille n’est pas la tâche prioritaire d’un père. Un père se doit de ne pas montrer qu’il a peur, il se doit de protéger les siens sans les alarmer. Un père, un vrai, ne s’encombre pas d’angoisses inutiles, il est pilier, arbre, abri, droit, clair, solide, plein, doux, tendre, juste, drôle, il ne tremble pas comme un crétin devant une contrepèterie ou une merde ou une conversation de bistrot. Je pense que j’ai consacré trop d’heures à cette affaire, ce n’est pas une affaire, ce sont des blagues, des querelles de voisinage, des commérages. J’ai une famille sur qui veiller, un film à faire, des amis avec qui m’amuser. Je pense que je suis chanceux, privilégié. J’ai réussi à m’inventer une vie qui s’accorde à mes désirs. Il ne s’agit pas d’être fier, de pérorer, mais il serait temps de profiter un peu de la douceur que m’apporte cette réussite. Et je pense au soir où j’ai proposé à cette femme de devenir parent avec moi. Ce n’était pas rien que cette demande, aussi émouvante et inquiète qu’une demande en mariage, mais aussi plus solennelle, plus folle, plus insolente. Et je me dis qu’il a fallu une assurance, un esprit de vraie liberté à cette femme pour me dire oui. Nous n’étions pas amants, ni amoureux, nous étions amis et ce projet que nous nous sommes offerts, nous avons chacun œuvré pour qu’il se présente de la manière la plus modeste, la moins fanfaronne, la plus simple possible. Sur son « oui » nous avons construit une histoire sincère, exempte de tout artifice, de toute hypocrisie. Attentifs l’un à l’autre, loyaux forcément, nous nous sommes affranchis des lois de l’imitation, nous avons échappé à ce qu’on nous avait enseigné, refusant l’invitation à un sens prescrit. Ce n’était pas rien de communiquer ensuite notre décision, en parler aux parents, aux amis, ne pas leur demander leur avis, mais les prévenir que quelque chose était en route, une nouvelle fiction, avec laquelle ils devraient désormais s’accorder. Je pense aux jours où nous nous rejoignions pour essayer de faire un enfant. J’imagine que nous nous préparions chacun de notre côté. Je me souviens que ma grande peur, c’était plus qu’une peur, un désarroi, était d’avoir été contaminé par le sida entre deux de nos rendez-vous. Je multipliais les tests de dépistage, je m’astreignais à limiter les risques, limiter les amants, convaincu malgré tout que je ne pouvais pas me protéger absolument, qu’un préservatif pouvait se fendre, une plaie invisible dans ma bouche, irrésolu à choisir l’abstinence. J’avais trente-deux ans, puis trente-trois, c’étaient des années où je plaisais facilement, des années sans histoire d’amour mais pas sans nuit d’amour. Depuis mes quinze ans, j’avais été instruit à considérer le sperme comme la matière redoutable, celle qui condamnait à mort, une mort créée par moi et par les autres et si facilement transmise. Je devais tout désapprendre, à la fatalité substituer la chance ; mais je ne me défaisais pas de l’idée que cette fois, le sida ne me raterait pas, il viendrait se loger dans mon corps au moment où je m’étais engagé auprès d’une femme à l’imprudence nécessaire, le rapport hasardeux absolu, celui qui devait nous permettre de procréer. Les rendez-vous mensuels s’enchaînaient, et la terreur de tout détruire me rendait de plus en plus débile, incertain, ma logique déraillait : je n’étais pas en train de donner la vie, j’étais l’acteur d’un anéantissement, je répandais la mort. Perdu… Le mot s’était installé en moi, il résonnait. Il y avait en moi quelqu’un qui criait « au secours » et c’était un enfant perdu. Je ne cessais de faire défiler dans ma tête les fous de ma famille, la sœur de ma mère, la mère de ma mère, les oncles suicidés, le poison qui circulait dans nos corps à peau mate, une ronde des fous, une ronde des morts. C’était écrit dans mon sang, je ne devais pas faire bourgeonner ma branche. Tailler net, bouchon de cire. J’avais toutes les dispositions pour réussir l’impasse reproductive. J’étais fou comme eux, c’était écrit et depuis si longtemps.
J’ai onze ans, je suis comme les idiots que je croise le jour de marché, qui bavent et boitent, et veulent m’embrasser et c’est mon père qui me l’apprend. Lotissement des Espaces Verts. J’occupe le bout de la table sous la fenêtre à trois carreaux, à portée de la main de mon père. La main de mon père ne bouge pas, ses yeux fixes, sa bouche aux lèvres minuscules qui me demande si c’est ça que je veux, être un fou toute ma vie, si c’est bien de ça qu’on parle, ma vocation ? Ma sœur ricane. Ou bien c’est terminé, on n’entend plus parler de moi, ou bien ça continue, ça se confirme que je suis fou et donc dès demain, je pars à Plouguernével. On dit « Plouc ». La bouche de mon père dit Plouc. « Je vais te mettre à Plouc avec les zinzins. » Plouc c’est l’asile, l’hôpital psychiatrique, son mur interminable qui longe la nationale, c’est le car qui le mardi déverse les idiots sur la place du marché, c’est très sérieux, répète mon père, je te mets à Plouc et ils te soignent, ça se soigne tu sais. Ma mère tourne par moments sa tête vers moi, regard narquois, elle m’avait averti, maintenant elle ne peut plus rien faire pour moi, elle demande à ma sœur de débarrasser. Mon père attend une réponse. C’est un dimanche d’automne, on a retapissé le séjour une semaine auparavant, l’odeur de colle nous envahit, le jour nous éclaire de manière inhabituelle, une pièce neuve, étrangère, nous ne sommes plus vraiment chez nous. Je suis fou aux yeux de mon père, mais ce n’est pas de la folie héréditaire, celle qui prospère du côté de ma mère, ce n’est pas une question de sang pourri, de constitution nerveuse défaillante, si je suis fou à ses yeux, c’est parce que je suis un enfant homosexuel. Il le voit, il ne voit plus que ça quand il me croise dans la maison.
Vingt ans après, j’ai rendez-vous chaque mois avec une femme pour faire un enfant, chaque mois passer outre le regard brutal de mon père. Outre mon appartenance à ce que l’on désignait comme « le groupe à risques ». Outre l’évidence que les gens de ce groupe ne devraient pas se permettre de faire des enfants. Ils pouvaient s’efforcer de rester en vie, ne pas se contaminer les uns les autres, mais en aucun cas on ne comptait sur eux pour repeupler le pays.
Pourtant c’est arrivé, un matin mon amie me prévient, elle pense que c’est arrivé, son corps s’est mis en marche. Aussitôt les cauchemars, les tourments, l’effroi aiguisé comme une exécution capitale, tout a disparu sous terre, soleil et eau, tout s’est aplati, labouré, semé, germé. Vert, vent, tout a fleuri.
Comme nous n’habitions pas ensemble, nous avons pensé qu’il serait bienvenu de préparer la naissance avec des séances d’haptonomie. Gestes du père et de la mère sur le ventre, le bébé reçoit des signes d’amour et rentre en communication avec ses parents, c’était le programme. Mais nous étions des parents timides, empruntés, sensiblement effrayés à l’idée de mettre l’autre mal à l’aise par une main trop doucement posée, qui aurait pu se lire comme une caresse. La sage-femme m’encourageait à exercer des pressions sur le ventre arrondi, d’accompagner mes gestes par des paroles « d’infinie tendresse… Les voix graves, vous savez, sont particulièrement bien transmises à travers le liquide amniotique… » Je n’en doutais pas, mais il n’était pas question que je m’exprime aussi impudiquement en public, et ma main avançait vers la peau tendue, et je cherchais le regard de la future mère de ma fille, je tenais à m’excuser de ce que j’étais en train de me permettre et m’excuser aussi de ma résistance flagrante à tisser des liens profonds avec ce bébé qu’elle attendait, et dans l’impasse de mes intentions, dans l’incapacité de prendre finalement au sérieux cette situation, ma main a fini par se précipiter vers ses hanches, et je me suis mise à la chatouiller, et nous avons ri ensemble, libérés, complices jusqu’au moment où la sage-femme a hurlé que non, il n’en était pas question, pas ça, et elle s’est mise à parler moins fort et plus lentement pour me faire entendre combien j’étais un père lamentable, agressif, combien ce chatouillis était une attaque envers le bébé, envers sa mère. Nous avons voulu la calmer gentiment, expliquer notre situation, l’amitié qui fondait notre lien, l’embarras que pouvaient provoquer les attitudes sensuelles dans laquelle elle cherchait à nous placer. Mais sans me quitter du regard, la sage-femme a tenu à se débarrasser au plus vite de la conversation que nous menions, sa main agitée répétant qu’elle avait compris, qu’elle n’avait pas besoin d’en savoir plus, que ça ne la regardait pas, puis sa main a agrippé mon poignet, elle m’a entraîné de force vers le ventre, il n’était plus question d’infinie tendresse, elle faisait son travail, elle aurait aimé que je le respecte ce travail.
Ma peau contre la peau de la future mère de ma fille, et la peau de la sage-femme, sa paume humide qui appuie sur le dos de ma main, ces doigts coupants comme des ongles, elle me guide, elle m’oblige à appuyer plus fort, dans la région du bas-ventre, ma main s’enfonce presque, ma docilité à cette femme commence à m’énerver et je sens alors un déplacement, comme des galets dans une rivière qui roulent sous les pieds, et une forme, un poids vient se caler contre ma main, poisson, chat qui se blottit là, chaleur douce, si douce, j’oublie mon énervement, j’oublie le visage de la sage-femme, son visage crispé, sourcils bas, bouche fermée, son air concerné, mais par quoi, par quelle pensée ? Elle semble voir autre chose en nous que des futurs parents qui préparent un accouchement, elle est plus forte que nous, elle voit après la naissance de cet enfant qui est en train de remuer des épaules sous ma main, elle a l’image de notre famille en tête, l’image lui déplaît, et elle relève la main brusquement, emportant la mienne avec elle, elle coupe court, elle estime avoir fait son travail, mais elle n’ira pas plus loin, elle va s’asseoir derrière son bureau, elle se tait d’abord puis annonce que c’est fini, la séance est terminée, on peut se rhabiller, mais elle ne peut pas se retenir, elle tient à nous informer, elle tient à exprimer un avis, ce n’est pas possible pour elle de ne pas réagir, alors elle ajoute que ce n’est pas une bonne idée pour nous l’haptonomie, elle ajoute : « Normalement ce sont des signes d’amour… », et elle ne dit plus rien, rien que son écœurement.
— Je pense que ce séjour à dos d’âne est parfait. C’est itinérant, ils ne devraient pas leur faire consommer de l’activité…
— C’est son choix numéro un, j’appellerai demain pour vérifier qu’il reste des places.
— Tu n’as pas oublié que je pars quatre jours la semaine prochaine ?
— Non c’est bon, à partir de mardi elle est chez moi. Tu atterris à quelle heure samedi ?
— Dans la matinée.
— On peut dîner tous les trois le soir si ça te va.
— Très bien.
Mon amie referme l’écran de son ordinateur. Je n’ai pas de raison de m’attarder, il est encore temps pour assister à la dernière séance au MK2 Quai-de-Seine, je ne suis pas allé beaucoup au cinéma récemment ; étant en période de préparation pour mon prochain tournage, je renâcle à voir les films des autres, je vais profiter de l’occasion, de ma soirée libre, je vais m’éclipser, je suis décidé, un baiser à ma fille qui dort déjà dans sa chambre et je file, je suis décidé pourtant me voilà, enfilant mon manteau d’un geste désinvolte, porte ouverte, presque sur le palier et questionnant mon amie.
— Tu ne regrettes pas toi qu’on ait fait un enfant ensemble ?
Elle sourit, elle me dit que vraiment non, que notre situation lui va très bien, et comme je me sens tellement nu soudain, lourd, imbécile, je ne la laisse pas débuter une deuxième phrase qui pourrait sonner comme un argument, non, pas un argument, disons un témoignage d’affection, et je m’affole, je répète que je vais louper ma séance, que moi aussi je suis très heureux, qu’on peut être fiers de nous, elle n’est pas trop ratée cette enfant, et je promets, je téléphonerai avant de partir, et je souhaite une bonne nuit, j’espère qu’il sera bien ce film, et disparais dans l’ascenseur.
Boulevard de La Villette, il pleut sur les prostituées chinoises, elles protègent leurs coiffures lissées avec des petits sacs en plastique qu’elles tiennent au-dessus de leurs têtes. Je vais remonter jusqu’à Stalingrad à pied, un peu d’exercice sera profitable.
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