Ton père
Le lundi je devais travailler…
2.
Le lundi je devais travailler. Je devais écrire. C’était durant cette période de ma vie où je me répétais que je devais écrire et où je n’écrivais pas. Je n’ai pas écrit depuis des années. Cette action perdue, qui occupe une grande partie de mon temps, creuse dans ma vie des oubliettes. L’autre partie, je fais des films. Il serait tentant de dire que moins j’écris, plus je fais des films mais ce serait faux. Je consacre un temps bien plus conséquent à ne pas écrire qu’à faire des films. Je gâche avec discipline des heures nombreuses, dans un fauteuil, l’ordinateur portable sur les genoux. Et ahuri, je regarde ces heures, ces journées entières, s’assembler les unes aux autres dans un projet dont je ne me sens que vaguement propriétaire.
Ce lundi-là, je me suis dit que la peur me ferait peut-être écrire. J’avais l’espoir que cette piètre et absurde affaire servirait à quelque chose. Mais je me suis aussi dit : est-ce qu’en tant qu’homosexuel tu as combattu les discriminations qui pèsent sur les homosexuels ? Puis : est-ce que tu te considères comme un modèle d’homosexuel ? Es-tu aux yeux des autres avant tout un homosexuel ? Te sens-tu membre d’une communauté d’hommes et de femmes partageant avec toi leur homosexualité ? Est-ce que d’autres homosexuels se sentent représentés par ce mot « homosexuel » lorsque tu l’utilises pour toi ? Autant de questions péremptoires qui ont saboté avec joie la matinée que j’avais destinée à l’écriture. Ensuite il était l’heure de déjeuner et j’ai cuisiné un merlan pané aux tomates séchées et piment d’Espelette, accompagné d’un riz pilaf. J’ai lutté pour ne pas m’endormir après le repas, j’ai perdu. Il était seize heures. Il me restait trente minutes avant d’aller chercher ma fille à l’école. Je ne pouvais rien entamer de sérieux en trente minutes, je me suis rassis dans le fauteuil. Là j’ai dû affronter une nouvelle salve de questions : est-ce que le cinéma détruit l’écriture ? Puis : est-ce que l’écrivain métamorphosé en cinéaste peut revenir à son état d’origine ? Existe-t-il une malédiction touchant tous les écrivains qui se laissent tenter par le cinéma ? Pourquoi la pratique de l’écriture scénaristique abîme-t-elle autant l’action d’écrire ? Que signifie écrire vite ? Il était temps de me mêler à la sortie des classes.
L’école de ma fille est sur la même avenue que notre immeuble, la boulangerie, le kiosque à journaux ; deux ou trois centaines de mètres où je la laisse circuler sans surveillance. Je profite des journées où j’échoue à écrire pour l’attendre sur ce trottoir en compagnie d’autres parents d’élèves dont je peine année après année à distinguer les visages familiers de ceux inconnus. Comme d’habitude, ma fille est sortie dans les derniers et elle s’est avancée vers moi avec des yeux tristes. J’ai paniqué aussitôt, craignant que l’histoire du punaiseur ne l’ait suivie jusque dans l’école.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Est-ce que je peux aller chez Emma faire mes devoirs ? On doit préparer un exposé sur « Louis XIV »…
Depuis quelques mois je ne brillais pas dans l’analyse des expressions du visage de ma fille, j’étais défaillant. Je prenais pour de la tristesse la supplique, pour de l’humour la détresse. Vexé, je lui ai fait remarquer qu’elle aurait pu me prévenir ce matin, cela m’aurait évité de me déplacer, je prenais sur mon temps de travail pour venir la chercher, je savais bien que ni elle ni sa mère n’accordaient beaucoup d’importance à cette idée de mon temps de travail, il n’empêche, je travaillais… Elle m’a répondu qu’il n’y avait pas de problème, si je ne voulais pas, elle rentrait avec moi. Une conversation minuscule parmi les dizaines de conversations minuscules qui, comme par obligation, crépitent sur les trottoirs devant les écoles, et se sabotent sans surprise avec la promesse menaçante du « on verra ça à la maison ». Un adulte s’est approché de nous. Une femme, la mère d’Emma j’ai pensé, mais je dois admettre que son visage ne me disait rien, elle aurait pu être la mère d’Antoine ou de Raja ou de Lazare… Elle m’a fait un signe de tête difficilement interprétable lui aussi : était-ce un simple bonjour, un « tiens vous êtes là pour une fois » ou « un je vous préviens je n’ai pas le temps »… En tout cas ce n’était ni avenant, ni sympathique. Elle s’est accroupie devant ma fille.
— Est-ce que ton papa est d’accord ?
Cette femme était suffisamment proche de mes jambes pour détecter des taches suspectes sur mon jean, j’aurais trouvé logique qu’elle s’adresse à moi plutôt qu’à ma fille mais je n’ai pas voulu m’offusquer pour si peu.
Ma fille m’a regardé, j’ai souri et elle a confirmé à la mère d’Emma que oui, elle venait. La mère d’Emma s’est relevée.
— Parfait les filles, on va goûter comme des ogresses !
J’étais laissé en plan par une bande qui refusait de me considérer comme un membre éventuel, néanmoins j’ai pensé que j’avais le droit à une dernière recommandation.
— Tu rentres à pied, dix-huit heures trente maxi.
La mère d’Emma a sursauté, et une nouvelle fois, elle s’est adressée directement à ma fille pour régler son problème. Accroupissement, voix traînante.
— Tu es sûre, Orange, tu ne vas pas avoir peur ? Il fera nuit tu sais…
Je voyais bien que ma fille se demandait si cette femme plaisantait ou non, elle lui a fait un petit sourire inquiet et se retournant vers moi me proposa de prendre du pain au passage.
— Non, non pas question ! Je ne vais pas te laisser toute seule dans la rue, je te raccompagnerai, n’est-ce pas Emma, on raccompagnera Orange, je préfère, oh là je ne voudrais pas être responsable d’une mauvaise rencontre que tu ferais, ma chérie. Allez les filles, on file ficelle ! Dis au revoir à ton papa, Orange.
Bien évidemment, ma fille ne s’appelle pas Orange, mais j’étais troublé par autre chose : et si la mère d’Emma était mon punaiseur ? Je la regardais descendre l’avenue tenant fermement la main de mon enfant, l’emportant avec elle, convaincue qu’il était en sécurité désormais, qu’elle l’avait sauvé, je regardais cette femme victorieuse qui ne me considérait pas comme un père recevable, et je maugréais, me disais oui, me disais non, l’imaginais difficilement quittant son domicile conjugal un samedi au milieu de la nuit et venant punaiser une saloperie sur ma porte. Je n’étais pas recevable à ses yeux, soit, peut-être que son mari ne l’était pas plus. Peut-être que cette femme considérait tous les hommes comme inaptes face aux enfants, c’était son domaine à elle, qu’on ne vienne pas l’envahir, chacun à sa place. Elle se moquait de savoir que des hommes se déshabillaient dans mon appartement, elle tenait juste à organiser tranquillement des goûters. J’étais un homme inopportun, incompétent, je n’étais pas un père douteux. Jamais elle n’a laissé entendre une chose pareille. Quel besoin avais-je de faire d’elle un auteur de billet anonyme ? Ce n’était rien, rien qu’une femme résolue que les hommes épuisaient, les hommes en général, les homosexuels autant que les autres, pas plus. Ce n’était rien.
Je pouvais me calmer, m’asseoir à la terrasse qui fait l’angle de rue de la Fontaine-au-Roi et commander un whisky, même s’il était à peine dix-sept heures, puisque j’avais envie d’un whisky, une cigarette, ne pas rentrer chez moi et ne pas écrire, mais être là au bord de l’avenue, assis en terrasse, enfermé dans mon manteau, dans le froid de février, fumant, buvant et me demandant sur combien de « ce n’est rien » j’avais construit ma vie.
Combien de dénis d’intensité diverse s’étaient accumulés, année après année, bâtissant autour de moi une enceinte minable, inachevée, une suite de ruines, d’avant-postes à peine échafaudés et abandonnés ? Les centaines de constructions que j’avais interrompues, appliquant méthodiquement un principe d’essoufflement à toute pensée querelleuse, toute peine réveillée, une fatigue perpétuée que j’imposais à toute colère, faisaient soudain ma vie inaccomplie et imprécise. Combien de « ce n’est rien » m’avaient permis de croire qu’il n’y avait pas de danger, je n’étais pas menacé, je n’étais pas victime d’homophobie, le mot solennel, je ne devais pas me défendre. Allons, allons, personne ne m’a attaqué, quel autre grand mot malvenu que « se défendre », quel manque d’humour ! N’ai-je donc rien vu venir ? Ce n’était pas grand-chose d’écouter mes amoureuses du lycée me confier leur pensée sur « les garçons dégueulasses », elles parlaient sans savoir. Rien d’avoir le cœur battant la nuit sur un lieu de drague ni de détaler pour échapper à des casseurs de pédé, je n’avais qu’à pas traîner là. Rien de supporter les cris d’une grand-mère au téléphone qui me menace d’appeler les flics si je cherche encore une fois à la joindre tellement mon vice la dégoûte, elle était devenue gâteuse. Rien de faire face à des gens qui hurlent « les pédés au bûcher », la rime importe plus que le sens. Rien de lire que je suis un metteur en scène « guidé par sa queue dès qu’il filme son acteur fétiche », les critiques écrivent ce qu’ils veulent. Rien, ce n’était rien et je n’ai rien vu venir.
Je vais reprendre un whisky.
« Deux hommes s’enculent dans un bois, l’affaire faite, l’un d’eux se plaint de maux de ventre, il s’inquiète, se demande s’il ne va pas avoir un bébé. L’autre se moque de lui, lui dit qu’il n’y a pas de risque. Mais le premier continue à se plaindre, et s’agenouille dans l’herbe, halète, répète qu’il va accoucher, je t’assure, je sens que ça vient, ça vient, je pousse, je pousse, voilà ! Oh regarde, j’ai fait un bébé, il est tout petit, je t’avais bien dit, regarde notre bébé. Mais non imbécile, lui répond l’autre, tu vois pas que t’as chié sur une grenouille ! » Quel est le premier qui a raconté cette blague, mon père, une amie de ma mère, ma sœur, un oncle ? Qui a mis le ton à chaque phrase du dialogue ? La bouche en cul-de-poule, la voix qui dérape dans les aigus, l’accent folle qui convenait. Et le poignet cassé, les fesses cambrées, déhanchement, battement des mains devant des yeux qui se lèvent au ciel, idiotie ventilée ? C’était moi qu’on désignait, c’était moi agenouillé dans un bois, c’était ma bouche, ma voix, mon poignet, mes fesses, et j’étais conforme à l’image que ces adultes répandaient, je comprenais qu’ils savaient tous quelque chose de moi qui les autorisait à rire et à en tirer du mépris. Combien de fois ai-je dû rigoler à des blagues de pédés ? Et combien de fois en ai-je raconté ? Le « bébé grenouille » était dans mon répertoire au collège. J’en faisais profiter les autres, puisque ce n’était rien, je ne devais pas me faire si mal que ça en répétant les mots, les gestes, le ton. Imbécile, t’as chié sur une grenouille. Maintenant me voilà avec l’enfant que je mérite, couvert de merde aux yeux de certains. Et c’est maintenant seulement que je prendrais peur ? Mais la peur n’a-t-elle pas toujours été là ? Je n’ai pas attendu d’être père pour avoir peur. Je n’ai pas souvenir d’une époque de ma vie sans un sentiment permanent de peur qui m’ait tenu en alarme et démoli. Peur de mon père, peur de la folie de la famille de ma mère. Peur de mes faiblesses physiques. Peur d’être repoussé, de la laideur, du dégoût. Peur des riches, du savoir, de la culture. Et, souveraine, peur du noir, le soir qui montait des quartiers de la ville de mon enfance. Le noir ne tombait pas du ciel, il s’élevait des sols goudronnés, des pelouses encadrées de murets, de la rue Olivier- Perrin, rue du cabinet médical, lotissement des Espaces Verts. Le noir s’emparait de tout dans des odeurs de fumées et de pommes pourries, et il me privait de mes parades, il me condamnait à l’oubli, m’éclipsait. Il revenait jour après jour me rappeler que ce monde n’était pas fait pour moi, ma place était dans les bois avec les grenouilles.
— Je vous confie votre fille ?
Je relève la tête vers la mère d’Emma, une petite fille dans chaque main, triomphante ; elle aime tant les hommes comme moi, prévisibles. Il fait nuit. Elle me tient tout entier dans son poing, elle me regarde gigoter, me débattre péniblement, agitant mes petites affaires, déjà debout, prêt à partir, réglant ma note, lui souriant, et balbutiant.
— Bien sûr, oui, il est déjà dix-huit heures trente ?
Elle pourrait partir mais elle tient à profiter encore quelques instants du spectacle de ma médiocrité. Homme et Whisky à la sortie de l’école. Je n’ai pas moyen de lui échapper. Je ne peux que lui tendre la main, et la remercier, et promettre à charge de revanche, la prochaine fois le goûter d’ogres sera chez moi.
— Cela ne nous dérange pas du tout d’accueillir Orange, c’est aussi bien comme ça.
Et elle embrasse ma fille, une dernière caresse sur sa joue, c’est un encouragement, une force qu’elle lui communique, elle embrasse ma fille, elle la dévore, elle tient à me montrer qu’elle la possède totalement.
— On est parties Emma ?
Mère et fille parfaites dans avenue parisienne. Intimité, complicité, joie qui se faufile dans les lumières des phares. Nous, homme et enfant distants, résignés, sombres. Le froid alourdit nos démarches.
— Alors « Louis XIV », bon ou mauvais roi ?
— Despote éclairé.
— Puis-je savoir depuis quand tu t’appelles Orange ?
— C’est l’année dernière, on s’était donné des surnoms. Emma c’était Pamplemousse et moi Orange. Sa mère croit qu’on les utilise toujours…
— Tu pourrais peut-être la prévenir que ce n’est plus le cas.
— Non, ça a l’air de lui faire tellement plaisir de m’appeler comme ça.
— Je sens un peu d’agacement dans ce que tu dis…
— Tu ne peux même pas imaginer comme elle est pénible, Emma prétend que sa mère est folle, moi je pense qu’elle est juste conne.
— On va s’arrêter prendre du pain et on achètera aussi des éclairs au chocolat, ma petite cocotte !
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